CHAPITRE
Sauvages du Madawaska
--TTgfeST'.
Origine des Madcueskaks. Légendes et traditions ; mœurs et coutumes. L'héroïne Malotiannah et les Mohawks. François-Xavier et Grand-Pierre. Etat présent des Malécites.
iTUÉ sur un agréable promontoire, à peu de distance de la ville d'Edmundston, sur la grande route qui conduit à Saint-Basile, se trouve un petit village distinct des établissements circonvoisins : c'est la réserve des sauvages du Madawaska, le dernier vestige de l'ancienne capitale de la rivière Saint-Jean, la demeure du chevaleresque Malécite, l'allié le plus fidèle que l'Acadie ait connu, en même temps que le plus redoutable ennemi des pionniers de la Nouvelle- Angleterre. Le site primitif de cette bom-gade était précisément celui qu'occupe aujourd'hui la ville d'Edmundston, et avait pour nom Madoueskak. La salle du grand conseil de la tribu se trouvait à peu près à l'endroit où est le bureau de poste actuel. Le
cimetière indien était situé à égale distance entre l'église catholique et le temple protestant. La tradition fait remonter l'établissement de cette redoute indigène à plusieurs siècles avant l'exploration de l'Acadie et du Canada par les Français. A l'époque de la fondation du Madawaska par les Acadiens, elle comptait au delà de trois cents âmes et était le centre le plus important de la tribu des Malécites. (Voir carte Sproule, 1787.) Les principales bourgades des Malécites sur le Saint-Jean étaient Ménagonèche (Saint-Jean), Aukupag (Springhill, petit village à sept milles en haut de Frédéricton) , jMédoctec, à huit milles en bas de Woodstock, et celle de Madoueskak, à l'embouchure de la rivière du même nom.
Les Malécites eux-mêmes étaient une des tribus de la grande nation des Abénakis et occupaient avec les Passamaquoddés la vallée entière de la rivière Saint-Jean. Ces deux tribus étaient autrefois connues sous le nom d'Etchemins. La nation des Abénakis faisait à son tour partie de la confédération algonquine,rune des plus importantes agglomérations de races indiennes du Canada. Elle occupait presque tout le territoire canadien à Test des grands lacs. Ses possessions s'étendaient aussi à travers l'Acadie et la Nouvelle-Angleterre. Les Micmacs, qui habitaient la Nouvelle-Ecosse et l'est du Nouveau-Brunswick, appartenaient aussi à la confédération algonquine. Le domaine des Abénakis comprenait les vallées du Saint-Jean et du Kennébec. On croit généralement que les Micmacs occupaient autrefois la vallée du Saint-Jean et que les Abénakis du Maine, beaucoup
plus nombreux, auraient envahi leur territoire et les auraient repoussés vers l'est du Nouveau-Brunswick et dans la péninsule de la Nouvelle-Ecosse. Le mot Madawaska est lui-même d'origine micmaque. *' Madawes," en cette langue veut dire porc-épic, et " kak ", endroit ou lieu, c'est-à-dire : pays des porcs-épics. Les vrais aborigènes de la vallée du Saint-Jean pourraient être ainsi les Micmacs.
Le Malécite était alors, comme aujourd'hui, nomade. 11 faisait la pêche, poursuivait le chevreuil et l'orignal sous la forêt ; mais le plus souvent il courait sus au Mohawk, son implacable ennemi. A certaines époques de l'année, sa bourgade était presqu'entièrement déserte. Il mangeait souvent dans l'oisiveté ce qu'il avait amassé dans une fiévreuse activité et dans les privations de tous genres. Quoique barbare dans son genre de vie, il était le type indien le plus accomph. Egal au Romain par son éloquence, sa bravoure, et sa chevalerie, il le surpassait par la probité de ses mœurs. Il était en effet extrêmement rare qu'une prisonnière tombée en son pouvoir fût insultée. Il la torturait parfois, mais jamais n'attentait à sa pudeur.
La femme du Malécite était son esclave. Elle était forcée à travailler plus que l'homme qui ne se réservait que les exercices de chasse et les expéditions de guerre. Elle n'en était pas moins attachée à ses enfants qu'elle élevait avec affection et dévouement. Chose assez singuUère, les femmes étaient plus cruelles que les hommes envers les victimes. Elles prenaient part au massacre des
prisonniers et aux réjouissances barbares qui accompagnaient ces scènes de cruauté.
Nous avons vu que la tribu des Madawaskaks occupait toute la vallée du Saint- Jean, du Grand- Sault jusqu'aux Sept-Isles, y compris la vallée du lac Témiscouata. Leur chef-lieu fut de temps immémorial situé à l'embouchure de la rivière Madawaska. Cette bourgade était fortifiée d'épaisses palissades formées de grosses pièces de bois enfoncées dans le sol, et qui constituaient une enceinte inexpugnable pour les ennemis du dehors. Les sauvages de la partie inférieure de la vallée, de même que ceux des rivières Pénobscot et Kennébec, se réfugiaient dans cette redoute au temps des grandes incursions des ennemis de la tribu.
Bien qu'ils fussent fort éloignés des Iroquois, leurs ennemis invétérés, ceux-ci en différentes occasions vinrent leur livrer de sanglants combats. La tradition indienne rapporte deux grandes incursions des Mohawks, qui brûlèrent leur fort et massacrèrent une grande partie des occupants. La plus remarquable de ces expéditions guerrières fut celle de deux cents Mohawks venus du Haut- Canada pour exterminer les Malécites.
Les Iroquois atteignirent la rivière Saint- Jean par celle des Etchemins, tombèrent d'abord sur un petit village malécite à l'embouchure de l'Allégash et en massacrèrent tous les habitants. Quand ils arrivèrent à la bourgade des Madoueskaks, le brave Pemmyhaouet, grand sachem des iMaîécites, avec
une centaine de guerriers de son camp, organisa aussitôt la défense du fort. Le combat qui suivit fut l'un des plus mémorables dont fasse mention la légende indienne. Le brave Pemmyhaouet tomba dans la mêlée et son fils fut mortellement blessé. A mesure que les défenseurs tombaient sous les flèches et les tomahawks des assaillants, leurs femmes et jeunes filles prenaient leurs postes. Ce ne fut qu'après un engagement de plusieurs jours, lorsqu'ils manquèrent de flèches et de lances, que les vaillants assiégés abandonnèrent la place. Les farouches Mohawks trouvèrent dans le fort en ruine, blotties dans un angle reculé de l'enceinte, deux femmes qui demandèrent la mort comme une délivrance : c'étaient Nécomah, la femme du vieux chef, et Malobiannah, la fiancée du fils de Pemmyhaouet. Le fils du sachem venait de succomber à ses blessures, et les deux femmes avaient bravé la fureur des Mohawks pour donner la sépulture à ceux qui leur étaient chers.
Les guerriers iroquois, rempUs de leur succès, ayant résolu de pousser jusque dans la vallée inférieure leurs ravages, mais ne connaissant pas la navigation du Saint-Jean, se saisirent des deux captives et les emmenèrent comme guides de leur expédition,
Quand la nuit fut venue, les canots d'écorce furent attachés ensemble et laissés à la seule garde de la jeune Malobiannah. . .Nécomah, la fenune du vieux chef étant déjà morte de douleur.
Malobiannah, pleurant son fiancé, plem-ant sur les malheurs de sa nation, mais gardant au cœur
la revanche indienne, résolut de sacrifier sa vie pour venger ceux qu'elle aimait et en même temps sauver ses frères d'Ecoupag (Aukupag) et de Médoctec du désastre qui les attendait, en dirigeant la flottille dans les chutes meurtrières.
A quelque distance du gouffre, quelques-uns des guerriers qui, épuisés de fatigue, s'étaient endormis d'un sommeil de plomb, furent éveillés par le grondement des chutes, et demandèrent à leur guide quel était le bruit sourd qu'ils entendaient.,— '' C'est un nouveau tributaire, le Walloostook, '' répondit avec calme la jeune malécite,. tandis que la flottille était déjà entraînée avec force vers l'abîme. Les IMohawks, rassurés par le sang-froid de la captive, reprirent leur sommeil. Ce ne fut qu'à quelques centaines de pieds du goufl"re, où un courant uni et rapide, le courant de la mort, les atth-ait dans le précipice, que, réalisant le danger imminent, ils bondirent de leurs canots . . . mais il était trop tard . . . Hurlant des malédictions, ils disparurent dans la cataracte écumante, entendant encore les cris de triomphe de 1 héroïque fllle du vaincu auxquels se mêlaient les noms de son fiancé et de sa nation ^-engés.
L'héroïne malécite a été chantée en vers dans les langues abénaquise, française et anglaise. Mais quel riche thème pour le futur romancier du Madawaska !
L'histoire grecque, si féconde en gestes chevaleresques de tous genres, n'offre rien de plus grand ni de plus sublime que le sacrifice simple et ignoré de l'obscure fille des bois.
Les Mohawks cependant ne tardèrent pas à venger la mort de leurs guerriers. La tradition, en effet, veut que peu d'années après, une seconde horde d'iroquois, beaucoup plus nombreuse, vint sommer le chef des Madoueskaks de livrer le fort "avant le coucher du soleil. "' Le chef, indigné de cet afïront, répondit au parlementaire iroquois : " Va dire à ton maître méchant de sortir sur le " champ de mon domaine, car je suis prêt à le " défendre contre l'agresseur, les Nez-Crochus " fussent-ils aussi nombreux que les sables du *' Walloostook ou les feuilles de la forêt. Pars ! "
Malgré leur vaillance, les Malécites furent encore vaincus. Les bourgades inférieures se trouvaient de nouveau menacées. C'est alors que tous les sauvages de la tribu malécite en état de porter les armes, du fleuve Saint-Laurent à la Baie de Fundy, se rendirent à Ecoupag où le combat devait avoir lieu. La mêlée fut sanglante, mais les Malécites et leurs alliés eurent cette fois le dessus. Les Mohawks humihés de leur défaite reprirent le chemin de leurs forêts.
Les sauvages du Madawaska attribuaient leurs défaites au mauvais esprit. D'après une de leurs légendes, un énorme castor, un monstre aux proportions colossales, possédé du mauvais esprit, et qui n'était autre que Glouscap, leur aurait prédit de nombreux malheurs. Outré de leur infidélité, Glouscap, après avoir ravagé la partie inférieure de la rivière, était remonté au Madawaska, où
il annonça aux habitants que leur redoute serait détruite et que les Malécites verraient de longues lunes de malheur. Saisis de frayeur, les sauvages du fort Madoueskak tentèrent d'apaiser le génie justicier en lui apportant des peaux de castor qu'ils déposèrent à l'embouchure de la rivière. Un jongleur, qui se tenait à l'affût sur la rive, vint leur dire que Glouscap voyait d'un bon œil leurs présents et que sa colère était apaisée, qu'enfin les Malécites verraient encore de beaux jours. Le génie des consciences, fort satisfait de cette réparation, voulut laisser des marques de son contentement. Voyant qu'un mince filet d'eau passait au pied de la forteresse, il changea le cours de la rivière en la rapprochant de lem's demeures. Un immense rocher formait une chute dans le lit du nouveau cours d'eau. Il broya de sa puissante queue une partie du rocher, pour permettre aux canots d'écorce de franchù- la chute, puis il remonta hiverner au lac Témiscouata. Le printemps suivant il s'en retourna au soleil couchant d'où il reviendra encore pour punir les Malécites qui n'auront pas été fidèles au Grand-Esprit, qui a sa demeure au soleil levant.
Ces légendes sont soigneusement conservées parmi les sauvages de la réserve d'Edmundston, qui se montrent blessés de l'incréduUté des auditeurs. Plus que téméraire serait celui qui se permettrait de sourire au cours de l'un des récits qui touchent leurs ancêtres.
La découverte de haches et de lances de pierre, faite il y a quelques années à Edmundston, démontre la présence des sauvages dans la région à une époque
assez reculée. Ces armes primitives, selon les archéologues, remontent à trois ou quatre cents ans avant l'ère des découvertes. Toutefois les premières données historiques que nous possédioas sur les sauvages du Madawaska, sont le récit du voyage de Mgr de vSaint-Vallier, deuxième évêque de Québec, voyage qu'il fit en Acadie en 1686, c'est-à-dire un siècle avant la fondation du premier établissement acadien en cet endroit. Les extraits que nous reproduisons ici sont tirés de " h' Etat de l'Eglise et de la colonie française dans la Nouvelle- France, édition de Québec, 1856.
..."Dès le second jour de notre na\^gation,
le 16 mai 1686, sur ce fleuve Saint-Jean, Nous
rencontrâmes pour la première fois, une cabane
de sauvages chrétiens de Sillery, qui pour aller
à la chasse, étaient venus se poster à l'embouchure
d'une rivière qu'ils appellent Madaouesca et que
''' Nous nommâmes Saint-François de Sales." (Sur la
carte de D'An ville, la rivière Madawaska est appelée
Grande Saint-François, tandis que la Saint-François
actuelle est nommée Petite Saint-François).
'' On ne peut expliquer combien ces pauvres ' chrétiens eurent de joie de Nous voir, et combien ' Nous en eûmes de les trouver. ... Ils Nous firent ' présent d'une partie de leurs vivres, dans un ' temps où les nôtres Nous manquaient, et le ' même jour Nous en trouvâmes d'autres en plus ' grand nombre dans trois cabanes, qui Nous réga- "' lèrent de même et qui Nous demandèrent avec ' instance un missionnaire pour les instruire. * Quelques-uns d'entre eux étaient venus de l'Isle
'' Percée et Nous fûmes surpris d'en voir un qui parlait *' un peu le français et qui avait resté en France."
Ces sauvages, comme on le voit, avaient connu la civilisation. Il semble donc n'y avoir aucun doute que la Robe-Noire séjourna au fort Madaoueskak, bien avant l'époque du voyage de Mgr de Saint-Vallier.
Nous croyons que le premier ouvrage de langue anglaise qui fasse mention du Madawaska est une brochure intitulée : Memoirs of odd adventures in the captivUy oj John G^/Zes, publiée à Boston en 1735.
Gyles dans l'intéressant récit qu'il fait de ses aventures, dit avoir vu en descendant la rivière Saint-Jean, à l'embouchure de ses tributaires, plusieurs cabanes de sauvages.
En 1692, un explorateur français, Lamothe Cadillac, le fondateur de Détroit, remonta le Saint-Jean, et rapporte " qu'à quarante lieues au-dessus du fort Médoctec, se trouve un autre fort où les Canibas se retirent quand ils craignent quelques grandes calamités."
La carte de la rivière Saint-Jean et des missions parmi les Abénakis, 1699," faite par Guillaume de Rosier, indique qu'il y avait à cette époque neuf établissements indiens dans la région du Madawaska, dont trois sur la rivière Aroostook, quatre sur le Saint-Jean, un sur les lacs Aigles (Eagle Lake) et un autre sur les lacs Squattecks. L'un des établissements du Saint-Jean se trouvait à l'embouchure de la rivière Saint-François, (Madawaska). Un document de date postérieure, la carte de la vallée du Madawaska, faite par George
Sproule, arpenteur général du Nouveau-Brunswick, en 1787, nous apprend qu'il y avait alors, au confluent sud-est de la rivière Madawaska, un village, d'au delà de soixante familles indiennes, qui était le eheflieu des Malécites. " C'est à cet endroit, rapporte " Sproule, que se trouve la salle du grand conseil "de la tribu. Ces sauvages sont visités par des " prêtres venant du Canada."
Pour longtemps encore ces indigènes devaient rester les seuls maîtres de la vallée supérieure du Saint-Jean. Mais les Canadiens et les Acadiens, s'ils ne leur disputaient pas la possession du sol, leur contestaient parfois le droit exclusif de la chasse et de la pêche, ce qui avait pour effet de mécontenter les sauvages, car nous voyons qu'en 1764 deux des chefs de la rivière Saint-Jean, Pierre Tomah et Ambroise Saint-Aubin se plaignent aux autorités de Québec de ce que les Canadiens de Kamouraska venaient leur enlever leurs castors. " De tous " temps, disaient-ils, dans leur pétition, la chasse " du castor a été interdite aux Français, du Grand- " Sault jusqu'au lac Témiscouata. Cette chasse " a toujours été réservée aux sauvages." Leurs plaintes étaient légitimes puisque le gouvernement fit pubher une ordonnance à l'effet de défendre aux Canadiens la chasse dans ce territoire ; {Gazette de Québec, en date du 24 janvier, 1765.) Les sauvages portèrent plus tard les mêmes plaintes devant les gouverneurs d'Halifax.
Pendant la g-uerre de la Révolution américaine, 1777, les Malécites, qui sympathisaient avec les insurgés, se rendirent à Ecoupag au nombre de
trois cents, rencontrer le colonel John Allan de Machias, Maine, pour traiter d'une alliance offensive contre l'Angleterre. Au nombre des délégués du ^Nladawaska, se trouvaient François- Xavier, chef de la bourgade, Grand-Pierre, son Ueutenant, Pierre Micelle Shawigenet et Arganouet Washington. Ce dernier pour marquer sa sympathie envers les révolutionnaires et honorer en même temps le grand chef américain, s'était tout simplement emparé du nom du général Washington.
Par ses harangues fougueuses, et peut-être encore plus par ses présents, le colonel xlllan avait persuadé à la plupart des sauvages de la rivière Saint-Jean de renoncer à leur allégeance britannique po\ir se joindre aux confédérés. Les sauvages, à la suite de cette conférence, envoyèrent même une déclaration de guerre au Major Studholme qui commandait à Fort Howe, Saint- Jean, N. B.
La situation devenait épineuse pour les Anglais de la rivière Saint- Jean ; la défection des sauvages pouvait compliquer considérablement les choses de la guerre et amener le désastre. Dans le but de les engager à rester fidèles à la couronne anglaise, une assemblée de tous les sauvages de la province, les Malécites y compris, fut convoquée à Saint-Jean sous la présidence conjointe du Major Studhohne et de l'abbé Joseph-Mathurin Bourg. L'abbé Bourg, le premier prêtre acadien, avait sa résidence à . Saint-Joseph de Carleton, Baie des Chaleurs. Il . était le seul missionnaire catholique que les gouverneurs d'Halifax toléraient alors au nord de la Baie de Fundy.
Le missionnaire surmonta tous les obstacles. Heureusement son dévouement et sa loyauté étaient aussi connus des Anglais que des indiens. Ce ne fut cependant qu'après bien des pourparlers avec le grand chef, Pierre Tomah, que la parole du missionnaire pût être écoutée.
Le sachem, au milieu d'une séance orageuse, où l'entente paraissait impossible, prit tout à coup congé de l'assemblée et se retira sur les bords de la rivière pour méditer. Là, se prosternant le visage contre terre, il réfléchit durant une heure. D'un air énigmatique, il revint porter au conseil le message du Grand-Esprit : c'était la paix avec les Anglais et la concorde avec les insurgés.
Les Malécites du Madawaska ne cessèrent, toutefois, d'être sur le qui-vive tant que dura la guerre de l'Indépendance. Ils avaient peu ou pas d'attachement pour la couronne britannique, et on les vit souvent reporter, à la manière indienne, sur de simples particuliers, toute la haine qu'ils éprouvaient pour le gouvernement d'Halifax, et plus tard pour celui de Frédéricton.
C'est ainsi qu'en 1783, un courrier du gouverneur Haldimand de Québec, nommé Dufour, et un loyahste, Archibald McNeil, se rendant à Halifax, furent assassinés pendant la nuit, à l'embouchure de la rivière Siégas, par Charles-Nichau Noïste et François l'Harguénion, deux sauvages du fort Madoueskak. Les autorités de Québec firent appréhender les assassins. Une délégation composée de François-Xavier, de Grand-Pierre et de huit autres notables de la tribu, se rendit aux assises
de Québec qui s'ouvrirent au mois d'août 1784, sous la présidence du gouverneur Haldimand lui-même et d'un juge de la cour suprême. François-Xavier, en sa qualité de chef, prit le premier la parole. Après avoir salué froidement le gouverneur, il dit : " Il y a vingt-six printemps (depuis la prise du fort Saint-Jean par Moncton en 1758) que nous suivons vos sentiers ; notre bourgade a été conser\'ée nette pendant tout ce temps, mais un jeune homme, un mauvais Malécite, y a jeté une branche ensanglantée ; nous l'avons livré à vos surveillants afin que le grand-chef des Anglais en fît ce qu'il jugerait à propos." Charles-Niehaii Noïste, d'après François-Xavier était le seul coupable. Le chef demanda au nom de la tribu que l'Harguénion fût mis en liberté; car, dit-il, '' je ne le crois pas coupable. Je promets " sur ma foi de chef, de le ramener à l'époque que " le tribunal fixera pour sa comparution, au cas " où l'on trouverait des indices de sa culpabilité." Puis se tournant vers le gouverneur, il ajouta : "Les Visages-Pâles dont tu es le Sachem, sont " responsables de cet attentat : à l'avenir veuille '' donc donner avis que personne n'introduise d'eau ''de feu dans mon territoire ; c'est la cause de tout '' le malheur." L'Harguénion fut libéré et les relations devinrent meilleures entre les sauvages et les autorités de Québec. Plus tard, Noïste, convaincu du crime, fut exécuté à Québec.
Le missionnaire Bourg fit beaucoup pour tenir les sauvages dans l'observance des lois. Il avait même " songé à fonder des écoles dans la tribu,
'•' où les sauvages dispersés pourraient se réunir, " de bons maîtres pourraient enseigner aux jeunes '' gens à lire et à écrire, et en former des citoyens " heureux et utiles à la société " ; mais le projet ne put avoir de suites.
Les premiers missionnaires qui desservirent régulièrement les sauvages du Madawaska, furent les abbés Leclerc et Paquet de l'Isle-Verte. Les sauvages parlent élogieusement de l'abbé Leclerc dans une requête adressée au gouverneur du Nouveau-Brunswick. S'étant plaints au Gouverneur Hope de Québec de ce que les Anglais avaient tué un sauvage de leur nation, Pierre Benoit, aux environs de Frédéric ton, et trouvant que prompte justice ne leur était pas rendue, les sauvages du Saint- Jean devinrent menaçants. C'est alors que le gouverneur Hope écrivit à l'abbé Leclerc la lettre suivante :
Québec, le S juillet, 1786.
Monsieur,
'' La lettre que vous m'avez adressée le 28 du *' mois passé, m'a été remise hier par les Malécites.
" Persuadé comme vous du bien qui résulterait " dans les circonstances actuelles d'un missionnaire " qui ferait sa résidence au milieu des sauvages, ''je me suis adressé là-dessus à Monsieur le " Vicaire-Général. Sa réponse m'a déterminé à " vous prier de donner tous vos soins à les contenter " et à les retenir dans le devoir. Pour ce qui regarde
' le meurtre dernièrement commis par les loyalistes, ■' d'un de leur nation, ils ne doivent pas douter '' qu'en portant leur plainte au gouverneur de " la province du Xouveau-Brunswick, justice ne " leur soit rendue. Dans cette attente, j'espère " que vos efforts les empêcheront de se porter " à des violences sur les courriers et les voyageurs.
" A l'arrivée du Général Carleton, je ne manquerai " pas de lui mettre sous les yeux la demande que " ces sauvages m'ont faite, fondée à ce qu'ils disent, " sur la promesse d'une église. Et quand les limites " des deux provinces seront établies, leur prière " trouvera toute l'attention qu'elle mérite. "
L'abbé Leclerc, qui connaissait à fond le caractère des Malécites, n'eut pas de peine à les tenir dans l'observance de la loi. Aussi ces derniers insistèrentils encore auprès du gouverneur du Nouveau- Brunswick pour que le zélé missionnaire vint se fixer au milieu d'eux.
Dans une lettre en date du 9 juillet 1780, le secrétaire du Nouveau-Brunswick, Jonathan Odell, écrivait à l'abbé I.eclerc :
" C'est sm* l'ordre de son Excellence que j'ai " l'honneui' de vous informer que les sauvages " du pays qui sont sur les bords de la rivière Saint- " Jean, ont témoigné le désir de former un " village dans un endroit convenable, pour\ai qu'ils " puissent avoir les directions d'un Pasteur, et " comme c'est à vous, Monsieur, préférablement " à tout autre, qu'ils ont demandé qu'on s'adressât, " Son Excellence leur a promis que, si vous vouliez " prendre la charge de les instruire, vous en seriez
" récompensé comme il convient, par la Société " Evangélique qui a pour but la civilisation des " sauvages dans cette province. Et si vous consentez '' à accepter la proposition, vous me ferez l'honneur " de m'écrire à la première occasion pour informer " Son Excellence et la Société, des conditions " auxquelles il vous conviendrait de donner à ces " pauvres gens les soins et les attentions qu'ils " désirent. "
Mgr Hubert, informé du désir des gouverneurs, chargea l'abbé Leclerc de donner tous ses soins aux Malécites et de faire en sorte de se rendre agréable aux autorités du Nouveau-Brunswick, qui commençaient à se montrer un peu plus tolérantes envers les catholiques.
Aucun missionnaire de l'époque peut-être n'a exercé une plus gTande influence sur les sauvages que le Patliace Ciquart. Le Père Ciquart était un Sulpicien exilé par la révolution française. Avant de venir exercer le ministère chez les jNIadoueskaks il avait, pendant de longues années, séjourné dans les missions du Kennébec. Parlant des Malécites du Saint-Jean, il écrivait à son Evêque : ''Ce sont " littéralement des petits enfants, mais bien élevés ; " je pense qu'ils seront obéissants et soumis à l'avenir. " Ils Font été depuis le peu de temps que je suis " leur père. Ils m'aiment et je leur suis attaché ; "je le suis beaucoup à quelques-uns, et je ne les *' quitterais pas sans les arroser de mes larmes."
Un jour le Père Ciquart, ayant reçu du gouverneur des présents pour les distribuer aux sau\'ages de la bourgade du Madawaska, y ajouta un grand
livre de missions illustré pour le nouveau chef Grand-Pierre. Le missionnaire désireux de connaître l'impression que son présent avait produite sur le chef, l'en interrogea. Le chef ne répondit rien d'abord : il contemplait toujours les tableaux du livre. Son regard prit l'expression d'une profonde rêverie, puis ensuite celle d'une grande douleur : " Grand Patliace, dit-il enfin, tu me rappelles un " vieux souvenir : lorsqu'on donnait quelque chose ^' à un Mohawk, il avait beaucoup de langue, mais *' pas de cœur. Aujourd'hui, Grand-Pierre, lorsque " le Patliace lui donne ce beau livre, a du cœur mais " il n'a plus de langue."
Grand-Pierre présida encore longtemps la bourgade du Madawaska ; mais au déclin de sa vie, ses sujets rabandonnèrent. Révolté de tant d'ingratitude, il ne put supporter cet abandon. Sur l'invitation des premiers colons acadiens, il renonça à sa juridiction et se retira au miUeu d'eux, où il fut l'objet du plus grand respect jusqu'à sa mort. La tombe de Grand-Pierre est à trois ou quatre arpents de la rivière, un mille à peu près en bas de l'église de Saint-Basile ; ce champ est encore connu sous le nom de " platin du Grand-Pierre."
11 eut pour successeur Louis Shaougenet, connu aussi sous le nom de Bernard. Shaougenet était donc le grand-père de Jean-Shawichc Bernard, mort il y a quelques années, à l'âge de 90 ans.
Lors de la première confirmation donnée au Madawaska, par Mgr Denault, en 1803, cinquantehuit sauvages reçurent ce sacrement. A partir de cette date, la population de la bourgade diminua
rapidement. En 1812 Mgr Plessis ne trouva que deux cabanes à l'embouchure de la rivière Madawaska. A certaines époques de l'année, les wigwams étaient entièrement désertes. Par exemple, en 1826, année de grande disette pour eux, ils passèrent l'hiver campés à la porte de l'église de Saint-Basile, où des colons charitables les nourrirent. L'hiver suivant, ils descendirent à Saint-Jean, à une distance de 260 milles de leur village.
D'après les statistiques, leur population était de deux en 1824, de quatre en 1834, et de deux en 1840. En 1850, elle augmentait à trente, et tombait à dix-sept en 1860. De nos jours la réserve compte une cinquantaine d'âmes. Ces variations dans le chiffre de la population s'expliquent par leur genre de vie nomade.
Ce n'est que depuis 1830 qu'ils se sont établis sur la grande route ; auparavant ils étaient campés près de la rivière. Leurs maisons sont propres, bien éclairées et confortables. Parlant de la réserve d'Edmundston, James Farrell, leur agent auprès du gouvernement fédéral, écrit : "Ce sont des " citoyens paisibles, respectueux envers l'autorité, " honnêtes, hospitahers et charitables." Bien que les sauvages du Madawaska aient perdu le droit à un chef politique, à cause de la diminution de leur population, ils se constituent encore sous la présidence d'un chef titulaire et nominal, régulièrement élu, qui exerce les fonctions de lieutenant du chef véritable résidant à Tobique, siège capital de la tribu. C'est donc encore chez eux l'ère de la vie patriarcale, et tous les ans ils vont, selon la
coutume établie, rendre hommage au grand sachem de Tobique. Ils profitent ordinairement de la Fête-Dieu, leur fête patronale, pour faii*e cette visite déférentielle.
La procession du Saint-Sacrement a toujours eu pour eux an charme particulier. La sainte parade, comme ils l'appelaient, attirait infailliblement à Saint-Basile tous les habitants de la bourgade. Ils y arrivaient décorés d'étoiles brillantes et de couleurs variées, armés d'éperons et de mousquets, connue pour une parade mihtaire. L'Elévation était saluée par une décharge d'artillerie, puis ils entonnaient dans leur langue : 0 Salutaris Hosiia. Le reste de la journée était consacré aux réjouissances patriotiques, où Bacchus était trop souvent le saint de l'après-midi et le sujet de la colère du curé de Saint-Basile.
Le vœu de l'abbé Bourg, formulé il y a plus d'un siècle, vient d'être réalisé : les sauvages ont leur école séparée. Les frais de l'enseignement sont à la charge du gouvernement d'Ottawa.
Le descendant du Malécite s'adonne peu à la culture du sol. Il a gardé la nostalgie des bois et s'étiole au soleil de la civiUsation. Sa famille décroît, bien que ses mœurs soient honnêtes et que ses qualités mentales et physiques ne soient pas inférieures à celles des races qui l'entourent. Anomalie étrange, il méprise ragriculture, " vil art de la paix ". Il n'ose pas dire en complétant
sa pensée : " \dl art du conquérant." " La main " qui a brandi le tomahawk n'est pas faite pour " guider la charrue ; la main qui arrachait la "chevelure du Mohawk ne s'abaisse pas à arracher "des légumes." Ces paroles de l'arrière petit-fils de Grand-Pierre, peignent bien l'orgueil souffrant de la vieille race guerrière. Cincinnatus à rebours, le Malécite méprise les champs que le grand romain se faisait gloire de cultiver entre deux batailles. Son dégoût pour les choses de la paix, et au fond, sa haine de la race blanche, le laissera toujours hostile à la civihsation qui l'a dépossédé, qui a élevé cette muraille entre les deux races, dont son amour-propre d'ancêtre déchu souffre tant. Comme Achille, il se retire sous l'ombre des derniers chênes de la forêt antique, et, avec une moue hautaine, il attend la mort de sa race.
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