‹ Histoire du MadawaskaChapitre 12 sur 46 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Origine le la population

Bretons 9t Normands, Acadiens et Canadiens. Caractéristiques différentes. Expulsion 'des Acadiens. Vicissitudes des établissements du Saint-Jean. Arrivée des Loyalistes, Hostilité des derniers : cause de l'émigration au Madawaska.

, E peuple du Madawaska est d'origine bretonne et normande à la fois, acadienne et canadienne.

33^ La plupart des familles acadiennes qui vinrent s'y établir étaient venues de l'ouest de la France, du Poitou, de la Saintonge, mais principalement de la Bretagne, tandis que les familles canadiennes viennent surtout de la Normandie, de la Picardie, du Maine, de ITsle-de-France et des autres provinces du nord.

Ces familles transportèrent sur les bords de la Baie-Française et les rives du Saint-Laurent, les mœurs et les coutumes, les arts et les industries, de leurs provinces respectives. La diversité de caractère, de talents et d'aptitude, déjà existante, va s'accentuer davantage en Amérique par l'isolement où les deux

groupes vont se trouver l'un de l'autre, par une organisation politique et une administration tout à fait différentes, par la diversité des lieux et des occupations.

Mais au Madawaska, où les deux éléments se trouveront réunis, mêlés dans une proportion numérique à peu près égale, pendant plus d'un siècle, la différence originelle s'atténuera par un contact constant, par l'alliance des familles, par un genre de vie et des besoins communs, pour se fondre en une riche nature qui tiendra des deux, et constituera le vrai type madawaskayen, breton et normand à la fois, entêté et roublard, honnête et gai, actif et intelligent, généreux et plein d'initiative, hospitalier mais impénétrable, particulariste sans exclusion, qui par suite de sa longue séparation, à son tour, des groupes acadiens et canadiens dont il a tiré son origine, nourrit pour eux une égale et s}Tnpathique indifférence.

Egalement oubUé, en retour, des Acadiens authentiques et un peu intransigeants sur les alliances de familles et les noms, négligé par les Canadiens qui prenaient pour de l'hostilité sa froideur et son indifférence pour tout ce qui leur est cher, ce groupe a grandi dans une atmosphère particulière et propre, a appris à se suffire à lui-même, à ne pas souffrir de son isolement social, et, jusqu'à nos jours, n'a fait aucune tentative sérieuse de rapprochement.

Forcé de déchner sa nationahté particulière, le Madawaskayen répondra ce qu'un bon vieil habitant de Saint-Basile répondait à un Français

de France, aimable et poli, mais à son gré trop inquisiteur : "Je suis citoyen du Madawaska, " avec toute l'ampleur du vieux Romain disant : "Je suis citoyen de Rome," et la morgue du londonien déclarant, surpris qu'on ne s'en soit pas aperçu : " / am a briiish subjed."

Cette réponse est collective et bien caractéristique du citoyen de son pays, le Madawaskayen.

Le Madawaskayen a des tendances plutôt francoaméricaines que purement acadiennes ou canadiennes, et cela, peut-être, à cause du voisinage des Etats-Unis et du fait que la plus grande partie de la population vit, depuis plusieurs années, sous le drapeau étoile.

La plupart des familles acadiennes peuvent retrouver les noms de leurs ancêtres dans le cens nominatif de l'Acadie, dressé en 1671, par le chevalier Hubert de Grandfontaine. Ces familles sont venues en Acadie vers 1632 avec le Commandeur de Razilly. Les familles arrivées plus tard de France en Acadie ont aussi des représentants au Madawaska, et leurs noms se trouvent dans les recensements postérieurs de l'Acadie. Plusieurs noms au Madawaska sont communs aux Acadiens et aux Canadiens, tels que Dupuis, Morin, Pèlerin, Lajoie, Savoie, Bertrand, etc., de sorte qu'il est difficile de déterminer si les familles de ces noms viennent de l'Acadie ou de la Province de Québec. Quelques familles canadiennes s'étaient transportées en Acadie avant 1783 et se sont trouvées mêlées aux événements qui ont précédé l'établissement du Madawaska, comme les Ayotte, les Bourgoin, les Sansfaçon, les Duperré, les Lizotte, les Fournier, les Michaud, etc.

Il n'entre pas dans notre cadre de faire l'histoire générale de l'Acadie, depuis sa fondation jusqu'à la catastrophe de 1755, ni depuis cette époque jusqu'à la fondation du Madawaska. Cependant, comme l'étabhssement du Madawaska est intimement lié à cette histoire, nous retracerons les grandes lignes de l'histoire de l'Acadie, depuis 1710, date de la chute de Port-Royal et de toute la péninsule aux mains des Anglais ; nous indiquerons les causes de la Déportation ; nous suivrons ensuite le groupe détaché de Grand-Pré, et des autres établissements de la Nouvelle-Ecosse, dans ses étapes différentes, jusqu'à son arrivée à Sainte- Arme des Pays-Bas, d'où il partira pour fonder le Madawaska.

Les manuels d'histoire du Canada et de l'Acadie, en usage dans les maisons d'éducation, nous disent que l'année 1710 vit la fin du régime français en Acadie. Si l'affirmation est exacte au sens des traités et de la géographie officielle, rien n'est moins vrai au point de \'Tie politique et national ; car la France ne s'est jamais tant occupée de l'Acadie qu'après la chute de Port-Royal. En effet, tout de suite après le traité d'Utrecht, elle songe à fortifier l'Isle-Royale (Cap-Breton), où elle construit la forteresse de Louisbourg au prix de cinq milUons de dollars. Elle s'intéresse activement à la colonisation de rile Saint-Jean (du Prince Edouard) et du territoire situé au nord de la péninsule, c'est-à-dire le Nouveau-Brunswick actuel et la

partie adjacente de l'état du Maine, jusqu'à la rivière Kennébec. Elle désignait ce territoire sous le nom d'Acadie Française, par opposition à Acadie Anglaise, la péninsule de la Nouvelle-Ecosse, cédée aux Anglais par le traité d'Utrecht.

L'équivoque de " F Acadie à ses anciennes limites" fut probablement voulue des plénipotentiaires français, pour garder à la France tout le territoire situé au nord de la Baie Française. Il appartenait, en effet, à la France, qui seule avait colonisé l'Acadie, d'en bien définir les limites.

Quoi qu'il en soit, les Anglais réclamèrent tout le territoire occupé par les Français dans cette partie du pays avant le traité d'Utrecht, à l'exception des Iles Saint- Jean et Royale. Mais la France continua d'occuper le Nouveau-Brunswick actuel et la moitié de l'Etat du Maine. En conséquence, les Acadiens établis au nord de la Baie-Française (Fundy) refusèrent catégoriquement de prêter le serment d'allégeance à la couronne britannique, se réclamant du fait qu'ils étaient en territoire français. Ceux de la Nouvelle-Ecosse, passés sous la domination anglaise, ne refusèrent pas de prêter le serment, mais ils exigèrent des gouverneurs, la condition qu'ils ne seraient pas forcés de prendre les armes contre les Français ni contre les sauvages, leurs anciens alliés. C'est le serment qu'ils prêtèrent, après bien des pourparlers, en 1730, sous le gouverneur Philips, et qui les fit désigner, à partir de cette date, sous le nom de French Neutrals, Français exemptés.

Aussitôt le traité d'Utrecht signé, les gouverneurs

de Louisbourg et de Québec engagèrent les Acadiens, passés sous Tadministration des gouverneurs anglais, à quitter la Nouvelle-Ecosse pour se réfugier en territoire français, soit à Louisbourg, à l'Ile Saint-Jean, ou aux établissements de la rivière Saint-Jean, comme ils en avaient la permission de par le traité. Cette faculté cependant était limitée à un an de la date de la signature du traité. Quelques-uns se rendirent à cette invitation, contre le gré des gouverneurs anglais, qui firent tout en leur pouvoir pour empêcher une émigration en masse. Le mauvais vouloir des gouverneurs à laisser partir les Acadiens se comprend par le fait qu'ils avaient besoin d'eux pour ravitailler la garnison de Port- Royal. L'Angleterre n'avait pas de colonie, de ce côté, au nord de Boston. Toutefois, la position des Acadiens, restés en territoire anglais, était difficile et délicate : ils étaient suspects aux conquérants toutes les fois que les Français, les Canadiens ou les sauvages tentaient de reconqaérii* la province perdue. Les Acadiens de la péninsule nourrissaient sans doute l'espoir que Port-Royal, qui avait tant de fois changé de mains, reverrait flotter le drapeau français ; mais jamais ils n'ont manqué à leur serment ; jamais, depuis 1713 jusqu'à la fondation d'Halifax en 1749, on n'a pa leur reprocher un seul acte d'insubordination, d'un caractère sérieux ou général, envers la couronne britannique, et cela malgré les provocations les plus humiliantes et les plus blessantes, tant de la part des gouverneurs que des officiers de la garnison.

Une harmonie relative régna jusqu'à la fondation

d'Halifax. A partir de 1730, date de la prestation du serment conditionnel, l'administration sage de quelques gouverneurs dépourvus de préjugés fit croire que la tranquilité était assurée. La colonie prospérait.

Halifax fondé, les difficultés recommencèrent avec le gouverneur Cornwallis qui somma les Acadiens de prêter en entier le serment à Sa Majesté Georges II, qui venait de monter sur le trône d'Angleterre. La guerre allait éclater entre la France et l'Angleterre; elle était prévue et déjà on s'y préparait, de part et d'autre, avec une fiévreuse anxiété. Déjà à Halifax on songeait à mettre à exécution le projet' d'expulser les Acadiens, projet médité longtemps à l'avance par les gouverneurs anglais. (Edouard Richard, Henri d'Arles).

Pour demander un nouveau serment, Cornwallis alléguait que le serment pris sous Philips n'était pas valide; les gouverneurs n'ayant pas le droit d'exempter les sujets de Sa Majesté de porter les armes contre les ennemis de l'Angleterre.

Les Acadiens répondirent que le serment qu'ils avaient pris sous Philips devait suffire, que les autres gouverneurs avaient reconnu que ce serment liait la conscience des nouveaux sujets, que la fidélité avec laquelle ils avaient rempli leurs promesses jusque là devait être une garantie de leur bonne foi, que l'obligation de porter les armes contre leurs frères de sang était inhumaine, qu'enfin ils ne prêteraient pas d'autre serment que celui qu'ils avaient déjà prêté.

Voici la formule du serment qu'on voulait faire prendre aiix Acadiens :

" Je promets et jvre en foi de chrétien, que je serai "fidèle et obéirai à Sa Majesté Georges II, que je recon- " nais covime le Souverain Seigneur de VAcadie ou " Nouvelle-Ecosse. Ainsi q\ie Dieu me soit en aide ! "

Il ne faut pas confondre ce serment de fidélité ou d'allégeance, qu'on exigeait de tout sujet britannique, avec le fameux serment du Test, qu'on ne demandait qu'aux fonctionnaires publics, dans le but d'écarter des hautes fonctions et des sphères d'influence, les sujets catholiques du Royaume-Uni, et dont voici la teneur :

*' Moi, (N) je proteste et déclare solennellement " et sincèrement en la présence de Dieu, que je crois " que dans le Sacrement de la Cène du Seigneur, " il n'y a aucune transsubstantiation des éléments " du pain et du vin en le corps et le sang du Christ, " dans et après la Consécration, faite par quelque " personne que ce soit, et que l'invocation ou adoration "de la Vierge Marie, ou de tout autre saint, et le " sacrifice de la Messe, d'après les rites présentement " en usage dans l'Eglise Romaine, sont superstition " et idolâtrie."

Comme le gouverneur Cornwallis menaçait les Acadiens de confisquer leurs propriétés s'ils ne prenaient pas le serment requis, ceux-ci demandèrent la permission de quitter la province. Le gouverneur, dans un langage presque suppliant, les en dissuada, ajoutant qu'ils étaient sujets britanniques au même titre que les autres sujets catholiques de Sa Majesté, que, s'ils se décidaient d'émigrer, il se verrait, lui,dans l'obhgation de confisquer tous leurs effets. Les choses en restèrent là et le serment ne fut pas prêté.

Au printemps de 1755, le gouverneur Lawrence, qui venait de succéder à Cornwallis, somma encore les Acadiens de prendre le serment sans réserve. Les délégués, choisis par les habitants des diverses localités pour porter leur refus de prêter un serment qui les engagerait à porter les armes contre les Français, furent jetés en prison. Quand les délégués s'offrirent de prendre le serment en leur propre nom, le gouverneur répondit qu'il était trop tard . . . qu'un serment prêté dans de telles circonstances était nul et non avenu.

Pendant ces pourparlers, les préparatifs pour la déportation se poursuivaient activement, par les ordres du même Lawrence qui parlementait avec les délégués.

Disons tout de suite que le refus d'exempter les colons français de se battre contre leurs congénères était cruel et barbare, contraire à la pratique des nations civilisées, contraire même à la décision rendue par un des successeurs de Lawrence, le gouverneur Wilmot, en 1777, dans un cas identique, encore que moins évident. Lors de la guerre de l'Indépendance américaine, les colons de la Nouvelle Angleterre, qui, sur l'invitation du gouverneur Lawrence, étaient venus occuper les terres laissées vacantes par les Acadiens, et à qui il répugnait de porter les armes contre leurs amis et parents des colonies insurgées, adressèrent au gouverneur Wilmot une requête à l'effet de se faire exempter du service dans la campagne de la Nouvelle- Angleterre.

" For those of us, disent-ils dans l'exposé de leurs " motifs, who belong to New-England, being inviied

'' into this province hyGovernor Lawrence^ s proclamation, " it must be the greatest pièce of cruelty and imposi- " tion to be subjected to march into différent parU, " in arms against ourfriends and relations." ÇRichsird)

La pétition demandait le même privilège pour les Acadiens de la Nouvelle-Ecosse, à cause de leurs compatriotes exilés dans la Nouvelle- Angleterre. La supplique fut accordée.

Le refus des Acadiens n'était donc qu'un prétexte, pour les Anglais, de sévir contre eux. Le motif réel venait d'ailleurs.

C'est peu de temps avant l'infamie de 1755 que, sur les instances du missionnaire Leloutre, plusieurs des fondateurs du JNIadawaska abandonnèrent la Nouvelle-Ecosse pour se fixer dans le district de Beauséjour. Parmi eux on compte Jean Cyr, Jean-Baptiste Cormier, Joseph Daigle, Simon Hébert, Joseph Thériault, Jean-Baptiste Thibodeau, Zacharie Ayotte, Joseph Mauzerolle, ainsi qu'une famille Potier.

De bonne heure dans l'été de 1755, le colonel Monckton débarqua une armée de deux mille hommes en face du fort Beauséjour, dont il se rendit maître presque sans coup férir, grâce à la lâcheté de Verger, commandant du fort, qui n'opposa qu'une faible résistance, bien qu'en mesure de repousser victorieusement l'attaque. L'histoire a flétri la pusillanimité des défenseurs en nommant cette opération militaire : "le siège de velours."

A la suite de ce facile succès, Lawrence et Shh'ley (gouverneur de Boston) jugèrent qu'il était temps de frapper le coup. Afin d'éviter une opposition

armée, on avait préalablement enlevé aux Acadiens leurs armes. Pour ne pas éveiller les soupçons, on procédait avec le plus grand secret, ce qui n'empêchait pas que l'alarme fût assez générale, sans qu'on pût cependant pénétrer les desseins que Lawrence méditait.

Au commencement de septembre, Winslow et Murray arrivèrent à Grand-Pré. Ils sommèrent les habitants du lieu et des établissements voisins de se rendre à l'église, pour prendre connaissance d'une communication de sa Majesté.

Les Acadiens, ne soupçonnant aucune supercherie, se rendirent en grand nombre sur la place de Grand-Pré. Dès ciu'ils furent entrés dans l'église, les portes furent fermées sur eux. Winslow leur annonça, au milieu de la stupeur générale, qu'ils étaient prisonniers du Roi, que leurs biens étaient confisqués au profit de la couronne, qu'eux-mêmes allaient être transportés en pays étrangers. Il ajouta même, en guise de conclusion, quelques avis sur la manière qu'il convenait pour eux de se comporter dans ces nouveaux pays.

La population fut embarciuée par violence, à la pointe de l'épée quand elle offrait de la résistance. Quand toute la cargaison humaine fut mise à bord des vaisseaux destinés à la recevoir, la flotte leva l'ancre, pendant que Winslow et Murray, comme ils se l'étaient promis si l'entreprise réussissait,'' burent au bon voyage des Acadiens." (Journal de Winslow).

L'embarquement ne se fit pas toujours au gré des organisateurs de l'expédition héroïque. A Beaubassin, les habitants, avertis à temps, prirent

la fuite. Sur l'isthme, les soldats anglais rencontrèrent, au grand mécontentement de Hanney, Vhistorien de l'Acadie, la plus vive opposition. A Petitcodiac, à Memramcook il y eut des escarmouches sanglantes. A Shépody, plusieurs soldats anglais tombèrent morts sur la place de l'église. Cette attitude de fierté tardive tempère un peu les sentiments de dégoût que tout homme, non aveuglé par le fanatisme, éprouve à la lecture de ces pages déshonorantes pour l'humanité.

La résistance pourtant était aussi vaine que les protestations. Les défenseurs durent se rendre ou prendre la fuite. Environ huit mille âmes furent ainsi emmenées en exil, disséminées sur le littoral de l'Atlantique, depuis Boston jusqu'au Golfe du Mexique. Quelques vaisseaux se rendirent en France et en Angleterre, d'autres aux Antilles, aux Bermudes, et même à l'île de Corse.

L'histoire n'a pas encore dit son dernier mot sur cette période de l'exil politique des nationaux français de la Nouvelle-Ecosse et des étabUssements du Golfe. Les pièces nécessaires à l'instruction du procès sont disparues ou bien ont été détruites.

Certains historiens ou compilateurs, tel que Parkman, Akins et Hanney, font porter aux Acadiens toute la responsabilité de leurs malheurs. D'autres rejettent l'odieux de l'acte sur les gouverneurs anglais de l'Acadie, en particulier sur Lawrence qui a exécuté le dessein cruel, et tentent d'exonérer la Métropole du poids de cette lourde responsabilité. Tels sont Casgrain, Rameau, Richard. Quelques autres enfin, avec Henri d'Arles, renferment, dans

le verdict de culpabilité qu'ils prononcent, les gouverneurs, les lords du commerce et le gouvernement anglais.

Henri d'Arles, dans sa présentation du texte original de Richard, le contredit sur ce point et, croyons-nous, victorieusement, faisant un fort réquisitoire contre l'administration coloniale de l'Angleterre.

Nous n'avons pas la prétention de clore la procédure historique, ni de prononcer la sentence ultime sur ces événements, ni de planter les Colonnes d'Hercule sur la route de l'investigation dans ce chapitre perdu de l'histoire d'Amérique. Mais lorsqu'on voit des historiens, comme James Hanney, se montrer d'une partialité étroite au point de se contredire, de se réfuter, plutôt que d'être justes à l'égard des Acadiens, on est porté à laisser de côté toute modestie, toute réserve, et à croire qu'il est facile de faire de l'histoire.

Pour bien peser les actes et établir les responsabilités de cette expulsion par les armes, en temps de paix, des Acadiens, il faut connaître, ce que l'on appelle en philosophie, l'état de la question, qui est, dans l'espèce historique, les mœurs de l'époque, l'état d'âme des peuples dont on étudie l'histoire, la situation pohtique, du moins générale, où ils se sont trouvés.

La France et l'Angleterre, depuis la conquête de ce dernier pays par les Normands, ont été les deux grandes rivales de l'Europe occidentale, pendant plusieurs siècles, avec des alternatives de succès et de revers, sans que jamais l'une de

ces antagonistes pût acquérir sur l'autre, par les armes, une supériorité assez marquée ni assez prolongée pour rendre la nation vaincue inoffensive et permettre à la nation victorieuse de se montrer généreuse envers sa rivale. Il se développa donc entre les deux pays une rivalité haineuse qui devait avec les siècles devenir héréditaire.

Le xv!!!*" siècle, dont les premières décades furent remplies de la gloire de Louis XIV et marquées par la prépondérance de la France, avait dépassé sa moitié au temps de l'expulsion des Acadiens. Déjà la décadence de la royauté française faisait prévoir les désastres qui devaient conduire à l'abîme des jours de la Révolution.

La politique coloniale française, clairvoyante et inspirée du plus pur patriotisme au début, avec Sully sous Henri IV, négligée sous Louis XIII, que les guerres contre l'Autriche absorbaient, avait été reprise avec vigueur par Colbert, ministre de Louis XIV, et donnait les plus belles espérances. Mais à la mort du Grand Monarque, la politique coloniale, sous le faible Louis XV, était dégénérée en intrigues de cour, et orientée, la plupart du temps, par des mains de femme, vers des fins particulières, dont la principale était de faire la fortune des courtisans assez heureux de plaire aux grandes dames d'état françaises.

Les colonies anglaises, au contraire, négligées dans les commencements, venaient de prendre, sous l'impulsion d'un grand homme d'état, William Pitt, par une sage, bien qu'égoïste pohtique, un essor de prospérité, et une puissance formidable pour

les colonies de la France. Vers 1750, l'Angleterre, qui voyait avec satisfaction la France s'affaiblir au-dedans, par une administration corrompue, et au dehors, par une politique de favoritisme ruineuse, par une négligence inconcevable de ses intérêts coloniaux, jugea que le temps était venu d'agir pour enlever à sa rivale son prestige en Europe et les plus beaux joyaux de sa couronne, ses colonies d'Amérique.

La France, malgré son état de faiblesse intérieure, n'avait pas oublié sa gloire, et ses soldats, comme toujours, savaient tenir l'épée. La guerre n'était pas encore déclarée, mais elle était prévue et on s'y préparait avec activité, des deux côtés. L'esprit d'antagonisme des métropoles était passé, avec un accroissement d'acuité, dans les colonies rivales, où souvent le choc des armes anticipait les déclarations de guerre, et se prolongeait après la signature des traités en Europe.

Le plan de l'Angleterre, pour la campagne d'Amérique, n'était rien moins que d'abattre le drapeau français du sommet de la forteresse de Louisbourg, et des hauteurs de la citadelle de Québec, pour lui faire repasser les mers, sans espoir de retour. C'est dans cet état d'âme, avec ces ambitions mêlées de crainte et de vieilles haines, que l'Angleterre, avant d'entrer en campagne, entreprit de résoudre le problème des nationaux français de l'Acadie, soumis au régime anglais depuis près de quarante ans. L'Anglo-Saxon, dominateur, égoïste, peu psycologue par nature, n'était pas fait, dans ces temps de lutte à mort surtout, pour comprendre la délicatesse de la situation des Acadiens, ni disposé

à se laisser arrêter par des considérations d'ordre sentimental. Il voulait vaincre à tout prix, même aux dépens de sa gloire.

La question acadienne se posa donc devant lui comme un obstacle, un terrain à déblayer avant de commencer les hostilités. Il l'étudia à la lumière de ses seuls intérêts, et la trancha de son épée.

Le refus des Acadiens de prêter le serment inconditionnel ne peut être la cause déterminante d'une décision qui devait entraîner d'aussi graves conséquences. La revendication des Acadiens était trop évidemment juste et en conformité avec les plus élémentaires sentiments de la nature humaine, pour que les fonctionnaires, chargés d'administrer le serment, ne pussent en apercevoir le bien fondé. La véritable cause fut l'intérêt. L'intérêt militaire, cause immédiate ; l'intérêt politique, la raison d'état, cause finale et éloignée.

Les Acadiens refusant de prendre les armes au début d'une entreprise difficile, dont l'issue paraissait douteuse malgré la supériorité du nombre, devenaient pour l'état-major colonial anglais un embarras. Leur permettre de passer en territoire français, c'était les délier de leur serment et grossir les rangs de l'armée ennemie de soldats d'autant plus utiles qu'ils étaient mieux adaptés aux conditions du pays. Les laisser en territoire anglais, mais près du théâtre de la guerre, c'était s'exposer, de la part de ces neutres — français quand même, papistes irréductibles ; à ces deux titres, mauvais sujets — à des actes d'hostilité, toujours possibles, qu'il était plus prudent de prévenir. Restait donc le moyen

terme : les éloigner — remove them. Si cet éloignement se fût fait selon les lois de l'humanité, on eût pu reprocher à ses auteurs le manque de motifs sérieux, mais on aurait reconnu là la prudence anglaise qui ne laisse rien au hasard quand elle peut préparer les événements. Ceux qui ont bien lu les documents relatifs à cette expulsion violente, reconnaîtront là le raisonnement des auteurs du déht, la raison d'état, qui, comme la charité, couvre une multitude d'iniquités. C'était, avant la lettre, l'application de l'adage popularisé par Bismarck : la force prime le droit. Ou bien encore l'aphorisme de Bernhardi : la nécessité ne connaît pas de loi. C'était dire : je doute si les Acadiens, qui n'ont pas encore violé la neutralité, ne la violeront pas ; donc il faut agir comme s'ils l'avaient violée. C'est la logique favorite de Hanney.

La déportation justifiée et décidée, le mode d'exécution importait peu ; c'était un simple ordre du jour, où le principe du plus utile présiderait à tout. En conséquence, sans faire attention aux droits imprescriptibles de la loi naturelle, coname il était plus utile aux armes anglaises de se servir de ruse que de prendre les moyens d'une franche agression, on usa de ruse. Comme il était de l'intérêt des mêmes armes, de séparer les familles dans le but de retarder le retour, peut-être hostile, des Acadiens, les familles furent séparées et réparties dans des colonies lointaines et ennemies. Mais, les Acadiens n'ont-ils pas provoqué ces mesures par une attitude hostile, orgueilleuse, provocatrice, à l'égard des gouverneurs anglais qui étaient leurs

maîtres légitimes ? N'ont-ils pas trahi les intérêts anglais en maintes occasions ? N'ont-ils pas déclaré à plusieurs reprises que leur souverain légitime était le " bon Roi Louis ? " N'ont-ils pas été fanatisés par lem's missionnaires, les agents du gouvernement français et du gouvernement de Québec auprès d'eux ?

C'est le réquisitoire que Parkman, Akins, Hanney et autres ont dressé contre les Acadiens. Pour eux, les Acadiens sont des insoumis, des rebelles, des fanatiques, des traîtres qui n'attendent qu'une occasion favorable pour déloger la garnison de Port-Royal et reprendre possession de la province au nom du roi de France.

Et pourtant ces auteurs admettent — ils le disent en toutes lettres — que l'Angleterre a maintenu sa juridiction, sur toute la province de la Nouvelle- Ecosse, pendant trente-six ans, avec une garnison d'une centaine d'hommes, dans un fort démantelé que les Acadiens se prêtaient à réparer de temps à autre, alors que la population française variait de 2500, 3000, 5000 et 8000 âmes, que les établissements anglais les plus voisins étaient Boston et New- York. Mais, ça ressemble beaucoup à l'agneau gardant le loup acadien !

Une occasion favorable s'est présentée aux Acadiens de rejeter leur allégeance aux vents de l'Atlantique. C'est l'expédition de Duvivier, en 1735, avec une centaine de Canadiens et plusieurs sauvages.

Les Acadiens, à part une douzaine de jeunes gens qu'on a accusés de favoriser l'entreprise, ont refusé leur coopération, alléguant le serment qui les liait

à la couronne britannique. Cette '' défection," comme l'appelait Duvivier, a fait échouer le coup de main, et le gouverneur de Port-Royal écrivait aux Lords du commerce que la fidélité des Acadiens avait sauvé la garnison, qui n'était pas en état de se défendre.

Au fort Beauséjour, lors de l'attaque de 1755 par Monckton, trois cents réfugiés acadiens prirent les armes contre les assiégeants, mais ils y furent forcés par le commandant du fort. Au reste, ce ne fut qu'un simulacre de combat, et le commandant anglais, après une minutieuse enquête, les amnistia. Il est bon de remarquer que les Acadiens, au fort Beauséjour, se trouvaient en territoire français, et que la guerre n'était pas déclarée.

Les mêmes auteurs nous peignent les Acadiens comme gens querelleurs, procéduriers, jaloux les uns des autres, toujours mécontents, etc. Ils nous disent que leurs disputes s'élevaient surtout au sujet des limites de leurs terres, devenues trop étroites par suite de l'accroissement rapide des familles et du refus des gouverneurs anglais de leur en concéder de nouvelles.

Ces plaideurs n'avaient pas un seul tribunal régulièrement constitué pour terminer leurs controverses. Les gouverneurs refusaient de juger dans les questions qui se rapportaient aux terres, ou d'établir des tribunaux ad hoc parce que, disaient-ils, juger dans ces questions de terrains eût été reconnaître implicitement " le droit que les Acadiens croyaient avoir à la propriété de ces terres." Les contestations étaient référées à l'arbitrage des

anciens dans chaque localité, et la décision des arbitres était rarement contestée. Le plaidoyer est plus fort contre les gouverneurs que contre les Acadiens, qu'on privait des moyens de subsistance que pas un gouvernement n'a refusés à ses colons.

Les missionnaires sont surtout l'objet des attaques et des critiques des historiens sympathiques aux auteurs de la déportation. Hanney, en particulier, collectionne toutes les vétilles, les propos de domestiques, tous les griefs des gouverneurs français et anglais contre eux, pour les présenter sous le jour le plus défavorable. Ils oublient de dire que la plupart des gouverneurs français, au lieu de s'occuper des intérêts de la colonie, ne cherchaient qu'à s'enrichir par une spéculation scandaleuse, qu'ils n'avaient, pour la plupart, que peu ou pas de religion. Les missionnaires gênaient les gouverneurs dans leurs entreprises illicites, et étaient souvent obUgés de les rappeler au respect de la morale. Point n'est surprenant de voir les gouverneurs français se plaindre amèrement des empiétements du clergé sur les prérogatives des officiers civils et militaires.

Quant aux gouverneurs anglais, les moyens qu'ils employaient pour corrompre le clergé, et le soin qu'ils mettaient à s'assurer le service de missionnaires dociles à leurs \'ues, les mettent en plus mauvaise posture devant l'histoire impartiale, que les quelques missionnaires, oublieux de leurs fonctions sacrées, qui se faisaient les instruments dociles d'un fonctionnarisme protestant, désireux avant tout d'enlever aux Acadiens la foi de leurs ancêtres.

Loin de nous de prétendre que les Acadiens

fussent sans défauts. Ils avaient, comme ils ont encore, les faiblesses de la commune nature. Ils avaient, comme ils ont encore, les défauts de la race française. Mais là n'est pas la question. Ils ont été loyaux à la couronne britannique, ils ont été fidèles à leur nouvelle allégeance, ils ont gardé religieusement la foi jurée. Pour eux un serment était chose sacrée, un acte religieux, un engagement irrévociable, et c'est pourquoi leur loyale simplicité jugeait que la conscience ne peut conmiander ce qui répugne à l'honneur, à la noblesse, à la nature. C'est pourquoi ils ont toujours refusé de prendre un serment qui violentait leur conscience. Libre à ceux qui n'ont que la conscience de l'intérêt de prendre cette délicatesse chevaleresque pour du mépris ou de la révolte. Mais ce fut là la gloire des Acadiens, ce fut leur Non possumus.

Les martyrs de la Rome souterraine n'ont pas parlé autrement : le langage de la foi est le même partout.

Au point de vue temporel, au point de vue de leurs intérêts généraux comme nationaUté, ils ont montré peu de clairvoyance, peu d'habilité, peu de viriUté. Encore près des traditions françaises, ils avaient gardé ce respect atavique du paysan français pour tout ce qui est autorité. Entêtés dans la revendication de leurs droits reconnus et particuUers, ils se désintéressaient de l'administration de la chose publique. Fils de parents élevés sous le régime absolu des rois français, ils laissaient aux classes privilégiées, sans les envier, le soin de diriger les affaires de l'état. Cette abstention,

cet éloignement était pris par les gouverneurs anglais pour une hostilité passive, un état d'âme propre à fomenter la révolte. Il leur a manqué — nous parlons toujours de leurs avantages terrestres — " la prudence des enfants des ténèbres, " cet esprit combatif, si nécessaire dans ce nouveau monde où la violence faisait loi, cette prompte décision, et, disons-le, cet orgueil de la race, qui a toujours fait le peuple français se dresser fièrement devant l'oppresseur, et de la gueule de son mousquet, qu'il ne s'est jamais laissé arracher des mains, lui montrer la frontière.

C'est cet abandon de la vigilance, cette confiance plébéienne qui ont conduit les habitants des Mines à l'église de Grand-Pré, transformée en guet-apens, alors que Beauséjour était tombé, que des vaisseaux armés sillonnaient la baie, que les plus sinistres rumeurs, malgré les précautions de Lawrence et de ses agents, circulaient par toute la colonie ; alors que le missionnaire Leloutre, " plus militaire que sacerdotal, " soit, mais plus éclairé sur les desseins des anglais, plus renseigné sur les dessous de la politique de l'époque, avait pressenti le dénouement fatal qui devait conduire cette population à la ruine, et conjurait les Acadiens de se réfugier en territoire français.

Pourtant le courage ni la bravoure ne leur manquaient : les cœurs droits sont les cœurs forts. Les habitants de Memramcook, de Gédaïque, de Shépody, — Brassard, l'héroïque Brassard — l'ont prouvé, quand leurs yeux furent enfin ouverts, mais trop tard, à la triste réalité.

A la fin de son étude, Des Acadiens déportés à Boston, au sujet du serment d'allégeance qu'ils ont refusé de prêter, le Sénateur Pascal Poirier dit :

" On les avait, sans mauvaise intention sans doute, " mais enfin on les avait mal éclairés et mal dirigés " dans leurs démêlés avec les gouverneurs de la " Nouvelle-Ecosse. Ils avaient été induits en erreur " sur la doctrine touchant les choses qu'il faut " rendre à Dieu et celles que le citoyen a le droit '' inaliénable, le devoir même, en certains cas, " de rendre à César. Ils avaient été trompés, d'abord, " sur leurs droits, ils s'étaient, ensuite, trompés " eux-mêmes sur le devoir de l'heure présente, " en ne s'armant pas d'indépendance, et en ne " prenant pas sur eux de prêter quand même, " au roi d'Angleterre, hérétique ou non, à qui le " roi de France, très-chrétien et très-dissolu, les " avait livrés corps et biens, le serment d'allégeance " que tout prince, que tout gouvernement régulier, "a le droit incontestable d'exiger de ses sujets. " Si les Acadiens de 1755 avaient suivi leurs propres " conseils politiques, leurs descendants, français " et catholiques jusqu'au dernier, formeraient " aujourd'hui l'immense majorité de la population " des provinces maritimes, comme les Canadiens " le sont dans la province de Québec."

Nous serions tentés de dire de ce passage, ce que Monsieur Poirier dit de l'opinion de Richard qui exonère la métropole anglaise de la faute commise par les gouverneurs de la Nouvelle-Ecosse : " c'est la partie la moins documentée" de sa belle étude sur les Acadiens exilés dans la Nouvelle-

Angleterre. Monsieur Poirier est de ces historiens qui font porter au pasteur les malheurs comme les fautes du troupeau. Il ne fait pas de doute que les missionnaires catholiques auprès des Acadiens avaient de la préférence pour le gouvernement français, et qu'ils étaient sympathiques aux intérêts de la France. Mais, de là à dire qu'ils ont trompé les fidèles confiés à leur garde, il y a une marge qu'on ne remplit pas d'une simple affirmation.

D'abord il n'est pas exact de dire que les missionnaires ont conseillé aux Acadiens de ne pas prêter le serment de fidélité que tout gouvernement a le droit d'exiger de ses sujets. De fait ils ont prêté ce serment sous le gouverneur Philips. Les missionnaires conseillaient d'exiger la clause qui les exemptait de prendre les armes contre les Français. Il est plus que douteux que les Acadiens, sans l'intervention de leurs missionnaires, eussent prêté le serment sans réserve : on ne change pas d'un simple conseil, pas plus que d'un trait de plume, l'héritage sacré de plusieurs siècles de christianisme, de noblesse de sang, de fidéUté à sa race.

Si les Acadiens avaient pris le serment en entier, disons en 1714, l'année qui suivit le traité d'Utrecht, et qu'ils eussent été forcés de s'armer contre les Français ou les Canadiens, l'histoire eût été témoin d'une lutte déshonorante, d'un malheur plus grand que la déportation, les Acadiens eussent-ils gardé à ce prix la majorité dans les provinces maritimes. Supposons maintenant que les iVcadiens, liés par im serment qui les engageait à se battre contre leurs congénères, eussent refusé, le cas échéant,

de se battre ; ne devenaient-ils pas suspects aux Anglais, au même titre et dans une mesure plus grande même, que s'ils n'eussent jamais pris tel engagement ? C'étaient toujours " des Français," des " papistes irréductibles " et pour cela des mauvais sujets qu'il fallait éloigner, à l'occasion favorable, pour sauvegarder les intérêts anglais dans la Nouvelle-Ecosse.

Les missionnaires et le peuple n'ont donc fait, dans ces circonstances difficiles, que ce que l'honneur et la raison leur conseillaient. Et nous osons croire que, si le Sénateur Poirier avait à refaire le même ouvrage, il s'inspirerait du conseil qu'il donne à James Hanney, dans son beau li\Te, Le Père Lefebvre : de changer certains jugements injustes que l'historien protestant porte sur la conduite des Acadiens et de leurs missionnaires, et modifierait, lui-même, sa conclusion, ou plutôt, sa boutade de la fin ; car c'est bien le cas de dire : in cauda venenum.

Ce bris, à main armée, des foyers d'un peuple honnête et paisible est une page sombre dans les annales des conquêtes de l'Angleterre, qui s'honorerait en le désavouant, comme elle a désavoué dernièrement sa conduite à l'égard de ses propres colonies de la Nouvelle-Angleterre avant la guerre d'insurrection.

L'exil des Acadiens est une faute dans sa cause insuffisante ; il est un crime de lèse-humanité dans son mode d'exécution : confiscations, séparation des familles ; il est un crime dans ses effets : souffrance des épouses, des mères, des enfants innocents, privations prévues et voulues, misère et mort d'un grand nombre.

Les Acadiens auraient eu tous les torts dont on les a accusés que le châtiment serait encore disproportionné à la faute.

La déportation ne prit pas fin avec le Grand- Dérangement de la Nouvelle-Ecosse en 1755. Les habitants du Nouveau-Brunswick et de l'île Saint-Jean ne furent pas plus épargnés. Des expéditions militaires furent envoyées, contre les différents établissements de ces régions, pour compléter l'œuvre de Lawrence et de Shirley. La corvée du Saint- Jean fut confiée au colonel Monckton. Cette vallée comprenait plusieurs groupes d'habitations, de l'ancien fort Latour (Saint-Jean) jusqu'à Sainte- Anne des Pays-Bas, (Frédéricton), dont les principaux étaient Grimrose, avec une population de 350 âmes, Villerai, Jemseg, Robichaud, Belle-Isle, Nashwack, Ecoupag. Le village de Sainte-Anne comptait 250 habitants.

En deux mois, Monckton, avec ses douze cents Rangers, eut si bien accompli sa besogne que partout sur son passage il n'avait laissé que ruines fumantes. La saison avancée l'empêcha cependant de remonter la rivière jusqu'à Sainte- Anne pour incendier ce joli village. La plupart des habitants des endroits dévastés avaient fui dans la forêt ou s'étaient réfugiés à Sainte- Anne. Monckton retourna à Halifax emmenant quelques captifs. Sainte- An ne devait avoir son tour. Dans l'hiver de 1758, un nouveau détachement de Rangers, sous la conduite de Moses Hazen, fut envoyé par terre pour en finir avec les établissements du Saint-Jean.

Dans la nuit lugubre du 28 au 29 janvier, 1759,

les soldats de Hazen tombèrent à l'improviste sur le village de Sainte-Anne, incendièrent les maisons, massacrant les habitants qui refusaient de se joindre aux incendiaires pour hâter la destruction de leurs foyers. La tradition rapporte que deux femmes, Anastasie Bellefontaine, épouse d'Eustache Paré, et l'épouse de son frère, Michel Bellefontaine, furent massacrées avec leurs quatre enfants, après avoir opposé une résistance héroïque aux soldats anglais. Les Rangers firent vingt- trois prisonniers. Les fugitifs remontèrent au Canada ou se réfugièrent dans la forêt.

Les Acadiens, dont les Anglais ne purent se saisir, furent constamment harrassés par les soldats, jusqu'à la fin de la guerre. Même après la fin des hostilités, au printemps de 1763, nous voyons le lieutenant Gilfred Studholme, commandant du 40e régiment au fort Howe (Saint-Jean), par les ordres du gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, Belcher, sommer les habitants réfugiés à Ecoupag d'évacuer le village et de purger la province de leur présence. Studholme, ayant appris plus tard qu'une centaine d' Acadiens s'étaient encore réfugiés à quelque distance d'Ecoupag, les en chassa de nouveau sans vouloir rien entendre de leurs plaintes ni de leurs promesses de quitter la province au printemps suivant. Ces derniers aussi se rendirent au Saint-Laurent.

A la fin de l'année 1763, les futurs fondateurs du Madawaska se trouvaient, soit prisonniers politiques dans la Nouvelle-Angleterre, telles les familles Cyr, Cormier, Saindon, Bourgoin, Thériault, Thibodeau. Mauzerolle, soit réfugiés au Saint-

Laurent, de Québec à Cacouna, comme quelques membres des familles Cyr, Cormier, les Daigle, les Hébert, les Fournier, les Mercure. Les autres avaient cherché asile dans la forêt.

Inunédiatement après la capitulation de Québec, 1759, un parti de deux cents Acadiens, qui s'étaient réfugiés à Québec même, se décidèrent de prêter le serment d'allégeance devant le juge Cramahé, qui leur donna un certificat de l'acte, signé de sa propre main, avec mention que le brigadier-général Monckton leur permettait de retourner dans leurs foyers à la rivière Saint-Jean. Ils firent le voyage, de Québec au fort Frederick, au commencement d'octobre 1759. A leur arrivée, ils présentèrent leurs certificats au colonel .\rbuthnot, qui référa l'affaire au gouverneur de Halifax, Lawrence. Ce dernier déclara que cette permission avait été obtenue sous de fausses représentations, que ces gens devaient appartenir à une autre rivière Saint-Jean au Canada, que par conséquent iMonckton avait dû faire erreur en donnant cette permission. Sans plus de formalité, ils furent expédiés à Halifax comme prisonniers de guerre, en attendant une occasion favorable de les faire passer en Angleterre. Il faut bien se rappeler que Monckton, qui connaissait bien la rivière Saint- Jean, pour en avoir chassé les habitants français, et y avoir construit le fort Frederick sur les ruines du village de Sainte-Anne, ne pouvait faire erreur, pas plus que Lawrence ne pouvait honnêtement l'ignorer.

Enfin, on allait respirer un peu après le désastre. Le traité de Paris, 1763, qui laissait l'Angleterre

maîtresse de t/)ut le Canada, de l'Acadie, et de Terreneuve, mettait fin à la guerre. Le drapeau de la France repassa l'océan, ou plutôt, le brave chevalier de Lévis le brûla à Montréal, en signe de protestation contre la négligence de la métropole française, qui se désintéressait des " arpents de neige " et de leurs héroïques défenseurs.

Soixante mille Canadiens et les restes épars de ce que fut jadis la florissante colonie acadienne passèrent sous la domination britannique. Les Acadiens prêtèrent le serment d'allégeance sans condition et se préparèrent à rentrer au pays de leurs pères. Ce ne fut cependant que quatre années plus tard que les portes de la patrie leur furent ouvertes. Un groupe de huit cents Acadiens, réunis à Boston, entreprit de traverser les forêts du Massachusetts et du Maine pour regagner la terre natale qu'il n'avait pas revue depuis 1755. La marche fut longue, pénible et semée de tombes. . . Une autre race occupait les terres qu'ils avaient défrichées et où dormaient leurs pères. Les occupants, qui semblaient ignorer que d'autres les avaient précédés à l'œuvre, regardaient passer ces porteurs de loques qui ne mendiaient pas et qui s'éloignaient en pleurant. Ces pauvres Acadiens poursuivirent leur route jusqu'au fond de la baie Sainte-Marie où ils s'établirent enfin et où ils sont prospères aujourd'hui.

Pendant que cette colonne de rapatriés cheminait dans les solitudes du Massachusetts, les réfugiés du Saint-Laurent reprenaient aussi la route du pays, par voie du Saint-Jean. Durant leur séjour à Kamouraska et dans les paroisses voisines, ils

avaient contracté des alliances durables. Ils invitèrent donc leurs parents et amis à venir s'établir avec eux dans la région des Pays-Bas dont ils vantaient la fertilité. D'autres, poussés par l'esprit d'aventures, les suivirent aussi. Mais Sainte-Anne était devenue Fort Frederick. Là aussi une autre race occupait le terrain. Ils s'établirent à quelques milles au-dessus de Frédéric ton, où quelques proscrits de la Nouvelle-Angleterre, ne pouvant poursuivre leur marche, vinrent les rejoindre. Cette nouvelle colonie était divisée en trois établissements distincts: Ecoupag, l'ancien Ecoupay des Français (Springhill), à huit milles au-dessus de Frédéricton, le Village Français (French Village), à douze milles, et l'établissement qui porte de nos jours le nom de Kingsclear, à quinze milles de Frédéricton.

En même temps un autre groupe se fixait sur les bords du Kennebeccassis, à peu de distance du fort Howe, ancien fort Latour, (Saint-Jean). C'est quelques années plus tard que l'abbé Joseph- Mathurin Bourg, dont les travaux apostoliques de cette période sont bien connus, le seul missionnaire catholique que le gouvernement d'Halifax tolérât alors dans les provinces maritimes, vint les visiter. A Kennebeccassis il baptisa des enfants de six, huit et dix ans qui n'avaient jamais vu un prêtre.

Tous ces établissements florissaient déjà quand éclata la guerre de l'Indépendance américaine. Les treize colonies de la Nouvelle-Angleterre fatiguées des exactions de la métropole, moins endurantes que l'Acadie, arborèrent le drapeau de la ré-

volte et, dans un élan de provocation, tranchèrent le lien qui les rattachait à la mère-patrie. La lutte fut violente. La France, qui n'avait pas oublié sa défaite de 1760, jeta le poids de son épée dans le plateau des insurgés. Les Acadiens, de même que les Canadiens, oubliant leurs griefs, restèrent fidèles à leur nouvelle allégeance, et cela en dépit des instances des généraux Washington et La Fayette. Les Acadiens de la rivière Saint- Jean, en particulier, se mirent à la disposition des anglo-canadiens et rendirent de précieux services aux gouverneurs de Québec et d'Halifax en transportant les dépêches de guerre et en protégeant les voies de communication entre les deux capitales.

Les insurgés furent victorieux. Le drapeau anglais cessa à son tour de flotter sur la plus vaste, la plus riche, la plus populeuse colonie de l'Amérique du nord.

La victoire des confédérés fut la cause indirecte d'un nouvel exode des colons du Saint-Jean et de la baie de Fundy. Les sujets de la Nouvelle Angleterre demeurés fidèles à la couronne britannique, les loyalistes de l'Empire-Uni, exposés, après la victoire des indépendants, aux vexations de ces derniers, se voyaient emprisonnés sur les prétextes les plus légers et évincés de leurs propriétés, tout comme s'ils eussent été de simples Acadiens. Bref, la situation devenait intolérable à tous ceux qui, dans la nouvelle république, regrettaient l'ancien régime. C'est alors que plusieurs persécutés, de persécuteurs qu'ils avaient été et qu'ils allaient devenir encore, se décidèrent de suivTe le drapeau

britannique en terre canadienne. Plus de trente mille Loyalistes se dirigèrent du côté du Nouveau- Brunswick, où cette immigration en nombre donna lieu à l'érection de la contrée en province distincte de la Nouvelle-Ecosse. Parrtown fut d'abord la capitale de la nouvelle province. ]Mais deux ans après, en 1784, Frédéricton devint le siège du gouvernement, tandis que Parrto\NTi reprenait son nom historique de Saint-Jean, qu'il a gardé depuis. Chose assez inexphcable, ces nouveaux arrivés, les expulsés de la répubhque voisine, qui, à cause de malheurs communs, auraient dû avoir des sympathies pour les Acadiens, ne tardèrent pas, au contraire, à se rendre insupportables à leurs nouveaux voisins. Ils brûlaient les clôtures des Acadiens, volaient leurs bestiaux, pendant les plus grands froids de l'hiver ouvraient les caves pour faire geler les légumes. Ils allaient, sans plus de façon, jusqu'à l'éviction pure et simple des French Squatters, comme ils les appelaient. Le gouverneur Thomas Carleton dut inter^-enir plus d'une fois pour faire rendre aux colons acadiens les biens dont ils avaient été injustement dépossédés.

Le gouverneur Parr de la Nouvelle-Ecosse, que l'attitude belliqueuse de ses nouveaux sujets anglosaxons ne laissait pas d'inquiéter, mais qui n'osait pas mécontenter les loyalistes, fit part de ses perplexités à son collègue de Québec, le gouverneur Haldimand. Ce dernier, bien fait pour comprendre l'ennemi des Acadiens, lui fournit une solution qui conciliait tous les intérêts, hors ceux des Acadiens. Haldimand songeait depuis quelque temps à établir

des colons dans la vallée supérieure du Saint-Jean pour défendre les routes postales et assurer la protection des voyageurs à travers ces solitudes. (Casgrain. Raymond.)

Il répondit donc au gouverneur Parr, en date du 27 novembre 1783, dans les termes suivants : " ...Mercure l'Acadien, récemment arrivé de votre province, m'affirme que plusieurs de ses compatriotes désirent émigrer dans cette province (Bas-Canada) par amour pour leur religion qu'ils croient pratiquer ici avec plus de liberté et moins de difficulté. Mon plan est de leur concéder des terres dans les environs du Grand-Sault sur la rivière Saint- Jean, établissements qui pourraient probablement s'étendre jusqu'au fleuve Saint-Laurent, ce qui contribuerait grandement à faciliter les communications entre les deux provinces."

Parr, en recevant cette lettre fut au comble de la joie : tout allait s'arranger dans le sens qu'il désirait. Déjà il avait confisqué plusieurs terres aux Acadiens ; il ne lui restait plus qu'à en concéder les titres aux loyalistes. C'est ce que fit Parr, de mémoire outrageante, quelques jours seulement avant l'arrivée du premier gouverneur du Nouveau- Brunswick, Thomas Carleton, frère de Sir Guy Carleton. Le nouveau gouverneur se montra plus juste envers les Acadiens, tout en cédant souvent encore à la pression exercée sur lui par son entourage et surtout par les colons venus de la Nouvelle- Angleterre.

Dès 1782, les terrains du Kennébeccassis défrichés

par les colons français, furent confisqués, et concédés en bloc, par Parr à Sir Andrew Snape Hammond, pour services rendus. Ce dernier, toutefois, n'inquiéta pas les tenanciers. Mais en 1786, ces terrains échurent, on ne sait trop par quelle transaction, aux loyalistes, qui en chassèrent impitoyablement les Acadiens. Il est pourtant réconfortant de voir, dans ces circonstances pénibles, deux loyalistes, Edward Winslow et Ward Chipman, s'intéresser au sort des évincés et leur obtenir, du gouvernement du Nouveau-Brunswick, la restitution de leurs biens. Cette concession est datée du 23 juin 1786, et repartie entre quarante-deux concessionnaires, dont quinze Acadiens et vingt-sept Loyalistes, Il est facile de découvrir le but du gouvernement en partageant les lots de manière à ce que les Français fussent disséminés au milieu d'une majorité anglaise. On remarque dans cette liste de partage les noms suivants : Daniel Michaud, François Violette, Charles Blanchard, Jean Robichaud, Jacques Déveau, Benoît Girouard, Olivier Thibodeau, Joseph Martin, Jean-Baptiste Domic (sic, probablement pour Dominique), Tous ces colons, ainsi isolés au milieu d'une majorité anglaise, vendirent leurs établissements pour remonter au Madawaska. Au mois de juillet, 1783, le major Gilfred Studholme, commandant militaire du fort Howe à Saint-Jean, envoya une commission examiner la région supérieure du Saint-Jean et faire rapport sur l'état de la colonisation de cette partie de la province. Ce rapport, conservé aux archives du Nouveau- Brunswick, indique très-exactement l'état de la

petite colonie d'Ecoupag, le plus florissant des établissements acadiens, fondés depuis 1768. Il comptait alors soixante-une familles, avec une population totale de 357 âmes. Le document porte que tous les chefs de famille ont rendu des services au gouvernement pendant la guerre anglo-américaine, entre autres Jean Martin et ses quatre frères Simon, Joseph, François et Armand ou Amand, Louis Mercure, ancien messager des gouverneurs Haldimand et Parr, qui avait pris part à la guerre contre les Américains, Joseph Daigle, Jean-Baptiste Gaudin, Olivier Cyr et ses frères Pierre et Jean- Baptiste. Tous ces colons sont recommandés à la bienveillance des gouverneurs pour les secours qu'ils avaient rendus pendant la guerre. Et pourtant, le gouverneur Carleton confisque toutes leurs terres et les octroie aux loyalistes. L'établissement d'Oromocto eut le même sort. C'est ainsi que plus de cinq cents sujets fidèles furent récompensés des services rendus à la cause anglaise dans un temps où leur défection eût été explicable et le plus préjudiciable à l'Angleterre.

Nous prions les avocats du serment d'allégeance complet, de remarquer que ces gens l'avaient prêté sans restriction cette fois. Mais comme toujours, l'intérêt immédiat de la patrie anglaise primait tout.

C'est à la suite de cette nouvelle éviction officielle que les Acadiens s'adressèrent aux autorités de Québec et du Nouveau-Brunswick pour obtenir des terres dans la région du Madawaska. La première requête adressée par Louis Mercure au

Major Holland, arpenteur général au service du gouvernement du Bas-Canada, porte la date du 24 février 1785. En voici la teneur :

Monsieur,

" J'ai l'honneur de vous écrire cette lettre et de vous assurer de mes très-humbles respects, et dans le même temps, je vous prierai très humblement d'avoir la bonté d'informer Monsieur Duperré, (porteur de la lettre) s'il est possible d'avoir des terres au Madawaska. Voyant la difficulté qu'il y a dans la rivière Saint- Jean pour y fonder des établissements, Mr. Duperré, mon frère et moi, nous sommes résolus d'aller de bon printemps nous établir dans cet endroit, s'il est possible d'avoir des billets de location (grants). Pour moi. Monsieur, j'ai très bien fait mon affaire; le gouverneur m'a très bien rendu justice, mais voyant tant de dissipation, je ne désire pas demeurer dans cet endroit, (environs de Frédéricton) . Je finis en espérant de vous voir, Monsieur, et je suis votre très humble et obéissant serviteur.

Louis Mercure.

Au recto de cette lettre, se trouve une Uste de vingt-quatre noms de chefs de famille qui demandent des terres au Madawaska, à un mille et demi en bas du sault de la rivière Madawaska. L'écriture n'est pas de Mercure, mais probablement du Major Holland, et les noms sont, sans doute, fournis par

Duperré, qui indique l'origine des pétitionnaires : ACADIENS : Louis Mercure, Jean Martin, Joseph Daigie, père, Joseph Daigie, fils, Daniel Gaudin, Simon Martin, Armand Martin, Paul Cyr, François Cyr, Joseph Cyr, père, Joseph Cyr, fils, Pierre Cyr, Jean-Baptiste Cyr, Firmin Cyr, Alexandre Ayotte, François Martin.

CANADIENS : Pierre Duperré, Jean Lizotte, Pierre Lizotte, Augustin Dubé, Robert Fournier, Louis Sansfaçon.

Dans la série " S ", Vol. 1784, des Archives Canadiennes, se trouve une autre requête adressée au gouverneur général du Canada par Jean-Baptiste Cyr, époux de Marguerite Cormier, et ses neuf fils, Pierre, Olivier, François, Antoine, Paul, Jacques, Joseph, Firmin et Jean-Baptiste, Jr. La pétition est écrite des Pays-Bas et ne porte pas de date, mais l'année que porte le volume des archives, 1784, la place à cette date.

A Son Excellence le Gouverneur Général du Canada

Monseigneur,

" Supplient humblement les soussignés, disants " que l'incertitude avec laquelle ils ont vécu dans " l'Acadie, sans assurance de devenir propriétaires " des terrains qu'ils ont défrichés sur la rivière " Saint-Jean, les a toujours contenus dans une " perplexité insurmontable. Les nouvelles colonies '' que Sa Majesté étabUt sur la dicte rivière leur

" paraissent encore un obstacle d'autant plus grand " qu'ils ont perdu l'espoir de vi\Te tranquillement " en Acadie. Ce considérant, Monseigneur, ils " ont recours à vos bontés, osants se flatter que " vous daignerez leur servir de père et de protecteur. " C'est pourquoi ils implorent les secours et assistance '' de Votre Excellence, que vous daignerez leur " accorder un établissement à Madawaska, où " ils se proposent de se rendre aussitôt que votre " Excellence daignera accorder leur humble suppli- " cation. Vous priants de considérer en même " temps, leur nécessité et triste situation, la " distance des lieux, les difficultés de s'y rendre " avec le peu qu'ils ont, la nouveauté du terrain, " l'impossibilité de retirer du profit les premières " années des travaux pénibles qu'il faut faire ^' pour découvrir un terrain neuf, ils espèrent que " vous daignerez avec la bopté qui vous est ordinaire, '* leur accorder pour une couple d'années de provi- " sions pour se maintenir, eux et leurs familles qui " sont considérables.

" Vous suppliants. . ."

La lettre porte au recto : " Mémoire des Acadiens de la rivière Saint-Jean ". *' Jean-Baptiste Cyr et ses neuf fils n'ont su signer. Ont également signé ce placet Alexandre Ayotte, Zacharie Ayotte, Joseph Daigle, père, Joseph Daigle, fils, Olivier Thibodeau, Louis Sansfaçon. "

Les archives du Nouveau-Brunswick conservent les traces d'une supplique de Joseph Daigle et de vingt-quatre autres colons, demandant des terres dans le Madawaska. La date est du 21 juin

1785. L'original du placet n'est pas conservé, mais le contenu nous en est fourni par les procèsverbaux du conseil exécutif de Nouveau-Brunswick. Permission leur est donnée de vendre le mieux qu'ils pourront leurs terres des Pays-Bas. Les titres seront donnés aux acquéreurs ; un octroi de deux cents acres, au Madawaska, sera attribué à chaque chef de famille.

Quelques jours après réception de cette promesse, on tint une assemblée à la résidence de Jean-Baptiste Cyr où il fut décidé que la moitié de la colonie se rendrait au Madawaska. Les autres seraient répartis entre Memramcook, IVIiramichi, Tracadie, Caraquet et Pisiguit (Bathurst).

De ce jour jusqu'au départ, on vit des canots sillonner la rivière en tous sens : c'étaient les adieux. Ce furent des scènes émouvantes que ces échanges de promesses de ne jamais oublier, au milieu des larmes de ces familles réunies pour la dernière fois, car plusieurs d'entre eux ne devaient plus se revoir. Cette pensée était ce qui les affligeait le plus ; les misères, les privations s'effaçaient devant les liens de l'amitié et de la mutuelle fraternité.

Il pleuvait . . .

Il ne sera peut-être pas sans intérêt de donner à la fin de ce chapitre quelques notes biographiques sur les personnages les plus importants de la colonie, qui devaient bientôt émigrer au Madawaska.

Louis Mercure est né au Port Lajoye (Charlotte-

town, L P. E.) en 1753. Il était fils de Joseph !Mercure, capitaine d'infanterie à l'Isle Saiînt-Jean. De descendance militaire, tant du côté de sa mère que du côté paternel, il embrassa de bonne heure la carrière des armes, et s'enrôla dans l'armée anglaise, lors de la révolution américaine. Ses services ont été appréciés du gouvernement, qui lui concéda plusieurs terres à la rivière Saint-Jean. Il était le petit-fils de François Mercure, Sieur de Villenouvelle, originaire de Toulouse, et soldat attaché à la garde du gouverneur de Vaudreuil. Il possédait une assez bonne éducation, étant donné le peu d'avantage de cette époque. Son nom apparaît dans la plupart des documents qui se rapportent à l'histoire primitive du Madawaska.

Joseph Daigle, fils de Simon Daigle et de Madeleine Gautreau de la Grand'Prée, est une des plus intéressantes figures du Madawaska primitif. Le gouverneur Carleton qui le connaissait bien, fait souvent l'éloge de ce Gentleynan fariner, comme il se plaisait à l'appeler. En effet, si la probité et la droiture comptent pour quelque chose dans les éléments qui constituent la gentilhommerie, Joseph Daigle en était. Son hospitalité était proverbiale et il portait haut l'honneur de sa famille et de ses compatriotes. Il fut le pilier de l'éghse naissante au Madawaska.

Jean-Baptiste Cyr, dit Crock, et Marguerite Cor-

Tïiier sont les ancêtres de la plus nombreuse famille que le Madawaska ait possédée jusqu'aujourd'hui. Jean Cyr naquit à Beaubassin, en 1710. De là il passa à Beauséjour, vers 1750, où les Cyr étaient très nombreux. Là, nous le voyons en consultation avec l'énergique et perspicace abbé Joseph Leloutre, qui eut bientôt reconnu en lui l'étoffe du soldat. Jean Cyr prit donc part à la molle défense de Beauséjour, 1755. En 1763, nous le retrouvons prisonnier politique, avec sa femme et ses onze enfants, à la rivière Saint-Jean. Ce Jean Cyr est aussi connu sous le nom de Jean-Baptiste Crock, surnom qui lui fut donné, soit parce qu'il avait l'habitude de porter des crocs, soit qu'il lui vînt de l'habitude de dire qu'il croquerait ses adversaires. Quoi qu'il soit de l'origine de ce sobriquet, il est très répandu au Madawaska et sur la rive nord de la baie des Chaleurs. Il était établi près de Sainte-Anne quand les loyalistes vinrent l'en déloger. Déjà vieux et éprouvé de tous les côtés, il alla, en apprenant le malheur qui venait de le frapper, visiter une dernière fois ses terres. Là, courbé par l'âge et le découragement, on rapporte qu'il prononça ces paroles : "Mon Dieu, serait-il vrai que vous ne faites plus de terres pour les Cayens ?" Il mourut peu de temps après.

La mission de Sainte-Anne, la plus éprouvée de toutes les colonies acadiennes, subsiste encore. Nous y trouvons aujourd'hui des Mauzerolle, des Bourgoin, des Roy, des Cyr, des Gaudin, des Parent, etc.

En 1793, l'abbé Ciquart rassembla quelques familles éparses et les établit à six milles au-dessus d'Ecoupag, où se trouve actuellement l'église de Sainte-Anne des Pays-Bas. A peu de distance de cette chapelle se trouve la bourgade des Malécites qui y suivirent les Acadiens. On conservait à Sainte- Anne, jusqu'à tout dernièrement, de précieuses reliques historiques, entre autres, la vieille cloche de l'ancienne bourgade des Malécites de Saint- Jean-Baptiste de Médoctec, présentée à ces sauvages, en 1717, par Louis XIV, en signe d'alliance. Cette cloche, la plus vieille du Nouveau-Brunswick, a été détruite par l'incendie au cours de l'été de 1903. C'est aussi à cette mission que l'on conserve le plus ancien registre ecclésiastique du Nouveau- Brunswick. Ce registre, fait par l'abbé Bailly, en 1767, contient vingt-neuf mariages, soixantedix-neuf baptêmes et quatorze sépultures. On y conserve aussi le missel présenté par les Ursulines de Québec au jésuite Germain, l'un des premiers missionnaires au nord de la Baie-Française. De tous ces objets, pas un ne tenait plus au cœur des Malécites que la cloche historique. Elle était l'objet d'un culte particulier dans la tribu, et le chef ne manquait pas de dire aux visiteurs, que le tocsin, marqué de fleurs de lys, était le don du bon Roi Quatorze.

Il existe plusieurs légendes, au sujet de la cloche, plus romanesques les unes que les autres. On rapporte qu'un jour elle disparut. Les Malécites étaient inconsolables. Glouscap fut accusé, puis les Anglais, enfin les Iroquois ; mais la cloche ne revenait pas.

Plus tard, les Malécites, s'étant rendus à Saint- Basile pour entendre prêcher l'abbé Ciquart, furent stupéfaits d'entendre le son familier de leur tocsin, tressaillirent de joie et se livrèrent à toutes les manifestations du triomphe ... Le lendemain, le bedeau de Saint-Basile trouva sa corde de cloche attachée à une poutre. La cloche n'y était plus.

La précieuse relique des sauvages aurait été transportée à Saint-Basile par l'abbé Ciquart, entre 1794 et 1798.

" La mission de Sainte- Anne, dit l'abbé Casgrain, " ressemble à ce vol d'hirondelles dont la tempête " a renversé le nid, et qui disparaît au loin pour " un temps, mais qui, attiré bientôt par un besoin " invincible, revient s'abattre au même endroit et *' commence de nouveau à bâtir ses demeures avec " une patience qui ne connaît pas de découragement. *' Ce petit peuple éloigné de plus de cent-cinquante " milles du reste de leurs compatriotes et abandonné " à eux-mêmes au miUeu d'une population étrangère, " pendant plus d'un siècle, n'a peut-être pas pro- " gressé aussi rapidement que certains autres centres " acadiens. Il n'a pas eu aussi les mêmes avantages " éducationnels et religieux. Sa langue a été pour '' ainsi dire proscrite pendant près d'un demi siècle."

L'aspect général de cette région ressemble beaucoup au paysage de Saint-Basile de Madawaska, avec la différence que les hauteurs n'y sont pas aussi prononcées et qu'elle renferme un grand nombre d'îles. C'est un coin de terre où le pittoresque s'allie à la fertilité pour le rendre enchanteur. Plusieurs noms d'établissements perpétuent le souvenir des

premiers colons. Tels sont Crock's Point, Burgoin's Ferry, Mauzerolle Settlement, Terrio's Lake, Belle-Isle Bay.

On retrouve, à peu de distance du ruisseau d'Ecoupag, près de la rivière Saint-Jean, l'emplacement encore reconnaissable de la primitive église. A quelques cents pieds de ce site, sur une éminence, de l'autre côté d'un ravin, se trouve l'ancien cimetière. Pas une pierre, pas une croix, pas un nom, pas même une clôture qui le sépare des autres champs : la désolation, l'oubli. Là, dans ce coin de terre isolé et inconnu, reposent les cendres de plusieurs ancêtres du Madawaska. Là, ils dorment du dernier sommeil, délivrés de toutes les vicissitudes du passé, confondus dans l'oubli, mais solidaires dans la gloire, comme ils l'avaient été dans l'épreuve. Là, dans un désert, où l'on n'entend que le chant des oiseaux et le murmure des eaux du Saint-Jean, reposent les hardis piomiiers qui n'ont jamais moissonné les champs qu'ils ont cultivés pour d'autres. Là, près d'un vallon muet, muettes sentinelles, gardant la terre dont on ne peut plus les déposséder et que le fils de l'usurpateur respecte avec une superstition craintive; là, sous le sol sacré que leurs pieds fatigués de plusieurs exils ont foulé pendant quelques jours sombres et toujours chargés d'orages, avant d'entrer dans le seul asile qui leur restât ici-bas, la tombe ; là, dorment des fils de l'Àcadie dont les noms sont aussi ignorés que les tombeaux, mais dont la vertu a reçu sa récompense. Car c'est sur ce tertre, dénudé conome un Calvaire, avec l'aspect d'une grande

blessure cicatrisée, que TAcadie fugitive, traquée depuis quatre ans, affolée, vint s'abattre, le 29 janvier 1759, meurtrie de sa dernière blessure. C'est de là encore, que, guérie de ses plaies, on la chassa comme une pestiférée dans les montagnes, au fond des baies jusqu'alors inconnues et désertes. La tourmente est passée, mais la blessure reste. La mémoire du cœur est ineffaçable. C'est là, que les Acadiens du Nouveau-Monde et de l'ancienne France, des bords de l'Atlantique aux sources du Saint-Jean, des côtes du Labrador aux confins de la Louisianne, de Belle-Isle en mer et du Poitou, devraient porter des couronnes, s'agenouiller pieusement, et, de leurs lèvres tremblantes de respect filial et de sainte émotion, prononcer des invocations. Car si Port-Royal est le berceau, Grand Pré l'exil, Sainte-Anne est la Catacombe de l'Acadie.

Le Madawaska, sorti de cette catacombe, devrait y faire des pèlerinages, restaurer ce champ sacré, son Campo Santo, y ériger le mausolée de la piété fihale, et, entre ces tombes désolées mais aimées, invoquer la Vierge, Reine des Martyrs.

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