‹ Histoire du Lied, ou, La chanson populaire en AllemagneChapitre 3 sur 79 · I. — Le mouvement du folklore de iSjo-igoo · texte numérisé non relu

I. — Le mouvement du folklore de iSjo-igoo

Il V a un siècle que la science a démontré l'unité de la race blanche par l'origine commune des langues, des religions et des mythologies chez les peuples indo-européens. L'idée arienne, qui luit comme un flambeau inextinguible, en leurs routes diverses, devant les Iraniens et les Hindous, devant les Grecs et les Romains, devant les Celtes, les Ger-

mains et les Slaves, se résume dans le culte du soleil. Mais ce n'est pas seulement d'avoir reconnu instinctivement dans le soleil la source de toute la vie terrestre, qui fait la grandeur et la noblesse incomparable de la race blanche, c'est d'avoir fait du luminaire céleste le symbole de la vérité et de la beauté divines, que l'aube de l'âme précède d'un élan passionné et que les peuples tumultueux poursuivent dans leur marche de l'Orient à l'Occident, entraînés par la course enflammée de l'astre-roi.

La résurrection de l'idée arienne dans l'intellect européen, la transmutation de cette conquête de la science en un fait de la conscience pour la race entière, ne présage-t-elle pas aux siècles futurs l'unification organique des nations indo-européennes sous une idée religieuse et philosophique à la fois plus large et plus haute? Cette idée, qui n'est encore qu'une aurore timide, ne doit-elle pas avoir un jour son midi resplendissant? Quoi qu'il en soit, elle établit une solidarité nouvelle entre les peuples de ce groupe, par un sens plus profond de leur tradition orale ininterrompue.

Dans cet ordre de conceptions, M. Gaston Paris a émis une théorie des plus ingénieuses et des plus fécondes. C'est à lui que revient l'honneur d'avoir tracé naguère, d'une main sûre, la première esquisse d'un arbre (/énéalorjique des chansons populaires. (( En somme, dit-il, le dessin général de l'arbre

g-énéalog"ique de nos chansons devra un jour ou Tautre être fixé à peu près ainsi, en allant toujours du plus vaste au plus restreint; on ira de l'humanité entière à la race blanche, — aux Aryens, — à chaque o-roupe des peuples aryens (slave, germanique, gréco-romain, celtique, etc.), à chaque peuple, à chaque province, à chaque canton. En d'autres termes.étantdonnëeunechansonpopulaire quelconque, il faudra pouvoir déterminer pour combien chacun de ces facteurs est entré dans sa formation. On en trouvera qui n'ont pas de racines et ne remontent pas plus haut que le village où on les entend; d'autres, au contraire, qui, pendant des siècles, ont volé sur les bouches des hommes, et qui résonnaient peut-être déjà, à un temps antérieur à toute histoire, sur ces plateaux de l'Asie centrale où nos premiers pères conduisaient leurs troupeaux ^ »

Pour mettre ce plan à exécution, on vit se lever en France une véritable armée de collectionneurs ; fouillant les campagnes et les bibliothèques, cueil lant sur la bouche des enfants et des femmes, des vieillards et des travailleurs, les berceuses, les légendes, les devinailles et les formulettes,les vieux noëls et les toujours jeunes chansons d'amour.

En tête des périodiques qui se proprosèrent une étude approfondie du folklore chez toutes les

I . Article de Gaston Paris, dans la Revue critique du 22 mai 18G6.

nations, et particulièrement en France, il faut citer en première lig-ne et avec le plus grand honneur la revue mensuelle Mélusine de M. Henri Gaidoz et Eug-ène Rolland, fondée en 1878 et qui dura jusqu'en 1901. M. Rolland y fit valoir la plus complète collection du folklore français qu'il avait mis des années à rassembler. Elle a paru depuis «ous ce titre : Chansons populaires de France (6 vol., / Maisonneuve). M. Gaidoz y apporta sa profonde érudition, la rigueur de son esprit scientifique et le respect religieux de la poésie populaire en ses plus authentiques manifestations. On admire en lui ce qu'on trouvait jadis chez les aïeules sachant les plus vieilles histoires : l'amour littéral de la tradition inviolable et la haine des amplifications qui lui enlèvent presque toujours sa naïveté et sa profondeur. Il est vrai que cette tradition change constamment au cours des années. Elle ressemble un peu à cette Mélusine que les fondateurs de la revue ont prise pour symbole. La fée capricieuse, à queue de sirène, devient une femme exquise sous l'empire de l'amour, mais devant les curiosités indiscrètes, elle reprend sa forme première et retourne à sa vie de poisson, à moins qu'un grand génie ne lui arrache son secret et n'imprime à cet être élémentaire le sceau de l'éternité, en lui donnant une âme nouvelle. Toutefois M. Gaidoz pense avec raison qu'il est du devoir du folkloriste de

DE LA NOUVELLE EDITiaN 9

fixer la tradition sous sa forme la plus ancienne et la plus spontanée. Tous les amis du folklore ont regretté vivement que Méliisine ait cessé de paraître depuis un an. Mais ses vingt volumes resteront un des plus beaux répertoires du folklore français et étranger, un véritable monument. — Il faut citer ensuite la Revue des traditions populaires de M.Paul Sébillot, qui en est à sa ly*^ année et contient les amples moissons de contes et de légendes de tous les pays. Ce groupe réunit tous les ans Félite des folkloristes français en assises et en agapes fraternelles. — Joignons-y la Tradition, de M. Henry Carnoy, qui s'applique ingénieusement à mettre en lumière le côté poétique des légendes et des chansons.

En fait de recueils de chansons populaires françaises, il n'existait, à l'époque où parut V Histoire du Z/i^c/, que les Chansons populaires des provinces de France, deChampfleury et Weckerlin. Ce volume n'apportait que trois chansons par province, mais ses curieuses et pénétrantes notices traçaient en quelque sorte le plan des moissons futures. J'avais pu consulter également les Chansons de Normandie, deBeaurepaire, et les Noè'ls franco mtois . deMax Buchon. Depuis, chaque province est venue apporter sa gerbe. D'abord les Chants du pays messin, de Puymaigre, puis l'admirable recueil des Chan^ sons populaires de l'Ouest, de Bujeaud, avec leurs

mélodies originales, les Gwcrziou, de Luzel, la Légende de la Mort elles Soniou^àe Le Braz, enfin les Chansons provençales, de Damase Arbaiid, et les Chansons de Gascogne, de Bladé. — Joignonsj l'intéressant ouvrag-e de M. Julien Tiersot, Histoire delà Chanson populaire, qui offre une étude approfondie des formes tonales et rythmiques de nos chansons et des rapports de notre mélodie populaire avec l'art musical. — Mentionnons encore, pour le folklore étranger, les Chansons grecques, recueillies en Grèce même par M. Bourgault-Ducoudray, qui sont d'une haute importance au point de vue musical. L'illustre compositeur breton, qui porte en lui l'énergie enthousiaste et le courage aventureux de sa race, a retrouvé dans les mélopées de marins desCyclades, dans les airs de danse et les chants d'amour des jeunes Grecques d'aujourd'hui, les tonalités des modes antiques, base première de la musique de l'Eglise grecque et latine et de toute la musique moderne.

Si l'on essaye d'embrasser dans son ensemble ce beau florilège de légendes et de chansons, cueillies aux quatre coins de laFrance, onest saisi d'admiration devant la richesse des couleurs de tant de gerbes, devant la variété des costumes et des visages de ceux qui les apportent. Et l'on se dit aussitôt combien peu notre littérature, presque exclu-

sivement parisienne, a profité de ces trésors. Mais laissez-vous aller à la saveur rustique de ces refrains. Regardez ce peuple chantant qui vient des sentes et des plages, des vallées et des plaines — et bientôt une scène inattendue surgira à vos yeux.

Ce sont nos vieilles provinces qui semblent reprendre corps. Par une attraction involontaire, elles se groupent autour de leurs deux grandes sœurs^ qui se taisent un peu dédaigneusement devant les autres. A leur démarche plus grave, à leur mine hautaine, on reconnaît les deux aînées de la France. Voici la Provence, la Grecque-Romaine, couronnée de pampre et d'olivier, front de Muse et robe de Bacchante, avec, dans ses yeux noirs, la flamme sarrasine. Et voici la Bretagne, la Voyante-Celtique, tantôt ridée comme une aïeule, tantôt éclatante de jeunesse, comme la druidesse qui prophétise sous le chêne, où pousse le gui toujours vert. Avec son tambourin et son profil d'Arlésienne, l'une apporte, dans les plis de sa robe, le rythme et la beauté antiques. Triste et lente, l'autre couve dans ses yeux changeants, couleur de mer, le songe infini des races du Nord, le désir de ce qui est par delà l'horizon, des paradis perdus, des au-delà cherchés. — A demi railleuses, à demi fascinées, les payses du Centre et de l'Est disent aux deux compagnes altières : « Eh bien, où faut-il aller ? Est-ce au Nord ? Est-ce au

Midi ? Oui de vous deux nous conduira? — Je suis rAînée, dit la Provence. Je vous ai tirées de vos forêts, je vous ai vêtues des lambeaux de ma robe, je vous ai enseis^né la langue de mes Dieux.

— Et moi, je suis l'Aîeule, dit la grande Celtique. Je me souviens et j'espère,je dis les jours qui ne sont plus et les jours qui viendront. — Choisissez ! )) s'écrient les chanteuses rivales. Mais, entre la reine du gai savoir et la sombre fée de l'Océan, les provinces chuchotent et demeurent incertaines.

Le voilà bien le problème de la France, qui se reflète dans ses plus lointaines traditions comme dans ses dernières chansons populaires. Entre ce Midi et ce Xord-Ouest, l'harmonie est difficile. Et pourtant cette synthèse n'est-elle pas la raison historique de la France, qui est de résumer l'Europe dans une pensée d'humanité *? Toutes les races européennes se sont fondues dans son creuset, celles de la Méditerranée et celles du Septentrion. L'élément germanique, qui prédomine au Centre, à l'Est et au Nord, y représente la force équilibrante entre le brillant midi gréco-latin et le profond génie celtique. Aussi l'ensemble de nos chants populaires résonne -t-il comme une symphonie complexe.

I . Voir, à ce sujet, le beau travail de Henr^' Bérenc:er sur le Génie de la France [Revue des revues, i" et i5 janvier 1901) et la préface sur VArne Celtique dans mes Grandes Légendes de France (Perrin).

OÙ la France, aux voix multiples, cherche son dernier mot et sa grande mélodie.

Page 1