I. Voyez chapitre i
première période. Ils ne surent pas dérobera leur modèle le secret de sa mise en scène rapide et de sa forte concision.
En somme, les romantiques allemands se perdirent par la théorie du g-énie sans frein et par l'idolâtrie du moyen àg-e. Henri Heine dit plaisamment qu'ils se conduisirentcomme certaine servante naïve dans un conte de fées. Cette beauté, déjà fort sur son retour, s'était aperçue que sa maîtresse se rajeunissait tous les ans en buvant une g^org-ée d'un certain élixir. Un jour, elle parvint à s'emparer de la liqueur précieuse. Aussitôt elle songea à se rajeunir comme la princesse, et, se trouvant fort vieille, elle avala d'un trait tout le contenu de la fiole. Mais quelle fut sa terreur, lorsqu'elle se reg'arda dans la g"lace ! Au lieu de se retrouver jeune femme, la malheureuse vit qu'elle était redevenue un tout petit enfant. C'est ainsi, dit Henri Heine, que les romantiques tombèrent en enfance à force de se griser du moyen âge.
Cette école compte cependant un poète lyrique sincère, spontané, original. C'est Georges de Hardenbere;-, plus connu sous le nom de Novalis, son pseudonyme. Trop souvent les poètes de ce tempslà devenaient bons catholiques par goût littéraire. Frédéric Schlegel, par exemple, mériterait la piquante définition que M. Sainte-Beuve a donnée de Chateaubriand : a Un épicurien qui avait l'imagination catholique. » Rien de semblable chez Novalis; c'est un mystique de race et l'un des plus nobles qui se puissent trouver. Tout concourut à le jeter dans les bras de la religion : son tempérament, sa santé chancelante, son éducation et les circonstan-
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ces de sa vie. iV vingt ans, il se fian(;a avec une jeune lille de treize. Bientôt après, elle mourut et, de ce moment, les pensées du poète se dirigèrent vers l'autre monde. Il choisit un état qui convenait à son penchant vers la solitude et devint intendant des salines, dans le cercle de Thuringe. Retiré dans les montagnes, il se plongea dans les méditations relieieuses avec la foilaplus ardente. Cette âme tendre inclinait plutôt vers la religion personnelle et intérieure des frères moraves que vers les pompes du catholicisme. Il était de ces natures aimantes mais faibles qui ne supportent pas le choc de la vie. Elles ne voudraient rencontrer autour d'elles qu'amour, dévoûment, paix et félicité ; au lieu de cela, elles voient partout égoïsme, haine, guerre et souffrance. Froissées, elles se replient sur elles-mêmes et lèvent leurs regards vers le Jésus des malheureux, qui descend du ciel et tend ses bras aux hommes, pour les arracher du monde dans une étreinte fraternelle. Ce Jésus, Novalis n'y croit pas seulement, il le voit : « 11 est toujours là, dit-il dans un de ses chants spirituels^ avec son auréole merveilleuse, le bien-aimé trois fois saint. Touchés par sa couronne d'épines et par sa fidélité, nous pleurons ! et chaque homme nous est le bienvenu qui comme nous saisit sa main. )) Son amour remplace tous les autres, la contemplation mystique de sa bonté divine console de toutes les amertumes : « Pourvu qu'il soit à moi, le monde m'appartient; je suis bienheureux, comme un enfant du ciel qui tient le voile de la Vierg-e. Perdu dans cette vision, je ne crains plus la terre. » Ce qu'il y a de touchant chez Novalis, c'est une sorte de dévoûment personnel à Jésus. Il sait bien que
le croyant est de plus en plus isolé dans le monde moderne, et il en souffre. (( Oh! il est solitaire, s'écrie-t-il, il est triste dans l'âme celui qui aime le passé d'un amour ardent et candide. » D'autant plus profonde est son adoration pour son maître. « Si tous te trahissent, moi je te resterai fidèle, afin que la reconnaissance ne s'éteig'ne pas sur terre. Pour moi tu t'es abîmé dans les souffrances, pour moi tu t'es noyé de douleur. C'est pourquoi je te donne mon cœur pour toujours avec joie. » Oui ne sentirait, dans ces "paroles, ces nobles élancements qui l'enlèvent de terre ? Mais cette religion, qui veut concentrer l'attention de l'homme sur une vie future, aboutit fatalement à une fin trag-ique, au désir de la mort. Dans ses Hymnes de la nuit, Novalis aspire de toutes ses forces au terrible an delà qui est sa dernière espérance : « Descendons dans la terre profonde, loin du royaume de lumière! La furie des douleurs et ses coups sauvages sont le signe d'un joyeux départ. Bientôt nous arriverons dans l'étroite nacelle au rivage céleste. Sois bénie, nuit éternelle, sois béni, sommeil sans fin ! » Déjà il s'attend à revoiries élus bien-aimés, déjà il croit entendre leurs voix, et ce pressentiment le remplit d'une ineffable volupté. « Un doux frisson, immense et mystérieux, nous envahit comme un fleuve. 11 me semble que des profondeurs lointaines j'entends un écho de nos tristesses. Les élus bien-aimés soupirent, eux aussi, après nous et nous envoient le souffle de leur désir. »
On le voit, cette poésie tend à s'échapper hors du monde. La terre avec ses splendeurs, l'humanité avec ses passions s'engloutissent devant le ciel
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des bieiilieureiix où se précipite ràiiie éperdue. Novalis a ^traversé tous les degrés du mysticisme depuis radoration enfantine de la sainteté jusqu'à l'amour de la mortel au délire de l'éternité. He^el a raison d appeler celte poisie la consomption de Tesprit. L'àme de Novalis se consume parce qu'elle refuse tout contact avec la nature qui seule pourrait la raviver. Livrée à elle-même, elle lang-uit après l'infini, elle briile sous la flamme de son désir, vacille, pâlit et s'éteint au souffle du vent. Novalis est peut-être le plus romantique des romantiques. Tous ils veulent échapper au monde réel; Tieck se réfugie dans les contes de fées, Frédéric Schleg-el dans le catholicisme, Hœlderlin dans la Grèce antique, Novalis dans le ciel chrétien. Hœlderlin fut frappé d'aliénation mentale, Novalis s'évanouit à ving-t-huit ans dans un rêve d'amour infini. Certes ils firent fausse route ces songeurs malades, mais ils furent grands dans leur aberration par l'énerg-ie et le sérieux de leur désir, fous, si l'on veut, mais à coup sûr martyrs de l'idéal .
Ces exemples prouvent qu'au commencement de notre siècle les romantiques avaient perdu presque entièrement cette intelligence directe de la vie, qui seule renouvelle les arts. Un grand événement politique les rappela tout à coup au présent et les secoua si fort que, de rêveurs exaltés, ils devinrent d'un jour à l'autre hommes d'action. La paix de Tilsit (1807) avait mis rAUemagne sous le pied de Napoléon. Les pays du Rhin, chang-és en province française, la Prusse morcelée, l'Autriche bâillonnée, toute l'Allemagne garrottée, ce n'étaient point encore les pires des miux aux yeux des patriotes
allemands. Le sentiment national même semblait éteint en Allemao^ne, tant le découragement était profond. A cette heure d'abaissement, rois, ministres, écrivains, penseurs, hommes d'Etat ne croyaient plus à l'indépendance de la patrie. A force de voir des princes serviles dans son antichambre. Napoléon croyait avoir affaire à une nation de valets. 11 se trompait étrangement. L'Allemagne, longtemps immobile sous le bâillon, se redressa un beau jour sous le fouet, sombre, frémissante, armée. Les rudes montas^nards du Tyrol se soulevèrent les premiers ; leur chef, l'intrépide André Hofer, paya son couraûe de sa vie. Napoléon le fit fusiller. L'insurrection tyrolienne fut écrasée, mais un cri d'indignation partit de tous les points de l'Allemagne et la révolte éclata dans toutes les âmes viriles. La Prusse se prépara à la guerre par des réformes radicales. Deux grands patriotes, le baron de Stein et Scharnhorst, réorganisèrent, l'un l'administration, l'autre l'armée. Mais la grande réforme s'accomplit dans le peuple. Les étudiants formèrent la ligue de la vertu (Tiigenbdiind). Le duc de Brunswick créa la légion de la vengeance et Lûtzow les chasseurs noirs. Quand vint le jour de la lutte, on ne vit pas seulement des régiments ordinaires, on vit une nation entière debout, sous les ^armes. Tous les hommes valides de quinze à soixante ans couraient rejoindre le drapeau avec enthousiasme et grossir le Landstiirni. Fonctionnaires, artisans, boursreois, nobles, paysans marchaient côte à côte, au milieu d'eux des professeurs de l'université de Berlin, des artistes, comme Schadow le sculpteur, des poètes comme Iffland, auteur dramatique et
directeur de lliéàtre. Siirla place d'armes de Berlin, on voyait le philosophe Fichte se promener au milieu des soldats et les harang-uer. Schleiermacher, le thëolog^ien, bénissait leurs drapeaux dans les églises, enflammait leur patriotisme de sa grande pensée relig-ieuse et trempait les jeunes courages pour la mort. Une volonté puissante électrisait ces masses et versait dans la poitrine des chefs une force d'airain. Pour la première fois, le temple de la patrie leur apparaissait comme le seul asile des mœurs nationales, de la famill», de la relig^ion, de la pensée, de tout ce que l'homme a de plus sacré. Et ce temple était insolemment occupé par les baïonnettes et les canons de l'étranger. Guerre ! criait-on du Niémen jusqu'à l'Elbe et des Carpathes jusqu'à la mer Baltique. Guerre! répondaient les mères et les fiancées. Il y eut des femmes qui se déguisèrent pour se faire soldats. Dorothée Sawosch fit partie d'un régiment de cavalerie de la landwehr ; Charlotte Krûger servit dans le rég-iment deKolberg et revint de lag-uerre avec le grade de sous-officier ; Eléonore Prochaska entra dans les chasseurs noirs et se fit tuer en i8i3. Dans les tavernes on ne chantait que des refrains belliqueux, dans les villages on ne jouait que des fanfares de guerre, dans les forges, on ne forgeait que des armes. Kœrner pouvait s'écrier.
Le peuple s'est levé ! l'orage se déchaîne !
La poésie lyrique ne resta pas indifférente à ce réveil. Que dis-je? elle y prit une part active et, sans elle, on peut l'affirmer, il n'eût pas été aussi
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électrique, aussi enthousiaste, aussi hardi. S'il y a dans les temps modernes un exemple éclatant de la noble mission que peut se donner .le poète lyrique auprès de son peuple, de l'influence énerg-ique et visible qu'il peut exercer sur la foule, c'est celui-là. Quand l'Allemagne se leva comme un seul homme pour secouer le joug de fer du despotisme, une lésion de poètes se leva avec elle pour aiguillonner le courage de ce peuple, ennoblir ses passions soulevées et donner des ailes à son patriotisme. On peut se souvenir de Tyrtée en voyant Kœrner réciter ses chants à ses compa2:nons et les enflammer au combat. Des nuac:es, où elle s'était perdue, la poésie descendit un beau jour, comme un coup de foudre, sur le champ de bataille pour remplir des soldats de son feu sacré. C'est alors qu'apparut la supériorité du Lied, de la poésie populaire et chantée, sur la poésie rhétorique et déclamatoire. Qu'on se figure des pièces de vers, les plus belles, les plus éloquentes, imprimées dans des Reoues ou sur des feuilles volantes et lancées dans ce peuple inquiet, frémissant. Il n'y eût pas fait attention. Mais, portés sur les ailes de la mélodie, ces chants simples et vigoureux atteignaient les esprits les plus ignorants, frappaient les cœurs les plus rebelles, car ils parlaient à tous la même langue primitive, la langue universelle, à jamais victorieuse de la musique. Aussi couraientils d'un bout à l'autre de l'Allemagne, et de leurs torrents de colère et d'enthousiasme changeaient des cœurs de quinze ans en cœurs de bronze. Ces refrains 2:uerriers étaient devenus le pain quotidien non seulement des hommes, mais encore des
LE LIED AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE 34o
femmes. L'historien Charles- Aug-uste Meyer rappelle à ce sujet un souvenir d'enfance qui est caractéristique. Sa mère habitait avec lui une maison isolée ; on entendait au loin les sourdes détonations du canon dans la nuit, l'enfant avait la fièvre et la mère, courbée sur lui, murmurait le chant de Kœrner :
0 père, je t'appelle!
Les canons rugissants ont tonné dans la nuit.
C'est un grand spectacle que la poésie se mêlant ainsi à la vie publique d'une nation, un beau spectacle pour l'humanité et qu'il faut savoir admirer en refoulant toute vanité nationale. D'ailleurs le plus grand ennemi de la France, à ce moment, ce n'était pas l'Allemagne, c'était Napoléon qui les exploitait toutes deux pour assouvir son ambition. Que les temps étaient chang-és ! Lorsqu'en 1798 les vainqueurs de Jemmapes et de Fleurus chantaient la Marseillaise sous le canon des Autrichiens et des Prussiens, ceux-ci n'avaient aucun chant qui fût digne de répondre à la mélodie triomphante de la liberté. C'est qu'alors ces immortels soldats, ces enfants de dix-huit ans, pieds nus, en guenilles, au front radieux, étaient pénétrés de l'héroïque conviction qu'ils se battaient pour les peuples et contre les princes. Mais à Leipzig, par quels accents les héros de la grande armée répondaient-ils aux chants de liberté des Allemands ? Ils n'avaient qu'un cri : Vive l'empereur! Ce cri fut étouffé et il le méritait. C'est qu'alors nos soldats se battaient pour un prince et contre les peuples. La tyrannie peut faire de bons soldats, voire mémo
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de irrands capitaines, mais des héros et des poètes, jamais. La liberté seule peut faire chanter jusque dans la mort.
J'ai nommé Théodore Kœrner (né en 1791, mort en i8i3j. Ce noble caractère est resté pour ses compatriotes le type du soldat-poète, l'idéal du jeune homme exalté qui se dévoue corps et âme à la patrie. La nature et la fortune semblaient l'avoir orné à plaisir de tous leurs dons pour rehausser la grandeur de son sacrifice. Il était d'une famille distin^-uée, et montra de bonne heure un cœur tendre dominé par une volonté ferme. Une éducation brillante et libérale développa rapidement sa fière sensibilité et sa vive intellig-ence. A dix-sept ans il était cavalier fring-ant, parfait tireur, bon musicien, et, de plus, poète de talent. Fortune unique, à vins t ans il devint poète du Hoftheater de Vienne, où il avait fait représenter plusieurs drames avec succès. Peu de temps après, il se fiança, et rien ne manquait plus à son bonheur quand survint l'insurrection nationale de 181 3. Il écrivit à ses parents : « Une grande cause réclame de grands cœurs. » Gloire littéraire, famille, amour rien ne le retint; il s'eng-agea dans les volontaires deLûtzow. Déjà il avait composé beaucoup de chants patriotiques, dès lors il n'en fit plus d'autres. Quand les chasseurs noirs reçurent leur bénédiction, dans une ée^lise. ils entonnèrent un chœur de Kœrner. Il ne cessa d'électriser ses compagnons d'armes, qui l'adoraient par son entrain juvénile et ses chants belliqueux. Bientôt il devint adjudant de Lûtzow et risqua joyeusement sa vie dans toutes les charges de cavalerie. Dangereusement blessé dans une escar-
inoucljc devant Leipzig", il n'échappa qu'àgrand'peine à la mort. A peine rétabli, il alla rejoindre les chasseurs de Lûtzow, qui s'étaient placés sous le commandement du général Wallmoden et harcelaient journellement l'armée du maréchal Davoust. Un matin, au point du jour, après une nuit passée à cheval en embuscade, il composa son fameux Chant de Pépée. C'est un dialogue fiévreux entre le cavalier et son arme fidèle; il sent la poudre et l'atmosphère électrique du combat :
Ma forte lame blanche, Tu brilles à ma hanche, Pourquoi si doucement Sourire à ton amant ?
<( Un cavalier m'emporte Et fièreje l'escorte, Je vibre dans ses bras, Oui, libre tu seras ! »
Oui, libre ! ô claire épée.
Sois donc ma fiancée, J'en jure devant Dieu Dans un baiser de feu !
« Je suis ta jeune amante Qui t'aime flamboyante, A quand donc, bel ami, A quand la folle nuit ? »
La folle nuit s'apprête.
Entends-tu la trompette ?
Au bruit sourd des canons Nous nous embrasserons !
u Je languis palpitante Après l'étreinte ardente.
Je brûle ! saisis-moi.
Ma couronne est à toi ! »
3i8 HISTOIRE DU LIED
En l'air donc, ma flamberge, Va, chante, ô belle vierge, Ton chant de volupté :
Sang rouge ! et liberté !
Kœrner venait de noter ce chant sur une feuille volante et le récitait à ses amis, quand Lûtzow donna le signal de l'attaque. Tous deux enfoncèrent les éperons dans les flancs de leurs chevaux et fondirent sur l'ennemi en tète de leur troupe. Quelques minutes après, Kœrner tombait mort sous la balle d'un tirailleur. On l'enterra sous un chêne, son arbre favori. Parmi les amis qui recouvrirent de gazon le tertre du poète, abattu dans sa fleur, se trouvait un jeune homme distingué, nommé Bœrenhorst. Peu de jours après il occupait un poste dangereux dans un combat d'avant-garde. Il se précipita sur les ennemis qui l'enveloppaient, en s'écriant : Kœrner, je te suis ! et tomba criblé de balles. Tant l'àmedece jeune homme avait passé dans celle de ses amis.
Parmi les poètes de i8i3, Kœrner représente à merveillele jeune homme exalté, téméraire, exubérant de générosité. Ses chants ont une singulière force lorsqu'on songe qu'il les a scellés de sa mort. Cependant, sauf le Chant de l'épée, on y retrouve plutôt la rhétorique enflammée de Schiller que l'accent cordial du peuple, mais quoi qu'on en puisse dire, ils conserveront toujours un reflet de l'auréole du martyr.
A côté de Kœrner le jeune homme, se place Ernst Moritz Arndt, l'homme mûr, plus calme, mais non moins énergique et peut-être plus inébranlable encore. Arndt est né (1769) dans l'île de
lliigen qui forme la pointe septentrionale de l'Alleniag-ne. Cette île sauvag^e, avec ses tombeaux de géants, son lac luii^ubre de la déesse Hertha, qui dort dans une forêt séculaire, ses promontoires, qui s'avancent hardiment dans la mer, et ses baies silencieuses cernées de collines basses aux sapins sombres, cette île rude et sévère rappelle, comme par ma§ie, la vieille Germanie païenne. Les immenses rochers de craie de Stubbenkammer, dressés à pic sur la plag-e et couronnés d'une superbe forêt de hêtres, d'où l'on aperçoit l'étendue vaste et g-rise de la mer Baltique, semblent appartenir déjà à la grandiose nature Scandinave. C'est de cette île, dit-on, que partirent les premiers conquérants de Rome. Sous l'habit moderne, Arndt est un de ces vieux Germains ; il en a les colères viriles et l'indomptable opiniâtreté. Compagnon d'Odoacre, il se fût rué à coups de massue sur les lésions romaines. Sous Napoléon, il s'éleva contre la domination étrangère avec une indignation concentrée. En 1806 il fut nommé professeur à Greifswald. Son esprit hardi, son patriotisme de feu ne purent se taire devant le despotisme napoléonien, moins encore devant la servilité des princes allemands et l'abaissement du peuple. Du haut de sa chaire de professeur, il prêcha la guerre et lança dans l'Allemagne sa célèbre brochure F Esprit du temps. Napoléon lut la brochure et en pâlit de colère ; il jura de perdre cet homme. Après la bataille d'Iéna, Arndt dut s'exiler, il alla en Suède et ne revint qu'en 1810, mais dès lors il fut un des promoteurs les plus actifs du grand mouvement insurrectionnel qui valut à l'Allemagne sa délivrance. L'indigna-
tion patriotique le fit poète et ses chants firent des soldats. Souvent il en composait lui-même la mélodie, et ils couraient de l'Elbe au Rhin, comme la flamme sur une traînée de poudre. Son Chant de la patrie fut un véritable tocsin d'alarme et devint la Marseillaise des Allemands :
Le Dieu qui fit pousser le fer
X"a pas voulu d'esclaves,
Il mit pour foudre et pour éclair
Le glaive au poiiigt des braves.
Il mit l'audace dans leur cœur,
Le verbe dans leur bouche ;
Il fit à riiomme un front sans peur.
Jusqu'à la mort farouche.
Et ce qu'il veut nous le voulons.
Et fière est la besogne.
Chassons les tyrans et foulons Leurs valets sans vergogne.
Taillons en pièces sans broncher Qui défend l'infamie, Il n'est pas digne de toucher Le sol de la patrie.
0 terre de fidélité,
0 sainte Germanie,
Quel cri nous as-tu donc jeté?
Est-ce un cri d'agonie?
Non. Romps tes fers, ô Spartacus,
El forge-toi des armes,
Nous sommes fils d'Arminius;
Brillez, grands feux d'alarmes!
0 monte, monte, feu sacré, En flamme triomphante!
Notre étendard est arboré, La liberté le plante.
Exaltez vos cœurs jusqu'au ciel, Levez-vous tous, courage!
Jurez d'un élan fraternel: « Il n'est plus d'esclavage ! »
Sonnez, clairons, roule, ô tambour!
Tintez, ô lames vierges!
Vous serez belles en ce jour
Et rouges, nos flamberges !
Oui, rouges du sang des bourreaux
Et belles de vengeance.
Sortez, sortez de vos fourreaux
Au jour de l'espérance!
Flottez victorieusement.
Flottez au vent, bannières!
Disons en tombant lièrement; « Serrez les rangs, mes frères !
Le drapeau veut s'épanouir.
Le fer tressaille et vibre.
Volons ! il faut vaincre ou mourir, Mourir en homme libre! »
Dans une traduction, sans doute, le Chant de la patrie ne va pas à la cheville de la Marseillaise, mais on peut comparer l'original à l'hymne immortel de Rouget de l'Isle, qui trouva d'un jet paroles et mélodies, exemple unique dans Fliistoire de la poésie française et qui prouve, une fois de plus, que les sentiments riches et les situations fortes font jaillir toute vive la grande poésie. Il y a un souffle plus entraînant dans l'hymne français, le souffle orageux de toute la révolution. Derrière (( rëtendard sanglant de la tyrannie » il semble que l'aurore de la liberté éternelle se lève sur les peuples et qu'à ses premiers rayons les hommes éblouis poussent un cri de reconnaissance et de
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triomphe, puis marchent contre leurs tyrans dans une sainte ivresse, sans savoir même s'il serait plus doux de vivre ou de mourir pour elle. Dans le chant germanique il y a moins d'élan, mais une sombre indignation, une colère concentrée et une résolution de fer. On sent que c'est un peuple tout entier qui marche contre l'étrang-er, qu'il s'avancera comme un mur et se fera tuer jusqu'au dernier homme, s'il le faut.
Ce n'est pas le seul chant patriotique d'Arndt qui soit devenu populaire en Allemagne; ils se comptent par douzaines. La plupart sont des œuvres de circonstance, moins faites pour être lues que pour être chantées par des combattants, comme la Prière pour la consécration guerrière d'un jeune homme, ou le Chant du soir du so/dat. Souvent il célébrait les héros du jour, Schill, Scharnhorst, etc. Celui qu'il chante avec le plus d'entrain c'est Blùcher. Il n'est pas sans intérêt de comparer la familiarité populaire avec laquelle les soldats allemands de i8i3 traitaient leur général de quatrevingt-dix ans, à celte sorte d'enthousiasme sombre et de terreur admirative que l'empereur inspirait au soldat français. Cette familiarité a passé dans la poésie d'Arndt :
Beau clairon, que dis-tu ? Francs hussards en avant î Notre vieux général est plus prompt que le vent, Son cheval intrépide a henni d'allégresse, Et sa lame tranchante a brillé, vengeresse.
Voyez-vous rayonner ses yeux clairs et perçanis ? Voyez-vous ondoyer ses cheveux blanchissants, Sa vieillesse fougueuse est un feu de colère, Suivez-le, gais hussards, c'est le roi de la guerre.
Tout seml^lait s'écrouler dans rabiine éternel ;
Il leva hardiment son fer nu vers le ciel,
Et jura par l'acier flamboyant et sauvage
De prouver au tyran ce que peut un courage.
Et ce for a vaincu ! Aux clairons éclatants,
Ce vieillard est parti comme un cœur de vingt ans,
Il chassa le tyran, il était de sa taille,
Ah 1 sonnez la victoire, ô clairons de bataille !
Ce ton vif lit la fortune de ces chants. Arndt est le plus grand des poètes patriotiques de i8i3,parce qu'il a su être populaire sans rien abdiquer de sa noblesse. On a remarqué qu'un souffle républicain court à travers sa poésie et qu'il ne nomme les princes que pour les accuser. C'est l'opposé chez Max de Schenkendorf, qui représente le parti aristocratique parmi les chanteurs de i8i3. Sa poésie a parfois quelque chose de doux, de mystique et de pénétrant comme le chant : « Liberté que j'aime, qui remplit mon cœur, » beau surtout par la mélodie de Groos ; mais l'inspiration de Schenkendorf est troublée par une chimère, il rêve le rétablissement du vieil empire féodal et germanique. Rûckert le surpasse de beaucoup dans ses Sonnets par la hauteur de pensée, la vig^ueur de touche et la force des images. Il s'adresse à la classe pensante, aux écrivains, à la jeunesse studieuse, aux philosophes, aux femmes, à l'élite delà nation et l'excite à la révolte. Le plus connu de ses chants patriotiques est celui des Trois compagnons. Trois soldats vont ensemble à la guerre, l'un est Prussien, l'autre Autrichien, le troisième ne dit pas de quel pays il vient. Frappés d'un coup de mitraille ils tombent tous trois ensemble, l'inconnu au milieu, les
deux autres à ses côtés. L'un crie : Vive la Prusse ! Tautre : Vive TAutriche ! Alors l'inconnu se relève et s'écrie d'une voix défaillante : Vive l'Allemagne ! Les deux autres se relèvent, se cramponnent à ses bras, et tous trois avant d'expirer, s'écrient encore une fois : Vive l'Allemag-ne ! On le voit, la poésie lyrique donna pour ainsi dire le signal de ce grand mouvement unitaire de l'Allemagne qui devait s'achever plus tard sous une forme très différente de celle rêvée par Riickert.
Les poésies patriotiques de i8i3 forment un intermezzo dans l'histoire du romantisme allemand. Tant que dura la lutte on se fit soldat, chanteur populaire, homme de parti. Une fois l'indépendance reconquise, la paix assurée, les souverains refusèrent au peuple les libertés promises à l'heure du danger, redoublèrent de despotisme, et, sauf Arndt, Uhland et quelques autres, les rêveurs rentrèrent dans le pays des rêves. Témoin le baron d'Eichendorff qui avait été chasseur volontaire dans l'armée prussienne de i8i3-i8i5 et qui devint après la guerre un des plus brillants représentants du lyrisme romantique.
Eichendorff est un croyant naïf. Cette âme tendre, religieuse et candide, est presque une exilée dans le monde moderne. Troubadour à la cour des Hohenstaufen en Fan 1200, il eut été le plus heureux des mortels; il aurait chanté le saint-empire germanique, la Vierge et la dame de ses pensées. Son malheur voulut qu'il fût Referendariiis à Breslau en 1820 ; et il regretta toute sa vie le saint-empire et la foi de ses pères. Ce culte exclusif du passé lui fit une place à part dans le lyrisme allemand. On
se souvient de ces ermites d'autrefois qui se bâtissaient une chapelle de pierre au fin fond de la forêt. On les voyait rarement, on connaissait à peine leur retraite, mais le soir les bûcherons entendaient parfois une voix grave se prolonger sous les dômes sombres des sapins séculaires. Eichendorff est un de ces ermites. Il vit à peu près en dehors du monde, mais il lui a été donné d'exprimer avec une délicatesse exquise quelques-uns des sentiments favoris du peuple allemand. Il aime la nature; voilà ce qui rend sa poésie vraie et vive. Le mystique Novalis, en voulant monter au ciel, se perd dans le vide. Eichendorff, non moins croyant, trouve cependant que la terre est belle, il fait passer les anges sur les moissons dorées, sous le voile du crépuscule et nous fait entendre le souffle de Dieu dans le murmure des grands bois. Il préfère à tout autre séjour les hautes forêts solennelles, silencieuses, remplies seulement d'un religieux frémissement. Là, seul, loin du monde, il va chercher la force et la joie, et lorsqu'il quitte la haute foret, il jure de s'en souvenir au milieu de la foule humaine, afin de garder au fond de son cœur la jeunesse, la foi et la sainte fidélité. Le cycle sur la mort de son enfant, où le poète associe la nature à sa douleur avec une grâce naïve, est peut-être ce qu'il a composé de plus touchant. On est saisi comme à l'improviste, en lisant la première promenade du père dans le jardin, où son enfant jouait encoreily a peu de jours. Les fleurs lui jettent des regards à la dérobée et envoient des papillons à la recherche de leur compagnon habituel; le coucou apparaît dans les branches du bosquet comme s'il attendait son ami, enfin
l'arbre rompt le silence et dit : Pourquoi viens-tu seul aujourd'hui? Le père se tait, l'arbre secoue sa tête sombre, les feuilles frémissent, Therbe se couvre de pleurs et le père fond en larmes.
Cette communion intime du poète avec la nature annonce le disciple de la chanson populaire. Il apparaît plus nettement encore dans les chants d'amour et de vojaçe, où Eichendorff fait parler des musiciens ambulants, des étudiants, des matelots et des soldats. Rien de plus simple que la Cé-^ lèbre chanson du moulin :
Au fond de la prairie, Là cause un frais moulin ; Ma maîtresse est partie, Je tourne autour en vain.
Elle était ma promise, J'en reçus cet anneau, Mais quand la foi se brise, Se brise aussi l'anneau.
Je parcourrai la terre En chanteur ambulant ; Ma voix avec mystère Dira mon long tourment.
J"irai dans la bataille En simple cavalier; Au fort de la mitraille Je veux, je veux voler.
Le moulin me repousse.., Il tourne, il tourne encor, La mort me serait douce...
Il se tairait alors * !
1, Voir la mélodie V à l'appendice.
Le soldat qui revient de la guerre et qui trouve sa bonne amie mariée est le pendant de ce Lied..
LE DERNIFR SALUT
J'avais passé près du vieux hêtre.
Je vis la maison dans les bois, Ma mie était à sa fenêtre, Filant, filant comme autrefois.
J'étais soldat, j'étais en guerre.
Un autre, un autre est son époux.
Nous étions comme sœur et frère ; Aujourd'hui, quel gouffre entre nous L
Un enfant jouait sur la route, Il ressemblait à mes amours :
« Det'embrasser, oui il m'en coûte, Mais Dieu te bénisse à toujours ! »
Ma mie était pâle, inquiète, Dans ses yeux tristes, quel émoi !
Pensive elle inclina sa tête, A-t-elle vu que c'était moi ?
Lcà-haut, là-haut près du vieux hêtre.
Les feuilles faisaient un doux bruit.
J'ai fait chanter mon cor... peut-être L'a-t-elle entendu dans la nuit.
Les oiseaux ont chanté l'aurore.
Elle a pleuré, pleuré, pleuré !...
Moi j'ai marché, je marche encore.
Et jamais je ne reviendrai !
11 n'y a pas une ligne dans ces chansonnettes que le peuple n'aurait pu trouver lui-même; et pourtant que le sentiment est élevé, que le tableau est com-