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LE CHANTEUR

Uu'eiilends-Jo aux portos du castcl ?

Un luth vibrant qui sonne.

Quel est ce joyeux ménestrel Dont le doux chant résonne ?

Le roi le dit, le page y va, L'enfant accourt, le roi cria:

Qu'on fasse entrer le barde.

Salut à vous, nobles seigneurs.

Salut, ô belles dames.

Quel firmament! que de splendeurs!

Que d'or et que de flammes!

Mais sous ces lustres éclatants Fermons les yeux; il n'est pas temps D"admirer ces merveilles.

Il prélude ; et son luth joyeux

De sons divins ruisselle.

Les fiers guerriers lèvent les yeux.

Baisse les siens la belle !

Le roi sourit à sa chanson.

Et lui fait offrir en son nom

Sa chaîne étincelante.

La chaîne d'or n'est pas pour moi ;

Ta parure splendide

Sied à tes preux; qu'elle orne, ô roi,

Leur poitrine intrépide,

Au chancelier fais-en présent ;

Qu'il porte encor cet or pesant

Avec mille autres charges.

Je suis l'oiseau, le gai chanteur

De la forêt immense,

Le chant qui jaillit de mon cœur.

Voilà ma récompense!

Mais veux-tu me combler encor,

Qu'on me verse en ta coupe d'or

Le vin aux flots de pourpre.

Il la saisit, et jusqu'au fond La vide : — 0 doux breuvage!

Heureux celui qui d'un tel don Sait faire un noble usage.

Songez à moi ! Dans le bonheur, Remerciez Dieu d'aussi grand cœur Que mon cœur vous salue !

C'est bien là le ton cordial des vieilles ballades] Simplicité de la mise en scène, vivacité du dialoii;-ue, clarté parfaite du récit, tout rappelle les naïves compositions populaires. Pourtant l'art est accompli et la pensée d'une haute portée. Souvent les poètes ont vanté leur désintéressement et la grandeur de leur mission. Ici pas un élog^e, pas une hyperbole, mais le noble rôle du poète est mis en action [)ar le vieux et joyenx chanteur. On l'appelle, il arrive et sans se faire prier chante à pleine poitrine son meilleur chant. Il met l'enthousiasme dans tous les cœurs, la joie sur tous les fronts. C'est par lui seulement que la brillante assemblée savoure en commun le prix de la vie. Mais il refuse la chaîne d'or, car son art divin n'a pas de plus belle récompense que la joie de triompher des âmes. Il ne demande qu'une coupe du vin le plus t»-énéreux et qu'un souvenir dans les jours heureux, comme pour rapj»eler que la poc'sie ne vit que d'inspiration et de sympathie. Puis il disparaît aussi vite qu'il est venu, laissant après lui son adieu comme un parfum d'espérance et de bonheur. Quelle imag^e vivante de la puissance de la poésie et de la mission du poète ! A ce degré de simplicité et de perfection, l'art peut amuser l'enfant, enthousiasmer le jeune homme et satisfaire le sage.

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Je n'ai fait que glaner dans le vaste champ des œuvres lyriques de Gœthe. J'ai cueilli des binettes là où l'on pourrait faire d'opulentes moissons. Mais ces exemples suffiront, je pense, pour faire sentir au lecteur que le plus grand lyrique de rAllemagne est le plus fervent disciple de la poésie populaire. Il s'élève plus haut sans doute, mais il respire à pleins poumons l'atmosphère du Volkslied. Dans cet air qui toujours excite et ravive, il est heureux et libre, car on y oublie la poussière de l'école. Gœthe tenait déjà de la nature ce qui fait le charme victorieux du Volkslied, la spontanéité et la richesse du sentiment, la vivacité primitive du langage, l'accent du cœur. Mais ces belles qualités se seraient-elles développées aussi largement si la poésie populaire ne lui était apparue au moment même où il cherchait sa voie? Non certes. Grâce à elle, il s'est imprégné jeune encore de l'àme de son peuple ; il l'a purifiée à la flamme de son g-énie et il l'a laissé parler par sa bouche au ravissement universel.

Gœthe n'est pas un poète populaire dans le sens vulgaire du mot, car il a toute l'individualité, toute l'originalité et jusqu'aux bizarreries d'un génie extraordinaire qui ne ressemble à aucun autre, et s'il fallait désigner son caractère dominant d'un seul mot, je dirais que c'est un poète cosmopolite, le premier, le plus grand qui ait existé jusqu'ici. Mais la poésie populaire de son pays est comme un beau lac de montagnes, par lequel le torrent de son lyrisme a passé afin d'enrichir ses flots dans cet inépuisable réservoir. Gœthe est sincère et vrai dans ses chants comme

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le peuple dans le« siens. La sincérité et la vérité^ i voilà les grandes qualités de sa poésie. Il eut le | courage d'être une nature véridique, c'est là ce qui fait sa g-randeur et son héroïsme. Ses faiblesses et ses erreurs, comme sa mas^nanimité et sa vaste svmpathie, il n'a rien caché, rien embelli. Tout paraît au grand jour dans ses paroles et dans ses actions. Regardez-le en face et vous verrez jusqu'au fond de son àme. Tel homme, tel poète. « Ce qu'il vit, disait de lui son ami Merck, est encore plus beau que ce qu'il écrit, » et voilà pourquoi ce qu'il écrit est si frappant. Il faut être très grand pour ne jamais poser. Goethe ne posa jamais. <( Je n'ai jamais rien affecté dans ma poésie, dit-il à Eckermann, ce que je n'aimais pas, ce qui ne s'imposait pas à moi de force et ne me donnait pas à penser, je n'ai pas non plus essayé de l'exprimer. Je n'ai fait des poésies d'amour que lorsque j'étais amoureux. » C'est de là que ses vers tirent leur force persuasive. Gœthe a ramené la poésie du cabinet d'étude des savants sur le théâtre de la vie. C'est au milieu de ses compagnons et de ses émules, dans quelque beau site que lui venait l'inspiration ; c'est au milieu d'un cercle brillant de femmes, sous les feux croisés de beaux yeux pétillants de malice et d'esprit, qu'il savait réciter ses strophes magiques, faire taire les moqueurs, commander l'enthousiasme ; c'est pour une femme adorée, c'est pour un nouvel ami qu'il redevenait poète. Après les auteurs anonymes du Volsklied, Gœthe fut le premier dont on peut dire avec certitude : Il n'a pas chanté en littérateur pour les littérateurs, mais en vrai poète pour les hommes, avec le cœur

pour les cœurs, avec la voix vibrante pour d'autres voix. Il a vécu en artiste, il a chanté en homme.

Il est un autre secret que Gœthe a dérobé à la chanson populaire, c'est l'harmonie mystérieuse (litre le fond et la forme. Ecoutez un vrai Lied ; ce n'est pas seulementde la poésie, c'est de la musique même sans la mélodie, ou plutôt la mélodie est déjà contenue dans les vers comme le papillon dan« sa chrysalide ; elle n'a qu'à briser son enveloppe, à étendre les ailes pour prendre son essor. Quand on lit le commencement d'un Volkslied comme celui-ci : « Faut-il donc, faut-il donc quitter le village? )) ou bien : « Autant d'étoiles scintillantes brillent au grand pavillon bleu, » ou bien un refrain comme celui-ci :

Trois cavaliers par la porte sortaient,

Adieu !

Gentille amie sur la rue se penchait, Adieu ! adieu ! adieu !

Involontairement on entend chanter au dedans de soi une certaine mélodie, et cette mélodie se répète dans chaque strophe, s'épanouit toujours plus largement jusqu'à ce cju'elle expire dans la dernière, sans qu'un seul vers^ un seul mot vienne interrompre son harmonieuse évolution. C'est par cette mélodie mystérieuse que le Lied exprime et communique l'état de Tàme et si l'on peut dire, l'accord principal qu'elle rend au passage d'une émotion, comme la harpe éolienne au souffle du vent. Il en est de même dans les plus beaux chants de Goethe. Chaque Lied a sa mélodie, et cette mélodie réside dans la magie des sons, du rythme et de la

rime. De même qu'un beau corps est l'expression d'une belle âme et en reproduit par ses mouvement^ g;Tacieux les intentions les plus fines, de même la musique intime des chants de Goethe est l'expression parfaite de leur pensée. Les sons qui se caressent ou s'entre-choquent, le rythme qui se berce ou se précipite, les rimes qui expirent doucement ou tombent avec fracas, sont comme le remous de l'àme, calme ou orag-euse, qui se brise vague à vague. C'est par cette musique séduisante que les chants de Gœthe s'insinuent dans l'àme et ne s'oul)lient plus. Une fois entendus, ils y résonneront toujours.

II va sansdireque cette mélodie intime et cachée demande à être exprimée dans toute sa force et qu'elle appelle la musi({ue à son aide comme dans le VolksliPcL Aussi quelle foule de compositeurs ont rivalisé pour mettre en musique les Lieds de (iœthe, depuis les phis humbles, comme Reichardt et Zelter, jusqu'aux j)lus grands génies comme Mozart et Beetlioven. On peut dire que c'est Schubert qui atteignit la perfection dans l'interprétation musicale du lyrisme de Goethe. Ses mélodies à grand vol ont des élancements magnifiques et des bercements infinis comme l'âme du grand poète, elles nous emportent dans les régions les phis célestes du sentiment, sans jamais cesser d'étreindre en sœurs fidèles la parole amie. De leur côté, les accompagnements d'une richesse de motifs étonnante nous communiquent tous les frémissements des sens, soulevés par les tempêtes de hi passion. Ces merveilleuses compositions rendent à ces chants leur puissance primitive. Goethe lui-même aimait

à les entendre chanter, la musique seule lui paraissait ne pas trahir sa pensée. Dans une de ses poésies, il dit à une amie en lui envoyant quelques chansons :

Oh ! fais vibrer pour mes amours Ton clavier plein d ame et d'émoi Ne lis jamais, chante toujours Et chaque mot sera pour toi.

Ainsi chantée, la poésie de Gœthe a le charme suprême que lui accorde Heine, cet autre maître du Lied : « Dans ces chants, dit-il, se joue une inexprimable magie. Les vers harmonieux enlacent ton C(eur comme une tendre maîtresse; la parole t'embrasse et la pensée te baise au front. »

Chantez, vous tous qui avez une voix, dans la libre foret des iwètes allemands.

UUL.VND.

Poète, sois un chône au vaste et frais fcuill;ijrc, l'ar tes racines, plonjre au cœur du juniple aimé; Ta tète alors pourra lutter avec l'orage Ou se bercer au vent du ])rintemps embaumé.

JCLIIS .MoSKN.

L'école romantique. NovalLs, Brentano elArnim. — Poètes de combat en 181.1. Aindt, Schenkendorf, Riickert. — Eichendorff. — Henri Heine. — Uliland et lécole de Souabe. — ^Vilht'lIu Miiller. — Lyrisme politique en 1840. HerweL'li, Holîinann de Fallcrsleben. — Réaction pieuse après 1847 : Oscar de Redwitz. — Les contemporains : Geibel, Kinkel, etc. — Rôle du Lied dans la vie des Allemands. 4

Ce n'est pas en vain que Gœtlie était sorti di^ jardin rectiliçne de la littérature classique pouï^ s'enfoncer dans la çrande forêt vierge de la poésie populaire. Il y avait réveillé la Belle au bois dormant, la Muse du Lied assoupie depuis des siècles dans son château merveilleux couvert de broussailles, et l'avait ramenée, couronnée de roses, resplendissante de jeunesse et de beauté, au milieu de ses compatriotes surpris. Ressuscitée, belle de

l'amour criin si grand homme, les hommag-es ne lui manquèrent pas et tous brit^uèrent ses faveurs. Depuis ce temps, elle est adorée, elle règne. Le Lied, vivant et vibrant, vole débouche en bouche comme au seizième siècle, comme du temps des Minnesinger. De 1770 à i848 et même au delà, c'est un. printemps de lyrisme toujours renaissant, et comme dit Uhland a la floraison ne veut pas finir ». Le Lied moderne n'égale pas la chanson populaire primitive par la vigueur du jet, mais il la surpasse par la richesse des idées. Tout en partageant les aspirations modernes, il n'a rien perdu de sa simplicité. Il ne s'est pas éloigné du peuple ; il est resté la fée de l'enfance, le messager des amants, le clairon des batailles, la trompe des révolutions, Técho toujours éveillé de la vie intime, politique, sociale et religieuse de la nation. Voilà ce qui fait sa force. Je ne veux raconter ce mouvement que dans ses phases principales, g-rouper les écoles, montrer les chefs et relever entie tous les poètes ceux qui sont restés fidèles au génie de la chanson populaire.

Après les grands triomphes de Gœtheetde Schiller, en 1798 environ, surgit l'école romantique. Pendant leur duum virât, les deux grands organisateurs de la littérature allemande avaient annoncé le règne de l'art grec. Ils ne voulaient point restaurer la mythologie d'Homère et la tragédie d'Eschyle, mais revenir à Fesprit hellénique ; noblesse de l'idée, pureté de la forme, sobriété de l'expression, voilà ce qu'ils prêchaient par la théorie et par l'exemple. Llphigénie et le Torqiiato Tasso de Gœthe, la Fiancée de Messine et les poésies philo-

sophiques de Schiller étaient les modèles de cet art nouveau. Ce que les contemporains ne voyaient pas, c'est combien les deux ardents apôtres de la grande poésie humaine et universelle restaient modernes, allemands et même révolutionnaires, tout en s'inspirant du génie grec. Quoi qu'il en soit, le grand public, qui se lasse bien vite de tout, demandait quelque chose de nouveau, de plus intime, de plus germanique.

Ce fut le point de départ des romantiques. Il ne s'agissaitpoint, commevingt ans plus tard en France, de réagir contre le pédantisme littéraire de deux siècles, mais simplement d'ouvrir une voie nouvelle. A vrai dire, en ressuscitant la vieille littérature germanique, le moyen âge, la chevalerie, les Minne- , singer, les légendes populaires, en revenant aux sources nationales, en traduisant Shakespeare, les romantiques ne faisaient que continuer l'œuvre salutaire de Herder. Mais ils allèrent bien plus loin, ils voulurent faire une esthétique nouvelle ; ce fut leur malheur. Leur grande erreur fut de considérer la poésie comme une chose supérieure à la nature, indépendante de la réalité, qui peut et qui doit s'en passer. Frédéric Schlegel, esprit confus et mystique, finit par déclarer que toutes les lois sont absurdes en poésie, que les formes les plus monstrueuses sont admissibles pourvu qu'elles soient originales. « La poésie romantique, dit Frédéric Schlegel dans rAtheneum, organe de son école, est seule infinie, seule elle est libre; la seule loi qu'elle reconnaisse, c'est que la fantaisie du poète ne souffre point de règle. » La fantaisie personnelle et sans frein, voilà tout ce qu'ils laissaient debout. Qu'elle

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aille, pensaicnl-ils, la belle extravai;anlc, qu'elle coure le monde folle, échevelée, qu elle abandonne la terre, peu importe, pourvu qu'elle nous fasse oublier la médiocre réalité ; qu'elle se perde dans les nues, tant mieux ; ce sera son plus beau triomphe.

Quand l'artiste cesse de suivre la nature et d'aimer riuimanitc,ii peut être encore un fonde g^énie, il n'est plus ce qu'il doit être, l'oracle inspiré delà Vérité. On devine, du reste, que ces maximes trouvèrent une foule d'esprits tout disposés à les mettre en pratique. Sous le masque commode de cette théorie, chacun donna cours à ses caprices et la plupart y gâtèrent leur talent. Les uns, comme Tieck, se perdirent dans l'interprétation allégorique et myslagogique de la nature, les autres, comme Frédéric Schlegel, aboutirent au catholicisme le plus réactionnaire, d'autres, comme Brentano et Arnim, se plongèrent dans la fantasmagorie du surnaturel. N'oublions pas cependant que ces deux hommes exercèrent une influence prodigieuse, vraiment rénovatrice sur leur époque parla publication du premier recueil de chansons populaires allemandes : Des Knaben Wunderhorn i. On ne saurait assez insister sur l'importance de ce livre dans l'histoire de la poésie allemande. Heine, Uhland, et toute la pléiade qui les entoure, y ont puisé à pleines mains. Cette publication fut la résurrection du Volkslied pour le grand public. Malheureusement Brentano et Arnim n'en profitèrent guère euxmêmes, comme la plupait des romantiques de la

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