‹ Histoire du Lycée de PauChapitre 90 sur 193 · LETTRE D'UNE DAME A SON AMIE · texte numérisé non relu

LETTRE D'UNE DAME A SON AMIE

Que vous êtes heureuse, Madame, d'avoir des enfants en âge d'aller au collège dans un temps où l'on y trouve, je ne dis pas des Educateurs, ce mot tient trop de l'éducation dont nous n'avons que faire, mais des Instituteurs propres à leur donner la connoissance la plus parfaite des belles-lettres.

La question qu'on propose dans le Mémoire qui a paru, savoir : Si l'établissement actuel du Collège de Pau peut être utile ou non à la province du Béarn ? me paroit bien modeste ; qui jamais a douté s'il vaut mieux l'avoir tel qu'il est que n'en avoir point du tout ? Pour rendre la question intéressante, il falloit demander si on peut lui donner une meilleure forme ; et il n'est personne qui, après la lecture des observations, ne convienne que l'enseignement y est porté jusqu'à la perfection.

Le talent de penser, le talent d'écrire qu'on y donne, ce goût qui fait la perfection de l'un et de l'autre talent, ce goût qui seul vaut mieux que toutes les autres connaissances relatives à la littérature, et qu'on n'acquiert jamais dans les collèges de province (*), parce que cette étude y est trop négligée, cette unique combinaison du bon goût sur cent mille qu'en a le mauvais. Cette Science d'élaguer ou au moins de

1. La lettre d'une Dame à son amie est ici reproduite d'après un exemplaire imprimé 11775], Arch. Dép., C. 1320 ; tout ce qui est en italiques était tiré du Mémoire de M. Gerboux ; les notes marquées d'une astérisque sont aussi de Tauteur de la lettre.

(*) Excepté celui de Pau, sans doute.

réduire toutes les futilités qui remplacent la littérature, et qui ne sont bonnes qu'à éblouir le public : futilités parmi lesquelles on compte non-seulement le Blason, mais encore la Géographie, l'Histoire moderne, les Mathématiaues, etc.(*); toutes Sciences qui peuvent être funestes à Vesprit des jeunes gens parce qu'elles desséchent le sentiment, et éteignent une imagination trop tendre encore. Le soin de substituer à ces connoissances futiles Tétude foncière et par mémoire de tout Virgile, de toutes les odes d'Horace^ d'une partie des oraisons de Cicéron, des plus beaux endroits de l'histoire de Tite-Live, et surtout, le recueil entier des harangues des quatre Historiens latins; l'attention de faire apprendre aux élèves les plus belles pièces de Corneille, Racine entier, parce que tout y est précieux, même l'amour incestueux de Phèdre pour Hyppolite ; les odes de Rousseau, peut-être même ses épigrammes ; quelque chose de Malherbe, Boileau, tous les ouvrages de Massillon, les Oraisons funèbres de Fléchier, de Mascaron, de Bossuet, avec son Histoire universelle : Milton, de la traduction de M. de Saint" Maur, la Jérusalem délivrée, Télémaque, les révolutions de Vertot, tous livres de goût, que le génie le plus transcendant, la mémoire la plus heureuse n'apprendroit pas dans un espace de vingt ans, et que M. Gerboux lui-même ne sait pas : Vart d'ajouter au moelleux du style de Cicéron, un peu du nerf de Tite-Live, et par-dessus tout l'étude du Grec qui doit être suivie avec ardeur. Tant d'avantages si précieux peuvent-ils laisser quelque doute, je ne dis pas sur l'utilité du collège tel qu'il est, mais sur la nécessité de n'y point faire de changement !

Quel bonheur pour le Béarn, où la littérature est encore dans son enfance, et qui, après la Flandre, est la province du Royaume la moins avancée dans les Lettres, quoique sa situation et le climat leur soient si favorables, de pouvoir sortir de la barbarie où il croupit depuis tant de siècles ! Les Bénédictins, flatteurs grossiers, nous avaient dit : Que les plus excellents dons de la nature distinguoient le Béarn de presque toutes les autres provinces du Royaume, mais les Educateurs actuels, plus vrais et plus sincères qu'eux, nous apprennent qu'iZ n'est point de province où l'on craigne tant le travail et la contention d'esprit que dans celle-ci; s'ils sont forcés de convenir avec nous qu'on découvre dans le génie béarnois tout ce qui peut promettre de grands succès dans la littérature; de l'intelli"

(*) Cet etc. signifie, sans doute, la Philosophie et la Théologie.

gence et de la. vioacité, de i'amnce, de 2a légèreté, al même du coloris danfi l'expression, nous devons convenir avec eux que nous avons, en général, plus de grâce que de force, plus d'imaginalion qve de justesse, plus de facililé dans l'esprit que d'application ; el c'est de si grands défauts qu'ils vont corriger, puisqu'ils ne tombent tous que sur ta manière d'enseigner qu'ils ont si bien perfectionnée.

Si la multiplicité des objets dont ils veulent charger la mémoire vous effraye. Madame, par rapport à la délicatesse de vos enfants, les Instituteurs, ou plutôt les Educateurs actuels, pour me servir du terme qu'ils acceptent par cora pi aisance pour les Etals qui l'ont inséré dans leur délibération, vous avertissent que l'étude de la langue grecque, quoique d'ailleurs absolument nécessaire pour ftlire des progrès dans la littérature, esl entièrement libre dans leur collège, et qu'ils ont la condescendance de ne forcer per- . parce qu'ils ne veulent pas rendre les gens lettrés ^malgré eux ; et que, si les progrés de vos enfants se trouvent liarrêtés par le défaut de cette élude, ils ont un secret pour remét inconvénient, c'est celui de leur faire redoubler toutes Hes classes d'humanité ; ainsi vous en serez quitte en laissant vos 1 collège, et avec ce retardement que m, si vous les envoyez à bonne heure, s hommes parfaits dans la littérature.

Comment après cela les Etais ont-ils pu former une délibération 'anssi peu sensée que celle de l'année dernière, raisonner d'une l commune et si peu concluante, s'exposer à des Hmputations vraisemblables peut-être même justes depréveniHon et de mauvaise foi, en décriant d'une manière si sanglante ies Educateurs actuels ? Il faut toute la modération de ces Eduxteurs pour répondre à tant de mauvaise foi sans déclamation et sans aigreur.

Je vous avouerai, Madame, que la délibération prise dans les BtatB ne m'avoit pas surpris dans le principe, parce que j'étoia (dans le même préjugé que le reste de la province ; j'avois cru, jusqu'à ce que j'ai lu les observations, que des Educateurs de sollége étant destinés par état à former le cœur autant que l'esprit de leurs élèves, à les instruire de ce qui est de nécessité sans st d'agrément, à les rendre bons chrétiens et bons leitojens en même temps qu'ils travaillent k les rendre hommes de ï«ttres, il étoit nécessaire de faire régner entre eux l'ordre et la :, d'étouiîer jusqu'à la semence de discorde que peut faire naître JUne dispute de manutention : je croyoisque la dissennion q\t'

enfants deux ans de plus s devez compter

Rvoue de bonne foi avoir régné dans le collège, étoit propre à faire perdre la confîance aux élèves, et que sur-tout les pensionnaires qui en étoient témoins, ne pouvoient qu'y perdre : je me trompois ; cette discorde tendoit à rendre leur éducation plus parfaite. Je croyois qu'une Ville telle que Pau, outre l'enseignement des belles-lettres avoit besoin, attendu le petit nombre d'ouvriers qui s'y trouvent, de gens qui pussent se prêter dans le Ministère pour la Confession et la Prédication, et qu'elle pourroit trouver tous les secours dans un Corps religieux où la règle entretiendroit la subordination, et d'où la communauté des biens banniroit l'esprit mercenaire ; que quelques-uns de ses membres pourroient travailler au sacré Ministère, tandis que les autres seroient uniquement occupés au collège, et que, dans un cas d'infirmité, ceux-ci pourroient être remplacés par les premiers ; mais depuis la lecture des observations je suis bien revenu de ce préjugé.

(( J'ai appris que si la dissension a régné pendant quelque temps dans le collège de Pau, cet inconvénient lui a été commun avec tous les collèges de France oii des Séculiers ont remplacé les Jésuites, et que par conséquent on a tort de s'en plaindre. Qu'on devoit attendre que le temps apprît aux noU' veaux Educateurs à se mieux connoître et à mieux sentir leurs propres intérêts; à se supporter entre eux par le malheur que s'attirent tôt ou tard, des sujets inquiets ou discales; que dix ans de discorde ne suffisent pas pour savoir ce qu'on doit se promettre d'eux, et qu'au moins falloit-il attendre un siècle pour voir s'ils se corrigeroient ; que quand il est question d'enseignement, l'esprit de Corps n'est qu'un mal, et que le plus grand avantage d'un collège dirigé par des Séculiers, c'est que cet esprit ne peut y avoir lieu ; que depuis la destruction des Jésuites la principale cause qui a arrêté le progrès de l'enseignement, c'est qu'on a voulu établir chez les Séculiers le simulacre d'une maison régulière ; et que le moyen de le conduire à la perfection, c'est d'en bannir tout ce qui sent la régularité.

J'ai appris que dans un collège tout doit se réduire à la belle littérature; que la Théologie est sans doute inutile puisqu'il n'y en est pas question ; que les deux classes de Philosophie n'exigent que très peu de chose de ceux qui les remplissent, c'est-àdire que l'intelligence et le jugement, qualités d'esprit qui ne sont pas rares; que les classes inférieures d'humanités sont plus pénibles que difficiles à remplir; que si la Troisième et la Seconde demandent quelques talens, c'est sur-tout la Rhétorique qu'il est difficile de remplir, parce qu'iZ faut de ces

talents qui semblent mutuellement s' exclure,* une imagination vive et féconde, un jugement sûr, de la rapidité et de la justesse dans les idées, et surtout cette chaleur et cette activité d'âme relatives à la littérature,... cette noble et heureuse sensibilité qui fait saisir et reproduire avec force les passions naturelles au cœur de l'homme.

Vous me direz, peut-être, Madame, que cet art de saisir et de reproduire les passions est dangereux pour la jeunesse ; qu'il est à craindre qu'en les sentant si bien elle ne s'y livre, et que vous seriez charmée que vos enfants en fussent à l'abri ; mais rassurezvous sur cette crainte, la Philosophie saura les garantir ; elle tient à la littérature plus que le vulgaire ne pense ; l'art d'écrire amène Vart de penser, et c'est à cet esprit philosophique que la littérature a si fort étendu dans les cœurs, qu'on a dû dans le Royaume cette révolution qui étonne aujourd'hui l'Europe, et que les Philosophes avoient pressentie. Un Bigot croiroit qu'il s'agit là de la Philosophie des incrédules, de cette prétendue Philosophie qui met sa gloire à combattre les mystères de la religion ; un Pédant demanderoit par quel art la littérature peut étehdre dans les cœurs l'esprit de la Philosophie; il soutiendroit qu'il faut penser avant d'écrire, loin de croire que Vart d'écrire entraîne l'art de penser. Mais vous êtes, Madame, au-dessus de toutes ces petitesses ; vous comprenez comme moi tous les avantages de la belle littérature, et vous sentez que si les Etats s'obstinent à vouloir du changement, on pourroit leur faire le sacrifice des Régents de Théologie et de Philosophie, de même que ceux des classes inférieures, pourvu qu'ils nous conservent le Professeur de Rhétorique.

Avec du travail, des livres et quelques dispositions, lesBéarnois deviendront dans la province, comme à Paris, d'habiles Physiciens, de savants Géomètres, de profonds Théologiens, m,ais ils n'acquerront jamais cette suréminence de goût qui caractérise les grands Ecrivains. Il leur faut un Maître, et c'est M. Gerboux.

Que les Etats ne nous disent donc plus que Vexpérience de plusieurs années de trouble, entre des gens unis sans choix de leur part, a démontré la préférence qu'on doit donner à un Corps régulier pour l'administration de ce collège; ce trouble et ce désordre ne nuisent pas à l'éducation ; tout se réduit à avoir pour Professeur de Rhétorique un homme de lettres, et il est démontré dans les Observations que des Réguliers ne peuvent l'être ; la démonstration est sensible ; ceux qui ont reçu les dons

précieux de la nature, ne vont pas les ensevelir dans un cloître. Quoique pointilleux Logicien diroit peut-être que la démonstration n'est pas évidente, et que même le raisonnement n'est pas juste ; mais un homme de lettres n'est pas tenu de raisonner, il lui suffit de penser, et qui ne voit le sublime de cette pensée : les hommeê d'esprit ne vont pas s'ensevelir dans un cloître.

Quelles peuvent donc être les raisons des Etats qui se décident pour les Bénédictins ? sur quoi pouvoient être fondées les prétentions des Barnabites qui aspiroient au collège ? que ne leur a-t-on répondu à tous, retirez-vous, vous n'êtes pas des gens de lettres; si vous l'étiez, vous ne vous seriez pas fait moines. Si les Barnabites osoient objecter leur Père Frisy, leur Père Grerdil, qu'on compte parmi les six principaux Savants qui vivent actuellement en Europe; s'ils disoient que des auteurs estimés par leurs ouvrages (*) n'ont pas rougi de dire que le suffrage du dernier vaut celui de plusieurs Académies ; on n'auroit qu'à leur demander si ces révérends Pères on cessé d'être moines ?

Si les Bénédictins disoient qu'ils ont eu des hommes célèbres par leurs connoissances,par leurs découvertes et par leur ërtxdition; que par leurs doctes écrits ils ont autant servi l'Etat que V Eglise; on pourroit leur répondre qu'ils l'ont fait par hasard, et que leurs ouvrages sont tous dépourvus de bonne critique. On se borneroit à leur permettre de rechercher l'histoire obscure de l'Europe moderne, de s'enfoncer dans les siècles fameux de l'ignorance et de la barbarie pour en recueillirf sur des monuments informes et grossiers^ les mœurs et les loix; de secouer la pousnière des archives pour en faire sortir les titres publics, les droits des particuliers, les constitutions premières et les usages locaux; parce que toutes ces rapsodies ne sont pas au-dessus de la portée des moines ; mais on leur défendroit le goût de la littérature par la seule raison qu'ils sont moines ; et si leur Monfaucon s'avisoit de découvrir 1800 mots grecs dans les Ecrivains du dernier âge, on le convaîncroit de mauvais goût, parce que ces mots ne sont pas d'un grec aussi pur et élégant que celui de Sophocle et de Démosthène ; on leur ordonneroit de venir apprendre, auprès des Educateurs actuels, à traduire les Pères grecs pour rendre des fleurs de style si brillantes dans les originaux, et faire sentir l'enthousiasme et le génie vraiment éjnque, qui devroit retracer aux Chrétiens le génie d'Homère. Quand ils auroient ainsi appris le bon goût,

(*) Caraccioli.

ils renonceroient de grand cœur à tous leurs volumineux commentaires sur l'Ecriture et les Saints Pères, pour se tourner vers les Ecrivains du siècle d'Alexandre ou de celui d'Auguste ; mais jusqu'alors ils doivent convenir, comme fait la partie la plus éclairée de leur Ordre, qu'ils sont très peu propres à renseignement ; qu'étant moines, et par conséquent incapables de lettres, ils ne peuvent former des hommes de lettres, ou si on les place dans la tourbe des Littérateurs, ils n'y figureront jamais que comm.e un peuple-singe des homm.es de génie, tels que les Educateurs du collège de Pau.

Après avoir ainsi dit leurs vérités à tous ces moines, vous voyez bien. Madame, qu'il sera permis de les accuser, quoique faussement, de s'unir pour décrier l'enseignement de l'Université de Paris ; d'ajouter au Mémoire que les Barnabites présentèrent, il y a quelques années aux Etats, que cette Université avoit besoin d'une grande réforme ; d'accuser les enfants de Saint Benoit, d'imputer à Rollin, à Lebeau et à mille autres, de se borner à de vaines combinaisons de m,ots, quoique la phrase sur laquelle cette accusation est fondée n'en dise rien, et qu'elle se borne à parler de l'illusion d'un homme qui croiroit être la lumière du monde parce qu'il auroit acquis la facilité de com,biner des expressions, et de leur donner une tournure assez séduisante pour en imposer aux ignorans ; et il sera permis à tout polisson de comparer tous les moines à des vendeurs d'orviétan qu'on voit tous les jours sur leurs tréteaux décrier les tréteaux de leurs voisins. Le feu, le brillant de cette comparaison fera rougir les moines, et ils se garderont bien de répondre que toutes les observations ne sont que des tréteaux sur lesquels on déchire les Bénédictins et les Barnabites, dans l'espoir de recouvrer du crédit pour une drogue que la voix publique a trop décriée, et dont la délibération des Etats a démasqué le venin, et décrédité la bou- ' tique par la seule inscription de l'enseigne.

Pour régler toutes choses, on pourroit permettre aux Bénédictins de se retirer à Sorèze avec leur Prospectus qui n'est qu'un pompeux Catéchisme, et d'y enseigner à leurs élèves l'amour de Dieu et du prochain, mais en leur faisant sentir que c'est la partie dont on doit le moins s'occuper dans un collège ; et s'ils veulent faire quelque chose de bien, il faudroit leur défendre d'allier à l'étude du Grec et du Latin, celle de l'Histoire et de la Géographie, parce que cette étude est puérile, qu'elle n'est qu'un échafaudage de science sans utilité, et que la Fable est cent fois plus digne d'attention ; leur ordonner d'introduire

l'usage de faire des Thèmes avant d'entrer en Sixième, pour que les élèves puissent faire des vers avant la première année de Rhétorique, n'y ayant point de littérature sans Poésie latine, et quoique Rollin se borne à dire que Vétude de la Poésie peut servir à l'Eloquence, il faudroit les faire convenir, avec M. Gerbodx, qu'iZ n'y a point d'Eloquence sans Poésie latine.

On renverroit de même les Barnabites et leur Prospectus, avec permission de le faire exécuter à Lescar, et d'y faire des exercices dont les Programmes n'aient qu'une nomenclature sèche de questions, sans même annoncer des exemples ; permis néanmoins aux Barnabites de faire prouver par leurs élevés que tes nomenclatures ne sont pas si sèches, et de joindre aux principes qu'ils développent des exemples pris des meilleurs Auteurs, sans préjudice d'y joindre des morceaux d'histoire naturelle empruntés de Buffon chez qui tout est intéressant, jusqu'à V histoire même de l'âne, du bœuf, du chien ; pourvu qu'ils soient attentifs à varier leurs Programmes, et à donner à leurs élevés des démonstrations claires des vérités de la religion, des principes sûrs qui prémunissent contre les passions, et de proportionner ces principes à l'âge de leurs élèves, en sorte que, si tous ceux qui sont dans une classe ne peuvent apprendre par mémoire tous les objets qui s'y traitent, ils en connoissent au moins tous les principes, et puissent en apprendre la substance dans les différentes répétitions qui sont faites par leurs collègues.

Vous voyez. Madame, qu'on accorde beaucoup à ces moines, mais ce n'est qu'à condition qu'ils avouent que M. Gebboux est un des trente élus sur dix mille éducateurs pour réunir le vrai goût de la littérature ancienne avec celui de la littérature française ; qu'ils le reconnoissent tous pour leur Maître, et s'unissent avec lui pour défendre aux Doctrinaires d'apprendre à leurs écoliers un moyen sûr pour réussir dans la Com,édie, dont il leur est impossible d'apprendre les règles parce qu'ils sont en Bigorre ^.

Et comme il faut établir des règles invariables, je voudrois qu'on prononçât que ce n'est que dans le collège de Pau qu'on peut apprendre la vraie littérature^ et qu'il fut ordonné de trouver parfaits tous les Programmes qui en sortent, sans qu'il fût permis de les faire examiner dans la Capitale, où peut-être auroit-on la malice de les trouver détestables. Je voudrois que pour rendre

1 . Il y avait à Tarbes un Collège appartenant aux Doctrinaires ; voy. ddossus, p. IIG.

Tesprit des Educateurs de Pau plus propres à renseignement, on leur permît de vivre sans ordre ni subordination ; de se donner même quelques gourmades entre eux pour rendre leur imagina' tion plus vive et plus exalter leurs passions ; qu'on les dispensât, ainsi que le Public, de former leurs élèves à la politesse et à l'enjouement, parce que l'une et l'autre ne peuvent s'acquérir que dans le monde ; qu'on reconnût avec eux que, dans un Prospectus de pension, on ne peut annoncer la manutention de la discipline, sans que les idées, le raisonnement et le style, tout y soit au pire ; qu'on leur fît défense d'admettre parmi les Educateurs aucun homme qui n'ait uneparfoite connoissance du Grec, quelques talents qu'il ait d'ailleurs ; qu'on priât M. l'Evêque de Lescar de ne nommer que lés Educateurs aux cures voisines de Pau et faciles à desservir, pour ajouter à l'aisance des Professeurs, attendant qu'elles leur servent de retraite, et de réserver sur-tout les Bénéfices simples pour M. Gerboux qui, à l'exemple des gens de lettres, se contenteroit de la simple tonsure, et s'éloigneroit de l'état ecclésiastique.

Que dites-vous. Madame, de ce plan ? ne vous paroit-il pas admirable ? et ne confond-il pas une mauvaise épigramme dont on nous fit la lecture lorsque les Educateurs de Pau prirent Saint- Denis pour patron de leur Collège ?

Ils ont pris Saint-Denis, en quittant Loyola; En voici la raison, qui n'est pas d'une bote : Quand les Educateurs sont dépourvus de tète. Il leur faut pour Patron un Saint qui n'en a pas.

La véritable raison de ce changement, c'est que Saint-Denis étoit Grec, il avoit séance dans l'Aréopage ; or des gens de collège doivent tous être Grecs.

Voilà, Madame, une partie des réflexions que j'ai fait sur le Mémoire dont vous m'avez procuré la lecture ; j'y ai trouvé tout, grand, merveilleux, et marqué au coin du beau ; les pensées ont autant de sublimité que les raisonnements ont de justesse ; on y trouve le bon goût dans le choix de certains Auteurs qu'on cite pour modèles. M'* Thomas et Laharpe, à qui Fréron n'a pas même su trouver du bon sens.

L'admirable homme que ce Gerboux ! Je vous promets. Madame, de l'embrasser, ne fût-ce qu'en faveur du Grec, avec autant d'empressement que Philaminte en témoigne pour Vadius dans la Comédie des Femmes savantes. — Je suis, etc.

« Le ridicule tue » ; les Educateurs, déjà frappés de tant de coups, ne pouvaient tenir contre ceux dont les accablait la Lettre d'une Dame à son amie.

Ils tentèrent cependant de repousser la raillerie et rinvective comme moyens d'attaque étrangers à la vérité et peu dignes d'adversaires sérieux. Dans un Supplément aux Observations sur l'état actuel du Collège de Pau, M. Gerboux s'attacha particulièrement à détruire la mauvaise impression que son premier Mémoire avait produite.

Tout d'abord, il veut se justifier de la vivacité qu'il a mise à se défendre. Ne cherchait-on pas, dit- il, « à faire ôter aux Educateurs par le Monarque une propriété qu'il leur avoit si solennellement donnée »? Ils ne pouvaient être obligés de « souscrire sans restriction à une délibération < qui leur ravissoit tout à la fois leur honneur et leur état ». La forme, dans sa défense, devait-elle anéantir le fond ? La forme peut-elle ôter la solidité aux raisons, le bon droit à sa cause ?

De plus, son Mémoire, ce Mémoire si décrié, — « qu'on permette à un roseau battu par les orages de s'attacher aux appuis qui s'offrent à sa faiblesse », — ce Mémoire a été goûté de Mgr l'Archevêque de Toulouse, « cet homme de tous les talens », de Mgr l'Evêque de Tarbes, « dont l'esprit est si connu dans cette ville » ; ils y ont vu les vrais principes du goût et de la littérature. Plusieurs membres de l'Académie des Jeux Floraux et de celle des Belles-Lettres de Toulouse en ont porté le môme témoignage ; ils ont pressé l'auteur de refondre cet écrit, afin de donner à ses idées un développement qui n'en bornât pas l'intérêt au Béarn. Dans la Capitale, le recteur de

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