‹ Histoire du Lied, ou, La chanson populaire en AllemagneChapitre 49 sur 79 · HISTOIRE DL' LIED · texte numérisé non relu

HISTOIRE DL' LIED

Voici que le troisième jour le bâton du pape se met à refleurir. Miracle symbolique. Dieu, plus miséricordieux que son représentant, a pardonné. Mais il est trop tard. Le pape fait chercher le Tannhauser par tous les pays. On ne le trouve nulle part.

Il est rentré dans la montagne

Où sa Vénus l'attend, Dieu lui dira sa destinée

Au jour du jugement.

0 prêtres qui damnez sans cesse,

Pour vous est la leçon :

Quand Eàme s'ouvre au repentir

Elle a droit au pardon.

Cette foi dans la puissance souveraine du repentir sincère, en dépit de l'Eglise et du pape, est un de ces traits hardis et profonds qui abondent dans la poésie populaire et qui prouvent l'indépendance de son inspiration. C'est la foi, c'est l'énergie de son àme qui fait sortir Tannhauser du Venusberg, c'est elle qui le fait aspirer au ciel après les voluptés de la terre, c'est elle qui l'eût sauvé s'il avait persisté. Rien de plus attrayant et de plus dramatique que ces léerendes lorsqu'on sait y retrouver le dialog^ue du peuple avec sa conscience. Que nous sommes loin des chants d'ég-lise! Les croyances

C'est dans ce petit poème et dans la légende du Saengerkrieg (lutte des chanteurs) que Richard .Wagner a pris le sujet de son grandiose opéra. Il a saisi le nœud dramatique de la légende, il a fait ressortir le fond de la pensée populaire en divisant l'âme de son héros entre la soif de l'amour sensuel et la soif de l'amour idéal. C'est dans cette lutte qu'il succombe. 11 fallait naturellement que la Vierge Marie descendit sur terre dans le drame. Elle est devenue Elisabeth, la femme pure, rédemptrice idéale, qui sauve l'homme tombé, par l'immensité de son amour et de son sacrifice.

sont les mêmes, mais quelle différence dans le sentiment religieux! Là-bas, souveraineté du dogme sur le sentiment individuel; ici, souveraineté du sentiment individuel sur le dogme. Là-bas ascétisme sombre et ombrageux; ici, joie dans le ciel et sur la terre. Là-bas, mysticisme subtil; ici adoration candide et enfantine. Plus d'hymnes monotones, mais des récits dramatiques. Que l'Eglise exalte ses dogmes abstraits, le peuple chante ce qu'il aime et ce qu'il a vu dans ses rêves. Que ses docteurs et ses saints se mortifient pour entrer en paradis, il possède le ciel dans son cœur et dès ici-bas en jouit paisiblement.

Ce développement de la religion individuelle, dont le peuple était loin de se rendre compte luimême, fut une de ces révolutions profondes qui se consomment en silence dans les esprits, avant d'être remarquées par personne. Dès le quinzième siècle, l'Eglise avait sa religion et le peuple allemand avait la sienne; elle pour régner, lui pour contenter son cœur. C'est là ce qui fit sa force. Car pour combattre une vieille institution, il n'y a pas de meilleure arme qu'une foi nouvelle. Chose étrange, une Eglise jalouse et oppressive aura toujours plus de pouvoir sur un peuple léger, frivole et sceptique, que sur un peuple naïf, croyant, mais sérieux dans l'àme. Le premier raille et obéit, l'autre réfléchit et se détache. Le premier commence par regimber et finit par se soumettre, le second commence par se soumettre et finit par se révolter. Mais alors aucune puissance de la terre ne le fait plus rentrer sous le joug ; car il est libre dans sa conscience. Ce fut l'histoire des Allemands. La profondeur, le sérieux

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de leur conviclion religieuse leur donna la force de se séparer de TE-^ise établie, d'en créer une nouvelle et de fonder la liberté religieuse. — De cette grande révolution morale et sociale sortit une nouvelle forme de la poésie populaire : le cantique protestant. C'est à ce titre qu'elle nous intéresse ici.

La Réforme, qui rompt si hardiment avecle moyen âge, la Réforme, qui fut à son aurore le premier, l'éclatant triomphe de la liberté, s'incarne dans Luther. Ses hésitations, ses luttes intérieures, ses combats au urand jour, ses victoires, sont les combats el les victoires d'un nouveau monde sur l'ancien. Jamais homme peut-être n'eut plus le droit de s'écrier avec Shakespeare : Je sens mille âmes dans mon àme ! Car pendant cinq ans son j)euple suspendu à ses lèvres vécut et grandit avec lui, pendant cinf| ans (i5i7-i522) il porta seul tout le poids de la Réforme, essuya seul tous les assauts de l'tglise. Fils d'un mineur timringien, vrai Saxon à tète carrée, Luther a donné l'expression la plus puissante à l'honnêteté, à la piété intime, au sérieux intrépide et implacable de sa race. Personne n'a été i)lus fervent catholique que ne le fut dans sa jeunesse le plus grand ennemi du catholicisme. Il avait dix-huit ans quand la foudre tombe à ses cotés. Il croit que c'est un signe de Dieu qui le somme de faire pénitence, et, sans demander conseil à personne, il s'enferme dans un couvent. Le voilà dans sa cellule, cherchant la paix dans les macérations et la prière. Il se roule, se tord aux pieds de Dieu; Dieu ne répond pas. Des doutes affreux viennent l'assaillir, des journées entières il reste sans connaissance étendu sur les dalles; les

frères le croient fou. Le Dieu fatal et cruel de l'E- ;^lise, le Dieu de veng^eance et d'épouvante qui pesa sur tant de générations pèse encore sur lui. Il lui demande la paix, mais Dieu répond : malédiction ! 11 faut qu'il trouve un autre Dieu. Tout à coup, à la lecture de la Bible, un éclair sillonne son âme assombrie; c'est Tidée de la sanctification intérieure: Soyez bons et vous ferez le bien tout seuls; croyez, c'est-à-dire aimez, et vous serez sauvés. Cette pensée devient la lumière de sa vie.

Pourtant il croyait encore à l'Église. Lui aussi, pauvre moine en pèlerinage, voyant poindre à l'iiorizoii la ville éternelle, tombe à genoux et s'écrie : salut, ô sainte Rome ! Mais il en sort indigné, il a vu que c'est un antre de corruption. Enfin, la vente des indulgences, le trafic du salut au profit du pape le fait éclater. Apprenant la devise de Tetzel :

L'écu qui sonne dans ma caisse Fait sauter Tàme en paradis,

il dit : Je lui crèverai son tambour ! et il affiche à Wittemberg ses fameuses propositions. Aussitôt lutte acharnée avec Rome. Prières des amis, ruses, menaces des ennemis, rien ne l'arrête. Il écrit fièrement au pape : Si j'ai mérité la mort, je suis prêt à mourir ! Au cardinal Gajetan qui lui demande où il veut rester si tous l'abandonnent, il répond : Sous le large ciel de Dieu ! L'honnête docteur de Wittemberg recule encore devant la pensée d'un schisme, mais la logique de sa conviction l'y pousse fatalement. Son bon cœur lui dit : Cède, pour ne pas scandaliser les âmes faibles ; et chaque fois sa conscience répond : Impossible ! persiste malgré

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tout. Le pape l'excommunie ; il brûle sa bulle. Charles-Quint l'appelle à la diète de Worms pour se rétracter; il accourt plein d'une joie héroïque pour confesser sa foi. Son ami Spalatin le supplie de ne pas venir, luirappelant le sort de Jean Huss brûlé malgré la promesse de l'empereur Si^ismond selon la pieuse maxime de l'Eg^lise, qu'on peut manquer de parole aux hérétiques. Alors Luther se fâche tout de bon : « Et s'il y avait autant de diables dans la ville que de tuiles sur les toits, lui dit-il, j'irais quand même. »

L'entrée de Luther à Worms, sa comparution devant la diète et son fier refus sont un des plus g-rands spectacles de l'histoire. A cette heure décisive, la Réforme dépend ducoura^^e de Luther. S'il recule, tout ce peuple qui est derrière lui reculera aussi, et l'Eçlise redoublera de despotisme. Le peuplefait rÉi,^lise,ilnecroit plus aux papes ni aux conciles. Mais c'est une autorité de quinze siècles ! Peut-on lui résister ? peut-on la luaver en face? 11 se le demande avec anxiété, puis(pi'il n'oserait la braver lui-même. Et voilà pourquoi il accourt à Worms et se presse, nuiet, frémissant d'enthousiasme et d'inquiétude autour de la voiture du frère auçustin. 11 veut voir lequel des deux sera le plus Uyri : la Diète, c'est-à-dire l'autorité la plus formidable du temps, l'Empire et l'Eglise réunis, ou le moine saxon, qui parle si bien selon son cœur. Luther est si grand à cette heure qu'il ne voit même pas tout cela. Il ne voit qu'une chose : c'est qu'il ne peut trahir sa foi. Cette foi, il l'avait conquise par dix ans de luttes entre sa conscience et le préjugé des siècles. Mais sa conscience avait

vaincu. Maintenant, ilétait inébranlable, d^un calme, d'une verve et d'une bonne humeur qui éton- Ij naient les hommes deg-uerre, le brave Frondsbergy lui-même. C'est alors qu'il entendit vibrer dans son âme les premiers accents de ce fameux cantique qui devient la Marseillaise des protestants :

Le Dieu juste est ma forteresse,

Mon bouclier d'airain.

Je sens son bras dans ma détresse,

Je tiens sa forte main.

Satan rugit, se lève et s'arme

Avec ses légions.

Le faible pousse un cri d'alarme :

Tremblez, ô régions !

Fuirons-nous devant la tempête

De ces démons de feu ?

Non, puisqu'il marche à notre tête.

Le vrai héros de Dieu.

Et quel est son nom sur la terre ?

C'est Jésus radieux.

C'est Sabaoth, Dieu de lumière.

Il n'est point d'autre Dieu.

Que cent démons sortent de terre, ■^ Cent furieux dragons.

Dieu dans nos cœurs mit son tonnerre.

Nous les écraserons !

En vain le prince des ténèbres

Contre nous est sorti.

Qu'il rampe à ses antres funèbres,

Un mot l'anéantit.

Vous laisserez debout le Verbe ;

Tuez ses serviteurs.

Son glaive tranchant et superbe

Traversera les cœurs.

Prenez le corps, enfant et femme,

Redoublez vos forfaits.

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Mais vous ne prendrez pas cette âme Qui doit vaincre à Jamais !

Le grand Luther est dans ce cantique. Il y est avec sa colossale nature d'homme, avec rénerg-ie indomptable de sa volonté. L'entendez-vous sortir du fond de sa poitrine menacée par toutes les puissances de la terre, ce chant terrible et joyeux, ce superbe éclat de rire qui s'en va ç^ronder comme la foudre dans le ciel. Il gronde, il rit, non de colère mais de triomphe et de mépris. Il défie l'Eglise, le pape, l'empereur, le monde entier. Il leur dit : Convoquez vos conciles, lancez contre moi vos bandes noires, attisez vos bûchers ! Je suis seul 1 eh bien, je vous brave tous ! face à face î Vous ne pouvez rien contre moi, car mon Dieu c'est ma conscience, et la conscience c'est la Liberté. Brùlezmoi, si vous l'osez, elle renaîtra de mes cendres !

Le nonce du pape comptait sur une rétractation, et voulait par la Diète la rendre publique dans toute la chrétienté. Mais Luther, après avoir défendu ses écrits et ses actes, ne voulant céder qu'à des preuves tirées de la Bible ou à des raisons évidentes, sommé de se rétracter et menacé d'être mis au bande l'empire, donne cette réponse claire et nette : « Je ne puis et ne veux rien rétracter. Je ne saurais rien faire contre ma conscience. Me voici, je ne puis autrement. Dieu m'assiste! Amen! » A partir de ce moment la Réforme est faite dans les esprits. On y croit. Un homme a osé protester au nom de sa conscience contre l'autorité; des millions d'autres protesteront. Caché à la Wartbourg, Luther n'en est que plus puissant. Du fond de son asile mystérieux, a de son Patmos, comme il dit,

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de la région où les oiseaux chantent Dieu jour et nuit, » il révolutionne TAllemag-ne. iVrracher la religion des mains de la cour de Rome et des prêtres, la replacer dans les consciences comme dans les vrais sanctuaires de Dieu, voilà désormais l'œuvre de Luther, œuvre sainte que Michelet appelle éloquemment la révolution de la loyauté. Pour cela, il traduit la Bible et la donne à lire à tous, c'était poser le principe du libre examen; il demande le calice pour le peuple, c'était briser la barrière entre le laïque et le prêtre; il réclame hardiment le mariage des prêtres, c'était proclamer les droits sacrés de la nature et rétablir la famille dans son intégrité. L'Allemagne, une partie de l'Europe en pousse des cris d'allégresse, et voilà le docteur de de Wittemberg, le chevalier George, l'hôte inconnu de la Wartbourg devenu sans le vouloir chef d'une Eglise nouvelle.

Laissons là le théologien Luther, resté catholique en beaucoup de points. Ne cherchons ici que l'homme, le puissant réformateur de la vie allemande, du cœur de son peuple, de sa poésie intime. L'homme en lu^ est bien plus fort que le théologien, et son œuvre s'étend plus loin que son Eglise. Cet homme dont la souveraine originalité saillit brusquement sous le coup de la contradiction, c'est le rude et loyal Germain qui révère la nature, cherche Dieu en toute chose, dont le cœur veut s'épanouir et faire épanouir les autres. C'est cet homme qui triomphe peu à peu des fantasmagories et des terreurs inventées par l'Eglise. Sans doute, il croit toujours que l'homme doit aspirer à un autre monde, mais en attendant qu'il soit fort et joyeux

dans celui-ci. Sans doute, la Bible est la plus haute révélation pour lui, mais la nature en est une aussi. Donc, g-uerre à mort à l'ascétisme mortel de l'Eglise. Les joies terrestres sont saintes, le mariage est sacré, la famille est la vraie patrie de l'homme, la nature est le plus beau temple de Dieu. Quand il parle de Dieu à son fils, au petit Jean Luther, c'est dans son jardin, sous un beau ciel, et alors il lui raconte l'histoire du grain de blé ou lui montre les oiseaux. Rien n'irrite plus ses adversaires que cet amour de la nature et cette franche gaîté. Ils la taxent d'impiété. Mais Luther leur dit en face : (( Qui n*aime pas vin, femme et chant, restera fou sa vie durant. » Hafiz, le joyeux Anacréon de la Perse, n'aurait pas ri plus cordialement des moines et des prêtres.

Cette joie que Luther mettait en toute chose, il la mit dans sa relie;^ion. Ayant trouvé le Dieu d'amour, dans un transport d'enthousiasme, il invente le cantique. Mélodies et paroles coulent de source, d'un seul jet. Ce ne fut pas une œuvre de liturgie, mais une création spontanée, sortie des profondeurs de son âme poétique. Depuis son enfance, il cultivait la musique avec passion. Pauvre étudiant, il chantait avec ses compagnons aux portes des maisons. Tandis que les autres chevrotaient d'une voix monotone, il y mettait du sien et touchait par sa voix vibrante. Son luth ne le quittait jamais. Au couvent, assailli de doutes, quand la terre s'effondrait sous ses pieds et que le monde lui semblait un enfer, il retrouvait Dieu, le ciel et les anges aux accords de l'instrument bien-aimé. La sainte musique fut sa libératrice. Elle chassa de devant ses

yeux les visions sinistres et lui dévoila l'azur du ciel. Elle rétablit Tharmonie dans son âme souvent divisée. « De toutes les joies de la terre, s'écrie-t-il plus tard, il n'en est pas de plus aimable que de chanter et de s'épanouir en maint joyeux accord. H ne peut y avoir de méchantes pensées, là ou chantent de braves compag-nons. Là, il n'y a ni colère, ni querelle, ni haine, ni envie et s'évanouissent toutes les peines du cœur. L'avarice, les soucis, tout ce qui pèse si lourdement s'enfuit avec toutes les afflictions. Que chacun donne donc un libre cours à sa voix. Pareille joie n'est pas un péché. Elle plaît à Dieu plus que toute joie du monde. Elle détruit l'œuvre du diable. »

Tant qu'il fut en lutte avec lui-même, Luther se contenta de jouer de son instrument et de chanter à sa manière les vieux hymnes de l'Eglise. Mais une fois qu'il a trouvé son Dieu, le fond de sa nature éclate, il devient créateur. Le chrétien a vaincu le catholique, l'homme est sorti du moine, enfin ce puissant cœur est libre, il peut chanter ! Il chante en effet un chant de victoire et de liberté à faire trembler l'Eglise dans ses fondements. Le cantique de Luther est le signe de la religion affranchie, de la religion personnelle. Luther chante son Dieu aussi joyeusement que le peuple ses amours et ses aventures. C'est le sien, non pas celui de l'Eglise, c'est celui qu'il a cherché à travers ses prières et ses veillées effrayantes. Comme tous les grands réformateurs, il se croit directement inspiré et cette certitude est inébranlable. Les grandes âmes religieuses sont ainsi faites. Quand la vérité morale les illumine intérieurement, elles attribuent à Dieu la

révélation sublime de la conscience. Luther se trouve ainsi dans un état d'âme voisin de celui des prophètes. Il revit les psaumes. « Quoi de plus beau que les psaumes, dit-il, où de ces paroles sérieuses s'élèvent au milieu des vents d'orag-e ! Où trouver de pareils accents de joie, de louange, de reconnaissance? Là, tu regarderas dans le cœur de tous les saints comme dans des jardins rayonnants, oui, comme dans le ciel! Là s'épanouissent vers Dieu toutes sortes de pensées comme des fleurs belles, aimantes et radieuses . » Son éloge des psaumes devient lui-même un psaume enthousiaste. En se pénétrant de la Bible, il retrouve l'inspiration biblirpie. Avec sa conscience fervente, il invoque le Saint Esprit :

Viens, Esprit Saint, viens, Dieu Stij-'iiriii . Ht'pands tes grâces dans nos âmes.

Chez tes enfants au fond du (?œur, Du saint amour verse les llammes.

Les peuples se sont rassemblés, Ils t'ont vu luire avec les antres.

Ils croient ! ils se sont réveillés, Et vont entonner tes louanges.

A travers les éternités.

Halleluia!

Noble flambeau, rallunie-tui.

Fais-nous voir Dieu, sainte lumière, Et dun cœur pur et sans effroi Nous nous écrierons : Notre père !

Ferveur sacrée, ô feu si doux.

Inonde le fond de notre être.

Mes frères, tombez à genoux.

Aimez ! croyez en notre maître.

Jésus, Jésus est parmi nous !

Halleluia !

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La première strophe est imitée du Veni Sancte Spiritus de ri%lise, mais l'accent en est bien plus ému, plus personnel. Ce n'est plus l'homme qui s'élance avec effort vers le ciel, c'est la joie du ciel qui descend sur la terre.

Luther, on le voit, est encore profondément mystique, mais il n'en est pas moins le champion de la liberté. Loin de s'imposer, il ne veut qu'éveiller les consciences. 11 ne chante pas seulement, il dit aux autres : chantez ! Et ce mot les remue jusqu'au fond des entrailles. Ils chantent et louent Dieu, étonnés et ravis de trouver une voix dans leurs poitrines. Ils chantent, et aussitôt s'écroule TEg-lise menciçante du moyen àg-e, qui pesait sur leurs tètes et le Dieu des cœurs purs, le royaume céleste des simples, la vision rayonnante de Jésus reparaît à leurs yeux. Tous essaient leurs voix et se confortent par le chant, non seulement la princesse sur le troue, mais l'artisan à son travail, la servante à la fontaine, le laboureur dans les champs, le vigneron dans sa vigne, la mère au berceau de son enfant. Désormais, la plus pauvre famille de tisserand possède le ciel dans son bouge sombre. Elle a travaillé tout le jour à son métier. Dur et sévère est le visage du père, triste et pâle la mère et sans joie les yeux pensifs des enfants. Les murs sont noirs et nus, mais le pain est sur la table. Le père entonne le cantique et les voix dou- ■ces de la mère et des enfants se mêlent à sa voix rude et convaincue :

Chrétiens, aimons-nous en ce jour Et que nos cœurs bondissent.

Qu'en un chant de joie et dumour Toutes nos voix s"unissent,..

Alors ces visag-es assombris s'éclairent, le père et les enfants rompent g-aîmenl le pain du pauvre, le pressentiment d'une fraternité universelle remplit leurs cœurs et un rayon céleste pénètre dans leur réduit.

Les cantiques protestants devinrent bientôt une nouvelle forme du chant populaire. Tous les apôtres de la foi nouvelle en composaient. Ils se propai]rèrent avec une rapidité extraordinaire et servirent puissamment la Réforme. Ceux de Luther surtout allaient de ville en ville, des châteaux aux cabanes, des vieillards aux enfants, inspirant, convertissant les foules par leurs vaillantes mélodies. A Mag-debourg", en i524, un vieux drapier chantait les cantiques de Luther en plein marché; le peuple recueilli faisait cercle autour de lui. Le bourg-mestre fit jeter en prison u le garnement qui avait apporté au peuple les chants hérétiques de Luther ». Mais deux cents bourg^eois obtinrent des conseillers sa mise en liberté. En 1629, un prêtre de Lubeck venait d'achever son sermon et allait prier pour les morts, quand deux petits garçons entonnèrent bravement le cantique : « Ah, Dieu du ciel, reg^arde-nous ! » et toute l'assemblée l'entonna avec eux. Dès ce jour, chaque fois qu'un ecclésiastique se déclarait hostile à la doctrine évang^élique, on chantait un cantique de Luther, si bien que le conseil de la ville fut forcé de rappeler les prédicateurs évangéliques qu'il avait chassés. Les premiers cantiques de l'iig^lise luthérienne militante eurent

celle puissance d'action. Ils n'agissaient pas seulement à l'église, mais au foyer, sur la place publi- (|ue, sur le champ de bataille. On raconte que Gustave Adolphe récitait tous les matins à haute voix dans sa tente l'hymne du matin de Mathesius. Un jésuite dit plus tard que les cantiques de Luther avaient tué plus d'âmes que ses livres et ses sermons. Grande, en effet, dut être la colère du clerg-é contre ces chants clairs et vibrants qui détruisaient si g-aîment l'œuvre des ténèbres et de l'hypocrisie. Les Bibles, on pouvait les brûler, mais comment étouffer ces cantiques qui vivaient sur toutes les lèvres et sortaient encore de la flamme des bûchers pour épouvanter les bourreaux. D'où leur venait cette force 1 C'est que les paroles et les mélodies avaient deux vertus qui sont les signes de la liberté et qui manquèrent toujours aux chants catholiques : la franchise et la joie.

Tant que dura l'âge héroïque de l'Eglise luthérienne, le cantique conserva ce caractère viril. Erasmus Alberus, Paul Speratus, Nicolas Hermann, Mathesius sont les dignes successeurs de Luther. Ils parlent la langue du peuple et font des canti- (|ues de combat. Mais à mesure que l'Eglise luthérienne se resserre et se consolide, la sécheresse et 1 apreté dogmatique prennent le dessus, la lettre tue l'esprit. Les cantiques ne sont plus des créations spontanées et populaires, ils deviennent des œuvres de liturgie et de secte, ils perdent de plus en plus l'accent héroïque qui faisait leur force. A son tour l'église protestante devient jalouse, intolérante, persécutrice. Alors, adieu le libre élan de son premier âge. Elle ne parle plus que de fausse

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doctrine, de Satan et du jugement dernier. L'œuvre de Luther serait bien compromise si son esprit n'avait passé dans toute la nation.

Au dix-seplième siècle, une réaction se fait contre Tétroitesse dogmatique dans l'Eglise protestante et par suite dans ses cantiques. Acette roideur les âmes plus relig-ieuses opposent cette sensibilité douloureuse, cette tendresse maladive pour le Sauveur qui rappelle l'imitation de Jésus-Chrit. Elles n'adorent plus le Christ héroïque de Luther, mais le Christ souffrant des femmes. Le doo-matisme étroit était un retour au catholicisme par l'intolérance ; cette poésie gémissante y revient d'un autre côté par son mysticisme énervant. C'est le commencement du piétisme qui, dès lors, ne sort plus de l'Eglise protestante. On ne saurait nier cependant que la vie religieuse, c'est-à-dire le sentiment vif et personnel, est de son côté. S'il affaiblit les caractères, il avive parfois la charité éteinte, tandis que le do£;"matisme n'a jamais su que dessécher le cœur et rétrécir l'esprit. Paul Gerhardt, nature poétique et profonde, est le premier des mystiques protestants. Ce prédicateur composa un grand nombre de cantiques fort beaux. Il en est un qui rappelle les plus suaves peintures religieuses des âges de foi, par l'intensité des couleurs et la passion ardente. Il s'adresse au Christ couronné d'épines :

Tète sanglante et couronnée D'opprobre et de douleurs,

Tète chérie, ô tète ornée D'épines, non de fleurs;

Visage au triste et doux sourire, Yeux divins, front de roi,

LA Vlh: HKLKJIKLSK 253

Dans Ion silciicirux inaiylre Sahit, sailli à loi!

Je veux souflVir do ta tristesse,

Ne me repousse pas ; Et m'abreuver de ta détresse,

Te prendre dans mes bras.

Tu pâlis ! c'est l'instant suprême,

Je veux te soutenir.

Te presser sur ce cœur qui t'aime

A ton dernier soupir I

Il y a là une puissance de compassion, une adoration de la douleur, qui égalent les plus beaux fichants catholiques du moyen âge.

Les successeurs de Paul Gerhardt ne l'égalèrent îpas ; le dix-huitième siècle, qui donna le signal de ÏTémancipation philosophique, ne pouvait être favo- Table au cantique protestant. Avec la foi naïve il lavait perdu pour toujours la grandeur dans la simplicité. Au dix-neuvième siècle, la décadence est complète. Les modernes théologiens qui en composent encore ont passé leur vie à s'emporter contre Goethe et ses disciples, à réfuter Hegel, Strauss et Feuerbach. Ils ont sué sang et eau pour défendre leur petite Église contre l'invasion de la critique. Mais sans le savoir ils ont pris les armes de leurs adversaires et jusque dans leurs cantiques ils font de la philosophie, ils discutent et sentent le besoin de démontrer leur foi. Leur poésie est devenue dogmatique, c'est dire qu'elle n'est plus de la poésie. Peut-il, d'ailleurs, en être autrement? Autrefois, le cantique jouait un rôle dans la vie, aujourd'hui il n'est plus qu'un accessoire liturgique. De plus larges horizons se sont ouverts aux esprits. Herder,

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Goethe, Schiller et leurs disciples ont parlé, ils ont remué les hommes de toute Eglise et de toute conviction. Ils ont été les premiers représentants de cett< poésie philosophique et largement humaine qui, en dehors de toute confession et de tout surnaturel, élève, purifie l'âme par le spectacle de tout ce qu'il y a de grand dans l'humanité. Cette poésie, qui n .t d'autre temple que le monde, d'autre religion que la sympathie, a déjà remplacé la poésie chrétienne. Les cantiques du seizième siècle resteront cependant comme de beaux témoignages de la grande rénovation religieuse qu'ils servirent avec tant de puissance. La foi de nos vaillants ancêtres n'est plus la nôtre, mais ils furent les précurseurs de la liberté; le soufflequi anime leurschantsest un souffle d'espérance et de combat, leur naïveté même est une force et l'énergiede leur conviction un exemple.

(xvir' ET xviii« siècles)

La Germanie est morte, La superbe, la libre ; Un to nbeau la recouvre.

Elle et sa fidélité

Paul Flemming.

(xvji* siècle)

Décadence de la chanson populaire vers la fin du seizième siècle, — Les pasteurs luthériens la persécutent. — La guerre de Trente ans l'achève. — La poésie populaire fait place à la poésie savante du dix-septième siècle. — Leur antagonisme. — Opitz et Paul Flemming. — Gûnther. — La révolution esthétique et religieuse au dixhuitième siècle. — Herder retrouve la chanson populaire. — La période de tourmente. — La résurrection du vrai Lied se prépare.

Nous venons d'assister à la naissance et à l'épanouissement de la chanson populaire en Allemagne. Cette puissante explosion du lyrisme a été une de ces révélations poétiques toutes spontanées, comme les chants héroïques des rhapsodes ioniens, comme les romances du Cid en Espag-ne, où le génie d'un peuple parle sans contrainte. Plus que toutes les autres poésies populaires, le Volkslied est la

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création de tout un peuple. Ici, point de poètes de profession, mais de hardis improvisateurs ou plut(*>t la libre improvisation de tous les cœurs vibrants. Des hommes sans éducation, pleins de sève et de vie, en possession d'une lang-ue riche et musicale, qui trouvent un monde de rythmes et de refrains nouveaux, tout en faisant l'école buissonnière; des pavsans, des aventuriers, des amoureux, des jeunes filles, des compagnons, des croyants, des libres penseurs, qui tous se mettent à chanter comme l'oiseau sur la branche; et les chants d'amour éclatant dans les huttes et les châteaux, les strophes cadencées tombant des lèvres, à la moindre émotion, comme la pluie odorante des arbres surchargés de fleurs, et la mélodie ailée, s'échappant des cœurs comme l'alouette du sillon : voilà le spectacle qui s'est déroulé sous nos yeux. Tous les peuples ont eu de ces heures d'expansion naïve, mais tous n'en ont pas profité. Heureux ceux qui ont su conserver, malgré les vicissitudes de la politique, malgré le pédantisme des académies, leur langue primesautière; oui, bienheureux ceux qui ne perdirent point par le goût de la rhétorique cette fraîcheur d'àme qui est toute la poésie !

Le Volkslied, né de la première étreinte du peuple avec la liberté, semblait fait pour grandir sans entrave. Il n'en fut rien. La théologie s'acharna contre lui, la guerre de Trente ans l'avilit, le pédantisme littéraire acheva de l'étouffer. Au dix-huitième siècle, le vrai Lied n'était plus, car ce qui vé2:était encore sous son nom n'était plus que son ombre ;c'est alors que deshommesde génielefirent revivre et le lancèrent dans une carrière nouvelle.

Pour achever sou histoire, il faut raconter cette mort subite et cette brillante résurrection.

Pour rAllemagne comme pour la France, le seizième siècle est une ère de révolution. En religion, en politique, dans les arts, dans la poésie, il clôt l'âge naïf et inaugure le règne de la réflexion. Tout est remis en question, et, pour la première fois, on se demande le pourquoi des choses. Le peuple composait ses chansons sans savoir qu'il était poète, à la fortune de la rime, au gré de son oreille. Parfois la muse souriait en passant à ces cœurs simples, et alors leurs paroles étaient d'autant plus touchantes qu'ils en ignoraient la puissance. Des bourgeois, des nobles même chantaient avec le peuple et comme lui. Il y avait, en un mot, une grande poésie populaire chantée et non écrite, répandue et cultivée par toutes les classes de la société, A la fin du seizième et surtout au dix-septième siècle, tout change. Une légion de savants et de lettrés s'empare de la poésie, on discute ses conditions, on lui assigne des règles, on lui pose des limites. Alors, adieu la franche liberté dans le royaume des songes, le règne du pédantisme a commencé. Plus de chansons sous le grand ciel, au fond des bois et au souffle des montagnes, mais des vers de lettrés, rimes, sur des in-folios. Avant de voir ce que devient le Lied sous la plume des savants, jetons un coup d'œil sur la chanson populaire au dix-septième siècle.

Les classes inférieures dupeuple allemand avaient atteint un degré de culture très remarquable au commencement du seizième siècle. Témoin le savant et joyeux poète Hans Sachs. Quel type aimable et

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vis:oureux que ce pauvre maître cordonnier de Xurembero-,. qui fit des vers toute sa vie sans cesser de faire des souliers, qui fut l'ami d'Albert Durer et le chantre enthousiaste de Luther. Voilà un homme qui nous fait voir le peuple du temps dans sa joviale bonhomie mêlée d'un grain de malice, avec sa piété naïve, son désir insatiable de s'instruire et sa foncière honnêteté. A cette époque, bourgeois, artisans et paysans aspiraient d'un même désir à la liberté. Rien n'unit plus sérieusement les hommes qu'une grande espérance ; on voyageait, on buvait, on dansait, on fraternisait ensemble, et grâce à cette vie commune, la chanson populaire fleurissait dans toute l'Allemagne. Mais un concours d'événements très divers amena sa décadence; tout d'abord l'invention de l'imprimerie. Chose curieuse et inévitable, l'art merveilleux qui est devenu le plus puissant levier de la démocratie, devait porter un coup mortel à la poésie naïve du peuple. Quand le peuple sut lire, il cessa d'improviser, la feuille imprimée lui tenant lieu de mémoire et d'invention. Autrefois, il fallait savoir par cœur les vieux chants et en trouver de nouveaux pour toute occasion. Maintenant, les livres les apportaient par flots et non plus tressaillantes de vie comme sur deux lèvres épanouies, mais mortes sur une feuille poudreuse. Ainsi se perdit le don de l'improvisation, l'âme même de la chanson populaire.

Bientôt elle trouva un ennemi plus redoutable encore dans l'Eglise luthérienne. Luther, il est vrai, aimait la musique et la poésie en véritable enfant du peuple, mais il avait reçu l'éducation monacale et la chanson d'amour blessait le réformateur aus-

(ère. II y avait, dans ses soupirs insinuants, je ne sais quoi de tendre et de hardi, de voluptueux et de païen, cpii choquait sa conscience chrétienne ; il croyait y sentir la révolte de Satan. Luther sévit donc de toute son énerg-ie contre la chanson d'amour et s'efforça de la remplacer par le cantique. Rien de plus logique à son point de vue. Il voulait apprendre au peuple la discipline sévère de la vie : le Volkslied en était le joyeux épanouissement. Il fallait lui laisser Tempire des âmes ou l'en chasser sans pitié. C'est ce qu'il essaya de faire. Cependant la chanson d'amour avait poussé dans le cœur du peuple des racines trop vivaces pour en être si facilement arrachée. Comment oublier ces refrains bienaimés dont on avait bercé sa joie et sa douleur ? Chaque fois que les feuilles commençaient à poindre sur les haies et que les merles chantaient le long- des ruisseaux, ces paroles de désir et d'espérance s'éveillaient dans le cœur hardi des jeunes gens et le sein vierge des jeunes filles, comme la fauvette s'éveille dans son lit d'herbes odorantes au premier rayon de l'aurore. Que pouvaient toutes les défenses contre la magie du printemps et la magie de la musique? Les successeurs de Luther usèrent d'étranges expédients pour la combattre. Sachant que le peuple tenait encore plus aux mélodies qu'aux paroles, les pasteurs luthériens s'avisèrent de substituer aux vers amoureux de pieux cantiques et de les faire chanter au peuple sur l'air primitif. Ils allèrent même jusqu'à travestir les ballades en histoires édifiantes. Ces parodies ont parfois cette bonhomie naïve qui n'appartient qu'au bon vieux temps. 11 y a une très jolie chanson, où

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