SUR THOMAS MAY. XJ
« Ils furent, dit un témoin oculaire, très-bien reçus « du Roi et de la Reine , et n'essuyèrent aucun dë- « sâgrément, sauf l'accident que voici. M. May, un « charmant poète, celui qui a traduit Lucain , croisa a brusquement , dans la salle du banquet , Iç lord- « chambellan , et celui-ci ne sachant qui il était , lui « cassa le bâton de sa charge sur les épaules. Le Rôi « qui était là et connaissait M. May , car il l'appell'e « mon poëte^ en fit des reproches au lord-chambellati « qui envoya chez lui le lendemain matin pour s'ex- « cuser , et lui fît remettre cinquante livres en pièces « d'or. M. May a dû , je crois , cette politesse au nom « que lui donne le Roi (i). » Singulier exemple de la brutalité des moeurs et de la petite situation des lettrés dans une cour qui les recherchait avec tant de soin, et recevoit d'eux la plupart de ses plaisirs !
Un incident d'un autre genre vint bientôt changer la situation de May et donner à ses opinions , comme àses travaux , un nouveau tour. En 1687 , Ben-Johnson étant mort , le titre de poëte lauréat et les avantages qui y étaient attachés se trouvèrent vacans. May les désirait et les sollicita. Un concurrent plus heureux , sir William Davenant, les obtint. May avait- il déjà contracté , avec les adversaires de la cour , des relations qui détournèrent de lui les faveurs royales ? Il vaudrait mieux , pour son honneur, que nous pussions le croire ; mais rien ne l'indique , et les écri-
(1) Dans une lettre du 27 février i634 , adressée au comte de Strafford alors lord-iieutenant d^Irlande. (Biographia Britannica, a Tarticlc Majr , tom. 5 , pag. 8067 , k la note E. )
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vains royalistes imputent sa désertion de leur parti k l'humeur que lui causa Féchec qu'il venait d'essuyer. May devait être aisément accessible à l'humeur : ce Né a pour être riche, ditClarendon, si son père ne s'é-» « tait pas ruiné, il ne possédait qu'un mince revenu, « en désaccord avec l'éducation libérale qu'il avait « reçue 5 et à défaut d'une fortune capable de lui ins- « pirer quelque hauteur de caractère , il abaissa son « caractère au niveau de sa fortune. Il était d'un «c naturel singulièrement humble et timide , dispoc( sition qu'il n'affectait point et que fortifiait un défaut « de langue qui, le rendant impropre à la conversaa tion , si ce n'est avec ses plus intimes amis , était « pour lui un sujet de mortifications qu'il ressentait a vivement (i). » Pauvre, peu agréable, forcément taciturne , May n'eût pu se trouver long-temps bien à la cour qu'à force de succès ^ elle le blessa dans son amour-propre -; le poëte triste et offensé changea soudain de parti et de protecteurs.
Ce n'était pas des vers qu'il fallait offrir au Long- Parlement , et le parti presbytérien attendait de May d'autres services que des intermèdes ou des tragédies. Quelles fonctions lui furent confiées et quelles récompenses il en obtint , on l'ignore ; on voit seulement qu'il prenait le litre de secrétaire du parlement, qu'il fut attaché h Fairfax et résida souvent, dans le cours de la guerre civile , au milieu des quartiers de l'armée. Bien ne donne lieu de croire qu'il ait jamais joué un rôle politique de quelque importance. Re-
(i) F'ie de Clarendon , tom. i , pag. 4®.
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cherché du parlement comme il Tavait été du Roi , à cause de son talent et de sa renommée littéraire , il assista à la lutte des intérêts et des passions politiques comme il avait assisté aux fêtes de la cour. A la demande de Charles 1" , il avait composé des poëmes ; ^ sur celle de la chambre des communes, ou plutôt de quelques chefs de parti , il écrivit l'histoire des événemens qui se passaient sous ses yeux , et à mesure qu ils se développaient. Son Histoire du Parlement parut au mois de mai 1647 9 P^i^dant qu'on traitait encore avec le Roi prisonnier. Les trois libres qu'il en publia alors s'arrêtent à la bataille de Newbury , 33 septembre i643.
C'est une périlleuse entreprise que d'écrire l'histoire pendant qu'elle se fait, et surtout d'écrire , dans le camp d'un parti, l'histoire d'une révolution flagrante qui, d'année en année, de mois en mois, change de maîtres, de principes, de langage et de desseins^. Ce n'était pas un simple pamphlet, approprié à telle question ou telle circonstance déterminée, qu'avait à composer May. Ce n'était pas non plus des Mémoires ordinaires , destinés à ne paraître qu'après sa mort, et où il pût déposer, avec ou sans impartialité , mais librement , ce qu'il avait vu , entendu , recueilli. Son ouvrage avait un but prochain , direct, qu'il lui était prescrit d'atteindre , et que cependant il ne devait pas , il ne voulait pas avoir l'aiV de poursuivre. Le parlement était loin de ce jour où il s'était ouvert avec l'adhésion du pays tout entier. Les révolutions les plus salutaires ne tiennent jamais à la génération qui les subit les promesses qu'elles lui ont