‹ Histoire du Lied, ou, La chanson populaire en AllemagneChapitre 25 sur 79 · I. Recueil de Sirnrock, p. A · texte numérisé non relu

I. Recueil de Sirnrock, p. A

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frissonner jusqu'aux os son jeune fils, le vieux soldat repart et l'entraîne avec lui dans sa sombre destinée. Ainsi finit Taventurier soldat. Sa vie rit à son aurore, comme une marche triomphale au son des fifres et des canons, elle devient sombre à son couchant comme un enterrement lug"ubre. Cet homme n'a ni famille, ni patrie, ni relig-ion. Il vit au jour le jour, sans autre désir que de s'étourdir sans cesse, sans autre vertu que le mépris de la mort, ballotté à travers le monde par les hasards de la guerre, comme un navire sans gouvernail par les tlots de l'Océan. Il n'a d'autre but que la forlune, d'autre foi qu'en lui-même. C'est un homme pourtant ; car il dépense toute son énergie, ne se courbe devant personne et sait mourir sans se plaindre. Pour être un héros, il ne lui manque qu'une grande idée ou un grand sentiment.

Après ces audacieux chercheurs de fortune que de pauvres aventuriers nous apparaissent encore. La plupart d'entre eux pratiquent un métier inoffensif, les plus malheureux se consolent de leur misère en sifflant des chansons. Voici le tsigant* qui sait prédire l'avenir, le magicien qui charme les animaux, le vielleur qui fait danser les villageois. Hélas! que chanteront-ils, ces misérables? Pour eux, point de patrie, de famille, de tradition. Ils n'ont pas d'ancêtres à célébrer, la nature est une ennemie pour eux, la société une étrangère. Et cependant l'esprit divin qui s'agite au fond de la nature et de l'humanité les effleure par moments, il se révèle par éclairs à ces déshérités de la famille humaine. Chacun tire de lui-même et de son pauvre métier l'étincelle de joie et de poésie qui éclaire

sa vie sans horizon. Le tsigane la trouve dans sa science prophétique, le magicien dans sa puissance mystérieuse sur les hommes et les animaux, le musicien dans son luth compatissant. Tous sont pauvres et méprisés, mais tous agissent sur les âmes. Ils fascinent, ils émeuvent, ils consolent, et c'est là ce qui les console eux-mêmes. Les tsiganes sont des persécutés et des maudits. On les accuse d'être sorciers et de jeter des charmes, on les enferme ou on les met à mort. Mais le peuple prend leur défense, et les célèbre dans ses ballades. Sept bohémiens sont traînés devant les conseillers d'une ville, on les accuse d'avoir volé le ciboire. Déjà le grand juge casse le bâton au-dessus de la tête du sixième; c'est le signe d'un arrêt de mort. Alors le septième se lève, c'est leur roi, il prend la parole et dit avec calme : « Je comprends ce que disent les oiseaux dans les airs. Vous ne toucherez pas à un cheveu de ma tête. Bientôt le coq rouge (l'incendie) va pousser au loin son cri. » Aussitôt la llamme sinistre éclate aux quatre coins de la ville, sur la maison du tribunal et déjà ses langues ardentes sifflent autour des juges épouvantés, qui implorent maintenant la miséricorde du bohémien. Il leur arrache le sceptre de mort, les frappe sur la joue, à gauche et à droite en s'écriant : « Pourquoi répandez-vous du sang innocent? » Puis il parle amicalement au feu qui s'apaise soudain; lui-même s'en va à travers les flammes. C'est ainsi que l'imagination populaire transfigure le tsigane persécuté, elle en fait le vengeur de l'innocence, le ministre de la justice, divine, contre les cruautés des juges d'ici bas.

Le charmeur d'animaux se veng-e d'une autre façon de l'avarice des bourgeois. Ce bohémien aux vêtement big-arrés s'amuse un jour à parcourir la ville en jouant de la flûte. Aussitôt, les rats et les souris accourent de toutes les caves et de tous les çreniers pour le suivre docilement. Il les attire dans le fleuve et les bêtes affolées de sa musique s'y noient par milliers. Pour cette bonne action, il demande un salaire au conseil de la ville. On le lui refuse, disant que c'est un tour du diable. A ce mot, le mag-icien se fâche et recommence sa tournée par la ville en jouant une autre mélodie. Aussitôt une foule d'enfants charmés, par le son de sa flûte, accourt et le suit. Il joue plus vivement et leur nombre aug-mente, il sort de la ville et la troupe le suit toujours. Il joue et les entraîne dans un pays lointain « où coule le lait et le miel », comme dit la chanson. « Et la flûte résonne toujours, mais h' pays où donc est-il? Ah, pauvres, pauvres Allemands, que le pays natal était doux! » Ainsi finit la ballade. N'est-ce point une image de la folle espérance qui entraîne la race ^-ermanique vers la terre étrangère et lui fait rêver au delà des monts et des mers un introuvable Chanaan? Que de déceptions lui apporte cette foi naïve ! comme elle reg-rette souvent la patrie perdue! Mais il faut qu'elle suive sa destinée. Le désir qui l'entraîne au loin est une puissance historique, puisqu'il la fait se répandre sur la terre. Le regret qui l'obsède n'est pas moins fécond, puisqu'il aide à ne point oublier la patrie, à en conserver les mœurs et les traditions, et quelquefois à en fonder une nouvelle, à l'imag^e de la première.

Le bohémien et le magicien ont, pour charmer la l\)iile et gag-ner leur vie, le prestige de leurs dons surnaturels ; le ménétrier n'a que son pauvre luth. Il n'est pas, comme le troubadour des beaux temps de la chevalerie, l'hôte des princes et des rois. Il ne joue guère qu'au bord de la grande route (^ couche souvent à la belle étoile. Heureusement (}ue le peuple l'aime, car il lui rappelle ses mélodies, il lui conserve ses chants bien-aimés. Il vit ainsi du bonheur des autres. Personne n'aime le ménétrier en haillons, mais quand il voit tourner à la danse les couples amoureux, il croit tourner avec eux. Il ne sera jamais riche, mais quand il parle des châteaux des rois, il croit voir des palais éblouissants s'entr' ouvrir devant lui. Il s'endort dans une grange, mais il rêve d'un jardin de roses où jasent de gais jets d'eau, où de fiers ménestrels suivent les blondes châtelaines sous de sombres berceaux. Quand tout l'abandonne, il lui reste son instrument, qui seul a compris toutes ses joies et toutes ses peines. Aussi, l'aime-t-il comme une sœur, comme une maîtresse. S'il faut l'en croire, ce violon fait des miracles. Un jour, nous raconte la chanson, un petit vielleur rencontre en chemin la fille d'un roi, qui lui dit : « Viens chez moi, viens chez moi, petit vielleur et joue-moi une petite chansonnette. » Il la suit dans son palais. Survient le roi qui, les voyant ensemble, veut faire pendre le téméraire. Déjà il est monté sur l'échelle fatale. Comme dernière grâce il demande à jouer encore une fois sur son violon:

11 saisit sa vielle fidèle Il la fait gémir et vibrer.

Il joue un triste cluint dadieu, Et le roi se prend à pleurer.

— Descends vite, petit vielleur, Descends, car ma tille est à toi.

En Autriche est un beau château, Dans ce château tu seras roi.

Réminiscence lointaine du beau temps des troubadours, song-e d'or de quelque ménétrier amoureux, sonu:e enfantin, mais qui peint à merveille la mag-ie de la musique, si chère au peuple.

Dans ses courses vaiiabondes, le ménétrier a des compag"nons. II en est un qui s'attache bien volontiers à ses talons pour apprendre à jouer du luth et de la g-uilare, épier ses airs, et lui voler ses plus lestes chansons ; c'est Tétudianl. Ce personnage était, au seizième siècle, le roi des mendiants et des vauriens. Grâce à l'autobiographie de Thomas Flatter, fils d'un paysan du Valais, nous connaissons la vie hasardeuse que menaient les étudiants d'alors. Enfant, il est pâtre au fin fond des Hautes-Alpes. Les chèvres qu'il allait relancer sur la pointe des roches escarpées et les aigles menaçants qui planaient sur sa tête furent les seuls compagnons de son enfance abandonnée. Plus tard, sa mère le met chez un curé, qui le roue à coups de bâton. Par une nuit d'hiver, il s'évade avec un ami pour se faire étudiant, en serrant dans sa main à demi gelée une pièce d'or, toute sa fortune. Il court de ville en ville, mendiant et maraudant, jusqu'à ce qu'il arrive à une université. C'est à peine s'il y apprend à lire ; il ne peut subvenir à ses besoins et recommence sa vie errante.

Sur le point de mourir de faim il se fait bracon-

LES AYIÙNTIRIERS 149

nier, puis domesliqiie, que sais-je encore? Après (les années de cette vie, il trou\e un l)on maître qui lui apprend le latin, et le petit pâtre du Valais finit par devenir professeur à Bàle. Heureux ceux qui finissaient ainsi ; c'était le petit nombre. Combien d'autres périssaient sur les grandes routes ou au fond de leur réduit ! Pour quelques-uns cependant cette vie avait ses jours de soleil. L'étudiant plaisait à un riche bourii;'eois dont il ég^ayait la table ; il g-ag-nait au jeu, ou faisait un héritage. Le mendiant de la veille devenait alors plus fier qu'un g-entilhomme et se promenait par la ville en pourpoint de velours, l'épée au côté, la tête haute et coiffée d'une toque à plume. Sous ce costume, il était sûr de briller les yeux aux jeunes bourgeoises qu'une discipline sévère retenait à la maison. C'est par leur bouche surtout que nous connaissons l'étudiant d'abord. Il est leur rêve ; et dès qu'elles se croient seules elles le chantent :

Ah ! quand ils passent, ils scintillent Gomme l'étoile du matin.

Qui n'aimerait leurs yeux qui brillent, Le luth qui frémit sous leur main, Quand leur chanson mélodieuse Vibre avec la corde amoureuse ?

L'un des admirés, sans doute, a entendu pareil couplet. Et la nuit de la Saint-Sylvestre, sous la fenêtre close de la jeune curieuse, il y répondra par une de ces aubades où le ton populaire se marie si voluptueusement aux formes flatteuses de l'ancienne poésie chevaleresque. Ecoutez-la le lendemain :

J'ai le cœur gai, leste et content, Se dit la fine jouvencelle, J'ai le cœur leste au nouvel an.

Quelqu'un m'a dit que j'étais belle.

Ah ! c'est un écolier galant. Jai le cœur leste au nouvel an !

Oui, il me faut un écolier, Dussé-je me faire écolière.

Oui, je suis prête à m'envoler, Qu'impjorte qu'en dira ma mère Et qu'en dira le monde entier.

Oui, il me faut un écolier !

Que ne promet point la vive chanson? Déjà elle est à lui. Mais Tëtudiant léger est aussi prompt à oublier qu'à conquérir. Il en aimera trois en même temps pour les oublier toutes à la fois. Tandis qu'elles rêvent encore à leur épouseur, il court noyer ses amours dans un broc de vin, en compag-nie de quelques buveurs intrépides. En vain hii demandent-ils le récit de ses bonnes fortunes; il ne veut plus chanter que Bacchus, en allemand, en latin et dans toutes les langues dont il a retenu quelques bribes :

Alerte! entonnons le refiain.

Levate sursum pocula !

Notre eau bénite, c'est le vin, In sempiterna sa?ciïla !

Le plus honnête, le plus sage et le plus heureux des aventuriers c'est l'artisan voyageur, le compagnon. Comme les autres il cherche la fortune et ne dédaigne pas le plaisir, mais il a fondé son existence sur le travail. Voilà ce qui donne à sa physionomie un cachet d'assurance et de dignité. Tous

ces coureurs de i»rand chemin sont les jouets du sort, faisant bombance un jour, jeûnant le lendemain. Mais le vaillant forgeron brandissant son marteau, le brave charpentier maniant sa hache, ceux-là sentent qu'ils tiennent la fortune dans leur main vig-oureuseet regardent l'avenir avec couraj^g-e. L'adolescence du compagnon n'a rien eu d'aventureux. Apprenti laborieux depuis l'âge de quinze ans, il a travaillé sans relâche. L'atelier joyeux de son maître, les maisons paisiblement échelonnées de sa ville natale, le tilleul centenaire où l'on danse les jours de fête, la vieille église où il va s'asseoir le dimanche pour mêler sa voix rude aux cantiques austères, voilà tout ce qu'il a vu du monde, voilà tous les accidents de sa vie. Devenu compag"non, il brûle de voir le monde et s'impatiente du joug du maître. C'est au printemps surtout que le désir de voyager, l'indicible Wanderliist, fermente dans le cerveau bouillant desjeunescompagnons. « Ils prennent la canne et l'épée et s'avancent vers la table du maître : Holà, maître, faisons nos comptes, car c'est le temps des voyages. » Sortis de la ville, ils s'arrêtent à la première auberge et là, tournant le dos à la ville natale dont le clocher s'amincit à l'horizon, les yeux fixés sur la chaîne de montagnes, qui déploie au soleil les plis et les replis de ses vallées riantes, la troupe voyageuse entonne un chœur plein d'allégresse :

Alerte ! compagnons, en route !

Valise au dos, il faut marcher.

Le premier pas, le seul qui coûte Est fait, partons sans plus tarder.

Un cœur ouvert, un franc visage

152 HISTOIRE WJ LIED

Portent bonheur. Vite en voyage, Pour les pays de l'étranger.

Le soleil printanier se lève.

A nous ses rayons les plus beaux.

Il rit ; la marguerite achève D'égayer nos sentiers nouveaux.

Le ciel bleu s'en mêle et déploie Son splendide étendard de joie, Tout au loin par monts et par vaux.

Bientôt nous allons fuir la plaine

Pour traverser les frais vallons.

Bientôt sans soucis et sans peine

Dans les forêts nous épierons

Le rossignol et la fauvette

Qui viendront nous conter fleurette,

Aux gazons où nous dormirons.

Amis, poussons plus loin encore, Pour les cités quittons les bois.

Servons les maîtres qu'on honore Comme la majesté des rois.

Qu'on nous blesse, tirons l'épée Et jusqu'au bout dans la mêlée.

Compagnons, défendons nos droits.

Qu'un lâche reste avec sa mère Doi loté par tous ses parrains.

Qu'il monte au bout de sa carrière Au rang de gardeur de poussins ; Ce métier n'est pas de notre âge, Nous avons un plus fier courage, Nous allons à d'autres destins.

Alerte ! compagnons, en route !

Valise au dos, il faut marcher.

Le premier pas, l'adieu qui coûte Est fait, partons sans plus tarder.

Mais verse-nous, la belle fille.

Le vin à flots et qu'il pétille.

Ah ! que c'est beau de voyager !

LES AVEXTURIEUS i'^3

L'heure de la liberté a sonné pour le brave compagnon, le vaste monde s'ouvre devant lui. Il verra les cathédrales de bien des villes, il longera en sifflant la berge de plus d'un fleuve, il essaiera de plus d'un maître, il courtisera selon les règles plus d'une fraîche bourgeoise et sera supplanté par le fils d'un riche marchand, il dansera sous plus d'un vieux tilleul et mainte paysanne lui lancera l'œillade significative sans qu'il ose s'enhardir jusqu'au baiser. Car il est aussi gauche qu'honnête, aussi timide en amour que vaillant à la lutte. Ce n'est pas lui qui emporterait d'assaut le cœur des femmes. Il n'a pour les ensorceler ni le cor merveilleux du chasseur, ni la chaîne d'or du chevalier, ni la guitare de l'étudiant au timbre narquois et voluptueux. Il n'a que son franc visage, sa voix bien sonnante et son cœur facilement ému; et cela ne suffitpas.Mais il n'en perd ni sa bonne humeur ni sa confiance, et n'en travaille que plus gaîment. D'ailleurs, au dire des joyeuses ballades, qui en savent plus long que nous sur son compte, les bonnes fortunes qu'il n'ose enlever d'audace viennent le trouver comme en songe. Et lorsqu'il est heureux, il ne l'est pas à demi. Cette amoureuse tombée du ciel, est-ce une paysanne, est-ce une bourgeoise, une châtelaine peut-être ? Bien plus, c'est la femme du margrave. Ecoutons :

C'était un vaillant charpenlior,

Un cœur joyeux et brave.

Qui bâtit la forte maison

Du jeune et beau margrave.

Et quand il eut fini sa tâche 11 s'endormit gaîment.

i54 HISTOIRE DU LIED

La jeune femme du margrave S'approche doucement :

« Lève-toi, jeune charpentier,

Viens, ma bouche est de roses.

Viens m'embrasser dans ta maison M'embrasser si tu l'oses ! »

Le charpentier ne se fait pas prier deux fois et suit joyeusement sa maîtresse rayonnante. Une vieille camëriste les surprend et les dénonce au margrave, qui dit :

<■ 11 a d»'shonor<' ma femme,

La corde est son destin.

Qu'il fasse son giliet lui-même

Près de Schaffhouse, au Rhin. »

Gaiment le charpentier commence,

Charpente son gibet.

Quand il eut bi'iji sa potence,

Y plante un frais bouquet.

La comtesse apprend la nouvelle.

Dit à son écuyer :

« Vite un cheval ! et vite en selle !

Sauvons le charpentier! .>

Quand à Schaffhouse vint la belle

N'osant j)lus respirei-.

Tout juste montait sur l'échelle

Le vaillant chaipentiei'.

Sans hésiter la femme du margrave s'adresse à la foule :

" El si la femme du margi-ave

Venait auprès de vous, La renverriez-vous sans caresse

Ou lembrasseriez-vous ?

— « El si la femme du margrave

Venait auprès de nous, Nous la couvririons de caresses, La garderions pour nous.

— (( Vous la couvririez de caresses,

La garderiez pour vous ?

Eh bien ! le jeune charpentier A pensé comme vous. »

Le margrave est forcé de se rendre au jug-ement du peuple, il fait grâce au charpentier et se contente de le bannir de ses terres.

Gomme il traversait la prairie Leste et toujours chantant,

La jeune femme du margrave Est là, en satin blanc.

Que tira-t-elle de sa robe?

Ses deux mains pleines d'or :

« Prends, mon jeune et lier compagnon.

Pends gaiment, prends encor.

« Et si ton vin ne te conforte

Bois le Chypre des rois.

Et si ma bouche t'est plus douce

Reviens auprès de moi ! )>

Quelle franchise de plaisir, quelle fraîche vigueur dans ce naïf récit! La muse populaire seule a de ces hardiesses prophétiques. Car, ce qu'elle célèbre ici est plus que la victoire de la nature sur les barrières sociales ; c'est la noblesse du travail qu'elle se plaît à consacrer dans les vifs et joyeux embrassements de la femme du margrave et d'un pauvre arlisan. La fière allure du vaillant charpentier ravit la jeune comtesse. Il est beau quand il manie sa hache et taille les troncs des chênes ; il se trouve

heureux et libre comme un seig-neiir, quand il charpente sa maison; et lorsqu'elle est achevée, il s'endort comme un Dieu. Ce n'est pas lui qui lève les yeux vers la noble dame, c'est elle qui vient à lui humble et caressante, dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté. Condamné à mort parle margrave, il n'en reste pas moins gai, bâtit son gibet en chantant et le couronne d'un bouquet. Par ces radieuses fleurs des champs, l'artisan n'a-t-il pas l'air de défier le marorave et de lui dire : Comme toi, j'ai mes amours et mes insig-nes de noblesse, ma hache vaut ton épée et mon bouquet tes armoiries. Comme toi je suis jeune et fier. Pour ma jeunesse, ta femme m'a aimé une heure, pour ma fierté, elle m'aimera toute sa vie. Que tu me pardonnes ou que tu me pendes, tu ne me prendras ni ma joie ni son amour !

Les chants du peuple ont évoqué devant nous les plus saillants d'entre les aventuriers du seizième siècle. Ils ont tous cette confiance en eux-mêmes, cette insouciance et cette gaîté imperturbables qui sont à elles seules des vertus. L'org-anisation des états modernes, l'industrie, la police, Tarmée permanente, l'administration minutieuse, les cadres étroits d'une société compliquée n'ont pas encore refoulé les énergies originales et parfois sauvages de ces natures primesautières. Il serait souverainement injuste de leur demander des mœurs plus polies, une morale plus ris^ide et la conscience des destinées supérieures de l'homme. Dans le bien comme dans le mal, ils montrent la nature sans frein. Ce sont des types germains primitifs, c'est là leur force et leur beauté.

LtS AVKMUUIEHS lo7

Au moment de dire adieu à tant et de si joyeux compagnons, dont les refrains sont encore pour nous une source de vigueur et de mâle gaîté, je me souviens d'un grand et sérieux aventurier, leur contemporain, qui nourrissait des pensées singulièrement plus élevées, mais qui n'en chanta pas moins comme eux, souffrit leurs misères et vécut de leur vie, d'Ulric de Hutten, enfin. Cet illustre chevalier ne rêvait pas à sa propre fortune comme tant d'autres. Il avait jeté ses regards au delà de son existence sur celle de son peuple soulevé par d'immenses commotions politiques, sociales et religieuses. 11 s'était donné une tache héroïque, l'affranchissement de sa patrie, et mourut en combattant, Tépée au côté, la plume en main et le cœur invaincu. Que les lansquenets et les artisans célèbrent leurs escarmouches et leurs bonnes fortunes, seul il chantera ses grandes espérances et ses douloureux revers dans le combat pour la liberté. Voilà pourquoi nous clorons la série des aventuriers par ce chevalier qui risqua sa tète pour la grande aventure des forts : la justice et la vérité.

Ulric de Hutten naquit en i488. C'était le fils d'un chevalier de Franconie. Son père le destinait à la tonsure, ne se doutant guère que son fils serait un jour, après Luther, le plus redoutable ennemi des prêtres. 11 quitta donc bien jeune encore le donjon féodal pour le couvent de Fulda. Prison pour prison ; le couvent ne plut guère au jeune homme avide de savoir et de vivre. Les niaiseries scolastiqueset les rigueurs de la discipline achevèrent de l'exaspérer. A seizeans,ilpritla fuite, jeta pour toujours le froc aux orties et se fit étudiant. Ce premier

acte d'indépendance donna l'impulsion à toute sa vie. Dès lors, il fut brouillé avec son père et ne dut plus compter que sur lui-même. Les persécutions, la misère, la faim quelquefois, une vie toujours errante, voilà ce qui l'attendait. Mais il préférait tout cela à une aisance paresseuse au foyer de ses pères et à l'oisiveté plantureuse des moines. Il voulait connaître le monde et s'y disting-uer. A ceux qui lui parlaient du bonheur d'une vie tranquille, il dit : « J'aime à demeurer partout et ma patrie est en tout lieu. »

11 alla donc étudier à Erfiirt, à Colog-ne, à Francfort, puis en Italie, à Pavie et à Boloçrne. Sa vie ne fut ni rose, ni facile. Parfois à bout de ressources, il est forcé de mendier du pain et un g-îte à la hutte d'un paysan. A Pavie, il est assiégé dans sa maison par les soldats français, puis pillé et emprisonné par les Suisses. Mais, à travers toutes ces vicissitudes, il poursuit son but, il étudie le monde, apprend le latin, le g"rec, et se fait humaniste. Les humanistes formaient alors une sorte de franc-maronnerie en France, en Allema^-ne et en Italie. Ils professaient ouvertement le culte des lettres antiques et se proposaient de les restaurer ; mais, ce qui les unissait plus profondément encore à leur insu, c'était leur indépendance à l'ég-ard de l'Jbg-lise établie et le secret désir de faire prévaloir l'idéal antique sur l'idéal chrétien, de mettre le citoyen à la place du fidèle, l'homme à la place du croyant, de rendre enfin leur puissance lég^itime à la nature et à la raison détrônées par le christianisme du moyen âiJ^e. Hutten donna en plein dans ces idées. Il fit la connaissance d'Erasme, qu'il admirait beaucoup.

LES aventurip:rs 1o9

(jotus, Coban Hesse, Mutianiis Riifus devinrent ses amis intimes. C est avec eux qu'il passa ses plus hoaux jours. Réunis sous une verte treille autour (Tune cruche devin, les jeunes humanistes passaient (les nuits entières à discuter l'avenir des lettres, eiitrelarant leurs discours de vers d'Horace et de Virgile, improvisant distiques sur distiques, couronnant leurs coupes de feuillage et leurs fronts de roses comme les Grecs, et buvant à la mémoire des joyeux poètes éternellement jeunes de l'antiquité. Hutten était le plus enthousiaste, le plus sérieux et plus hardi de tous. Ce jeune homme de vingt ans songeait à bien autre chose encore qu'à la période cicéronienne et à la prosodie latine. Il voulait mettre la valeur chevaleresque au service de la science et de la liberté, voilà ce qu'il prêchait à ses compagnons. (( Nos aïeux, leur disait-il, étaient de grands guerriers, mais ne savaient pas léguer leurs exploits à la postérité. Nous savons écrire, mais nous ne savons plus combattre. »

Par toutes les fibres de son être, Hutten tendait à l'action, et les occasions ne lui manquèrent pas de défendre au grand jour sa foi ardente. Quand le savant et honnête Reuchlin fut accusé d'hérésie par le grand inquisiteur de Cologne pour avoir sauvé du bûcher les livres des Juifs, Hutten prit hautement sa défense. Car, du premier coup d'œil, il vit que sa cause était celle des humanistes, de la science et de la liberté menacées par la hiérarchie cléricale. Sur d'avance delà victoire, il écrivitson a Triomphe de Reuchlin ». Déjà s'y déchaîne ce torrent de passion et cette fougueuse éloquence qui brisent tout obstacle dans leur indignation. Grande fut la colère

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