‹ Histoire du Lied, ou, La chanson populaire en AllemagneChapitre 13 sur 79 · I. Exprrs^ion provpr" iale po ir : il a eu in n-frs · texte numérisé non relu

I. Exprrs^ion provpr" iale po ir : il a eu in n-frs

Ah! radioii! faut-il que j'en pleure!

Mais qui donc a pu rinvenler?

Il fait soufîrir de bien bonne heure Mon Jeune cœur libre et léger.

Ah! l'adieu! cette chansonnette, La chante un meunier peu joyeux.

Il fut conduit par la fdlette, Conduit de l'amour à l'adieu.

Tous ne sont pas aussi rési§-nés. Un chasseur jure la mort de son rival.

Et qui nous a chanté la ronde ?

Mathieu le chasseur est son nom.

En vidant la cruche profonde, Il a lancé cette chanson.

Il est son ennemi dans l'âme !

Il n'a pu rencontrer Finfàme, Mais attendons !

Ces poètes primitifs sont ordinairement si pénétrés de leurs sentiments qu'ils oublient le monde entier dans Tivresse du moment. Certes qu'il chantait pour son plaisir, celui qui pouvait s'écrier :

Son cœur lui rit et d'amour lui tressaille A celui qui rêva ce chant !

Et, c'est un org-ueil charmant, le véritable orgueil du premier amour, celui qui ose dire :

Celui qui lit la cIiansonn(dte

Imagina l'amour.

A sa bonne amie il souhaite

Mille fois le bonjour !

Quelquefois aussi on se mettait à deux pour faire une chanson et les belles filles y aidaient des yeux, de la cruche et de la voix.

7t) HISTOIHK UL" LIED

Ceux qui nous ont chanté la ronde,

Ah, qu'ils ont bien chanté ; Ce sont deux francs tailleurs de pierre

De Fribourg la cité.

Ah ! comme ils chantaient dans Tivresse.

D'un verre de vin frais î Et la fillette de Thôtesse

Était assise auprès.

Il y a des centaines de chansons, où les auteurs se trahissent ainsi dans la joie de leur cœur, et toujours les situations sont nouvelles. Cela prouve assez que le peuple est le véritable auteur de cette poésie, et qu'il y a mis le plus pur sang de sa vie.

Les musiciens du seizième siècle qui recueillirent ces chansons, alors très répandues, nous ont aussi conservé les mélodies ; et d'ailleurs le peuple luimême chante encore les plus belles. Elles sont d'une grande beauté, franches dans la joie et si profondes dans la tristesse qu'invonlontairement elles font venir les larmes aux veux. Elles ont fait l'admiration des plus grands musiciens qui ont désespéré d'en égaler la touchante simplicité, tant il est vrai que tout ce qui est spontané dans les manifestations de l'âme humaine a un charme indéfinissable, que le génie même ne saurait remplacer. Ces mélodies sont évidemment nées avec les paroles, d'une seule et même inspiration. Elles se confondent si bien avec elles, les deux forment une si parfaite unité, qu'on ne peut les séparer une fois qu'on les a entendues ensemble. Les premières notes de la mélodie font venir les paroles aux lèvres et les paroles prononcées prennent sans qu'on le veuille la douce cadence de la mélodie. C'est là la vraie poésie lyrique, celle qui pénètre le plus avant dans le cœur.

NAISSANCE DU CIlANT POPULAIHE 77

(^ar, plus que tous les autres arts, la musique exprime l'inexprimable. Les mélodies populaires fixent, dans leurs simples modulations, ce qu'il y a de plus intime dans le sentiment du peuple. Les paroles rendent ce qu'il y a d'universel dans une émotion et l'éternisent par la pensée, mais la musique en exprime, pour ainsi dire, la naissance mystérieuse, le mouvement instantané et la vibration intérieure. Toute pensée lyrique sort d'un état indéfini de tout notre être, qui échappe au signe abstrait de la parole articulée. La poésie ne peut que le faire pressentir; mais, dans la musique l'âme s'épanouit tout entière et communique aux autres le rythme de sa vie, comme la vag-ue à la vague. Ceux qui n'ont pas entendu les chansons populaires chantées par le peuple n'en ont point connu la force et l'orig-inalité. Quand, sur les bords du Rhin, on descend un dimanche soir les hauteurs boisées du Siehengehirge^ quand les montagnes, les collines, les vignobles, les clochers et les villages, semés de vergers, déroulent à vos pieds leur ondoyant tapis et que le fleuve majestueux paraît s'endormir sous la pourpre du couchant, parfois on entend deux voix de femmes chanter dans un vallon perdu, et une simple harmonie pleine de douceur et de tristesse s'élève dans l'air pur du soir. La première voix soutient la mélodie, la seconde la suit avec de naïves inflexions dans les notes graves et vibrantes de l'alto. Ce sont deux bonnes amies, deux compagnes de jeu, comme dit le peuple, et c'est ce qu'elles chantent, c'est toujours quelque vieux chant d'amour et de regret. Alors ces refrains si connus, ces plaintes éternelles, ces espérances toujours

renaissantes s'animent dune beauté extraordinaire, on les sent couler de rëternelle source de vie et il semble qu'on les entende pour la première fois.

La chanson populaire éclata à peu près en même temps dans toute l'Allemag-ne, mais il y a des contrées où elle se développa avec plus d'abondance. ■ Ce sont les mêmes pays qui, trois siècles aupara- m vaut, avaient produit la plus belle floraison de la P poésie chevaleresque : la Suisse, la Souabe, la Franconie et les pays du Rhin, la Bavière, le Tjrol, l'Autriche et la Thuringe : voilà le berceau de la chanson populaire. Jusqu'à nos jours, elle a conservé son caractère particulier dans chacun de ces pays. En Autriche, sur les bords du Danube, on est le plus gai. Ce n'est pas la tendresse qui prédomine dans l'art primitif de ces contrées, comme dans la Souabe et sur les bords du Rhin, mais l'ironie de l'amour dans la passion même, une folle insouciance unie à une sensibilité profonde. Pendant les haltes des pèlerinages, les jeunes filles chantent d'un ton moitié triste, moitié joyeux :

Il a [)lu fiais dans la prairie,

La goutte aux arbres tieuible encor,

J "avais une fois une amie,

Je voudrais bien lavoir encor.

Les jeunes gens répondent gaiement :

Sur l'eau frétillent les poissons.

El gail Dansons, nous autres garçons.

Dans le Tyrol, dans la haute Bavière et en Suisse, la poésie populaire a un caractère campagnard, comique et paysanesque.Les Tyroliens surtout ont

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parfois quelque chose de la g-aîtc enjouée du Sicilien. Les plus joyeux gaillards se réunissent à l'auberge ou à la veillée pour rimer tant bien que mai les événements comiques de la semaine, où l'on ne manque pas de trahir les secrets des amoureux et de les tourner en ridicule.

En Souabe et dans les pays du Rhin, la chanson populaire a le cachet le plus pur et le plus universel. Quoique inspirée par la réalité, elle s'élève toujours à l'idéal et nous charme par cette mélancolie pénétrante, qui révèle un si profond sentiment de la vie et qui semble trempée d'un amour infini.

Quoique les chansons eussent leur caractère fortement accentué dans chaque pays, les plus belles faisaient rapidement le tour de l'Allemagne. Et quoi de plus facile en ces temps de voyage, où tout ce qui se sentait ^libre allait chercher fortune et courir les aventures au loin ! Le pâtre chantait dans les solitudes des Alpes :

Ah ! s'il est quelque part un homme qui respire, Je voudrais être auprès de lui !

Il se croyait seul, mais un chasseur lavait entendu et rapportait ses refrains au village, et de vallée en vallée la chanson descendait jusqu'au Rhin. Un gai compagnon en train de faire son tour d'Allemagne l'emportait avec ses autres couplets sur un bateau marchand de Râle à Strasbourg. La nuit, sur le pont, quand les bateliers se chauffaient autour du feu, et que la gourde faisait la ronde, les chansons de montagne alternaient avec les chansons de plaine, et l'étudiant en voyage chantait Tamourettesur sa cithare à demi cassée. A Heidel-

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berg" , nouveaux voyageurs, nouvelles chansons. C'est la Souabe qui les envoyait du fond de son riant jardin, comme une bouffée de printemps par l'embouchure du Neckar. Vrai torrent de chansons qui grossissait à mesure qu'il s'approchait du Rheingau. C'est là le vrai pays du chant. A rombre de ces rochers pittoresques qui encaissent le fleuve, parmi ces riches vignobles, au fond de ces villages nichés dans les hautes ravines, dans tous ces coins délicieux, le chant naît de lui-même. Les voyageurs fatigaés amarraient leur barque. Ils étaient bien étonnés en entendant Termite chanter devant son ermitage:

Dans les sombres ravines,

Sur les hautes collines,

Que d'oiseaux, que de chants!

Et Termite s'élance

A la danse, à la danse,

Et son froc flotte aux vents» !

Mais une douce ivresse les saisissait lorsqu'ils voyaient passer sur les prairies, à la lisière de la forêt, des jeunes filles couronnées de fleurs et que la brise leur apportait ces rimes légères :

Le coucou, de sa voix.

Enchante tout le monde, Le soir gaiement au bois Lfs filles font la ronde ;

Bras dessus, bras dessous.

Vont cherchant la verveine. Et de fleurs et de houx Couronnent la fontaine.

i. Wunderhorn, t. III, page 20.

Les fleurs sont en honneur !

Tout est joie et ramage, Et le peuple en voyage Cherche au loin le bonheur '!

Ainsi voyag-eaient ces chansons. Par ces continuels écliany;es poétiques entre les divers pays, qui se faisaient par le mouvement même de la vie, il se forma une chanson populaire vraiment allemande et sij'ose dire idéale, qui réunit dans une harmonieuse unité les traits communs du peuple. C'est celle-là qui est digne d'être connue par toutes les nations. Mais il faut la suivre dans les diverses régions de la vie intime et sociale, car, au seizième siècle, elle les parcourt toutes, depuis la vie naïve au sein de la nature, à travers la vie aventureuse et toutes les luttes de l'amour, jusqu'à la vie religieuse et patriotique. Elle prend sa source dans les dernières profondeurs de la nature et jamais aucun lyrisme n'a été plus vrai, plus dégagé de toute convention. C'est là ce qui fait sa beauté incomparable et sa puissance éternelle.

Achim d'Arnim et Clément Brentano ont mis en tête de leur recueil une ballade populaire. Un jeune homme inconnu qui parcourt le monde sur un cheval rapide entre au château de l'impératrice. Il descend de cheval, se présente à son trône, s'agenouille devant elle et lui offre un cor d'ivoire orné de pierres précieuses. C'est une fée de mer qui envoie ce présent à la jeune souveraine pour prix de sa pureté et de sa sagesse. Il suffit de le toucher d'une certaine façon pour qu'il s'en échappe

I, Hoffmann V. Fallersleben, Gesellschaflslieder, n" i5o.

82 HISTOIRE DLT LIED

une musique divine. Cette musique est plus douce que le ofazouillement des oiseaux, que le frémissement de la harpe, que la pénétrante voix de femme et même que le chant des sirènes. L'impératrice touche le merveilleux instrument, aussitôt d'ineffables mélodies viennent chantera son oreille. Tout le monde est sous le charme, elle veut remercier le jeune homme inconnu, mais déjà il est reparti sur son cheval et disparaît au loin. Ce cor massique n'est-ce pas la chanson populaire ellemême, sortie des profondeurs de l'àme du peuple et envoyée au monde entier sur les ailes de la musique ? Elle ne révèle ses plus chers secrets qu'aux cœurs purs, aux plus simples comme anx plus élevés; mais l'aimer, c'est déjà la comprendre.

LES BALLADES MERVEILLEUSES ET l'idylle dans LES BOIS

Quand le mai nous revient tout est jeune et joli; Tout verdit, tout festoie et la source s'emplit,

La colombe sauvage

Prend son vol et voyage Et par monts et par vaux retentit l'hallali.

On y rit, on plaisante et l'on songe à causer, On y chante, on y saute et tout veut s'amuser,

Et l'amie ;"i l'amie

Conte amour et folie, Mainte bouche reçoit à la danse un baiser.

r.HA.N'îON POPULAIRE.

Groupement naturel des chants populaires. — Ils reflètent la vie du peuple allemand au seizième siècle. — Débris de la mythologie païenne. — Métamorphoses des dieux germains persécutés par l'Eglise chrétienne. — Les génies des lacs et desmontagnes. — Les Nixes en Suède et en Allemagne. — Le seigneur Olaf des forêts. — L'idylle primitive ; le pâtre et la bergère.

La chanson populaire nous précipite dans le tourbillon de la vie du seizième siècle. On ne sait au premier abord comment s'y orienter. Ouvrez le recueil d'Arnim et de Clément Brentano, où toutes les chansons sont jetées pêle-mêle, c'est tout un peuple que vous rencontrez, un peuple qui vit, chante, pleure et s'exalte. Chacun passe devant

VOUS, son refrain à la bouche, et ne songe qu'à vous dire ce qui l'agite à l'instant même, chacun veut vous découvrir le fond de son âme. Tantôt c'est un brigand saisi de remords qui, après avoir tué sa victime au coin d'un bois, se prend à l'aimer dans un accès de désespoir ; tantôt apparaît un moine agenouillé, qui adresse sa prière à la Vierge et voit sa douce tête lumineuse flotter dans les ténèbres de sa cellule. Ici chemine gaiement un lansquenet armé de pied en cap, là pleure une pauvre fille, perdue au fond des bois. Ici un chevalier hautain séduit la fille du peuple en passant son anneau d'or à son doigt. Là le hardi charpentier lève ses regards victorieux vers la femme du margrave. On est entraîné comme au vol par monts et par vaux, à travers toutes les provinces de l'Allemasi^ne, à travers tous les rangs de la société. On va de l'étroite boutique du pauvre tailleur au trône des rois, à peine s'eston iDercé sur la barque paresseuse du pêcheur qu'on est emporté sur le cheval fougueux du hussard au beau milieu de la bataille. Toutes les situations de la vie se succèdent de chanson en chanson; les adieux les plus émouvants et les plus humoristiques séparations, les serments les plus passionnés et les plus froides trahisons. Tous les sentiments se croisent et semblent vouloir se détruire les uns les autres en luttant de force. La tendresse la plus douce éclate à côté de la haine le plus féroce, l'égoïsme le plus brutal alterne avec les dévouements les plus sublimes, les joies les plus fières avec les plaintes les plus tristes sur la mort et sur les terreurs de l'éternité. Et dans ces accents que de franchise, de délicatesse, de sensualité, de naïve rêverie, quelle poésie et quelle musi-

que ! Au milieu de cette foule parfois étraug-e, mais toujours plus vivante qui vous assaillit, vous ressemblez à ce mag-icien qui, par de long-ues incantations, avait évoqué les esprits du fond des abîmes. Ils sortent de tous les coins de sa chambre, fantômes de tout âge, de tout sexe,de toute forme. Déjà ils la rem plissent; il veut les chasser; mais il a oublié la formule qui les ferait rentrer sous terre, et il en vient toujours davantag-e, ils tourbillonnent jusqu'au plafond et se pressent en masse autour du cercle infranchissable qu'il a tracé au-dessus de sa tète.

Gomment se retrouver au milieu de ce monde bigarré ? Gomment saisir le lien qui unit tous ces personnag-es ? Au premier moment, c'est impossible. Mais à mesure qu'on les observe et qu'on les comprend mieux, on y disting-ue des g-roupes de plus en plus marqut'S, dont chacun correspond à une certaine phase de la vie intérieure. Ce qui les unit tous sans qu'ils le sachent, ce qui amène sur leurs lèvres les paroles et le chant, nous l'avons vu, c'est qu'en tous tressaille le sentiment de leur force et de leur liberté, c'est que tous ils aspirent à la vie indépendante.

Mais ce grand réveil a des degrés infinis dont chacun marque un nouveau développement depuis le demi-sommeil jusqu'à la pleine conscience.

Il y a une série de chansons où l'homme apparaît encore comme perdu dans la nature et dominé par elle. Ses sensations et ses pensées ne sont alors que le reflet du ciel et de la verdure, l'écho vibrant de la brise et du cri des oiseaux. A ce premier degré de la vie de l'esprit, Thomaie ne se sentguère que comme une partie de la nature et se confond

sans cesse avec elle. Elle vit en lui, il ne vit qu'en elle. On peut appeler cet état de Tàme la vie primitive parce qu'il correspond à l'état d'ànie de l'enfant et à la période mythologique des peuples. La chanson populaire nous y ramène dans quelques ballades mythiques dans ses chansons de printemps, de rossig-nols et de bergers. Le second groupe forme avec le premier un contraste frappant. L'homme est sorti de ce demi-sommeil pour se jeter dans le tourbillon du monde. Sa vie n'csl plus un rêve, mais une action incessante ; la scène où il se meut n'est plus la nature, mais la société. Il brûle de jouir, de se faire valoir, se rit du monde entier et ne croit qu'en lui-même. Tels sont ces compagnons, ces chasseurs, ces lansquenets, ces étudiants qui se plaisent dans les vicissitudes de la vie aventureuse. L'amour paraît déjà dans leurs chansons, il n'y joue cependant qu'un rôle accidentel. Les chants d'amour ])ropremcnl dits forment un groupe à part, et de beaucoup le plus important. Ce n'est pas sans raison que ce sentiment joue un rôle capital dans la poésie lyrique des peuples modernes. C'est que l'àme s'y révèle à elle-même avec ses énergies primitives, elle s'y trahit dans ce qu'elle a de plus intime et découvre sa destinée en se donnant librement à une autre aussi libre qu'elle *.

I. Après la poésie amoureuse on pourrait pl.icer leschants patriotiques. Toutefois, ils ne soat ni assez nombreux ni assez beaux pour former tout un chapitre dans cette étude. Les cliansons comme celles sur le prince Eugène et sur Charles-yuint n'ont qu'un intérêt liistorique très relatif. Comme po.'sie elles sont bien au-dessoas des chants suisses du quatorzième et du quinzième siècle que j'ai cités dans le chapitre précèdent. Quelques chants énergiques des lansq ienets rap[)clleDi de loin en loin ce» uiâles accents, ils paraîtront

BALLADliS ET IDYLLES DANS LES BOIS 87

]Mais le degré le plus élevé que rame puisse atteindre dans son développement, c'est la vie religieuse où elle s'élève au-dessus de sa destinée personnelle el cherche à saisir sa relation avec l'infini. Les chansons religieuses formeront donc le dernier groupe i. En accompagnant ainsi la chanson populaire depuis ses rêves enfantins au sein de la nature à travers les hasards du monde et les conflits de l'amour jusqu'aux hauteurs de la pensée religieuse

da .s le chapitre sur la vie aventureuse. Le palriolisme n'était, en eir-t, qu'un épisode dans la vie de ces hommes. La pairie n'existait pas pour eux. Qui l'eût chantée ? qui aurait cru à son existcuce ? Uu seul, le vaillant Ulric de Huiten, mais son courage ne servit de rien, tous ses efforts se brisèrent contre l'égoïsme des p: iuces et l'esprit borné de sa caste. Personne ne l'écouta et les lansq <enets de Franz de Sikingen répétèrent seuls par toute l'Allemagne le hardi refrain du chevalier humaniste ; Je l'ai osé !

I . La division ordinaire adoptce par les Allemands est celle-ci : Chansons historiques — légendes — ballades — chants des divers étais - chansons d'amour — chansons religieuses — sentences — en. g mes, etc. . Cette division est [>lus scientifique que celle qu'on va trouver ici parce qu'elle peimetune classification plus rigoureuse. .Mais il importail, avant lont,de présenter de cette poésie un tableau sa.sissable, de faire ressortir la beauté des parties et le sens profond de l'eiisemblc. La po-'sie populaire, qui commence à poindre au qi.itorzième siècle, se développe auquinzième, s'épanouit au seizième et subsiste jusqu'à nos jours, quoique le progrès des lumières, la cessation de la vie instinctive el la civilisation industrielle la rendeni de plus en plus impossible, cette poésie, dis je, m'e>t toujours a,)p;irue comuime un grand muuvem nt du peuple vers l'émancipation de l'âme et de l'intelligence. 11 chante en ses meilleurs moments pai ce qu'il commence a se sentir, parce qu'il veut comprendre sa destinée et celle du monde. Pour suivre ce mouvement, je me suis attaché à divers degrés de la vie de l'àme, dont le premier est cette sorte de communion avec la nature qu'on retrouve encore chez beaucoup demontagnardset dont le plus élevé est la conscience religieuse. J'ui groupe ces études dans cet ordre. De cette façon, je l'espère, on pou.ia saisir lagrandeurde celle révolution morale qui s'accomplit dans le peuple el embrasser d'un coup d'oeil les beautés supérieures ([ui dou.ieùt à sa poésie une valeur universelle el hautement hu maine.

88 histoihh: du lied

nous assisterons pour ainsi dire au développement intérieur et caché du peuple. Sous cent types variés, par mainte joyeuse aventure et plus d'une mort désespérée, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, à travers mille plaisirs et mille souffrances, nous le verrons lutter, grandir et aspirer à la plénitude de la vie, à la liberté.

Depuis l'ère chrétienne, les hommes n'avaient plus vécu en paix avec la nature. Comme tous les peuples du monde, les Germains l'avaient divinisée autrefois dans leur mytholog"ie. Survint l'Eg-lise chrétienne qui proclama un seul Dieu invisible et fit à toutes les divinités païennes une guerre d'extermination aussi implacable que celle de Charlemagne contre les Saxons. Une grande lutte dut se livrer dans Tàme inquiète du peuple, entre les dieux de ses pères et le Dieu chrétien, lutte douloureuse qui dura plusieurs siècles. Le Dieu invisible triompha, les dieux germains furent détront'S et dès lors la nature changea de face pour l'homme. Ce n'était plus la terre, mère féconde etbien-aimée, antique berceau des géants et des dieux, mais le sol maudit depuis la chute de l'homme, repaire du mal et du péché, le royaume de Satan, sombre vallée de larmes et de tentation. Autrefois, l'adorer était toute la religion ; maintenant, l'aimer en secret était déjà un crime.

Et pourtant on l'aimait toujours, car les vieux dieux n'étaient pas morts. L'Ei^lise avec toutes les promesses du ciel et toutes les menaces de l'enfer n'avait pu les arracher de ces fortes âmes. Les prêtres ne pouvant persuader aux barbares que Wuotan (Odin, chez les Scandinaves), Donar(Thor)

Ballades et idylles dans les bois 89

et Freya (Frig-g-) n'existaient pas, durent leur faire croire que c'étaient des esprits du mal, des suppôts de Satan. Leur foi se trouva partag-ée entre deux religions, deux mondes ennemis. Ils étaient forcés de croire au christianisme, parce qu'ils le voyaient victorieux et triomphant, renverser leurs chênes sacrés et mettre des ég-lises à la place; mais ils croyaient encore au paganisme, parce qu'ils le portaient en eux-mêmes. Quand ils sortaient des voûtes de la basilique, ils rentraient dans leurs forêts pour y écouter les voix tristes et menaçantes de leurs dieux abandonnés. Au milieu de ces déchirements intérieurs, ils essayaient de concilier l'ancienne et la nouvelle religion. Car comment haïr les dieux de leurs pères ! Mais ainsi, les dieux du Walhalla, les anciens maîtres du monde, tombèrent de génération en génération au rang- de divinités secondaires ; persécutés, rapetisses de siècle en siècle, ils finirent par n'être plus que des esprits errants, malheureux, relégués dans un coin obscur. On n'en voit plus rien daus la poésie chevaleresque du douzième et du treizième siècle. Là brille, dans toute sa splendeur, le ciel chrétien et devant ses rayons les dieux mâles et farouches de la vieille Germanie ont disparu. Mais tout ce monde de divinités s'agitait encore confusémicnt dans limagination populaire. Sans doute pour elle aussi le Christ règne dans le ciel, mais les profondeurs ténébreuses de la nature sont toujours peuplées d'esprits. Les géants se sont retirés dans les cavernes des montagnes d'où ils font encore de rares apparitions. Le puissant Wuotan n'est plus que l'homme au chapeau qui se promène par la pluie dans les forêts

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et vieiil se réchauffer de temps à autre au foyer des bûcherons. Ses filles superbes, les fières Walkyries^ les vierg-es de la mort qui recueillaient l'àme des guerriers sur le champ de bataille, ne sont plus que de vieilles sorcières qui font l'ascension du Broken sur leurs balais. A côté de ces dieux déchus, il y a le peuple des divinités inférieures, habitants des forêts, des lacs et de la mer, lég"ion innombrable tantôt malfaisante, tantôt amie. Ce sont les Nains et les Trolls, gardiens de l'or dans la terre, les Elfes qui dansent au clair de lune, les belles Nixes qui chantent dans les lacs. Toutes ces divinités, gracieuses ou laides, bonnes ou méchantes, sont attachées aux hommes par un lien mystérieux et indestructible. Elles les charment, les séduisent, les perdent. C'est qu'elles les aiment et ne peuvent leur pardonner de les avoir trahies. Delà leur tristesse, leur humeur fantasque. Ceux qui se promènent le soir dans la forêt entendent murmurer quelquefois les petits elbes qui se cachent dans les fleurs. Ils accusent les enfants des hommes et disent : Que le ciel est ha U, et que l'infidélité est grande !

La fidélité est, avec la sincérité, une des plus antiques vertus germaniques, la poésie populaire en fait foi, et tandis que d'autres peuples rient de cette vertu qui leur semble trop gênante dans les relations de la vie, le vrai Germain en fait son bonheur et trouve, dans la persévérance de ses sentiments les plus nobles, comme un avant-goût d'immortalité. Ce qu'il a aimé une fois, il lui semble qu'il doive Taimer toujours ; il reste fidèle même aux dieux déchus, tant qu'il peut. Ces reproches déli-

liALLADES ET IDYLLES DANS LES BJIS î) l

cals, ces tendres appels des esprits abandonnés, que riioninie du peuple croyait entendre dans les fleuves et les forêts, le reni])lissaient de tristesse et de remords. Il éprouvait alors pour ces êtres souffrants et maudits de ces retours inattendus d'affection, comme les enfants et le peuple peuvent seuls en avoir. Une légende suédoise le dira mieux que tout le reste. Les deux enfants du pasteur jouaientun soir au bord du fleuve. Voici qu'un beau Nix sort des flots avec une harpe et se met à jouer. Les enfants espiègles le taquinent et crient : (( Pourquoi jouestu, pourquoi chantes-tu, méchant Nix ? Tu n'entreras pourtant pas au ciel ! » A ces mots, le Nix jette sa harpe, pleure amèrement et redescend dans les profondeurs du fleuve. Cela amuse beaucoup les enfants, ils reviennent à la maison et racontent en triomphe à tout le monde qu'ils ont fait pleurer le Nix. Mais le père leur reproche leur cruauté et leur ordonne de s'en retourner au fleuve pour consoler le Nix. Les enfants s'en vont au rivage. Le Nix était assis sur 1 eau, se lamentant et pleurant. Ils lui disent : « Console-toi^ le père a dit que le S luveur est aussi venu pour toi. » Alors le Nix reprend sa harpe et joue ses plus joyeuses mélodies et longlenq)S encore après le coucher du soleil on entend résonner sa douce musique. Comme ces deux enfants, le peuple est ému de pitié pour ses divinités proscrites. Il y revient sans cesse, il ne peut s'en détacher. En vain, l'Eglise les damne, il a plus de foi qu'elle, et veut les sauver.

Chassées de la religion et de la poésie officielles, ces divinités étranges n'en vivaient donc pas moins dans la conscience du peuple. Aussi se montrent-

elles dans les chants populaires de toutes les races germaniques, en Allemagne, dans le Danemark, en Suède, en Norvège, et en Angleterre. C'est dans les pays du Nord qu'elles se maintinrent le plus lony-temps, en Suède surtout, où elles furent toujours revêtues d'une grâce et d'une mélancolie particulières. Dans ces fleuves d'un bleu sombre, les Nixes vivent comme en des palais d'azur. Ces êtres capricieux, il y a en des deux sexes, poursuivent les enfants des hommes de leurs amours perfides et de leurs enchantements. Ils jouent admirablement de la harpe et subissent ce même charme de la musique qu'ils exercent si fortement. Quand on sait les prendre par là, on les subjugue facilement et on parvient à leur arracher leurs victimes. Christine doit épouser le seigneur Pierre. Elle pleure, car ses deux sœurs ont été enlevées par le Nix le jour de leur noce sur le pont de Ringfalla, et on lui a prédit le même sort. Le sieur Pierre fait mettre des sabots d'or au cheval de sa fiancée, pour qu'il ne bronche pas sur le pont. Lorsqu'ils arrivent à Rinirfalla, un cerf au bois d'or joue au bord de la route, tout le monde s'élance à sa poursuite et Christine traverse seule le pont. Son cheval bronche et tombe dans le fleuve ; la voilà comme ses sœurs la proie du Nix. Mais alors le seigneur Pierre a recours à la puissance de sa harpe, pour forcer le dieu du fleuve à rendre les trois jeunes filles.

Le seigneur Pierre dit àléouyer servant :

Cours me chercher ma harpe et reviens sur-le-champ.

Ah ! comme il fait vibrer sa harpe harmonieuse ! Le Nix tout aussitôt sort de l'onde écumeuse.

Pour la seconde fois frémit la harpe d'or;

Le Nix pleure h sa voix, sourit et pleure encor.

Pour la troisième fois la harpe d'or résonne ;

Un bras blanc sort de l'onde et le fleuve en frissonne.

Il joue, il joue un air suave et si divin

Que les petits oiseaux le dansent en chemin.

Il joue, et chaque rose avec amour s'incline. Il joue, et sur son cœur il attire Christine.

Et le Nix sort du fleuve à ce chant triomphant, Sur chacun de ses bras est assise une enfant.

Voilà bien la foi enfantine dans la puissance de rame sur le monde extérieur, ravissante illusion qui n'appartient qu'aux âges primitifs. Le sentiment est si fort que, par son énerg-ie, l'homme croit pouvoir subjuguer tous les éléments, comme les puissances de son âme subjuguent son propre corps et le font vibrer à leur g-ré. 11 prend la nature pour un clavier docile, sur lequel il n'a qu'à jouer, pour en faire sortir toutes les harmonies. Et, chose étrange, c'est elle qui joue sur lui, et toute cette musique étourdissante s'échappe de son propre cœur. Mais il ne s'en aperçoit pas et s'imagine que des êtres surhumains, quoique semblables à lui, l'écoutent et lui répondent, lui commandent ou lui obéissent. Dans les ballades suédoises il y a une sorte de gageure entre les hommes et les esprits, c'est à qui l'emportera sur l'autre. Celui qui sent en soi le plus de musique, le plus de force dominatrice et enchanteresse, restera vainqueur. La lutte est dangereuse, car ces esprits ne font pas grâce, ils n'ont que le désir de fasciner , de posséder . Toutes les jeunes filles qu'ils enlèvent ne sont pas aussi heureuses que

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