‹ Histoire du Lied, ou, La chanson populaire en AllemagneChapitre 16 sur 79 · I. Recueil de M. Simrock, no · texte numérisé non relu

I. Recueil de M. Simrock, no

primable désir. Il en est un surtout qu'elle écoute avec une anxiété mêlée d'espérance.G'est le rossignol. Car de mènie que les bergers de la chanson populaire ont le coucou pour conseiller, les jeunes filles, et surtout celles de la montagne, ont pour ami le rossignol, ou plutôt rossignolette (Frau Nachtigall), c'est ainsi qu'elles l'appellent. L'oiseau chanteur par excellence, qui joue déjà un si grand rôle en Orient et au moyen âge, est encore le plus célébré et le mieux compris par le peuple allemand. Pour les poètes arabes et persans comme pour les minnesiriffer, il n'est guère que le chantre du désir. Au moyen âg-e le rossignol était très redouté comme tel par de grands personnages de l'Eglise. Quand saint Bernard, dit la légende, visita le couvent des Cisterciens, il s'aperçut que la discipline des moines était très relâchée. Mais il n'eut pas plutôt entendu autour du couvent le chant voluptueux des rossignols qu'il comprit la cause de l'esprit mondain des frères. Plein de colère il éleva la main et bannit toute la g-ent ailée qui prit son refuge dans un couvent de femmes et y obtint, dit-on, des succès encore beaucoup plus remarquables. Mais au

I. A ceux qui douteraient de la vivacité d'impressions semblables chez le peuple, il suffit de rappeler la symbolique des fleurs qui joue un si grand rôle dans la chanson populaire. Chaque fleur porte un nom significatif dans le vocabulaire de l'amour ; dans ces noms doux et mystérieux, depuis le Vergissmeinnicht (ne m'oublie pas) jusqu'au Jelangerjelieher (d'autant plus longtemps, d'autant mieux), on ne peut assez admirer la puissance de l'imagination à saisir le rapport entre la forme de la plante et la pensée qu'on lui prête. Nos froides analyses, notre langue prude et solennellement ennuyeuse ne risquent jamais d'exagérer le feu caché du sentiment populaire. Elles restent toujours bien au-dessous.

Voir : Hoffmann v. Fallersleben, Gesellschafts-lieder aus dem sechszehnten Jahrhundert, 160 et 166.

temps de la chanson populaire, Rossig-nolette était un être à part, extrêmement fantasque et d'une nature supérieure. Ses chants et ses rôles sont très divers. Elle enflamme et calme les amants, elle séduit et sermonne les jeunes filles, elle est tour à tour confidente, messag^ère, prophétesse d'amour et consolatrice des pauvres captifs, mais elle est avant tout la reine des forêts, la libre, la passionnée, plus heureuse que les hommes, mais les aimant comme une amie. C'est là une création éminemment populaire. Les organisations primitives, les âmes poétiques sans manifestation apparente reçoivent de la nature vivante des impressions bien plus fortes que nous autres enfants delà civilisation. Toute leur attention est tournée au dehors et se concentre dans leurs sens qui en acquièrent une finesse de perception, auprès de laf[uelle nous sommes des sourds et des aveug"les. Un bûcheron, une pauvre fille qui vivent dans les bois distinguent à la longue, dans le chant des oiseaux, mille nuances, mille inflexions qui se confondent pour nous et qui pour eux ont un sens précis. Car ces cris, ces modulations leur découvrent toutes les nuances de leurs propres sensations.

Rossignolette est donc la grande amie de la bergère. Elle n'en a point d'autre et jusqu'ici leur union était restée bien paisible. Que de fois, couchée sous un arbre, ses cheveux bruns épars à grands flots dans la mousse fraîche, les yeux perdus dans le fouillis des feuillages sombres et lumineux n'a-telle pas écouté sa mélodieuse compagne? Elle voulait qu'elle lui apprenne à chanter, et elle chantait déjà :

Près de la maison de mon pèj-e Là-hant il y a un vert tilleul, Rossignol de sa voix claire Tous les jours il y chante seul.

Rossignolet au doux ramage, Si tu veux m'apprendre à chanter.

D'or je veux border ton plumage, Un bijou je veux t'apporter.

Mais l'oiseau répondait :

Et que m'importe l'or qui brille ?

Ton bijou ne peut me tenter.

Libre et fier je lance mon trille Et nul ne saurait me dompter i î

En automne, elle craignait pour Rossignolette la fraîche rosée du soir et la froide gelée du matin. Mais elle répondait : « Que la fraîche rosée me mouille, le chaud soleil me séchera. » Souvent aussi par les nuit sereines, assise sur sa lande, elle écoutait s'élever dans les airs sa voix pure et enthousiaste, quand déjà tous les autres oiseaux se taisaient depuis longtemps. Il lui semblait alors que cette voix ne lui parlait plus à elle, mais à un être supérieur, à Dieu sans doute, dont elle ne sait que peu de chose, si ce n'est qu'il réside au-dessus des étoiles ; et pénétrée d'un profond sentiment d'adoration, elle mariait sa voix à celle de l'oiseau bien-

aimé :

Charme des nuits, ô rossignol, Qu'au ciel ton chant prenne son vol, Au ciel ta voix aimante !

Des oiseaux le dernier soupir

Recueil d'Uhland, i6, 17.

Sous la feuille est venu mourir,

0 chante, chante, chante !

Du fond du bois sombre et dormant

Chante dans le silence,

Et que ton cœur s élance

A Dieu qui règne au firmament !

Déjà le soleil s'est couché.

Et les ténèbres t'ont caché,

Mais la voix vibre encore,

La voix qui chante au fond du cœur

La gloire de son créateur.

Mon cœur toujours adore!

Du fond du bois sombre et dormant

Chante dans le silence.

Et que ton cœur s'élance

A Dieu qui règne au firmament !

Silence î au loin qu"ai-je entendu ?

L'écho sauvage a répondu,

Lui qui toujours sommeille.

Si le sommeil veut nous dompter.

Par joie il faut en triompher.

L'écho lui-même veille.

Du fond du bois sombre et dormant

Chante dans le silence.

Et que ton cœur s'élance

A Dieu qui règne au firmament !

Petit oiseau, cher à mon cœur.

Alerte ! redoublons d'ardeur.

Exaltons-nous encore !

Le jour viendra s'épanouir

Le monde va se réjouir,

Chantons jusqu'à l'aurore !

Du fond du bois sombre et dormant

Chante dans le silence.

Et que ton cœur s'élance

A Dieu qui règne au firmament * !

Page 1