I . Se trouve dans le recueil : Des Knaben Wanderliorn
BALLADES El IDYLLES DANS LES BOIS 103
mélancolique rêverie. C'est son oiseau favori, son compag-non perpétuel avec lequel il aime à converser des heures entières. Ne devrait-il pas être triste aussi par ce temps noir? Mais non, il chante malgré la pluie et attend le prochain rayon de soleil.
L'oiseau gris chante à la feuillée,
Coucou, coucou!
Il pleut; sa pauvre aile est mouillée,
Coucou, coucou, coucou!
Le soleil perce les nuages.
Coucou, coucou !
L'oiseau fait sécher son plumage,
Coucou, coucou, coucou !
Il prend son vol d'une aile fière.
Coucou, coucou !
Vers le lac bleu, vers la lumière, Coucou, coucou, coucou * !
Le pâtre se console aveclui. Lui aussi se promet de s'élancer vers le bonheur et la lumière, dès que le ciel sera plus serein. Au premier beau jour, le voilà parti pour la vallée. Caché dans un bouquet d'arbres qui s'élève sur le versant rapide, il voit passer plus haut sur le sentier des jeunes filles qui fredonnent à mi-voix :
Quand le mai nous revient tout est jeune et joli, Tout verdit, tout festoie et la source s'emplit,
La colombe sauvage
Prend son vol et voyage.
Et par monts et par vaux retentit l'hallali!
Les garçons, qui sont en bas et s'efforcent de les rejoindre, répondent par la strophe suivante sur un ton un peu plus provoquant :
1, Recueil d'UhIand, n» ii.
lOi HISTOIRE DU LIED
On y rit, on plaisante et l'on songe à causer, On y chante, on y saute et tout veut s amuser,
Et lamie à l'amie
Conte amour et folie.
Mainte bouche reçoit à la danse un baiser!
Notre berg^er n'y résiste pas et court à la fêle. Une foule d'hommes, de femmes et d'enfants se pressent autour d'un char sur lequel g-esticulent les deux héros. Le premier est un fring-ant gaillard aux joues rousres. à la forte carrure. Vêtu en roi, d'étoffes reluisantes et bariolées , il porte sur sa tête une épaisse couronne de fleurs et de feuillages et tient à la main un sceptre fleuri de liserons. C'est l'été. L'autre est un vieillard à barbe g^rise, accoutré comme un mendiant ou un bandit et couronné de feuilles sèches, qui s'appuie sur un bâton de houx. C'est l'hiver. L'été s'avance fièrement, ag^ite son sceptre et dit :
C'est aujourd'hui le plus beau jour de fête, L'été, l'été va faire sa conquête.
Regardez-moi ; n'ayez f»as peur,
L'été est un vaillant seigneur.
Mais l'hiver s'avance à son tour et lui répond en grommelant :
Tu mens, je suis plus fort et je te brave, Je suis l'hiver; tu n'es que mon esclave. Regardez-moi, je n'ai pas peur.
L'hiver est un puissant seigneur»!
La lutte s'engage. L'hiver parle de g-lace, de fri-
1 . Celte scène est encore représentée dans certains villages d'Allemaçne. Le dialogue dont je cite le commencement se trouve dans le recueil d'Uhland, t. 1, page 28.
mas et de gelée. L'été hausse les épaules et prétend qu'il les fera fondre d'un rayon de soleil. Mais l'hiver lui dispute le terrain pied à pied, il g-ronde, menace de sa voix creuse et fait le moulinet avec son houx, d'un air résolu. Alors l'été éclate de rire et le touche de son sceptre fleuri. L'hiver tressaille comme étourdi sous les clochettes printanières des liserons. Sa voix devient chevrotante, essaie encore la menace et finit par supplier humblement. Enfin, l'hiver hésite, recule et s'enfuit, chassé par une pluie de muguets. L'été seul occupe triomphalement la scène.
A cette victoire éternelle du printemps sur l'hiver, de la vie sur la mort, la foule pousse un immense cri de joie, un cri à réveiller les divinités païennes endormies dans les cavernes des montagnes. Puis, ivre de plaisir, elle court la célébrerpar la danse en plein air. Entraîné par le flot, le berger se glisse au pré où les couples mènent leur danse champêtre ; cependant les longues files de paysannes qui le regardent en riant ne sont pas faites pour l'encourager. Les plus hardies lui lancent par-dessus l'épaule une œillade avec un bout de chansonnette significative :
S'il est des sources jaillissantes,
Il faut s'en abreuver.
S'il est des filles florissantes,
Il faut, il faut aimer.
La seconde ajoute :
J'ai fait choix d'une fdle Vertueuse et gentille. — — N'est-ce pas? —
Vient la troisième qui fredonne, d'une voix malicieuse :
Ne hâtons rien, beau page, Restons honnête et sage, Au bout de Tan, oui, oui; oui, oui, je reviendrai.
Est-ce pour l'agacer, est-ce pour se moquer de lui? Il ne sait, mais pour un empire il ne se risquerait pas au milieu de ces rieuses, dont les voix lui tintent dans les oreilles et qui se laissent entraîner l'une après l'autre à la danse vagabonde. Inquiet, moitié ravi, moitié maussade, il se retire sous un arbre pour observer la fête à son aise, lorsqu'une ravissante apparition attire ses regards. Dans le chemin creux, entre les haies, il aperçoit la bergère de la vallée. Les mains jointes sur son tablier, la tète légèrement inclinée en avant et les yeux grands ouverts, elle s'avance furlive, légère, inquiète, à pas lents. Pour toute parure elle porte sur sa tète une couronne de chèvrefeuilles dont les fleurs sauvagement entrelacées tremblent au Aent avec sa chevelure brune comme pour rehausser l'expression suave et agreste de son visage. Arrivée au pré, elle s'arrête tout à coup et prête l'oreille à la musique bizarre du ménétrier. Une villageoise la prend sous le bras pour l'emmener vers les beaux du village, elle résiste. Une autre la prend de l'autre coté et veut l'entraîner de force ; elle se dégage et s'esquive. Un paysan lui saisit la main et veut la faire danser. Mais la fille des montagnes lui lance un regard oblique et courroucé, s'échappe et se précipite sous l'arbre derrière lequel se tient le pâtre émerveillé. Elle ne l'aperçoit pas. Alors, il s'en approche et
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reiitoure clouceincnt de son bras. Elle se retourne vivement et le re;^arde de ses grands yeux doux et sauvages. Mais elle ne s'enfuit pas. Ils restent immobiles et se regardent longtemps. « Viens avec moi, dit-il à voix basse, n'entends-tu pas le chant tendre du rossignol, qui chante là en bas dans les vallées ? T'effraies-tu de marcher à Tombre, dans la mousse? je te conduirai. Viens! » Les yeux de la fille des bois prennent une expression plus rêveuse et plus passionnée. Elle écoute tour à tour le rossignol qui chante là en bas et la voix caressante de Fenfanthardi qui la presse de sonétreinte. Puis tout à coup d'une voix décidée : «Là en bas? Non, je n'ose, vas-y seul. Adieu ! » Et d'un bond elle disparaît dans les buissons.
11 descend, descend, il cherche, cherche encore. Point de bergère dans la clairière du vallon, point de bergère à la fête; il faut s'en retourner à la montagne, seul, triste, mais fier comme un page qui vient de ramasser une plume tombée du chapeau de sa châtelaine. Certes, il se promet de revenir un jour à la danse et d'être plus heureux. Mais en attendant il erre souvent au-dessus du vallon perdu. Son ami le coucou Taccompagne toujours à distance et a soin de se nicher assez près pour se faire entendre. Ces deux joyeux musiciens ont besoin l'un de l'autre et se servent d'auditoire dans les jours de pluie et de soleil. Le coucou aidera-t-il au berger à découvrir la sauvage bergère ? Il n'en doute pas et souvent il chante par-dessus la haie :
Je suis le gai coucou des bois Qui passe et qui repasse, Mon nom joyeux est dans ma voix,
Je chante et ne me lasse.
L'hiver j'habite les forêts,
Et Tété les prairies, Toujours mon cœur séjourne auprès
Des bergères fleuries.
Quand mon troupeau paisi])lement.
Se répand dans la plaine.
Je m'arrête et m assieds gaîment
Parmi la marjolaine.
Je crie à haute voix : coucou !
J'appelle au loin, j'appelle!
Du fond des bois je ne sais d'où
Répond, répond ma belle * !
Mais personne ne répond, et toutes ses chansons hardies et suppliantes, voluptueuses ou plaintives, vont se perdre sur le versant impassible des montag-nes, et si l'écho mélancolique d'une vallée lointaine n'en répétait mystérieusement les derniers mots, du fond des sapins, il douterait que jamais quelqu'un en soit touché.
La berg-ère de la fête les entend peut-être, mais elle n'en fuit que plus loin sur sa lande déserte et n'ose en sortir. La vie de cette singulière enfant a bien changé depuis la scène de la danse, où sans doute une curiosité déjeune fille l'avait entraînée. Le ciel lui paraît plus bleu, la forêt plus verte et le vent qui frôle les feuilles chuchote des paroles étranges. Les fleurs brillent de couleurs plus vives, les unes brûlent comme des flambeaux dans les ténèbres de la forêt, les autres la regardent et ont l'air de lui dire: Prends gardée Les oiseaux tantôt la poursuivent de longues risées, tantôt la saluent de mélodies passionnées et gonflent son sein d'un inex-