I. Wunderhorn, l, v.3d
ÉPOPÉE ET TRAGÉDIE DE L'aMOUR 217
auraient consacrée à quelque divinité. Que d'amants éperdus ont prêté l'oreille à sa voix amie, que de mâles génies se sont rajeunis par ses ondes limpides. Ici aiment à s'asseoir les simples et les sages, les jeunes et les forts. Écoutez ! la source parle encore ; c'est l'âme primitive, c'est l'âme éternelle de l'humanité qui semble murmurer dans le silence de la solitude le doux refrain du peuple : « L'amour ne mourra pas en moi, oh, crois-le-moi ! »
Pourquoi chanles-lu tout à coup ? disait l'Église au peuple, — Je chante ! car je sens que je serai libre !
— Si tu sors de l'Église, ou veux -tu rester ? — Sous le ciel.
LcTHtR
L'Église catholique et ses hymnes. — Le peuple et seslécendes. — Luther, la Réforme et les cantiques protestants. — AfTranfhissement de la poésie religieuse; elle quitte l'Église pour la Nature et THumanité.
Le peuple allemand a déposé dans ses chants d'amour les trésors les plus cachés de son cœur. C'est là peut-être qu'il a mis le plus de piété et de religion. Ce n'est pas cependant qu'en sa poésie naïve il ne se soit élevé jusqu'à la religion dans une acception plus large. Le sentiment religieux occupe une grande place dans la poésie du peuple où l'homme se montre toujours tout entier. Car l'homme est religieux par nature. Quel qu'il soit, simple ou réfléchi, croyant ou sceptique, il éprouve quelque chose en présence de l'infini et de l'éternité, il sent qu'il y a un lien mystérieux entre lui et les êtres innombrables qui peuplent le monde. Quel que soit
rétro suprême auquel il se rattache, quMl adore Jéhovah, Dieu ou l'Esprit qui respireen toute chose et qui parle dans sa conscience, pourvu qu'il adore il est religieux. Et ce sentiment, vaste et profond, fatal comme son âme, en sera la plus haute expression. La vraie poésie sera donc religieuse, mais elle peut l'être de mille manières. Le poète philosophe, par exemple, n'ira pas chercher le divin dans un monde surnaturel. Il saura le trouver partout, il le verra tressaillir dans la vie inépuisable de la nature et triompher dans la noblesse humaine. Mais pour l'humble poète populaire qui est sous le coup des misères de la vie il faut qu'il y ait un ciel, un Dieu et des saints, vivantes images de toutes les perfections. Il y croit, il les aime et après les avoir revêtus, sans le savoir, des splendeurs de sa propre âme, il se prosterne devant eux. Sa légende naïve et pittoresque refait en petit ce que les religions font en grand.
Un groupe important manquerait dans ce tableau de la poésie populaire en Allemagne, si l'on n'y joignait les chants religieux du peuple. Par l'époque de leur apparition et par le sentiment qui les inspira, ces chants tiennent le milieu entre les hymnes latins de l'Eglise catholique et les cantiques de l'Eglise protestante. Placés entre ces deux extrêmes ils s'éclairent d'une lumière plus vive. L'histoire de la poésie rompt le sceau des cœurs et redit les révolutions religieuses, qui s'accomplissent de siècle en siècle, au fond des consciences. Les hymnes latins du moyen âge, les légendes du peuple, les cantiques protestants sont autant de formes diverses du sentiment chrétien. En passant par l'Eglise,
le peuple et la réforme, le christianisme se métiv morphosesans cesse, et les harmonies majestueuses ou enfantines, suaves ou héroïques de ces strophes qui élevèrent tant d'âmes vers le ciel nous répètent, en nous émouvant encore, que les relierions ne sont rien par elles-mêmes, mais tout par ceux qui les font.
L'Eg-lise catholique a marqué ses chants latins d'un cachet indélébile. A leur accent, elle se redresse devant nous dans sa e^randeur mag^nilique et sombre; ambitieuse cathédrale, elle ne sait rien, elle ne veut rien savoir de la cité travailleuse qui grandit à ses pieds. Elle représente le ciel sur la terre, le reste ne l'incpiicte pas. Assise sur la tradition comme sur un fondement indestructible, elle s'élève lentement avec son peuple de martyrs et de saints, et tandis qu'on commence à la saper par hi base, elle aspire à percer les nuages de sa flèche mystique et à résiner sur le monde.
Mystique par sa poésie, ascétique par sa morale, cette Eg^lise s'empare d'abord des idées et des semtiments les plus féconds du christianisme; c'est par là qu'elle convertit TOccident. Mais plus elle se consolide, plus elle tend à absorber la vie religieuse; c'est par là qu'elle opprime les peuples. Menaçante, elle s'interpose entre Dieu et les hommes, et met une barrière infranchissable entre le ciel et la terre, le prêtre et le peuple, entre la vie divine et la vie humaine. Que pourrait être la poésie dans cette religion, sinon l'accompagnement solennel du culte? Delà son uniformité. Chez toutes les nations elles se ressemble; toujours la langue latine, toujours la même inspiration. Ces hymnes ne sont
pas italiens, français ou allemands, ils sont catholiques et romains. L'originalité des peuples et des individus ne peut rompre ni la chape de plomb de l'orthodoxie, ni le moule de fer de lalang^ue latine. Ce qu'ils célèbrent, c'est l'immuable, c'est ce qui doit demeurer partout et toujours, c'est ce monde surnaturel devant lequel l'autre n'est rien, ce sont les mystères rayonnants de Dieu, que l'humanité contemple du fond de sa nuit maudite, c'est l'histoire sainte devant laquelle doivent pâlir toutes les histoires profanes. La mise en scène du culte ne fait que rendre plus sensible l'abîme qui sépare le ciel et la terre. Point de communication entre le peuple et son Dieu. Il ne lui parle que par ses ministres. La foule est agenouillée dans la nef et les prêtres psalmodient au fond de l'abside les hymnes qui ravissent les âmes, au-dessus de la terre, dans un nuage d'encens.
L'idée qui plane sur l'Eglise primitive en Occident, c'est celle du Dieu unique et tout-puissant. C'est lui dont la majesté souveraine renverse les chênes sacrés des vieux Germains et courbe la nuque rebelle des barbares ; c'est lui qui tonne par la voix de l'apôtre des Frisons et sévit avec l'épée de Charlemagne;c'està lui surtout que s'adressent les plus vieux hymmes de l'Eglise. C'est pour le chercher que le peuple se presse dans la puissante basilique romaine, aux forts piliers qui défient les siècles, dans ce temple, sanctuaire de l'éternité au milieu des vaines tempêtes de ce monde. Là tous sont confondus au même niveau, le Dieu souverain courbe d'un même souffle la tête de l'artisan, du chevalier et du roi. L'orgue roule à travers les por-
tiques ses ondes colossales, qui enveloppent les colonnes massives et vont gémir dans les profondeurs sombres de rédifice. La nuit règne dans la nef, mais les cierges brillent dans le chœur et les prêtres chantent le roi des rois :
Tibi omnes angeli, tibi cœli Et universœ polestates, Tibi Cherubim et Serapliim Incessabili voce proclamant :
Sanctus, sanctus, sanctus Dominus, Deus Sabaoth!
Pleni sunt cœli et terra Majeslate gloriai tuœ K
Les fidèles ne comprennent pas cette langue, mais ils savent qu'on célèbre le Très-Haut. Les plus exaltés relèvent la tète, ils voient la voûte s'ouvrir et leurs yeux naij:ent dans des gloires ineffables. Elle est là l'Eglise triomphante, rangée en sept cercles mystiques, les uns au-dessus des autres, toujours plus étroits et toujours plus brillants. Ils sont là, tous les élus resplendissants de blancheur, noyés dans les flots d'or des soleils radieux, en bas la foule bienheureuse des pécheurs pardonnes, plus haut les armées des docteurs pieux et des saints en extase, plus haut encore les martyrs tranfigurés portant leurs palmes, enfin, les prophètes aux yeux
I . A toi tous les anges, à toi les cieux et toutes les puissances de l'univers, à toi les chérubins et les séraphins répètent d'une voix éternelle : Saint, saint, saint est le Seigneur Dieu Sabaoth ! Les cieux et la terre sont rennplis de la majesté de ta gloire. — Hymme d'Ambroise, iv« siècle. — Das deutsche Kirchenlied, v. Philipc Waekernagel , t. I, page 24.
foudroyants, les Archang^es et les Dominations prosternés devant le Père éternel.
Vision imposante, où le chrétien n'a plus conscience de lui-même que dans le saint des saints l Fuir hors de la nature, échapper à la vie réelle pour s'abîmer dans la grandeur de Dieu est l'efFort constant de ces hymmes. Mais à ces extases succède fatalement le réveil, et tout ce qui reste à Tâme de ses sublimes élévations, c'est le sentiment de son impuissance. Plus elle s'est prosternée devant le Dieu tout-puissant, plus elle se trouve misérable. Plus elle a vu sa pureté éblouissante, plus elle se trouve impure et coupable. Elle est flétrie par la faute originelle. Le Dieu pur esprit lui commande de mortifier la chair, mais le désir la transperce de flèches enflammées. Le Dieu jaloux veut qu'elle s'humilie et roro;'ueil la consume. Livrée à elle-même, elle se croit damnée et s'écrie dans sa honte : « Je ne suis pas digne d'élever mes yeux infortunés vers les astres brillants du ciel, oppressée sous le poids écrasant de mes péchés. Epargne-moi, Rédempteur... Pleurez avec moi, astres rougissants, mugissez avec moi, bêtes qui habitez les forêts et répétez : Tu es maudit, toi qui gémis sous ton crime impie *. »
La rupture entre Dieu et l'homme est complète. Les magnifiques élancements des hymmes ne peuvent l'émouvoir. Sa majesté est trop effrayante. Il faut un rédempteur humain à la créature, et elle le trouve dans le Christ crucifié. Dieu incarné dans un homme est un non-sens pour la raison, mais il sort psychologiquement des émotions et des
t. Hymne d'Hilarius. — Wackernajel, t. I, page 12.
désirs de rame chrétienne à laquelle Dieu le père ne suffit plus. Elle a besoin de voir son Dieu, de l'aimer, c'est pour cela qu'elle le fera homme. Elle a besoin d'être sauvée, c'est pour cela que Dieu videra pour elle le calice des douleurs humaines. Être tout-puissant, éternel et parfait, cela est divin, mais aimer et souffrir infininiment pour les autres est plus divin encore; voilà le fond humain du mystère de l'incarnation et de la passion du Christ. De là ces hymmes innombrables au crucifié où le chrétien s'identifie avec .lésus. Ce culte de la douleur va jusqu'au délire, comme chez Bernard de Clairvaux, qui s'adresse successivement aux pieds sani;lants, aux genoux, aux mains [)ercées de clous, au flanc déchiré, à la tête couronnée d'épines du Sauveur. Le chrétien exalté veut refaire la passion de son maître et cherche la félicité céleste dans le paroxysme de la douleur.
Ce Dieu expiatoire ne suffit pas encore au croyant. Car, au dernier jour. Dieu le jug^era, et alors malheur à ceux qui auront manqué à ces commandements. L'agneau deviendra le lion. Dieu le père est là pour créer le monde, le fils pour expier et pour juger à la fin, mais pour pardonner il faut une femme dans le ciel. Voilà pourquoi Marie finit par prendre la première place dans la poésie du moyen âe;"e. Elle complète la famille divine. Si Dieu est l'inaccessible majesté, si J('sus est la souffrance et la justice, Marie est la mansuétude infinie. C'est parce qu'elle a le plus souffert en silence qu'elle pourra pardonner le plus. Les poètes de l'Eglise contemplent son âme comme une mer de douleur et d'amour, dans laquelle ils aiment à se mirer.
LA VIE HEMGIEUSE 225
Slalùil mater dolorosa .lux la Liucem lacryinosa Uuiu pendebat fîlius, Ciijus animam gementem Conliistatain et dolentem Pertransivit gladius K
C'est par la logique du cœur Immain que Marie devient la première divinité du moyen âg-e.Le père appelait le fils et le fils appelait la mère. Mère par l'immensité de Tamour, vierge par la pureté de l'âme, elle réunit en elle ce sentiment profond et cette vertu chaste qui font la puissance delà femme. Voilà pourquoi le cœur de Marie devient le centre ardent de l'univers catholique, le foyer d'amour et de i^ràce auquel tout aspire. Les hymnes sur elle ne tarissent pas. Elle est tour à tour la rose flamboyante, le lis immaculé, l'étoile du soir qui monte au-dessus de la sombre mer. La terre et le ciel l'adorent :
Ad te clamant miseri De valle miseriœ, Te adorant superi Matrem omnis gratiœ, 0 sanctissima Maria !...
Le culte de Dieu, de Jésus et de Marie sont les trois grandes pensées de ces hymnes qui se répè-
) . Elle était debout la mère douloureuse devant la croix, la mère tout en larmes, devant le fils crucifié; et son âme gémissante, con- Iristée et pleine de douleurs, fut percée d'un g^laive. — Planctus beatœ Virginis, attribué à Innocent III, Voyez Wackernagel, t. 1, page i36.
I. C'est toi qu'invoquent les malheureux du fond de leur vallée de larmes, c'est toi qu'adorent ceux d'en haut, mère de toute grâce,
I, page i5i.
lent de siècle en siècle avec une monotonie grandiose. Ils méprisent la terre et invitent à la contemplation du ciel. Ce sont parfois de magnifiques élans vers l'idéal, mais ils manquent de cette joie qui aide à vivre, de cette force qui pousse à Faction, de cette foi dans l'homme qui grandit l'homme. Ils sont pénétrés de Dieu, mais ils le placent hors de portée de l'homme. Dans cette religion, l'humanité en proie au péché est perdue sans retour dans ce monde, masse confuse entraînée par le torrent de ses vices et de ses crimes vers le jugement dernier. C'est dans le chant du Dies irœ que la pensée du moyen âge apparaît dans ce qu'elle a de plus désespéré :
Dies irœ, dies illa Solvet sa?clum in favilla, Teste David cum Sybilla.
Quantus Iremor est fulurus, Quando judex est venlurus Cuncta stricte discussurus.
Tuba mirum sparget sonum Persepulcra regionum Coget omnes anle thronum.
Mors stupebit et natura, Cum resurget creatura, Judicanli responsura.
Liber scriptus proferetur, In quo totum continetur, Unde mundus judicelur.
Judex ergo cum sedebit Quidquid latet apparebit >'il inultum remanebit.
Quid sum miser tum dicturus,
LA Vli^: RELIGIEUSE 227
Qucin palronuoi rogalurus?
Duni vix jiislus sit securus.
Rex Iremendœ majestatis Qui salvandos salvas gratis, Salva me, fons pietatis, etc.. i.
La poésie chrétienne n'a rien de plus grandiose. Ici la langue latine produit des effets sublimes. Son accent implacable résonne, transperce^ épouvante comme la trompette du jugement dernier qui retintit seule à travers les sépulcres des régions. Cet hymne, le plus beau du moyen âge, est aussi son dernier mot sur l'humanité.
Telle est, dans ses g-rands traits, la poésie latine de l'Eglise catholique. Née dans le temple, faite pour le culte, elle n'en sortit jamais. Elle fut la consolation des saints, des pères, des docteurs de l'Eglise, des prêtres qui chantaient ces hymnes et en comprenaient le sens. Mais que pouvait-elle être au peuple qui n'en comprenait même pas la langue ?
I. Ce jour de colère, ce jour-là réduira l'humanité en poussière; témoins David et la Sybille.
Il sera terrible le tremblement, quand viendra le juge pour tout sonder sans pitié.
La trompette poussera un son effrayant à travers les sépulcres des régions et chassera les âmes devant le trône.
La mort et la nature resteront stupéfaites quand ressuscitera la créature pour répondre au juge.
Le livre sera mis en avant dans lequel tout est écrit, dans lequel est marquée l'histoire du monde.
Quand do.ic le juge sera assis, tout ce qui esi caché apparaîtra et rien ne restera sans vengeance.
Que dirai-je alors, malheureux? Lequel des saints invoquerai -je, quand le juste à peine sera en sécurité?
Roi de majesté terrible, qui sauves par grâce ceux qui doivent être sauvés, sauve-moi, source de piété.
Dies irœ de Thomas de Celano, xii« siècle. — Wackernagel, t. L page 157.
228 nisruiuE du lœd
Sans doiile la pompe du cidte, les graves modulations de l'oro'ue et la splendeur des cérémonies fournissaient un aliment à son imagination. Dans la pensée de l'Eglise, ces émotions superficielles devaient lui suffire, car tout ce qu'elle exige du peuple, c'est la soumission ; en retour elle lui promet le salut. Il assistait donc au culte avec une piété enfantine. Mais il prenait un intérêt trop vif à la reliii^ion, pour se contenter de ce rôle passif. Ces hvmnes chantés en latin ne semblaient-ils pas faits pour éloigner de lui la divinité ? Pour la comprendre, il avait besoin qu'elle descendît vers lui ; pour Taimer, il voulait la voir se mêler à sa vie. Il se fit donc sa poésie religieuse à lui, dans sa langue et selon son cœur. C'est ainsi que le sentiment relici-ieux individuel, refoulé par le catholicisme, prend sa revanche dans la légende populaire. Avec elle, nous sortons des murs sondjres de la cathédrale, pour rentrer sous le ciel serein de la nature. Soumis encore par sa foi au dogme catholique, le peuple s'en affranchit sans le savoir dans la naïveté de son cœur, et se prépare en silence à une grande révolution morale en s'abandonnant aux hardiesses de son imagination et aux inspirations de sa conscience.
Le peuple allemand, nous l'avons vu, adore la nature dans sa poésie. Tantôt il se plonge dans son sein avec les génies des eaux et des forêts, tantôt il la célèbre dans l'ivresse du vin et dans le débordement de ses passions, tantôt il la divinise dans ses chants d'amour. Ces refrains graves ou folâtres, rieurs ou attendris, sont autant de défis jetés à l'ascétisme chrétien. Le même souffle tra-
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verse ses légendes religieuses. Ce n'est point qu'il rabaisse l'histoire biblique au niveau des vulgaires aventures. Loin de là ; devant les douces figures de Jésus et de Marie, il s'agenouille, il se sent en présence de quelque chose de divin. Mais dans la reine du ciel, dans le fils de Dieu, il ne voit que le côté humain, l'amour infini, la douleur profonde, le sacrifice sans bornes. Voilà ce qu'il adore, sans s'inquiéter du dogme et de l'Eglise, et voilà aussi le fond éternel et vraiment divin de la pensée religieuse.
Si la poésie de l'Eglise catholique est une perpétuelle élévation de l'âme vers le ciel, celle du peuple ramène sans cesse le ciel sur la terre. Elle ne célèbre pas un Dieu inaccessible, mais un Dieu aux traits humains qu'elle fait agir et parler comme tel autre de ses héros. Elle ne subtilise pas sur le mystère de la passion du Christ, elle la raconte comme un drame émouvant et sublime. « Marie vint sous la croix et vit son enfant chéri crucifié. Elle détourna les yeux, le cœur de Marie se brisa, — Jean, mon disciple bien-aimé, prends ma mère sous ta garde, prends-la par la main, conduis-la loin d'ici pour qu'elle ne voie point mon martyre. — Ah, seigneur, je le ferai de grand cœur, je la conduirai loin d'ici, je veux la consoler comme un enfant doit consoler sa mère. — 11 la prit par sa main droite et la conduisit loin de la croix. Loin de son fils elle n'aimait pas aller. Le cœur de Marie se brisa. — Et maintenant, dit-elle, courbez-vous, forêts, pliez, branches des arbres, mon enfant souffre, mon enfant n'a point de repos. Courbezvous, feuillag-es, et toi, herbe verte, prends à cœur
sa douleur. — Les grands arbres se courbèrent, les durs rochers se fendirent, le soleil refusa son éclat, les oiseaux cessèrent d'appeler, les nuées crièrent : malheur ! malheur ! La terre craqua dans ses fondements, les sépulcres s'ouvrirent avec fracas et les morts en sortirent *. » Dans toute cette histoire le peuple n'a vu que la sollicitude du fils mourant et la douleur de la mère; pour lui les bouleversements de la nature ne sont que l'expression majestueuse de cette douleur divine.
Mais le peuple s'en tient raremement au récit biblique. Il a sa révélation à lui, ses miracles, ses apparitions. Dans les cathédrales, la voix des prêtres étouffe son âme, mais dans le silence des bois, il écoute les voix de son cœur. Jésus est aussi descendu sur ses montagnes, Marie a aussi travers»' ses vallées. Ils habitent le ciel, mais ils se souviennent de la terre, et comment oublieraient-ils h's enfants des hommes! Ainsi pense le peuple. Et \r pâtre les voit reparaître dans les solitudes des Alpes, et le pêcheur^ les voit errer au bord de la mer. Un jour, un pêcheur rencontre Marie sur la plage, mais il ne la reconnaît pas. Elle lui demande s'il veut la conduire à l'autre rivage dans sa barque. Le pêcheur y consent, mais, pour salaire, il demande à cette femme si belle son amour et son honneur. Alors Marie continue seule son chemin et soulevant le bord de sa robe elle pose son pied dans la mer profonde comme si c'était un gué. Lorsqu'elle arrive au milieu de la mer, toutes les cloches petites et grandes se mettent en branle.