Chanson populaire de Westphalie
2. On sait que Gœthe a reproduit textuellement cette chanson populaire dans son recueil de poésies lyriques. 11 n'y changea qu'un vers à la dernière strophe, au lieu de : Et puis de plaisir tressaillit, il dit : Fallut bien quelle le souffrit. (Musst es eben leiden), ce qui est plus délicat et plus élevé,
118 HISTOIRE DU LItD
II y aurait encore plus d'un épisode de cette vie primitive du peuple à raconter. Ces histoires sont parsemées dans les rimes nombreuses qui, de ce temps, sont parvenues jusqu'à nous, et dont beaucoup se chantent encore. Les motifs s'appellent l'un l'autre, s'enlacent et se combinent à l'infini comme dans la réalité. Je n'ai voulu qu'ouvrir une échappée dans ce monde de l'idylle primitive. Que ceux qui veulent v pénétrer plus avant lisent les chansons populaires elles-mêmes, et, certes, ils ne s'en repentiront pas.
J'ai dit idylle et je me trompe. Car le genre littéraire qu'on désigne ordinairement par ce nom est l'œuvre d'une civilisation avancée. L'idylle savante est le retour rétléchi du poète fatigué de la corruption et des hypocrisies sociales à la simplicité première de la vie, à l'entière franchise de toutes les affections humaines. Mais les chansons populaires, qui font deviner cette existence instinctive au sein de la nature sont l'œuvre du peuple lui-même, échappées à ses loisirs, à ses heures de rêverie et de contemplation. Elles se rattachent donc à ce qu'on pourrait appelerla poésie pastorale primitive.
Ce serait une histoire curieuse à poursuivre que celle du berger dans la race aryenne. Car, de peuple en peuple et de siècle en siècle, son rôle et sa destinée ont subi bien des vicissitudes. Le pasteur nomade est placé à l'origine de cette grande civilisation indo-européenne. Riche, puissant et redouté, il est maître de la terre, il est roi, prêtre et poète. Mais, à mesure que la civilisation se complique et se développe, il perd son prestige, jusqu'à ce qu'il tombe au dernier rangde la société. Déchu, dépaysé
couvert de mépris dans le monde moderne, il est comme le dernier représentant de cette vie primitive qui s'etlace déplus en plus. Dans cette histoire, quelques chansons populaires slaves, allemandes, écossaises formeraient le dernier chapitre. On y retrouverait le berg^er naïf, insouciant, amoureux quelquefois ; caractère spontané, contemplatif, enfant de la nature avant tout et toujours musicien. C'est dans ses notes traînantes, qui se perdent dans les gorges oubliées, que va mourir mélancoliquement le premier idéal de la grande race. Mais on aimera longtemps encore à s'y rafraîchir ; car ces chants respirent une paix profonde. L'homme y est heureux, tranquille, plein de sympathie pour les êtres vivants. Sa vie s'écoule dans une douce harmonie avec la nature et dans une grave contemplation, dont il n'a pas encore conscience. Pour lui, point de combats intérieurs ; il n'est pas parvenu à ce degré de réflexion, où la vie est une lutte perpétuelle entre le bien et le mal, entre le vrai et lefaux. Et pourquoi en saurait-il quelque chose? Il est plus heureux ainsi, les orages qui nous agitent ne l'atteignent pas encore et rien ne trouble l'harmonie première de ses pensées.
Alerte ! compagnons, en route !
Valise au dos, il faut marcher.
Le premier pas, le seul qui coûte, Est fait; partons sans plus tarder.
Mais verse-nous, la belle fille !
Le vin à flots, et qu'il pétille, Ah! que c'est beau de voyager.
Chauson pupclaire,
Le Don Juan des bois. — Le joyeux vagabond. Miracles du vin. — La mort du brigand et le repentir du bandit. — Le soldat malgré lui et le soldat quand même. Les bohémiens. — Le pauvre ménétrier. — L'étudiant et la bourgeoise. — Le vaillant charpentier et la belle comtesse. — Ulric de Hutten, le chevalier de la liberté.
Les vies paisibles cachées au sein de la nature sont des exceptions chez les peuples civilisés. Elles ressemblent à cette maison de Philémon et de Baucis destinée à périr dans la cité travailleuse de Faust. Aussi les chansons idylliques des pâtres, des bûcherons et des charbonniers qui nous transportent dans un monde patriarcal ne sont-elles que des voix perdues dans la vie orag-euse du seizième siècle. Le peuple alors se réveille, se lève, s'arrache à un long- servage pour se jeter tête perdue dans l'action, comme un jeune homme impa-
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tient, qui va courir le monde après s'être nourri de chimère. Pour la première fois le fils du serf a foi en sa destinée, pour la première fois il veut tenter la fortune. Il se fait chasseur, lansquenet, étudiant, et célèbre ses bonnes fortunes. Avec ces héros, nous sortons de la mytholog-ie et de Tidylle pour entrer dans l'histoire.
Parmi ces aventuriers alertes, il en est un qui fait voir à merveille la brusque volte-face de l'innocence au désir téméraire, du rêve à l'action hardie et représente, si j'ose dire, le passage de la vie primitive à la vie aventureuse. C'est le chasseur.
L'entendez-vous? C'est le chasseur sauvage. Le voyez-vous derrière le feuillage ?
Sa verte plume au vent flotte toujours ; C'est le chasseur qui séduit mes amours.
Ainsi parle un pauvre paysan auquel le chasseur a volé le cœur de sa payse. En vain a-t-il rappelé à sa bonne amie le « Val des roses » et la place où ~~^ ils venaient s'asseoir ensemble. Elle ne veut plus y retourner, elle n'écoute rien, elle n'entend que le son du cor magique qui chante amoureusement au fond des bois, et chaque fois qu'il reprend sa fanfare, elle reste immobile comme sous le coup d'un charme. Il a suffi au chasseur d'un mot et d'un regard pour ensorceler la pauvre fille. Et d'où lui vient cette magie ? C'est que le chasseur est le don Juan du peuple. Il court les forêts, le fusil sur le dos, le cor pendu au côté, toujours seul, toujours mystérieux, toujours cornant et chantant, toujours à l'afFùt des plus belles filles du pays. Et comment lui résisteraient-elles ? Sa fierté, son air entrepre-
nant, son pourpoint de velours aux boutons d'acier et par-dessus tout sa plume verte leur font tourner la tête. Lorsqu'elles en parlent entre elles, toutes se récrient, mais au fond, chacune brûle de le voir. Il a cela de commun avec le malin que lorsqu'on y song^e trop et qu'on l'évoque le soir dans la foret il finit par être là, sans qu'on ait le temps de se raviser, et par chuclioterà votre oreille de ces paroles qu'on n'oublie plus. On se dit tout bas qu'il a vendu son âme au diable. Mon Dieu, ce n'est qu'un enfant de la nature qui porte dans ses amours ses instincts à demi sauva^■es.
Au printemps les senteurs de la forêt l'enivrent, le cri des oiseaux l'excite, le démon de la chasse s'empare de lui. Alors, rien ne l'arrête.
Le chasseur fringant et superbe
Chevauche au bois de grand matin,
Il cherche les beaux cerfs dans l'herbe
Et les doux chevreuils dans le thym.
Au bord delà forêt épaisse
Il voit grande joie et liesse.
Au mois damour, sur les gazons
Tourne la ronde
Vagabonde, Tournent filettes et garçons.
Coucous joyeux, coqs de bruyère, Ramiers roucoulent de désir, Et son cheval frappant la terre Hennit d'orgueil et de plaisir ; Et le chasseur en rêve et pense, 0 chasse folle, ô joie immense I Au mois d amour sur les gazons,
Tourne la ronde
Vagabonde, Tournent fillettes et garçons.
Voici qu'une fille vient à sa rencontre :
Il la prit par sa main de neige Ainsi que font tous les chasseurs :
— Belle vierge, où te conduirai-je ?
Dans mon château d'or et de fleurs.
Le bonheur est rond comme boule.
Ah ! viens le suivre, il roule, roule ! Au mois d'amour sur les gazons.
Tourne la ronde
Vagabonde, Tournent fillettes et garçons.
Il est sincère dans ses serments. Chaque fois qu'il voit une belle jeunesse, il se persuade naïvement que c'est son premier et son dernier amour, tant il est brûlant et instantané ; mais bientôt sa fougue l'entraîne plus loin. Souvent l'aventure g-aîment commencée finit bien tristement. Les premiers refrains disent: « La jeune fille riait sifort!» et les derniers : u La jeune fille pleurait si fort! » Le chasseur a disparu.
Une fois cependant il est touché au cœur. Il se prend d'amour pour une brunette douce et craintive. Mais c'est un amour étrange, à la fois tendre et sauvage comme celui qu'il a pour la biche gracieuse et tremblante. Il ne peut aimer paisiblement, c'est là sa malédiction. Il la conduit au fin fond de la forêt et la fait asseoir sous un arbre sur lequel gazouille un oiseau. Un désir bizarre, mais irrésistible, s'empare de lui. Il faut qu'il tue cet oiseau et le fasse tomber sur les genoux de sa maîtresse. Elle frissonne et le supplie de n'en rien faire. Mais il n'écoute rien, il veut l'éprouver :
Mon baiser est doux cl brûlant.
Pourquoi rougir, ma belle enfant, Et me regarder suppliante ?
Je vais de ce rameau tremblant Faire tomber l'oiseau qui chante.
Dans la mousse assieds-toi gaîment, L'oiseau sur ton sein frémissant Va tomber du rameau qui tremble.
Sur ton sein on meurt doucement !
Si tu meurs, nous mourrons ensemble.
Mais la pauvre fille a trop peur. Elle bondit de sa place au moment où il tire, il veut se précipiter dans ses bras et la trouve morte.
Mon baiser est doux et brûlant!
Pourquoi si pâle, ô belle enfant?
Hélas ! mon àme est assouvie.
Sur ton sein on meurt doucement.
Sur son sein il s'ùte la vie.
Telle est la fin violente du chasseur dont la destinée trag^ique est de tuer sa bien-aimée la première fois qu'il aime.
Ce chasseur est de pur sang germain. C'est un arrière-petit-fils déchu des héros des vieux âges, des Sigurd et des Siegfried qui couraient les forêts immenses de la Germanie en cherchant des monstres à exterminer, des trésors k ravir et de belles vierges à gagner. L'obscur coureur des bois a comme une vague conscience de ces puissants ancêtres. Car parfois il lui semble qu'il comprend le chant des oiseaux; des voix mystérieuses le poursuivent dans les chuchotements de la brise et dans le gazouillement des fauvettes, et ces voix l'excitent à des actions héroïques. Mais où aller, qui combattre et qui conquérir? Dans la grande forêt il n'y a plus
que des cerfs et des sangliers, et au village il n'y a que de pauvres payses. Le chasseurest un roi déchu de sa grandeur, mais quand il envoie un coup de fusil comme un tonnerre dans la montagne, et que la vieille forêt de chêne lui répond par un grondement amical, il se dit : Elle est à moi! c'est mon royaume !
Plus tard on le retrouve de nouveau dans la chanson populaire ; mais cette fois-ci le volage Don Juan des bois se laisse convertir au mariage par « la fille aux yeux bruns rayonnants ». C'est luimême qui chante sa dernière et sa plus belle victoire :
Un chasseur dans la forêt verte Doit chercher son bonheur.
0 forêt sauvage et déserte, Douce est ta profondeur!
Mon chien qui toujours m'accompagne,
Leste et fringant gaillard, Bondit et suit dans la campagne
L'éclair de mon regard.
Mais d'où vient la voix qui m'appelle Par de si doux accents ?
— D'où viens-tu dans ces bois, ma belle,
Brune aux yeux rayonnants? —
— Et pourquoi me promènera is-je
Dans ce bois enchanteur?
Par le soleil et par la neige
Je cherche un beau chasseur. —
Et j'embrassai celte jeunesse :
— Pour Dieu, tu m'appartiens!
Sois donc ma belle chasseresse, Viens partager mes biens.
Tu ne seras plus vagabonde
Dans les bois reverdis, Et tant que durera le monde
Nous resterons unis.
Le chasseur sauTasre va devenir le joyeux forestier, père d'une troupe superbe de fils vigoureux et de brunes filles, qui porteront dans leur sang l'amour de la forêt et de la liberté. Sa carrière aventureuse est terminée.
Si l'heureux chasseur est l'enfant de la nature, dont les jours pleins de soleil et de fanfares s'écoulent au gré de sa fantaisie, le pauvre vagabond, qui erre de village en village et de province en province, n'est qu'un enfant déshérité de la civilisation et de la misère. Si pauvre qu'il soit, le chasseur est le roi de la forêt, mais le vagabond n'a pas de pierre où poser sa tète. D'où vient-il ? Dieu le sait, mais lui-même n'en sait rien. Les haillons qu'il porte sont toute sa fortune. En est-il plus triste? Il dit que non :
Jetais si jeune encore et si pauvre déjà. Je n'avais pas d'argent, partout on me chassa. Lors je pris le bâton, le sac du pauvre hère. Et tout le long du jour sifflai le Notre père.
Et tout en sifflant il voit passer le monde. Où, vont-ils tous ces chevaliers étincelants d'or et d'acier avec leurs fières amazones, ces soldats insouciants avec leurs filles rieuses, ces marchands charo'és des sequins de Venise et ces gais saltimbanques bariolés? Que n'est-il à leur place! II voudrait comme eux guerroyer, danser aux fêtes avec les belles ou sur la corde à la foire. Mais sa
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mise est si chétive, sa bourse si légère et la paresse si douce! Chevaliers, belles dames et fous de cour disparaissent dans la poussière du cheminj en lui jetant une aumône ou un éclat de rire. Le vag-al)ond reste seul au bord de la grande route, rêvant Il leurs bonnes fortunes et mendiant comme toujours. Pour peu que deux ou trois pièces de monie sonnent dans sa poche, il entre dans une ta-
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verne. Aussitôt toutes les félicités naguère regrettées viennent miroiter à ses yeux dans une bouteille de vin. Le vin est le talisman qui lui donne tous les trésors, toutes les jouissances et toutes les gloires du monde. Comme l'ivrogne de Shakespeare il se métamorphose en grand seigneur. Il boit, et le voilà riche, aimé; cent valets sont prêts à le servir, et la plus belle des belles se penche sur lui pour se mirer tour à tour dans sa coupe d'or et dans ses yeux éblouis. Voilà ses jours de richesse; ses jours de pauvreté sont parfois tout aussi gais. N'avoir rien dans sa poche n'empêche pas de s'asseoir à la table d'auberge en chantant :
N'y a-t-il donc personne ici Qui me dirait : Mon cher ami, Viens boire à ma santé, viens, bois Un ou deux verres, deux ou trois ?
Un, deux ou trois, eh oui ! eh oui !
Du vin, du vin, entendez-vous !
Car que ferais-je de ce sou Le jour où je ne serai plus ?
Kyrie eleison ! Kyrie eleison !
Quel lansquenet assez dur, quel marchand assez chiche, pour ne pas exaucer cette prière et récom-
penser d'un broc de vin les bons mots et les facéties du pauvre vagabond? Sa bonne humeur lui improvise des amis , et comme elle se donne carrière ! Ces soirs-là il aime le monde entier, bien plus, il sent la force de s'en faire aimer. Malheur à la fille téméraire qui se hasarde alors à regarder au fond de ces yeux pétillants. Une chanson l'attire, une caresse la relient et au troisième couplet l'aventurier triomphant l'attire sur ses genoux à force de gaîté, de hardiesse et de folie. C'est son plus beau jour, il boit dans l'écume duvin, dansles baisers de sa maîtresse la joie d'une vie entière :
Se pâmer aux bras d'une belle Le verre en main, la bouche en feu, Ah ! quelle ivTesse, vive Dieu !
Baisers brûlants, vin qui ruisselle.
Brûlez plus fort ! ris, ô ma belle !
Plaisir de roi, plaisir divin, Amour qui flambe dans le vin !
Il vit ainsi au jour le jour sans s'inquiéter du lendemain. Les fleurs des champs sont toujours bien vêtues, pourquoi se ferait-il des soucis ? Les oiseaux chantent tout l'été, pourquoi craindrait-il l'hiver? Qu'un heureux cou de dé, qu'une bourse trouvée en chemin, ou coupée à la ceinture d'un marchand avare, l'enrichisse tout à coup, et notre vai^abond sera plus magnifique qu'un seigneur à sa noce. Il appelle à sa table riches et pauvres, soldats et baladins, vieux joueurs de harpe et petits vielleurs. Tous sont forcés de partager son vin et sa joie. Si quelque ami prudent s'avise de lui parler d'économie : « Eussé-je tout le saint-empire romain, répond-il àcœur mesquin, eussé-je le péage
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<Iii Rhin et les trésors dt> Venise, je boirais tout. A quoi bon épargner? Peut-être perdrais-je mon arg-ent, et si un voleur l'attrapait je m'en repentirais toute une année. » Entouré de ses amis d'un jour et de quelques filles joyeuses, il fait sa profession de foi :
Trois dés et trois cartes heureuses.
Messieurs, voilà mon fier blason, Six jouvencelles amoureuses A mes cotés l'achèveront.
Arrive, belle et folle fille, Réjouis ma bouche et mon cœur, Dans mon jardin d'amour qui brille, Viens, sois ma rose de splendeur.
Tourne le vent de la fortune, il ne s'en inquiète pas plus que la girouette. S'il n'a rien, il laisse son manteau à l'aubergiste; et si, par malheur, on emprisonne le pauvre diable, il obtiendra bien du geôlier un broc de vin. Et alors, vive la liberté! Tout seul il boit, il fredonne, il est heureux :
Libres sont les pensées !
Nul ne peut les saisir.
Quand par folles volées Sous le vent du désir, Dans notre àme pressées Elles chantent en chœuj-.
Oh ! rêver, quel bonheur !
Libres sont les penséesj
Va, referme ta porte.
Cachot sombre, sur moi.
Je m'en ris ! et qu'importe !
Dans mon cœur je suis roi !
Ces barrières dressées Par la haine des forts.
Je les romps et je sors.
Libres sont les pensées
J'aime bien ma maîtresse Et j'adore le vin.
Aimons donc dans l'ivresse Quand le cœur est trop plein.
Quand le vin par ondées Coule, alors j'ai sa foi, Ma maîtresse est à moi.
Libres sont les pensées !
Le pauvre vagabond, vous le voyez, ne revendique que la plus inoffensive de toutes les libertés, celle du rêve. Le brigand est plus ambitieux, il veut être riche et puissant par le droit du plus fort. Ce n'est pas un petit voleur timide qu'un brig^and de grand chemin au seizième siècle. Avec sa bande il se sent l'égal du martirave et lui fait une guerre ouverte. En face du brigand légal qui exploite le pauvre serf, il est le franc bandit sans masque ni scrupule, qui protèere le pauvre et tue le riche. S'il a toute la brutalité du barbare, il en a aussi la vertu : la fidélité à ses compagnons. C'est par là qu'il rappelle les chefs germains qui, pour s'amuser, faisaient la guerre avec leurs amis. La chanson populaire, éprise de toutes les témérités, se plaît à vanter son courage et pleure en quelque sorte sa destinée tragique, qui le fait succomber à la puissance du seigneur.
L'n brigand de grand chemin parcourt avec sa bande les bords du Rliin et les ravage d'un bout à l'autre. « Il en a l)ien joui, » dit la chanson.
A cheval, mes beaux compagnons i, I. Disons, une fois pour toutes, que je ne me suis point aslreinl
LES AVENTURIERS i31
Il l'aut leutcr lu suri, allons !
Car qui tout ose toujours gagne.
Alerte, au gai butin volons.
Allons, vite en campagne.
Mais le margrave de Bade dresse une embûche au brigand. Il le fait suivre par l'espion Caspar. Pendant que le brig-and dort dans une auberge, Caspar appelle les cavaliers du margrave.
Le forgeron du grand tilleul Avait un fils qui veillait seul.
Il pousse un cri d'alarme :
« Mon père chéri, lève-toi.
J'entends le bruit des aruK s. »
Le père dort, le père est las.
Son fils le saisit par le bras.
Lui donne trois secousses :
« Mon père chéri, lève-toi Le traître est à tes trousses. •»
Les soldats du margrave pénètrent dans la cham-
dans toutes les traductions aux règles de la prosodie française dont quelques-unes, soit dit en passant, sont très arbitraires ; par exemple, la rime pour les yeux. Rendre l'orig-inal, en donner la sensation vive autant qu'il m'a été possible, tel était mon but unique. Me trouvais-je en face d'une poésie correcte et rigoureuse dans la forme, je me suis efforcé de la rendre sous une forme analogue. Rencontrais-je au contraire une chansonnette rustique et court vêtue, je n'ai point hésité à lui conserver sa toilette négligée. Quand javais à présenter une bergère, je ne l'ai point habillée en princesse. II est d'ailleurs une autorité que j'invoque, en ma faveur, c'est celle de la chanson populaire française. Mes hérésies sont les siennes. Il m'est arrivé de faire comme elle, de me contenter de simples assonances, ou même de ne rimer qu'une fois sur quatre vers. En somme, j'ai plus insisté sur le rythme que sur la rime. Le rythme c'est la mélodie du vers, la rime c'est son harmonie. Or, dans la po 'sie populaire la mélodie prédomine, l'harmonie f^st encore d'une simplicité primitive.
bre d'auber§-e. Alors le brigand se réveille et saule sur son épée.
Le forgeron du grand tilleul i
Etait un libre cavalier:
« Je veux me battre en chevalier,
Et je vous brave tous. »
Les assassins sont trop nombreux.
Il tombe sous leurs coups.
« Et puisqu'il faut quitter la vie, Au moins qu'on épargne mon lils Et mon jeune écuyer.
S'ils ont fait du mal à quelqu'un C'est moi (jui les forçai. »
Caspar en rit et lui dit : « Non !
Pour Taigle pùtiia l'aiglon.
Pour trois la iiache est prête, Et Bade la tant noble ville Verra sauter leur tête. »
Ainsi tombe l'audacieux chef de bande entraînant dans sa chute ses compag-nons fidèles. Il eût donné sa vie pour les sauver. Car le brig^and, sans pitié pour les marchands et les seigneurs, aime sescon:paii^nons comme ses enfants. C'est un homme malgré tout, ce sauvag-e révolté; à l'heure de" la mort, c'est un héros. Ainsi du moins le voit le peuple qui prend fait et cause pour les réprouvés et les maudits, heureux et fier de trouver un fonds d'humanité dans un de ses semblables, fCit-ce un bandit.
Au brigand incorrigible qui meurt sans crier g-râce,la poésie populaiieopposele bandit repentant celui qui reste comme frappé de la foudre devant la sainteté d'une femme pure et le couraçe d'une àme