I. Voir la mélodie IV à la fin du volume
les chants de ce peuple, c'est une foi illimitée en l'amour comme en la plus ç^rande puissance du monde, comme en ce qu'il y a de plus beau et de plus divin. Quand il se berce ainsi avec les ailes de la mélodie sur les aoufTres de l'àme et sur le mystère de Téternité, il semble vouloir dire que l'amour est le premier et le dernier mot de la création, le seul principe de la vie, car seul il enfante les dévoûments sublimes., Voilà la pensée que le peuple illustre souvent dans ses naïves ballades. Une jeune fdle a été prise par un corsaire et veut se racheter :
0 batelier! mon centil batelier,
Au bord là-bas ne peux-tu naviguer?
0 batelier!
Là j'ai mon père, il me chérit,
II me délivrera dici, De ce vaisseau sombre et maudit.
Le père vint, il marchait lentement.
Sa fille en pleurs lui parle doucement :
U père!
Donne pour niui ton chapeau rond, Rien qu'un chapeau pour ma rançon.
— Je ne puis donner mon chapeau, Va-t'en, va-l'en sur ton vaisseau.
Que le vaisseau vouue et tournoie, Qu'Adélaïde au fond des mers se noie.
0 batelier! mon gentil batelier, Au bord là-bas ne peux-tu naviguer?
0 batelier! Là j'ai mon frère, il me chérit.
Il me délivrera dici, De ce vaisseau sombre et maudit.
Le frère vint, il marchait lentement.
Sa sœur vers lui se tourne tristement :
0 frère !
Donne ton manteau brun pour moi, Ton manteau me délivrera
ÉPOPÉE ET TRAGÉDIE DE l'AMOUR 213
De ce vaisseau soinbie et maudit.
— Je ne puis donner mon manleau, Va-l'en, va-l'en sur ton vaisseau.
Que le vaisseau vogue et tournoie.
Qu'Adélaïde au fond des mers se noie.
0 batelier ! mon gentil batelier,
Au bord là-bas ne peux-tu naviguer?
0 batelier !
Il me reste encor mon ami,
Qui me délivrera d'ici, De ce vaisseau sombre et maudit.
Quand l'ami vint, il courait promptement. Sa mie vers lui se tourne tristement :
0 mon ami, vends-toi rameur, Sauve ma vie et mon honneur, Sauve-moi du vaisseau maudit.
— Oui, je veux sauver ton honneur, Poilr toi je me vendrai rameur.
0 viens, accours et sois joyeuse, Qu'Adélaïde à jamais vive heureuse!
L'amour à sa plus haute puissance est de nature divine. Rien ne l'arrête, et la mort pour l'être aimé est sa félicité suprême, car il aspire à s'absorber en lui, à se confondre avec lui dans une adoration infinie. Quand le monde lui oppose des barrières infranchissables il s'y heurte et s'y brise, mais en s'y brisant il affirme encore sa puissance éternelle, il triomphe et s'assouvit dans le néant. Cet amour plus fort que la mort est royalement célébré dans la ballade des Deux Enfants de roi :
11 était deux enfants de roi.
Deux fiers enfants, s'aimant d'amour; Ils ne pouvaient s'aimer en paix, Entre eux la mer grondait toujours.
— Ami, ne sais-tu pas nager?
La nuit tu Utjgeras vers moi.
Je veux allumer deux lumières, Deux phai'es qui luiront pour toi. --
Tout pr^s de là guettait la nonne Et la perfide l'entendit.
Elle éteignit les deux lumières, Au sein des flots resta lami.
C'était le matin, un dimanche, Tout le monde était si joyeux, Non pas la fille de la reine.
Les larmes brillaient dans ses yeux.
— 0 mère, dit-elle, ô ma mère !
Mes yeux me font un mal ardent, Ne puis-je pas aller une heure Aux falaises de l'océan ?
— Ma fille, dit-elle, ô ma fille 1 Seule tu ne saurais aller,
Vas éveiller ta sœur cadette. Elle pourra t'accompagner.
— Non mère, car ma sœur cadette.
N'est encore qu'un fol enfant.
Elle arrachera les fleurettes Qui croissent près de l'océan.
Si même elle prend les bruyères Et laisse les roses en paix.
On dira pourtant sur la côte:
C'est l'enfant du roi qui l'a fait.
— 0 mère, dit-elle, ô ma mère !
Mes yeux me font un mal ardent.
Ne puis-je pas aller une heure Aux falaises de l'océan ?
— Ma fille, dit-elle, ô ma fille.
Seule tu ne saurais aller.
Réveille ton plus jeune frère, C'est lui qui doit t'accompagner.
— Mais, hélas ! mon plus jeune frère
ÉPOPÉE ET TRAGÉDIE DE l' AMOUR 215
N'est encore qu'un fol enfant.
Il me tuera tous les oiseaux.
Qui volent près de l'océan !
Et s'il ne tuait que les aigles Et laissait la colombe en paix, On dirait pourtant sur la côte :
C'est l'enfant du roi qui Ta fait.
— 0 mère, dit-elle, ô ma mère !
Mon cœur me fait un mal ardent, Que d'autres aillent à l'église
Je vais prier àTocéan ! —
Puis elle plaça sur sa tête Son diadème étincelant, Puis elle mit à sa main blanche Son anneau d"or pur scintillant.
La mère entra seule à l'église, La fille vers la mer alla, Erra longtemps sur la falaise.
Puis un pêcheur elle trouva.
— Pêcheur, bon pêcheur de la côte, Le plus beau salaire est à toi,
Va, jette tes filets dans l'onde Et pêche-moi le fils de roi. —
Il jeta ses filets dans l'onde, Dans le gouffre noir et profond, Il pécha, pécha sans relâche.
Tira le fils de roi du fond.
Et de son front la noble vierge Prit la couronne d'or des rois :
— Voilà, bon pêcheur, pour ta peine Le salaire que je te dois. —
Elle ôta de sa main royale L'anneau resplendissant des rois.
— Voilà, bon pêcheur, pour ta peine Le salaire que je te dois. —
^16 IllSTOlHE DU LIED
Elle prit dans ses bras de neige L'ami, puis regardant les cieux, Elle s'élança dans les vagues :
— 0 mon père, ô ma mère, adieu i !
La puissance victorieuse de l'amour, son triomphe dans la mort ne sauraient être plus fièrement chantés. A ces nobles accents les figures de Tristan et d'Iseultjde Roméo et de Juliette nous reviennent à la mémoire. Le peuple en ses rêves ébauche l'idéal qu'achèvent les grands poètes. Belle et pure poésie, qui dans sa naïveté pressent les puissances divines de l'àme et les grands problèmes de la vie. 0 vous, qui êtes fatigués des passions malsaines d'une civilisation blasée, vous qui riez amèrement ^des oriTueilleux mensonges d'une poésie décrépite, prenez \q sentier perdu qui mène à la poésie primitive des races jeunes. Ne vous effrayez pas des ronces qui croissent sous vos pieds, des folles fougères qui envahissent ces sauvages vallées, des chênes torses qui s'étreignent dans le fouillis inextricable des âpres forêts. Poussez plus avant ; gravissez les hautes montagnes. Plus d'une fleur modeste encore pleine de rosée vous enverra ses senteurs agrestes, plus d'un oiseau étrange vous accueillera de ses risées éclatantes, et l'air vif qui souffle à travers l'azur intense du ciel vous enverra des torrents de jeunesse. Et non loin des cimes altières qu'habitent les dieux oubliés^ sous les berceaux entrelacés d'une forêt dormante, vous trouverez l'humble source des chants d'amour, tant visitée du peuple d'autrefois, et que les Grecs