I4 HISTOIRE DU LIED
Christine. Une vierçe avait rencontré le roi de la montagne ; il l'entraîne dans son royaume souterrain. Après sept ans, elle lui demande la permission d'aller revoir sa mère. Il la lui accorde à condition qu'elle ne le nomme pas. La fille revient chez sa mère, et, se croyant sauvée, elle nomme son séducteur. Aussitôt le roi de la montag-ne est devant elle et l'emporte pour toujours. Revenu dans son royaume, il lui fait boire de l'hydromel dans une corne d'or.
Pour la première fois elle vida la corne, Elle oublia le ciel et la terre.
Pour la seconde fois elle vida la corne, Elle oublia le soleil et la lune.
Pour la troisième fois elle vida la corne, Elle oublia son père et sa mère.
La voilà devenue Elfe, reine de la montagne, immortelle, mais au prix de tout amour, de tout souvenir humain. Ainsi l'imag"ination populaire va filant son rêve. Ne lui demandez pas ce qu'elle veut dire, laissez-la se jouer dans la royaume des song-es. Elle a besoin de s'expliquer le monde et la destinée humaine ; elle le fait par des images comme nous le faisons par des lois. Le charme insaisissable de ces naïfs récits sera toujours cette profonde intimité de l'homme enfant avec la nature, encore toute remplie de belles divinités palpitantes de vie et de désir. L'illusion une fois perdue, elles disparaîtront pour ne plus revenir et toute la puissance des poètes sera vaine pour les rappeler.
Ce monde merveilleux se trouve dans la chanson populaire des Allemands, mais il y est plus rare et
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y a perdu quelque chose de sa magie. I.es Nixes et les Elfes, si sveltes et si diaphanes en Suède et en Norvège qu'elles semblent se confondre avec les vagues mobiles etles feuillages frissonnants, deviennent quelquefois trop réelles et trop palpables dans les chansons allemandes. Le paysage aussi n'a plus ces profondeurs sombres, fuyantes, mystérieuses qui jettent l'esprit dans une rêverie sans fin. Les causes en sont nombreuses. D'une part, la nature a raremrnt en Allemagne ce caractère sauvage et grandiose qui favorise la croyance aux divinités élémentaires; de l'autre, l'esprit du peuple allemand, quoique très porté au merveilleux, n'y incline pas autant que les peuples Scandinaves et se plaît davantage dans les affections purement humaines. Ajoutons surtout qu'à l'époque où fleurit la chanson populaire il était déjà trop éveillé, trop secoué par la politique et la religion, trop travaillé par le besoin d'agir pour s'absorber dans sa vieille mythologie. Il se passionne plus volontiers pour des personnages en chair et en os, pour les scènes dramatiques de la vie réelle. Cependant, le monde des divinités évanouies lui apparaît de temps en temps comme une vision lugubre noyée dans le crépuscule. Les elfes le hantent encore. Écoutons l'histoire d Olaf ^ :
Olaf la nuit au bois chevauchai l liardiment, Pour inviter la noce ; il fredonnait gaîment.
Les Elfes en dansant lui barrent le chemin. Et la reine des bois lui tend sa blanche main.
I. Celte ballade est d'origine suédoise. Elle existe sous plusieurs formes dans celle lang'ue. La version allemande est une reprodnclion. non une (raduclion.
— Salut, seigneur Olaf, soyez le bienvenu! Pour danser avec moi n'ètes-vous pas venu ?
— Danser? non, je ne puis, je ne veux pas danser, Demain au point du jour je dois me marier.
— Écoute, bel Olaf, viens danser avec moi, J'ai deux éperons d'or que je garde pour toi.
J"ai la plus belle robe et le plus riche habit, Mes doigts fins Tout tissé, la lune Ta blanchi.
— Danser? non, je ne puis, je ne veux pas danser, Demain au point du jour je dois me marier.
— Écoute, bel riaf, viens danser avec moi.
J'ai dans mon vert palais un monceau dur pour toi.
— Un monceau d'or de toi, je veux bien l'accepter. Mais pour l'amour de Dieu, je ne saurais danser.
— Quoi ! tu refuses donc de danser avec moi? Que la mort sans retard monte en croupe avec toi.
Elle élève le bras et lui frappe le cœur.
— Grand Dieu,qu*ai-je senti.grand Dieu, quelle douleur!
Et puis, le replaçant pâle sur son cheval :
— Va-t'en danser demain avec ta belle au bal I
Et quand il s'en revint au seuil de son rhâteau. Sa mère l'attendait, et lui dit aussitôt :
— 0 mon fils, qu'as-tu donc? Mon fils, tu me fais peur! D'où vient ton œil si terne et d'où vient ta pâleur?
— Ma mère, calme-toi, ma mère n'aie pas peur. Une Elfe des forêts m'a frappé sur le cœur.
— Couche-toi, fils chéri, que ton sommeil soit doux. Ta fiancée, hélas! que lui conterons-nous?
— Dis-lui que je chevauche et par monts et par vaux. Que j'essaie en chassant mes chiens et mes chevaux.
Il se couche et s'endort. A l'aube du matin La fiancée arrive, elle chante en chemin.
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— Quoi, lu pleures ma mère, et qu'as-tu donc, dis-moi Pourquoi mon bien-aimé n'est-il pas avec toi?
— 0 ma fdle, il chevauche et par monts et par vaux, Il essaie en chassant ses chiens et ses chevaux.
La vierge souleva le manteau brodé d'or, Et le seigneur Olaf était là pâle et — mort !
C'est là une de ces veiig-eances implacables comme les aiment les divinités proscrites. La reine des Elfes, aux yeux bleus scintillants, doux et cruels, aux bras éblouissants comme la neige^ à la chevelure blonde qui flotte follement autour de ses épaules nues, TElfe rieuse et sauvage qui danse au clair de lune sur la pointe des herbes entre les bouleaux frissonnants, est plus puissante que la pieuse fiancée. D'un éclat de rire, elle l'emporte sur un long et fidèle amour. Olaf la a oit danser, au premier coup d'œil il est fasciné, déjà il aime, et quoi qu'il fasse il succombera à cette séduction. En vain sa bouche est-elle fidèle à sa fiancée, son cœur l'a déjà trahie. La reine des Elfes le poursuit, le presse, et comme il refuse toujours de danser avec elle, elle le frappe au cœur d'un coup mortel. La nature se moque des vœux éternels, elle commande en maîtresse et tue qui lui résiste. Cette ballade est un hymne tout païen à sa puissance, que le peuple célèbre sans le savoir.
L'homme du fleuve ( Wassermann) et la fée de mer {Meerfei) font aussi leur apparition dans la chanson populaire allemande. Mais ce ne sont que les fantômes palissants d'un monde qui s'en va, et leurs chants sont comme les derniers soupirs des divinités 'païennes qui meurent solitairement au
fond de leurs lacs et de leurs forêts. A l'époque où elles rés-naient dans tout leur prestige, l'homme était encore sous le coup de la nature. Elle le frappait, elle le pénétrait d'effroi, de désir ou de volupté ; il ne réagissait pas. Les sensations douces ou violentes, qui ébranlaient tout son organisme, se traduisaient à son imagination en êtres gracieux et sauvages, dont il se croyait fasciné, aimé, poursuivi. Heureux ou malheureux, le divin lui apparaissait dans ce vaste enivrement de terreur et d'amour, où son âme était comme perdue. 0 sombres génies des torrents de la montagne, Elfes des forêts fantastiques, Nixes ondoyantes qui vous jouez au bord des lacs dormants, pourquoi vivez-vous toujours, pourquoi hantez-vous encore les enfants des hommes, pourquoi nous appelez-vous parfois de vos voix tristes et caressantes, qui se marient aux sons de la harpe ? D'où vient que nous ne pouvons vous dire l'éternel adieu ? et par quelle loi mystérieuse sommes-nous liés à vous ? C'est que vous nous parlez d'une voix si douce d'un temps où vous étiez les rois du monde et où l'homme vous adorait. Alors, rien ne le séparait encore de la nature vivante, il la saluait dans un premier élan d'enthousiasme et c'est vous qui avez retenu le secret de ses ravissements. L'Église vous a maudits, la civilisation vous chasse, le peuple, qui vous aimait, à son tour vous raille et vous oublie. Mais nous nous souvenons encore de vous, belles divinités. Car, malgré nous, nous revenons à la nature, à cette mère universelle (7?; r,TJ.[J.T^-zz), comme dit Eschyle, pour nous fortifier dans ses embrassements et sentir l'esprit éternel qui circule en toute chose. C'est
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alors que vous ressuscitez un instant et que nous retrouvons dans vos sourires la joie des premiers âges !
Du monde crépusculaire de la mythologie germanique, passons, avec la chanson populaire, au monde riant et lumineux de la vie patriarcale. Nous voici au fin fond des montagnes, en quelque vallée perdue, que n'atteignent pas les révolutions de l'histoire. Là vit une une population bien simple d'esprit, bien primitive de mœurs, tout absorbée par son travail. Ce sont des charbonniers qui veillent jour et nuit près de leurs montagnes de bois toujours fumantes. Ce sont aussi des bûcherons qui sans cesse font retentir les forêts des coups secs de la cognée. Ce sont encore des mineurs qui passent la moitié de leur vie dans les flancs de la montagne ou bien les couvreurs qui vivent suspendus dans les airs et sifflent comme des merles en travaillant.
Ces gens-là vivent réellement avec la nature, avec le rocher, avec l'arbre et la forêt ; leur existence s'y incruste pour ainsi dire. L'homme qui a vu grandir depuis son enfance le chêne avec toutes ses branches ne met pas la cognée à sa racine sans une sorte de regret et regarde avec émotion les nombreux rejetons qui perpétueront la beauté de la forêt. Le mineur a pour les entrailles de la terre, avec son labyrinthe de cavernes, une admiration mêlée d'orgueil et de respect. Il en connaît tous les détours, il bénit la source souterraine qui jaillit du rocher et lui attribue la vertu de donner une longue vie. Encore aujourd'hui rien de plus gai, de plus éveillé, de plus aimable que le mineur du Harz. Presque toujours privé de la lumière, il la sî
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des cantiques improvisés chaque fois qu'il la revoit. L'habilude du danger établit entre lui et ses compao;^nons une joyeuse fraternité qui s'étend à tous les visiteurs. Son bon vouloir et sa tranquille confiance se résument dans un mot par lequel il apostrophe l'étrang-er à l'entrée et au sortir de la monta» ne : Gb'ickauf l ce qui résonne à notre oreille comme : Bon courag-e, et Dieu vous protège ! Autrefois tous ces ouvriers des montagnes, de métiers si divers, avaient l'habitude de consacrer leur travail par le chant, lui donnant par là un prix supérieur au i?ain, une dignité morale et religieuse.
Mais le roi de ce monde primitif, c'est le pâtre, le plus insouciant des hommes et le plus gai des chanteurs. N'ayant que son troupeau à surveiller, toujours au grand air et libre de tous ses mouvements, il peut vivre tout à sa guise. On se le figure aisément, ce fils de bûcheron, robuste adolescent à la nuque vigoureuse bronzée par le soleil, au front rustique qui semble défier la grêle. Quand, au retour de la belle saison, il s'achemine vers la haute montagne, laissant derrière lui les villages et les dernières habitations humaines, une vive sensation de liberté lui dilate la poitrine. Il se dit, ou plutôt il sent par instinct que cette vaste étendue lui appartient et n'aura d'autre maître que lui. Le voilà libre de courir sur ces pelouses à perte de vue, de guetter l'oiseau dans le taillis, de se rouler dans la fougère mouillée pendant que le soleil darde le dôme impénétrable de la foret et de rafraîchir sa lèvre l>rùlante aux baies sauvages qui frissonnent dans les fourrés. Mais pendant ces longues matinées, et ces soirées si calmes, que faire si ce n'est un peu
de musique sur un de ces instruments primitifs que les berg-ers de tous les pays savent fabriquer. Musette ou cornemuse, peu importe, cela excite les oiseaux, fait dresser l'oreille au chien et fait passer des heures entières dans un bercement délicieux. Mais quand le matin est plus clair que d'habitude, quand un vent vif et tranchant rafraîchit le sang- et Tâme, il jette avec impatience musette et cornemuse et se met à chanter, et quel plaisir d'entendre sa propre voix résonner contre les rochers :
Non loin de mon troupeau dormant,
Bien doucement, Couvert de mousse je sommeille.
Au sein du bonheur je m'éveille
Frais et content.
Châteaux à tourelle dorée
Du val lointain, Vous n'êtes pour moi quft rosée
D'un beau matin.
Et quand paraît Taurore en feu
Je chante à Dieu !
Je souflle dans ma cornemuse.
De mon troupeau la voix confuse
Me rend joyeux. * Pas de chant triste et monotone
Au point du jour.
Car le soleil m'a fait un trône
Tout de velours.
Sous Tombre à midi qu'il fait beau 1
Le ciel est chaud, La source rafraîchit mes lèvres.
Vaches, brebis, agneaux et chèvres
Sont au préau.
Je vais m'asseoir sur ma banquette
Avec mon pain.
Je n'ai jamais sous la houlette Pleuré de faim.
Enfin quand Tétoile du soir
Se laisse voir, A la cascade murmurante, Rossignol de la voix vibrante
Me dit bonsoir.
La liberté c'est la richesse
D'un cœur léger, Adieu la pompe et son ivresse,
Je suis berger i !
Ces accents sont empreints de la sensation large et Yag;-ue des hautes montagnes, où l'azur sans nuage enveloppe les dômes de verdure éternelle. Nul combat intérieur n'altère T accord majeur de cette harmonie, nul désir n'en hâte le retour cadencé. Le jeune pâtre laisse expirer lentement sa dernière note sur les croupes amènes des hauteurs ondulées et semble la suivre encore au loin. Personne ne l'entend, mais il se sent heureux ; Dieu l'écoute.
La vie cependant a ses revers. Parfois l'orage et la tempête le surprennent loin de son réduit. La pluie le fouette au visage, la foudre tombe à ses côtés, le froid le pénètre. Il s'en rit et siffle dans l'ouragan, mais sous ces nu^ies sombres des pensées tristes lui viennent. Il songe à sa pauvreté, à son abandon et se compare aux riches d'en bas qui ont un abri et une famille, les danses et les fêtes. Il songe enfin que pas âme qui vive ne se soucie de lui. Les larmes amères de la solitude lui montent aux yeux. A ce moment, le coucou reprend son cri monotone dans la forêt voisine et l'arrache à sa