‹ Histoire du Lied, ou, La chanson populaire en AllemagneChapitre 28 sur 79 · I. Simrock, page · texte numérisé non relu

I. Simrock, page

rherbe qui repousse et laforêt qui reverdit. C'est la saison fort unée des amants . Aussi , comme ils l'attendent et la saluent. Dès les temps les plus anciens, chevaliers et paysans se disputent la découverte du printemps. Le bourgeonnement du prunier sauvag-e l'annonce et la première violette est le signal de son arrivée. Nithart déjà raconte qu'un chevalier qui avait vu la première violette court l'annoncer à la duchesse de Bavière . Celle-ci sort avec des joueurs de flûte et de violon poursouhaiter la bienvenue à l'été. Mais dans l'intervalle un paysan l'a cueillie, l'apporte en triomphe au préau, l'attache à une branche verte et s'écrie : Réjouissez-vous, j'ai trouvé l'été î Et tout le village de pousser des cris d'allégresse et de faire la ronde autour.

Dès lors on ne songe plus qu'à la danse. Au premier beau jour, les jeunes filles sortent deuxà deux de la ville, en robe de fête, et s'avancent en longue file vers la lisière de la forêt. La première en robe blanche porte un jeune peuplier verdissant, c'est le mai. A sa cime flexible et gracieuse est attaché un long voile blanc semé de paillettes d'argent, qui miroitent au soleil, et garni de rubans multicolores, qui flottent à la brise. De sa bouche rouge comme une fraise la belle chante une gaie chanson :

Le coucou de sa voix Enchante tout le monde.

Au bois, au bois, au bois Nouons, nouons la ronde !

Ainsi le cortège arrive solennellement au vieux tilleul, à l'arbre de mille ans, qui a vu maintes générations tournoyer autour de son large tronc et

ÉPOPÉE ET TRAGÉDIE DE L'aMOUR 177

qui n'a refusé à aucune son verdoyant abri. Les branches vénérables s'étendent paternellement sur la ronde des jeunes filles et le patriarche de la forêt semble les bénir de sa pluie odorante, comme si les pas pressés des vierges joyeuses faisaient monter la sève plus puissamment à ses antiques rameaux. La première porte au sein un immense bouquet et chante :

Je sors de la fontaine de Jouvence.

J'ai mon bouquet ! j'ai mon bouquet !

Et les autres répondent :

Où donc est la fontaine de Jouvence ?

Fleuris, bouquet ! fleuris, bouquet !

Et la chanteuse passe son bouquet à sa voisine qui continue le chant, et la ronde tourne de plus belle.

Mais voici que les danseuses sont brusquement interrompues par les danseurs qui, viennent d'un autre côté. Celui qui marche en avant, le plus grand et le plus vigoureux, porte fièrement une sorte de thyrse fleuri. C'est le sceptre du danseur en chef. Grande cérémonie ; chaque danseur entre dans la ronde pour choisir sa belle de mai. Il présente à une jeune fille une couronne de fleurs; si elle l'accepte, le couple est solennellement proclamé par le chœur, sinon le malheureux est forcé de recommencer après avoir dansé seul au milieu du cercle avec une couronne de paille sur la tête. Quand il ne reste plus de jeunes filles, la danse commence au son du violon et de la flûte. Grave d'abord, elle s'anime de plus en plus. Les robes flottent, les cou-

ronnes s'eiFeuillent, les chevelures se déroulent au vent. Les musiciens eux-mêmes sont entraînés par la fureur dithyrambique, l'archet fougueux bondit sur les cordes, la flûte en délire tourbillonne en folles roulades, les musiciens ne se contentent plus de jouer, ils chantent :

La danse court, la danse est haute.

Vive la danse, ohé !

Ah ! criez tous, danseurs joyeux :

Vive ma belle, ohé !

La danse court, la corde saute, Mon cœur saute avec elle en deux !

Vive la danse, ohé !

Cette danse que le peuple nomme la bondissante, Springeltanz^ agissait de tout temps sur les jeunes filles avec une puissance irrésistible. A ses accents, elles perdent la tète et s'y précipitent. Une seule note entendue de loin, et le charme est jeté. Il suffit même de jouer une mesure de l'air magique, sous leurs fenêtres, pour qu'elles descendent aussitôt.

Le chevalier Nithart, célèbre poète du treizième siècle, le savait déjà. Au printemps il jouait un air séducteur sous la fenêtre d'une jolie paysanne. La jeune fille l'entend; son cœur bondit de joie au devant du chevalier, elle veut courir à la danse avec lui. La mère a beau le lui défendre, elle a beau refuser les habits de fête et fermer l'armoire à clef, la fille la force, prend sa plus belle robe et s'élance vers le tilleul au bras du chevalier. La mère ellemême est saisie du démon de la danse, elle prend son vol comme un oiseau et se jette dans le tourbillon. L'hiver, lui aussi, a beau faire, il faut qu'il

prenne la fuite, (jiie les bourgeons sortent, que la vieillesse rajeunisse, que la mort devienne la vie et que l'amour triomphe.

Le pauvre compag-non, sans doute, ne fait pas aussi cavalièrement la conquête de sa belle de mai, et d'ailleurs la blonde aux yeux bleus et aux cils d'or est plus modeste et plus réservée que la rustique maîtresse du fringant chevalier. La pensive va seule à la danse, un nuage sur le front, un souci au fond du cœur.

Fillette se leva matin,

Rêvant d'amour.

D'un pas léger et clandestin,

Du vert bois fait le tour.

On danse dans l'herbe et le thym, Et dans l'ombre on la voit reluire, Tremblante étoile du matin.

Qui monte au ciel et veut sourire Avant le jour.

Comment le compagnon ne serait-il pas attiré à la fête du tilleul par la même force mystérieuse ? et comment n'y trouverait-il pas, errante à l'écart, la fille aux tresses d'or? Comment leurs mains se sont-elles rencontrées, combien de temps leurs regards sont-ils restés confondus ? 0 discrètes chansons, vous ne me l'avez pas confié. Souriante et rêveuse, elle se laisse poser sur la tète la couronne de roses et lui donne en échange son bouquet. Il a trouvé sa belle de ma/, et, radieuse, l'emporte dans le tourbillon de la danse.

Après la ronde fougueuse, vient la cueillette des fleurs dans la forêt. Leur ivresse est au comble. Les bras étroitement enlacés, ils s'enfoncent sous les

Page 1