Lucq-de-Béarn ; voy. ci-dessus, p. 211, note
C'est une vérité incontestable que les enfans s'imbibent et se pénètrent de tous les principes de leurs instituteurs, au point de regarder comme mauvais tout ce qui en diffère ; ils adoptent leurs sentimens, leurs préjugés, leurs passions ; ils les révèrent comme leurs oracles et leurs modèles, et rejettent ou dédaignent tout ce qui ne pense, ne parle et n'agit pas comme eux. Cet attachement des enfans pour tout ce qui vient de leurs instituteurs, qui ne fait que resserrer les liens de la société et nourrir une noble émulation entre les particuliers, quand l'éducation est uniforme, est destructive de la société et des études, quand les principes sont totalement différens.
De là, les jalousies, les inimitiés, les querelles, non seulement entre concitoyens, mais entre parens, qui, élevés et nourris dans des principes opposés, vivront comme étrangers les uns aux autres, et qui, ayant brisé dès l'enfance les liens qui dévoient les unir étroitement pour toute leur vie, la passeront pour le moins dans une indifférence aussi préjudiciable à l'Etat et aux familles, que destructive de l'union qui en est le salut, et qui ne se forme d'une manière solide que dans les Collèges.
Loin donc que deux Collèges dans le Béarn régis par deux corps différens soient un avantage réel pour la Province, il est de fait qu'ils sont également nuisibles à l'éducation de notre jeunesse, et à rharmonie qui doit régner entre des concitoyens.
Les deux Collèges de Pau et de Lescar, trop voisins pour ne pas se préjudicier, partageant entre eux le petit nombre d'élèves que la Province peut fournir, il en résultera nécessairement que ni l'un ni l'autre ne sera en état de donner les maîtres qui doivent concourir à l'éducation de la noblesse, et qu'obligés de s'en tenir èi la latinité seule, notre jeunesse n'y aura appris que ce que par état il lui importe le moins de sçavoir.
On sçait que ce n'est que par la multitude des pensionnaires que l'émulation peut vivifier un Collège, et rassembler les divers talens que l'on trouve réunis dans plusieurs Collèges nombreux, gouvernés par les Bénédictins, et dont les Barnabites n'ont jamais eu la moindre idée. Nous commençons à voir le germe de quelques-uns de ces talens dans le Collège renaissant de Pau, et nous les y verrons fleurir, comme dans les autres Collèges des Bénédictins, dès qu'il aura acquis la consistance et la solidité de ceux-ci.
Je dis plus, quand tous ces avantages seroient communs au Collège de Lescar et à celui de Pau, ce dernier seroit infiniment préférable au premier par sa seule position. En effet, il est dans une capitale, où les pensionnaires tenans à la Robe, à l'Epèe, ou
à des recommandations, ne sortent de leur Collège que pour voir la meilleure compagnie et se former sur elle. L'autre, isolé dans une espèce de village, n'a pour environs que du peuple du plus bas étage, dont le commerce aussi grossier que le langage, ne peut qu'être pernicieux et funeste à des jeunes gens bien nés. On sent aisément la différence que cette diversité de situation doit produire dans les élèves de part et d'autre, et quelle préférence on doit donner au Collège de Pau régi par le corps qui s'est le plus distingué par son zèle pour étendre et perfectionner l'éducation, sur celui de Lescar gouverné par les Barnabites et quelquefois livré à des mercenaires qui n'ont d'instituteurs que la soutane.
Il résulte de tout ceci que le Collège de Pau doit être regardé comme le Collège de la Province, et que l'on ne peut trop s'appliquer à lui procurer de la part du Gouvernement tous les avantages qui peuvent assurer son existence ; que celui de Lescar au contraire est au moins inutile à la Province, et que, par sa trop grande proximité, il nuit essentiellement à celui de Pau, sans procurer de grands avantages même à Lescar. Les Barnabites ne pourront donc se plaindre, si on les borne à remplir leurs conventions avec les habitans de cette ville, c'est-à-dire à enseigner les principes de la grammaire aux enfans du lieu seulement, ou si on les rappelle à leur première institution de missionnaires dans la Province.
Dans le premier cas, on peut sans injustice retrancher de leurs
immenses revenus et attribuer au Collège de Pau les biens qui
leur ont été accordés à titre de missionnaires, puisque, depuis plus
d'un siècle, ils n'en font plus les fonctions. Dans le second cas, on
peut aussi justement retirer de leurs mains et transférer au Collège
de Pau, devenu seul Collège de la Province, ce qui leur a été
accordé comme instituteurs. Dans l'un et l'autre cas, on peut au
moins exiger qu'ils complètent la pension de 12,000 liv. dont le
Collège d'Aucli consent de j)ayer une partie, puisqu'ils sont
beaucoup plus riches, beaucouj) moins utiles, et qu'ils jouissent des
privilèges de l'agrégation à l'Université de Pau, seul titre sur
lequel est fondée la contribution volontaire du Collège d'Auch. Et,
pour prévenir à jamais toute discussion entre eux et les Bénédictins
régissant le Collège de Pau, on peut demander que tous les biens
dèi)endans de la mense conventuelle de l'abbaye de Luc, ancien
membre de l'ordre de fSaint-Benoit, soient rendus aux Bénédictins
du Collège de Pau, en vertu du droit primitif de propriété, auquel
leur ordre n'a i)oint renoncé, et en cjualitè d'instituteurs dans une
fondation royale établie pour l'éducation de la jeune noblesse de
notre Province.
Il est èi présumer que le Ministère recevra d'autant plus volontiers cette demande, qu'en faisant un acte de justice par la réunion de l'abbaye de Luc à l'ordre de Saint-Benoit, en faveur du Collège de Pau, Sa Majesté, par ce moyen, fera rentrer dans ses mains la pension de 12,000 lîv. qu'elle avait accordée audit Collège, lequel, obtenant d'ailleurs des terres à cultiver dans les vacans de la Province, pourra se montrer à l'instar des Ecoles militaires régies par les Bénédictins, et attirer chez nous quantité d'étrangers qui feront circuler l'argent dans notre capitale, tandis que le défrichement d'une partie des landes qui nous environnent répandra parmi nous Tabondance. Ârch. Dép., C. 399.
A ne considérer que le style, l'écrit de M. de Bêla n'est point de ceux qui semblent vulgaires. On remarque aussi dans sa lettre les qualités de son esprit, les défauts de son caractère ; elle est d'un homme tout ensemble éclairé et passionné.
Pendant qu'il défendait avec tant de partiale vivacité * les intérêts des Bénédictins du Collège de Pau, les syndics de Béarn sollicitaient auprès de puissants personnages ^.
A Nosseigneurs les ministres, Amelot et Joly de Fleury, ils écrivaient : « Les Etats ont pris la délibération que nous avons l'honneur de vous adresser » ; — à Monsieur l'Intendant, à Monseigneur l'évêque de Lescar : « Les Etats vous prient de leur accorder vos bons offices pour le succès de leur délibération » ; — à Monseigneur le duc, à Madame la duchesse de Gramont : « il n'est rien de si précieux pour un pays pauvre, éloigné de la Capitale, qu'un établissement
1. Dans une autre lettre écrite le 13 mars 1781, lettre on no peut plus virulente contre les religieux de Lescar — Arch. Dép., C. 399 — il demande que, si Pon ne veut pas reprendre aux Barnabites ce qu'ils « ont extorqué», on annexe au Collège de Pau l'abbaye de St-Pé. « Elle est déjà, dit-11, propriété de la congrégation des Bénédictins ; ne pourrait-elle pas, avec tous ses revenus, être réunie au Collège de Pau? Par ce transport, les bâtiments exis- UiQts actuellement à Saint-Pé devenant inutiles, le Roi pourrait les transformer en h6pUal pour les soldais malades qui ont besoin des bains de Barèges et de Gaulerets, et, en échange, S. M. céderait aux Béncdiclius les bâtiments et dépendances du Collège de Pau. »