J34 HISTOIRE DU LIED
la révolte audacieuse, le soldat la brig-ue par le métier des armes. Au seizième et au dix-septième siècle, ce métier avait un grand prestige aux yeux du pauvre qui voyait la richesse dans le butin, aux yeux du serf qui prenait la licence et le bruit pour la liberté et la gloire. Les guerres privées et publiques abondaient en ce temps. Le fils du paysan, heureux de s'affranchir d'une vie monotone, s'engageait volontiers au service d'un seigneur ou d'un prince ; et lorsqu'il se voyait la lance au poing, il croyait déjà tenir puissance et fortune. Mais souvent aussi il allait en guerre malgré lui, par Tordre de son seigneur et quittait son pays avec un triste chant d'adieu :
Il faut partir, ô ma patrie !
0 mon pays, il faut marcher ! Adieu, ma terre tant chérie, Adieu, maison, adieu, prairie, Adieu, foyer qui me fut clier !
0 mère, adieu,
0 mère, adieu, trop tendre mère !
Qu'avec toi reste le bonheur.
Tu m'enfantas — douleur amère, Tu m'élevas — c'est pour la guerre.
Et ton adieu me fend le cœur.
0 père, ta douleur me gagne.
J'ai bon courage, tu le vois.
Tous mes amis sont en campagne.
Tu peux, du haut de la montagne, Me voir pour la dernière fois.
Ah! pour longtemps, adieu, ma mie.
Tes yeux sont rouges, je le vois !
Ta joue est froide et bien pâlie.
Las ! je dois mon corps et ma vie A Dieu là-haut ; entends sa voix.
LES AVENTURIEHS 135
D(''jà les trompettes guerrières Résonnent, adieu mon amour.
A toi mon cœur et mes prières, Je vais combattre avec mes frères !
Entends- tu rouler le tambour ?
Le feu jaillit, le feu commence, J'entends les balles ricocher.
0 Dieu du ciel, dans ta puissance.
Fais triompher mon espérance.
Ramène-moi vers le fover.
Tout est vrai dans ce chant d'adieu, où le pays natal, les parents et la bonne amie ont leur place lég^ilime. Les sentiments les plus simples y sont rendus avec une effusion entraînante et la nature ('< date dans la dernière strophe, où l'enthousiasme guerrier fait place à l'attendrissement.
La chanson populaire accompag-ne le soldat dans toutes les péripéties de sa vie hasardeuse. Elle sonne Tattaque du combat et le sig-nal de la retraite, elle chante les misères du bivouac et l'ivresse du pillage, les amours d'un jour et les adieux sans retour. Que de souffrances, que de déboires dans cette vie ! Heureux celui qui tombe sur le champ de bataille, au milieu de la danse des épées et du fracas des couleuvrines. Le pire sort qui menace le soldat, c'est la captivité suivie d'une mort honteuse. Quelquefois une jeune fille, attendrie du triste sort du prisonnier, essaie de le sauver ; mais c'est toujours en vain. Que peut l'héroïsme de l'amour contre les violences de la guerre? Quelques chants populaires racontent ces scènes ('mouvantes avec une vivacité dont eux seuls ont le secret. Trois soldats prisonniers passent le
pont du Rhin et rencontrent une jeune fille :
'■ Brune filletf jeune et jolie Voulez-vous sauver notre vie.
Intercédez pour nous. »
Et la fillette se retourne Et pleure abondamment.
Soupire la belle éplorée, En soupirant s'en est allée A la maison du commandant :
Beau commandant, cher commandant,
Laissez-moi vous prier.
Ah ! votre àme en serait bénie,
Rendez l'honneur, rendez la vie
Au jeune prisonnier.
Le commandant refuse froidement et répond en riant qu'il va faire gag-ner la vie éternelle au jeune soldat :
Et la lillette s'en retourne Et pleure amèrement.
Soupire la belle éplorée.
En soupirant s'en est allée A la prison de son amant.
Et de son sein que tira-t-elle ?
Sa chemisette blanche.
<( Vois-tu, mon seul, mon doux ami, ])e mon cœur mille fois chéri Prends ceci pour mourir. »
Et que tira-t-il de son doigt ?
Un anneau dor brillant.
« Vois-tu, ma belle, ma charmante,
De mon cœur seule et douce amante,
Voici ma promesse et ma foi. »
— Et que ferais-je de lanneau.
Hélas ! .sans mon amant ?
lh:s avknturikus 137
— Drposo-li' (Unis ta ciisscllc I.aisse-le dormir, ma fill(;tlo, Jusquos au jour du jugement.
— « Et quand je verrai ma cassette Avec cet anneau d'or,
Ah ! mon cœur voudra se l)riser, D'un couteau faudra le percer.
Dieu ! mon amant est mort i !
Dans une autre ballade, la « vaillante fillette » fait dix lieues par jour, pour sauver son ami. Dans ce courage de la femme, aussi bien que dans la résignation de l'amant condamné à mort, apparaît le profond sérieux du caractère germanique. Sa vie est dans la richesse de l'âme qui se met au-dessus de la réalité. Quoi de plus mâle et de plus austère que ces fiançailles au seuil du tombeau, que cet amour qui va par delà la vie et cette foi au dernier jugement, qui sera la justice suprême de l'amour ? Rien de faux, rien de maladif dans cette douleur. Chez la femme, l'amour est fort et sain, le désespoir est contenu, mais sans remède, le suicide sera sûr et prompt.
Le soldat malheureux supporte ses peines avec une patience à toute épreuve. Mais il est un mal plus fort que lui, le mal du pays. Celui-là le travaille jusqu'à ce qu'il jette les armes; il s'enfuit et si les sbires ne le rattrapent pas, aucune puissance de la terre ne peut le ramener. Jamais peut-être la force irrésistible de ce désii' n'a été mieux dépeinte que dans le a Dernier Chant du déserteur ». C'est un Suisse qu'on avait placé en sentinelle sur le rempart de Strasbourg-. Au beau milieu de sa promenade