‹ Histoire du Lied, ou, La chanson populaire en AllemagneChapitre 34 sur 79 · I. Simrock, page · texte numérisé non relu

I. Simrock, page

raviver sans cesse leurs amours et leurs chansons? Si le peuple est frappé des soucis et des peines du mariage, il n'en comprend pas moins la profonde poésie. Voici trois strophes qui peignent ce zèle courageux au travail, cette joie de la vie à deux. C'est une fiancée qui parle, mais, on le devine, elle répétera ce chant toute sa vie :

Mon piumis est un tisserand,

Il tisse avec ardeur, Matin et soir, la toile blanche

Qui met la joie au cœur.

Car la forte fidélité

S'y croise avec l'amour.

L'amour et la fidélité

ISous joignent pour toujours.

Je tisse comme lui ma toile

En chantant jour et nuit.

Tout en faisant tourner la roue

Je songe à mon ami.

Quand la toile sera finie.

Gai ! nous la blanchirons !

Travaillons! au mois de Marie,

Gai ! nous nous marierons !

Et pour me reposer j'achève

Ma robe chaque soir.

L'aiguille marche, mais je rêve

D'amour et de revoir.

Ruban de rose et robe blanche

Ce sont là mes cadeaux.

L'amour fidèle et l'innocence

Sont nos anges jumeaux.

Et c'est ainsi qu'ils travailleront toute leur vie, remerciant Dieu d'un rayon de soleil et chantant au réveil comme les alouettes.

0 sainte joie de l'amour dans le travail commun,

ÉPOPÉE ET TJtAGÉDlE DE l'AMOUR 191

liuinble félicité et fièrc vertu, foi du pauvre, poésie (!(' l'avenir, tu es née daus le cœur des simples. Toi, tu n'es ni trompeuse ni éphémère, tu es inépuisable, car tu es le vivant échange de l'âme et de l'intellig-ence. Tu n'es pas une faiblesse, mais une lorce; tu ne fais pas mourir, tu fais revivre. Foi jeune de l'immense avenir, si jamais tu régénères h; monde, si tu sanctifies le travail par l'amour et l'amour par le travail, si tu ennoblis l'homme, si tu relèves la femme, si tu excites en des générations plus mâles des courages que rien n'abat, des enthousiasmes que rien n'éteint, qu'on se souvienne des humbles chants du peuple qui t'on pressentie, 0 libératrice!

Un autre grand thème de la poésie populaire, c'est la séduction. A la paisible épopée des amants heureux s'oppose, comme une autre destinée de ramour,la sombre tragédie de la pauvre fille séduite. Tous les peuples ont chanté ce thème, chacun à sa manière. La Romaine se venge, la Française est généralement trop avisée pour se laisser prendre ^, si elle succombe elle tombe parfois dans une douce mélancolie ^^ mais qui rarement ébranle les raci-

1 . Témoin cette réponse d'une jeune fille à un galant trop empressé dans une chanson normande :

Je ne vais point quanlé les hommes Que je n'épouse auparavant, Face à face dans Teglise En présence de nos parents.

Beaurepaire. — Etude sur la poésie populaire en Normandie, page 65.

;> . Gomme dans la jolie chanson normande ;

En revenant des noces J'étais bien fatigue ;

nés de son être. L'Allemande crédule et confiante aime et se donne sans réserve ; trompée, elle souffre en silence ; déshonorée, elle meurt après aAoir bu jusqu'à la lie le calice du remords et de la malédiction.

Une pauvre fille habite seule avec sa mère au bout du villag-e. Elle est trop pauvre pour avoir un promis, et n'y a jamais songé. Jamais les garçons du village ne sont venus l'aider lorsqu'elle ramassait le bois dans la forêt, jamais un beau chasseur ne lui a parlé d'amour en cueillant avec elles des mûres sauvages le long des haies. La pauvre brune n'a point d'ami. Quand ses camarades lui demandent pourquoi elle ne vient pas à la danse le dimanche soir, elle répond qu'elk n'a ni belle robe, ni jolie couronne. Elle travaille sani relâche jusqu'à la nuit, avec une exactitude scrupuleuse, une anxieuse fidélité. Mais quand la cloche du soir sonne au loin et que, sa besogne faite, elle s'agenouille ruisselante de sueur dans l'herbe coupée, elle est contente et ne demande plus rien. Un beau matin, arrive au

Au bord d'une fontaine Je m'y suis reposé.

Caché dans le feuillage Un rossii::nol chantait ; Chante, beau rossignol Toi qui as l'cœur tant gai .

Je ne suis pas de même, Je suis bien affligé, Pour un bouton de rose Que trop tôt j'ai donné,

'Je voudrais que la rose Fût encore au rosier Et que mon ami Pierre Fût encore à m'aimer!

\ illaçe un chevalier (|iii revient de la guerre. Lcbeau fainéant y fait halte et passe tous les jours devant la fenêtre de la brune. Elle croit voir un roi, tant il lui parait noble et richement vêtu. Un soir qu'elle est assise devant sa porte il la salue; elle tressaille et baisse les yeux. Il s'approche et lui présente une chaîne d'or avec des paroles aimables qu'elle ne comprend pas. Elle s'ellVaie, se détourne, un nua^e passe devant ses yeux, sa tète bourdonne. Quand elle revient à elle le tentateur a disparu, mais la chaîne est autour de son cou et lui brûle la gorge comme du soufre. Elle l'arrache précipitamment et une voix, intérieure lui dit de la jeter loin d'elle comme un serpent venimeux qui va la mordre. Mais une autre voix séductrice lui chuchote : elle sera ton trésor, ton ami, ton protecteur. Et elle la presse avec effusion sur son sein gonflé d'espérance. Quelques jours se passent; lechevalier n'a point reparu. Mais un soir qu'elle va chercher de l'eau au puits dans le petit bois, elle le rencontre. Peu s'en faut qu'elle ne tombe à la renverse, mais il parle d'une voix si douce, si respectueuse qu'elle reste, étourdie. Elle écoute et ne sait ce qu'elle balbutie. Il glisse son bras sous le sien et l'accompagne à la fontaine. Elle croit faire un rêve et se sent éblouie chaque fois que ses yeux rencontrent les yeux fiers et pénétrants du jeune seigneur. Il l'aide à puiser l'eau ; il cause, il cause encore. Il lui parle de son château, qui est loin de là, dans un pays plus beau, de ses escaliers en marbre et de ses hautes tours.

— Vous êtes noble, vous êtes bon, mon seigneur et mon maître, mais je suis une pauvre fille.

— Qu'importe si je t'aime? Cette nuit je chante-

19i HISTOIRE DU LIED

rai sous la porte. M'ouvriras-tii ? — Elle se cache le visasse entre les mains. — Pas aujourd'hui, mais un jour, dit le séducteur, et ses lèvres s'impriment sur sa joue frémissante.

La nuit suivante elle est assise à sa fenêtre, les paroles du chevalier résonnent encore à ses oreilles, son baiser brûle encore sur sa joue. Elle chante pour se distraire :

S'envole un oiseau tendrement

A la fenêtre de sa belle.

Pan, pan ! y frappe doucement

Pan, pan ! de son bec d'or l'appelle :

<( Lève-toi, belle, ouvre pour moi,

J'ai fait un long voyage

Et pour l'amour de toi. —

— Tu fais un long voyage.

Et pour l'amour de moi ;

Reviens à minuit sous mon toit.

Ami, peut-être t'ouvrirai-je !

Je te couvrirai chaudement,

Je te presserai doucement

Dans mes frais bras de neige.

Elle se croit seule et répète ce refrain plein de langueur. Mais le chevalier est toutprès,ila entendu cette voix, il a compris ce chant. Déjà il est auprès d'elle etl'entoure de ses bras en murmurant des paroles d'amour, et tout près d'eux le rossignol module dans la nuit ardente sa plainte tantôt sauvag^e. La voix du rossignol et celle de l'amant suppliante chantent ensemble un chant irrésistible d'amour et de séduction, qui verse dans le cœur de la jeune fille des torrents de délices. Elle tremble sous ce chant comme le lierre sous le vent d'orage et tombe éperdue dans les bras du chevalier. Au point du jour.

ÉPOPÉE ET TRAGl ItlK DE L'aMOUR 195

Toiseau élève de nouveau sa voix. 'Car, dans les aubades populaire, le veilleur c'est le rossignol.

Le veilleur a guetté le jour.

Il chante sur sa verte tour:

» Beau compagnon, il faut quitter ta mie.

Lorsque l'amant est auprès de l'amie,

L'adieu vient après !

La lune luit dans les vertes forêts.

— (( Écoute, amour, un seul instant.

Le jour est loin, le jour attend.

La lune luit à travers un nuage, La douce lune encadre ton visage.

Tout dort dans la nuit.

Crois-moi, toujours, c'est l'heure de minuit. »

Il la presse plus doucement:

» Tu fais ma joie, ô cœur charmant !

Auprès de toi j'ai l'âme réjouie, Toute ma peine est vite évanouie.

Accepte ma foi !

Je n'aime au monde, au monde entier que toi.»

Et qu"a-t-il ôté de son doigt ?

« Porte cet anneau d'or pour moi.

Quand brillera ce signe d'alliance.

Au fond du cœur chantera l'espérance.

Tel est mon plaisir !

Que volontiers pour toi j'irais mourir.»

Rossignol chantait à mi-voix,

Puis il réveille au loin les bois.

L'aube a glissé sous la branche endormie,

Lorsque l'amant est auprès de l'amie.

L'adieu vient après !

Le jour a lui dans les vertes forêts i.

Le soir suivant Famant frappe à la porte, on ne

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