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Wandcrhorn, I, page i5i

LES AVEMURIEHS 139

Voilà une poésie plus belle encore par ce qu'elle laisse deviner que par ce qu'elle dit. Dans ces derniers balbutiements d'un condamné à mort, quelle puissance, quelle émotion ! Le pauvre fils des Alpes ne se rend pas compte de la force qui l'entraîne, mais il y obéit fatalement. Dès qu'il entend le cor, il croit voir ses montagnes, ses pâturages, ses glaciers ; il oublie tout pour s'élancer vers eux. Et après, quelle résignation ! il ne se révolte pas, iie se plaint pas et n'accuse que le cor, le cor qui a fait tout le mal. Je doute- que jamais poète ait exprimé si fortement l'influence magique de la patrie sur les âmes simples.

En face du soldat malgré lui, dont le type est très accusé dans la chanson populaire, il y a le soldat quand même, qui a la passion de son métier. Si le premier est mélancolique et rêveur, l'autre est d'une gaieté folle et d'une légèreté qui défie tous les coups du sort. Celui-ci ne mourra pas d'un excès de sensibilité. S'il se surprend dans un moment de tendresse intempestive, il s'empresse de s'en corriger :

Que mon fidii^le camarade S'affaisse au premier coup, De pleurs je ne fait point parade, Car je suis prêt à tout.

Le corps tué tombe en poussière, L'habit demeure au compagnon, Et Tàme monte à la lumière Dans le bleu pavillon.

Vivre sous la tente, se battre tous les jours, boire au feu du bivouac, n'avoir ni frère ni sœur, ni femme ni enfants, mais trois ou quatre bons cama-

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rades, voilà son bonheur. S'il a un dieu, c'est le point d'honneur:

Tout soldat fidèle et vaillant Sert son maître et seigneur, Et s'il n'a pas beaucoup d'argent, Il a toujours l'honneur.

S'il a une relig-ion, c'est le rire qui brave tout et l'enthousiasme de la destruction, poussé jusqu'au délire. Jeunesse, fortune, belles filles et joyeux camarades, tout passe devant lui, tout s'eng-Joutit dans le néant; sa g-aîté seule survit à toute chose, et comme il ne pleure pas la mort de ses compagnons, il ne veut pas qu'on pleure la sienne .

(juand je serai mort, qu'on m'enterre.

Mes compagnons, ne plt^urez pas.

Roulez, tambours, comnif un tonnerre. Ainsi le veulent les soldats.

Tirez trois salves dans ma tombe.

Hardi ! comme à la mort d'un roi, Gai j'ai vécu, joyeux je tombe.

Que d'autres chantent après moi.

Tiallalalala î

Voilà le refrain qu'il chanterait encore sur les ruines du monde.

S'il a une bonne amie, il faut qu'elle soit g"aie, vive et lég^ère comme lui, qu'elle aime le hennissement des chevaux, la fanfare des clairons et les panaches flottants. Penchée à sa fenêtre en pignon au coin d'une rue, elle le voit marcher au combat au milieu d'une foret de piques. Il est radieux, elle est fière. Elle auite son mouchoir, il brandit son chapeau. Un baiser jeté, un bouquet, c'est tout.

l^rompls adieux, joyeux retours; ils s'aiment entre deux batailles. Mais parfois ces rapides amours ont une fin sinistre. Un matin, le soldat part au point <lu jour, il voudrait encore dire adieu à sa bienaimée et fait halte sous sa fenêtre avec ses compaiçnons. Il la réveille par une aubade g-uerrière.

— Le matin entre trois et quatre, Nous partons nous autres soldats, Par la petite rue, ô gai !

Tralali ! ïralalé ! Tralala I Ma mie, descends ton escalier.

La prude refuse, disant que trop de gens en veulent à son honneur. Sur quoi le tambour lui répond :

— Si je ne puis te dire adieu.

Il faudra bien que je revienne.

Que je. vienne mort ou vivant.

Tralali ! Tralalé ! Tralala !

Te donner un baiser brûlant.

La bataille est sanglante. Le joyeux tambour tombe blessé à mort : « Frère, dit-il à son voisin, je suis blessé, porte-moi jusqu'en ville, ma mie pansera la blessure. »

— Te porter, frère, je ne puis, Déjà l'ennemi nous poursuit, Te sauve le Dieu fort.

Tralali ! Tralalé ! Tralala !

Moi je marche à la mort.

Les ennemis arrivent et mettent le feu au camp. Personne ne s'occupe du moribond. Enfin il expire, mais, au point du jour, le mort se relève et frappe

son tambour *. A ce roulement, ses compag-nons morts se relèvent aussi et tous reviennent en ordre à la petite rue, sous la fenêtre de la bonne amie du tambour.

De grand matin, dans les ténèbres, Ils s'avancent en rangs funèbres, Et le tamltûur marche en avant.

Tralali ! Tralalè ! Tralala !

Elle reconnaît son amant.

— <( Vois ma poitrine déchirée, Viens dans mes bras, ma bien-aimée, .rentoure ton cou de mes bras.

Tralali ! Tralalé ! Tralala !

Et la mort nous réunira 2. »

Ce joveux tambour meurt dans le premier flamboiement de sa jeunesse et de ses amours. Mais il n'est pas rare que l'aventurier soldat vieillisse dans son rude métier. Alors son horizon se rembrunit. Quand sa barbe commence à g^risonner, quand les compag^nons sont dispersés ou couchés sous l'herbe verte, quand la solitude se fait autour de sa tente, son cœur s'aigrit et sa gaîté n'est plus qu'un feu follet, vacillant sur le cimetière de sa vie. Un jour il se souvient d'avoir eu jadis un foyer, une femme et de joyeux enfants. Que sont-ils devenus ? Il voudrait les revoir et prend la route de son villag-e.

Le soldat revient de la guerre.

Hourra !

Ses habits tombent en poussière.

Ohé ! soldat, d"oii venez-vous ?

Hourra !

1. Zediilz a repris ce motif dans sa Revue nocturne, où un tambour réveille les morts de la grande armée de rs"apoléon.

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