HISTOIRE D^ LIED
le chasseur rencontre trois belles jeunes filles dans la forêt et en emporte une sur la croupe de son cheval . Le pasteur luthérien se g"arde de supprimer les trois belles jeunes filles, mais que sontelles devenues sous sa plume orthodoxe ? On ne l'eût pas deviné : l'amour divin, la foi et l'espérance. Le chasseur chrétien prend la foi par la taille, la lance sur son cheval et l'emporte avec lui pour l'édification des fidèles. Ailleurs le poète luthérien s'empare d'une romance où un tiers surprend les adieux des deux amants. Dans la chanson populaire, le dialog^ue est vif, touchant, plein de larmes et de baisers. Dans la parodie luthérienne, cette scène d'amour se chang-e en une petite discussion théoloçique entre l'âme et Dieu, sur le péché originel et la grâce. Ces billevesées ne sont amusantes que parce qu'elles montrent jusqu'où peut aller le pédantisme théologique, quand il veut mettre la poésie au service du dog-me. En assistant à ces fâcheuses métamorphoses on se rappelle involontairement les fées éblouissantes de jeunesse et de beauté, qui, à l'arrivée d'un vieillard renfrog-né, se changent tout à coup en vieilles sorcières ridées. Si puissante qu'était l'Eglise luthérienne, elle ne put tuer la chanson populaire. Il fallut la guerre de Trente ans pour lui donner le coup de grâce. Cette guerre terrible fut pour le peuple allemand ce que la croisade des Albigeois avait été cinq cents ans plutôt pour la noblesse provençale. Elle détruisit une civilisation naissante comme on rase une forêt à coups de hache, elle foula dans la boue la fleur la plus délicate de l'esprit, la poésie. Trente ans de suite, le fléau sanguinaire balaya l'Allema-
giie du nord au midi, cl sans relâche les armées dévastèrent les campagnes, abrutissant les hommes et corrompant les mœurs. Plus de fêtes au printemps et à la moisson; on ne dansait plus sous le tilleul, on ne s'aimait plus, on ne chantait plus sinon des refrains infâmes. Les sources créatrices du i^i'nie populaire furent ensablées pour longtemps et lorsqu'elles jaillirent de nouveau ce fut une eau trouble et bourbeuse. Le peuple tomba de l'aisance dans la misère et de la misère dans la dégradation; il lui fallut plus d'un siècle pour se relever. Il n'y avait plus de patrie, car l'Allemagne n'était qu'un vaste échiquier où les cabinets d'Europe jouaient habilement leur sanglante partie. La vie publique ayant disparu, chacun ne songe qu'à soi,régoïsme triomphe et l'inspiration meurt avec la sympathie. Tandis que le peuple traqué et pillé vivait dans les campagnes comme les bêtes fauves, une légion de lettrés travaillait derrière les murs fortifiés des villes. C'étaient les successeurs des humanistes du seizième siècle, qui avaient mis à la mode le latin et le grec. Ils vivaient fort tranquillement au milieu de leur bibliothèque, lisaient Virgile, Pétrarque et Ronsard, composaient des hymnes aux princes et à l'empereur et jetaient des regards d'envie vers la cour du grand roi. Heureux ceux qui avaient pu faire un voyage à Paris et à Versailles, à la suite d'une ambassade ou d'un haut personnage. De retour chez eux, on ne les reconnaissait plus. Ils s'évertuaient à parler français, portaient l'habit brodé et rejetaient leur perruque à la façon des petits marquis. Bientôt on imita la cour de France en toute chose, la langue elle-même s'émailla de