‹ Histoire du Lied, ou, La chanson populaire en AllemagneChapitre 26 sur 79 · HISTOIRE DL' LIED · texte numérisé non relu

HISTOIRE DL' LIED

de la prètraille de Cologne; mais tous les hommes indépendants prirent le parti de Reuchlin. Cet écrit posa Hutten en ennemi irréconciliable du cleryt' qui, dès lors, ne chercha plus qu'à le perdre. De son coté, le chevalier humaniste jura de le combattre jusqu'à son dernier soupir. Plus tard, il rencontra aux environs de Colog-ne le grand- maître inquisiteur Hochstraten, auteur du complot, son ennemi mortel. Il le fait saisir par ses valets. « Enfin, s'écrie-t-il, en tirant son épée, je te tiens, misérable. De quelle mort t'exterminerai-je, ennemi de tout bien, assassin de la vérité? » Mais, voyant le malheureux à g-enoux dans la plus humble des postures, il se ravise. « Non, s'écrie-t-il, en remettant son arme dans le fourreau, je ne souillerai pas mon épée d'un sang- si vil ; mais sache que des lames plus terribles sont dirigées contre ta g"org-e, et que ta perte est assurée. » Ce trait peint Hutten, caractère emporté, mais toujours chevaleresque.

Bientôt s'éleva en Allemagne un adversaire plus redoutable de l'Eglise que Reuchlin, ce fut Luther. Ses paroles et sesactions agirent sur Hutten comme des traits de lumière. Quand il vit un moine obscur, protester au nom de sa conscience contre les abus de l'Eglise, ne céder ni aux cajoleries, ni aux menaces et braver le bûcher d'un front serein, il vit le salut de l'Allemagne dans la rupture sans compromis avec Rome, son affranchissement dans 1 abolition de la hiérarchie catholique. A partir de ce jour, il passe de l'Humanisme à la Réforme. Mais l'impatient chevalier dilférait du moine prudent de Wittemberg, en ce qu'il croyait à la nécessité d'une lutte à main armée contre le clergé,

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contre tous les oppresseurs, qu'ils s'appelassent princes, évoques ou empereurs; et, pour cela, il rêvait l'alliance des paysans, des chevaliers et des villes . Il croit trouver, dans son ami Franz de Sicking-en, un chef digne de commencer cette guerre, se retire avec lui à l'Ebernburg- qu'il appelle a la citadelle de la justice » et de là remue toute l'Allemagne par ses écrits incendiaires.

C'est à ce moment que, par la force des choses, au puissant souffle populaire, le poète latin se transforme en poète allemand. L'humaniste couronné par l'empereur Maximilien du laurier de la poésie latine s'aperçoit que, pour être entendu du peuple, pour l'émouvoir, il faut lui parler sa langue.

Plus de latin, langue vieillie ; Mon peuple ne me comprend pas.

Je veux parler à ma patrie La langue des hardis soldats.

Je la secoue et je m'écrie :

Réveille-toi pour te venger !

Charles-Quint venait d'être élu empereur d'Allemagne. Hutten espérait qu'il prendrait en main la cause de la Réforme . Mais il ne se berça'pas longtemps de cette folle illusion. Il vit bientôt que l'empereur diplomate vendait l'Allemagne au pape pour sauver son empire. Alors il s'indigne; dans sa naïveté et son audace, il lui envoie lettre sur lettre. « Par quoi l'Allemagne a-t-elle mérité tant de mal? Pourquoi doit-elle périr avec toi, non pour toi ? Conduisnous plutôt dans un danger visible, mène-nous au milieu des épées et des flammes. Que toutes les nations se rangent en bataille, que tous les peuples

se précipitent sur nous, que toutes les armes se dirigent contre nos poitrines. Pourvu que nous puissions éprouver notre courag^e dans le danger et que nous ne succombions pas vilement, lâchement comme des femmes, sans armes et sans combat, pour être réduits en esclavage. Fassent les dieux que ce début amène des suites meilleures ! Gomment prendrions-nous confiance au milieu d'un tel abaissement? Vit-on jamais si grand empereur, roi de tant de peuples, et si disposé à l'esclavage qu'il n'attend pas même qu'il y soit forcé ! » Une autre fois il lui adresse des vers, lui montre quelle grande destinée ce serait de se faire le défenseur de l;i libre Allemagne réformée et s'écrie :

Sois donc un homme et prends courage !

Je puis t'cxciter au combat

Plus d'un héros au fier visage

Que balle ni foudre n'abat.

Commande ! à toi l'armée entière.

A l'aide, ô roi ! voici le temps.

Fais voler l'aigle à ta bannière

Et tous nous serons dans nos rangs.

Ces accents trouvaient des échos vibrants en Allemagne, et le clergé s'en effrayait. On menace le téméraire. Hutten en rit. Il rappelle que Jean Huss et Jérôme de Prague ont été brûlés aussi, mais la foi n'est pas morte avec eux :

Nul 'n'osa suivre leur grande ame, Car tous ils ont peur de la flamme.

Mais Luther et moi nous disons :

Brûlez-nous, Jean Huss a raison !

Il voudrait communiquer à tous les puissants de

la terre le feu sacré qui le consume. Il s'adresse à rélecteur de Saxe, aux chevaliers, aux villes. On ne lui répond g^uère; il ne se décourage pas et tout seul sonne le tocsin de la révolte :

Aux armes ! gens de la noblesse, Seigneurs et villes, levez-vous, Notre patrie est en détresse, Car Rome, Rome est contre nous.

Ayez pitié de la patrie.

Je lutte seul dans ma fierté.

A l'aide ! amis, risquez la vie, Pour conquérir la liberté !

Oui, Dieu le veut!

Hutten sentait que tous ses appels ne parviendraient pas à créer un parti de l'action à tout prix, dont Sicking-en et lui eussent été les chefs. Les castes de la société étaient trop divisées par leurs intérêts pour s'unir dans une même pensée de liberté. L'heure de l'affranchissement n'avait pas sonné pour l'Allemagne. Mais Hutten ne pouvait pas se résig-ner comme Erasme, ni attendre comme Luther. Il voulait combattre contre toute espérance. Alors, sentant la grandeur de sa cause et l'insuffisance de ses forces, il ramasse tout son courage pour ne pas fléchirau dernier moment et pousse, du haut de l'Ebernburg, le cri de guerre :

La Vérité vient de renaître Et le mensonge est démasqué.

Gloire en soit à Dieu notre maître Et honte au menteur effronté.

La Vérité fut écrasée, Mais elle a redressé son front.

Elle marche !... et l'ont embrassée Tous ceux qui la délivreront 1

Jen suis. Je létreins palpitante

Et rien ne peut me l'arracher,

Je ne sais rien qui m'épouvante,

>'i fer, ni poison, ni bûcher.

Cent prêtres m'ont lancé la pierre,

Ma pauvre mère en a pleuré.

Dieu saura consoler ma mère,

La Vérité m'a consolé.

Dussé-je périr en infâme.

Meure avec moi la liberté.

De mes deux bras, du sang, de 1 àme

Je me défends ! Je l'ai osé ^ !

(( Je l'ai osé ! » ou bien encore : Aléa jacta est! telle était la devise favorite de Hutten. Ce mot, tant de fois prononcé, le poussait à l'action. Sickinç^en, qui avait fait alliance avec les chevaliers du Rhin, résolut d'attaquer le plus org-ueilleux des cléricaux, l'archevêque des Trêves. Comptant sur les bourgeois, il espérait que son exemple trouverait des imitateurs en Allemag-e et qu'ainsi la Réforme triompherait d'un seul coup. Hutten allait plus loin encore. L'abolition du clerg-é, le règne de l'Evang^ile pur, l'unité de TAllemag-ne, son cher Sickinij-en élu grand justicier de la patrie délivrée, voilà les rêves chimériques dont se berçait le généreux aventurier dans la fièvre de l'exaltation. Une voix intérieure lui disait peut-être qu'il était dangereux de commencer l'œuvre de la justice par une violence. Mais un homme est-il maître de revenir sur ses pas, quand dix ans d'éloquence le poussent en avant ? Les deux chevaliers se préparèrent donc à la lutte. Ils pouvaient compter sur leurs fidèles

I. Ich hab's gev:afft. — Vie de Hutten, par David Strauss, II, ch. V.

LES AVENTURIERS iQ^

lansquenets ; ils étaient tous g-agnés à la foi nouvelle. Hutten leur adressa une chanson, qui est et sera toujours une vraie chanson populaire. On y voit que le poète libre penseur, tout en exprimant sa forte individualité, se laissa entraîner à chanter comme lepeuple. Il y gagne en énergie, en vivacité:

Je 1 ai ton lé dans rame, Du bras Je lai tenlé.

Toi qui m appelle : infâme, Vois ma fidélité.

Oui jusqu'au bout

Je brave tout, Pour sauver ma patrie.

Que tout Germain

Soit libre enfin, Qu'un prêtre en vain menace et crie.

Que leur vaine colère

Se déchaîne sur nous.

Si j'avais su me taire

On m'eût fait les yeux doux.

Mais j'ai tout dit.

On me proscrit, On me crie : En arrière !

Ne cédons pas.

Marchons au pas Et tenons ferme la bannière.

Qu'un homme se refuse

A connaître ses maux,

Je me lève et l'accuse ;

C'est un lâche, un cœur faux.

Mais s'il consent,

Je veux son sang.

Son bras, sa vie en gage.

Il faut lutter.

Tout engager.

Sa foi virile et son courane.

Vous me dressez maint piège, 0 courtisans sans foi.

Mais pourquoi m'en plaindra is-je ?

Mon crime est dans mon droit.

Oui, plus dun preux,

Met tout en jeu, Pour cesser d'être esclave.

Bons lansquenets,

Tenez-vous prêts, Ne laissez pas périr un brave !

Les lansquenets de Sickingen retinrent cette chanson et la répandirent dans toute rAllemag-ne. Ils répondirent même au chevalier par de nombreux couplets. Ils sont fiers de leur Hutten, ils connaissent ses écrits :

Ulric de Hutten, noble sang

Nous fait de bons et vaillants livres.

Ils le rei];ardent comme un champion de la doctrine évangélique :

Ulric, Ulric, aie bon courage !

Que Dieu te protège en voyage

0 cœur fier et vaillant.

Aux défenseurs de l'Évangile Luira son étoile tranquille,

Son flambeau d'or brillant.

Toute simple, tout inoffensive qu'elle est, cette réponse de l'âme du peuple à la conscience du chevalier humaniste a quelque chose de beau et de touchant. Elle sonne à nus oreilles, comme la promesse de Tunion toujours plus intime et plus féconde du peuple avec ses penseurs, ses philosophes et ses poètes.

Quant aux projets de Hutten et de Sickingen,ils échouèrent misérablement. Sickingen fut repoussé de devantTrèves, puis assiégé dans son château par trois princes et tué d'un boulet de canon. Hutten fugitif erra quelque temps encore en Allemagne et en Suisse, puis alla mourir, abandonné, dans une petite île du lac de Zurich.

Mais son âme, noblement indig-née, ne périt pas avec lui. Il en avait insufflé quelque chose aux meilleurs de son peuple. Son ombre veng-eresse apparut toujours comme un ange gardien aux amis de la liberté, et comme un sombre fantôme à ses oppresseurs. Le peuple même se souvint longtemps de lui et conserva une étincelle de son feu sacré. Cent ans plus tard, au milieu des fureurs de la guerre de Trente ans, où les passions brutales semblent avoir étouffé le patriotisme et la liberté, on retrouve son esprit dans le chant des lansquenets qui combattaient pour leur foi. C'est un vieux guerrier qui exhorte son jeune fils à se tenir ferme dans la bataille :

Marche en avant, mon fils, mon compagnon de guerre,

Risque au jeu des combats ta vie avec ton père.

Ta patrie est en deuil, ton foyer dévasté.

Ils t'ont donné le jour, rends-leur la liberté.

Dans ton cœur, dans tes yeux, que ton zèle soit flamme.

On ne t'arrachera ta foi qu'avec ton âme.

La foi fait triompher, tout le reste est trompeur,

La jeunesse s'en va, mais non la foi d'un cœur.

Si ton bras est coupé, que ta voix les pourchasse, Et si ta voix s'éteint, que ton regard menace. Fais trembler l'ennemi de ton souffle expirant, Vends ton sang ce qu'il vaut ; sois vainqueur en mourant Au fort des feux croisés, ne songe qu'à la gloire

De tomber en guerrier digne de la victoire, Ne quitte pas ton poste, attaque le premier, Serre les dents, puis frappe et reste le dernier.

Que ton mâle honneur parle encor par tes blessures.

Sur la poitrine, ô fils, ce sont nobles parures.

Que l'implacable mort t'admire en t'étreignant.

Et qu'alors dans tes traits je trouve mon enfant.

Mon fils, pour s'affranchir de toute tyrannie.

Il faut d'un libre élan renoncer à la vie.

Qui ne veut que la mort et la brave en chantant,

Remporte la victoire et survit triomphant K

N'est-ce pas l'âme de Hiitten qui revit dans ces accents ? Qui sait chanter et combattre ainsi n'estil pas diei^ne de la liberté ? et si chacun portait en soi cet esprit ne serions-nous pas capables de renverser toutes les tyrannies du monde? Oui, un souffle de l'esprit de Hutten devrait passer dans les libres penseurs de toutes les nations. Quels que soient les ennemis qu'ils ont à combattre, quel que soit le sort qui les attend, heureux ceux qui peuvent reprendre sa devise et s'écrier avec lui : Je l'ai osé !

i. Chant de Zinkgref. Wunderhorn, I, l^do.

Fleurissent les roses, Adieux sombres jours :

Est ce vrai que les roses Font fleurir les amours ?

La rose gentille Fleurit tous les mais; L'amour — un jour brille Et puis — plus jamais !

Chanson populaire.

Les amours du compagnon. — La pauvre fille séduite. — Le page et la fille du comte. — Les amours malheureux. — La vengeance. — Triomphe de l'amour dans la mort.

Les chansons d'aventure nous ont raconté les luttes extérieures du peuple. Nous l'avons trouvé aux prises avec les nécessités de la vie, en proie aux hasards de la fortune. Sous ces chocs violents, on a pu voir éclater des passions, saillir des caractères, mais le fond de son être ne s'est pas encore révélé. C'est dans ses chants d'amour que le. peuple s'épanouit tout entier, se donne sans réserve. L'âme émue par une autre âme se reconnaît, se contemple dans un recueillement religieux et subitement se concentre sur elle-même. Tout à l'heure elle n'était qu'un jouet fatal du monde extérieur.

reflétant la nature changeante comme un lac reflète les nuasres du ciel. Voici que, soudain, elle se trouve seule, libre, infinie. Le monde est oublié; ou, s'il existe encore, c'est comme un miroir de sa beauté. Les êtres de la création ne sont plus que les symboles de ses secrètes pensées; étoiles et fleurs que la riche parure de ses tristesses et de ses joies ; oray^es et chants d'oiseaux que les échos sonores de ses colères et de ses attendrissements. Reine de la nature, elle la refait à son image, la colore de ses émotions, la remplit de sa vie intense et se trahit ainsi dans ce qu'elle a de plus intime.

On a remarqué que chaque nation avait une note dominante dans ses chants d'amour, qui est comme la marque de son tempérament. Dans les chansons lithuaniennes, d'une douceur et d'une mélancolie si pénétrantes, c'est l'amour discret et douloureux de la jeune fille qui s'exhale comme un soupir à demiétoufTé dans la solitude; chez les Serbes, c'est plutôt la persévérance ingénieuse, l'art caressant de la femme qui triomphe de la rudesse et de la barbarie de l'homme; en Italie et en Espagne, ce sont les sérénades voluptueuses qui invitent au plaisir facile et mystérieux; en France, c'est l'amourette légère, goguenarde, narquoise, où très souvent le galant et la payse jouent au plus fin; en Allemagne, c'est l'amour sentimental et sérieux, exclusif et indestructible, couru comme la grande affaire de la vie.

Dès l'origine, l'amour a chez la race germanique un caractère sérieux, fatal et profond. Il semble que l'homme veuille y concentrer ses plus nobles vertus et lui donner en quelque sorte une consé-

ÉPOPÉE ET ÏKAGÉDIE DE L'aMOUR ^

,.ralio.i religieuse. Selon Tacite les Germains pressentaient toute la grandeur de 1 amour dans e mariage. Le cheval, la framée et le boucher que le „,ari apportait en dot à la femme, et qui devaient formel le fonds de la communauté,éta.ent es symboles austères de leur union indissoluble. Ils signi- (iaieut que la femme devait partager les travaux e les périls du mari, que sa loi était de souffrir et doser avec lui. Ces barbares, ivres de guerre, voyaient déjà dans l'union de l'homme et delà femme un pacte sacré. Plus tard, la chevalerie vint ajouter sa Heur de tendresse et de poésie au respect de la femme inné à celle race. L amoury devint cet éclair inattendu et inévitable qui entre dans l'àme vierge du héros pour y allumer un feu et une lumière inextinguibles. Déjà Siegfrid, apercevant Krimhild, qui sort de son palais comme la lune des sombres nuages, se dit : « Pourrai-je 1 obtenir iamais? Mais non, c'est un rêve insensé, bl pourtant, si je devais la quitter, j'aimerais mieux mourir de suite. » Dans une vieille légende, le fils d un roi aperçoit le portrait d'une femme. Frappe au cœur il s'évanouit, tombe malade et languH jusqu'à ce que son père ait trouvé la jeune fille dont l'image l'a blessé d'amour. Ce grand sérieux, cette passion profonde dans l'innocence même, apparaît dans les chants d'amour du peuple. Ce n est pas qu'on n'y rencontre çà et là une strophe iromque ou frivole, quelque franche joyeuseté sur un sol éconduit ou une coquette mystifiée. Mais ce ne son là que des boutades; leur thème favori, cest l'amour sincère qui absorbe l'être entier, qui régénère ou tue. Ces paysans, ces compagnons et ces

pauvres filles, dont les lèvres ont trouvé ces accents dans le délire du désespoir ou de la félicité, n'eurent alors ni vanité puérile, ni souci de la mode, ni vain désir d'immortalité. Comme le vrai poète, ils ont chanté parce que leur cœur débordait. Ecoutez leurs chants, et leur vie ressuscitera devant vous. Le compag-non, la pauvre fille séduite, les amants malheureux, tous vous conteront leur histoire. On ne peut s'é^^arer dans celte foret de chansons, sans y être poursuivi et troublé, par mille voix humaines, comme Tancrède dans la forêt enchantée, où de chaque arbre Véchappaient des soupirs, des rires ou des e^émissements. Prêtons un instant l'oreille à ces voix charmeresses qui sortent d'un mondeévanoui et qui racontent, par cris de joie ou par sanglots, des histoires bien simples, bien vieilles et pourtant éternelles : l'antique épopée et l'antique tra^^rédie de l'amour.

X'avez-vous jamais traversé, en Allemag-ne, une de ces vieilles petites villes moitié villag^es, paisiblement couchées entre deux collines parmi les prairies et les verçers? L'industrie moderne n'y fleurit pas, rien n'a changé la face patriarcale des vieilles maisons ; çà et là, un pig^non rustique surplombe curieusement la rue, une vieille madone peinte rêve dans sa niche, le clocher de Tég^lise menace ruines, le cadran du Rathhaus retarde d'une heure, et l'on ne serait pas surpris d'apercevoir dans la vieille tour crénelée, qui surmonte la porte du mur d'enceinte, l'antique veilleur de nuit qui jadis endormait les paisibles habitants de sa trompe mélancolique et de son chant monotone. Dans ces rues tranquilles, devant ces fenêtres à carreaux et ces

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petites boutiques, on se souvient de Tartisan du seizième siècle, ses refrains reviennentchanter dans votre mémoire et Ton se prend à refaire en songe l'histoire de ses simples amours.

N'était-ce point dans une de ces boutiques basses que, robuste compagnon, il travaillait du matin au soir sans penser à autre chose qu'au prochain jour de fête et de liberté? N'est-ce point à cette fenêtre encadrée de vigne sauvage qu'il aperçut pour la première fois la tète blonde de la bien-aimée penchée sur le fuseau ? N'est-ce point à cette fontaine, devant ce même filet d'eau cristalline, dont le gazouillement familier invite à la causerie, qu'il lui adressa pour la première fois la parole en aidant à replacer le seau sur sa tête ? Combien de fois, le dimanche, la vit-il se promener sur ces prairies, sous ces vergers avec ses deux compagnes de jeu sans oser les aborder? Les deux amies rieuses et malignes l'agaçaient d'un mot narquois. Mais celle du milieu marchait les yeux baissés sur la fleur étoilée qu'elle tournait dans sa main. Au passage du compagnon, elle levait les yeux sur lui pour les rebaisser bien vite, rougissait et riait pour cacher sa rougeur à ses amies. Puis les folâtres allaient s'asseoir dans l'herbe sous les pommiers, et leurs longs éclats de rire désespéraient le pauvre compagnon. Il battait la campagne jusqu'au soir et songeait aux trois filles, à la blonde surtout, aux longs cils d'or baissés sur ses yeux d'un bleu sombre. Il fredonnait alors tous les vieux refrains d'amour qu'il savait par cœur, et sans s'en douter en trouvait de nouveaux :

La colline aux amours A trois vertes tourelles, D'où sortent tous les jours Trois belles demoiselles.

La première est Lison Et l'autre est son amie, La troisième est sans nom Et ce sera ma mie * 1

Elle sera son amie ! il le chante, mais il ne h croit pas. Et cependant sa vie obscure s'est éclairci( tout à coup d'un rayon de soleil. Jusqu'à ce jour, i n'avait pas de coin de terre à lui, et maintenan c'est comme si cette maison lui appartenait. Que royaume pour lui que ce jardin où il n'ose pénétrer, quel paradis que cette fenêtre où sa tête lui esi apparue! Il craint parfois qu'un roi ne la lui enlève, car il la trouve belle comme une impératrice. Maiï alors il la voit traverser le pré, une cruche à la main. si simple et si modeste qu'il reprend courage.

Fillette passe les prés vers Portant chemise fine et blanche, Et le soleil luit à travers Quand, puisant l'onde, elle se penche.

Si j'étais le joyeux soleil Je glisserais sous la ramée, Et d'un rayon chaud et vermeil J'entourerais la bien-aimée s.

Il a trouvé en elle la source de toute joie, et quand il la voit dans ses rêves, c'est au bord d'une fontaine de Jouvence éternelle.

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