‹ Histoire du MadawaskaChapitre 13 sur 46 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La fondation -«dt?-

Arrivée des premières familles. Paroles de bienvenue du chef des Madoueskaks. L'abbé Adrien Leclerc. Joseph Daigle et Louis Mercure. Une chapelle. Premières concessions de terres. Dualité de juridiction. L'abbé Paquet et la fondation canonique de la paroisse de Saint-Basile. Une église.

; 'est au mois de juin, 1785, que le premier groupe qui venait d'abandonner l'établissement de Sainte-Anne, pour aller à la recherche d'une nouvelle patrie, remonta le Saint-Jean et vint jeter les bases de l'établissement du Madawaska. Cette avantgarde, composée de quelques familles seulement, se mit péniblement en route, emportant quelques provisions, des vêtements et autres objets de première nécessité. Ignorant la prudence humaine et la prévoyance des sages, ils allaient droit devant eux, convaincus que " Celui qui donne à l'oiseau sa pâture " ne les abandonnerait jamais, tant qu'ils mettraient leur confiance en Lui.

On était en été, et le voyage s'accomplissait sans trop de difficultés. Ceux qui n'avaient jamais remonté

le Saint-Jean, croyaient à tout instant toucher au terme de leur long et douloureux pèlerinage. Lorsque l'on traversait une rivière ou que l'on approchait d'une bourgade indienne, ou que la grande voix des eaux faisait entendre de loin sa rumeur profonde, les enfants demandaient à leurs parents : " Est-ce là le Madawaska ? "

Ils ne devaient y parvenir qu'après dix fatigantes journées de marche, ayant laissé, loin derrière eux, Médoctec, Rapide-de-femme, Les Bois-Francs et Tobique. La joie fut délirante quand ils entendirent de loin le grondement des Grandes-Chutes, qui devenait plus distinct à mesure qu'ils approchaient de l'entrée de la Terre Promise.

Après avoir fait le portage des chutes, d'un mille, de longueur, la petite flottille fit halte sur le promontoire qui domine la vallée inférieure du Saint-Jean et d'où le regard aperçoit, en remontant la rivière, une vallée élargie, aux ondulations adoucies, bordée de chaque côté de montagnes. Ils étaient au seuil du nouveau pays, le pays de la paix que dans leurs rêves ils avaient évoqué. Ils se reposaient . . . Lem-s pieds foulaient le sol vierge, où Dieu les appelait à fonder une nouvelle chrétienté, à jeter dans sa glèbe féconde les racines d'un arbre que le vent de la persécution ne pourrait plus terrasser. Ils étaient là, ces preux de l'endurance et du sacrifice, arrivés au dernier tournant de leur histoire pénible. Ils avaient l'intuition que leurs épreuves allaient être abrégées. Des hauteurs du rocher, ils la regardaient cette vallée qu'ils venaient de parcourir, comme on regarde le passé. Le fracas des chutes

symbolisait bien pour eux le passé : la chute de la puissance française dans ce vaste territoire, la chute de Louisbourg au bruit du canon, la dévastation de leurs foyers, la dispersion de leurs familles comme l'écume qui jaillissait du fond de l'abîme jusqu'à eux.

Mais bientôt à travers le nuage d'écume, les rayons du soleil s'irradièrent soudain, et l'arc-en-ciel, symbole de l'espérance, traça sa courbe multicolore au-dessus de leur route. Un rayon de cet espoir au cœur, tournant toujours le dos à la persécution, ils reprirent leur marche. . .

Fils de ces fondateurs toujours chassés, du sein d'une prospérité qu'ils nous ont faite de leur vaillance et de leur vertu, n'oublions jamais ce sombre défilé des pionniers de notre contrée, les lambeaux d'euxmêmes qu'ils ont laissés aux ronces de toutes les routes de l'exil, ces pieds meurtris aux pierres des terres étrangères, cette mansuétude sous l'avalanche de toutes les amertumes, cette persévérance qui déjouait les savantes combinaisons de la ruse et du despotisme. N'oublions jamais cette vision de fugitifs sous la forêt inhospitahère, car, sous les haillons de la misère, ces honomes portaient le Palladium sacré d'une race, la foi qui ne sacrifie pas à Bélial, ils avaient ancrée au cœur l'espérance, non pas d'une revanche, mais de la résurrection. N'oublions pas. . .C'étaient là nos Pères.

Les voyageurs mirent pied à terre sur la rive

sud du Saint-Jean, à deux milles et demi de la bourgade des Malécites, sur un des platins les plus élevés, à peu de distance de l'église actuelle de Saint-David. Pendant que l'on préparait le terrain pour faire les campements provisoires, l'un des pères de la colonie, Joseph Daigle, eut l'heureuse idée de planter une croix dans le sol du Madawaska. Tous saluèrent le signe du salut comme l'espérance de l'avenir. La croix n'était-elle pas le seul étendard qui lem' restait ? Celui de la France les avait depuis longtemps abandonnés, celui du vainqueur les opprimait.

Le jour même de l'arrivée, deux jeunes gens furent délégués, auprès du chef de la bourgade indienne, pour le prévenir de la venue des colons et de la visite que lui feraient leurs pères le lendemain.

Les sauvages d'abord peu enthousiastes de l'arrivée d'étrangers et de leur visite, laissèrent vite tomber leur froideur et la rencontre fut des plus cordiales. La salle du grand conseil, où les visiteurs furent reçus, était littéralement comblée de guerriers de la tribu, au nombre desquels se trouvaient Grand- Pierre, Portis-Pielle Mi selle, Sarrasin Shaougenet et Joseph-Louis Saint- Aubin.

Le sachem François-Xavier ne manqua pas, tout en les assurant qu'ils étaient les bienvenus, de leur dire que le vaste territoire, renfermé entre les Grandes-Chutes et le lac Témiscouata, avait été de tous temps connu sous le nom de pays des Malécites. '' Vois-tu à l'ombre de la forêt, dit-il au plus ancien " des visiteurs, la grande croix plantée par la

" Robe-Noire ? Vois- tu à côté de la croix les tom- " beaux de mes pères ? Eh bien, ce sont eux qui les " premiers sont entrés dans l'enceinte de ce pays. " Ils ont vu luire le soleil dans la vallée bien long- " temps avant que l'Anglais en ait foulé le sol, " longtemps même avant que le Français, ton père, " y soit venu. Ces tombes sont vieilles comme cette " terre. Aujourd'hui, la main ouverte, mon cœur " te donne une partie de ce pays ; mon bras t'aidera " à le défendre ; et aussi longtemps que ton fusil " ne refusera pas d'abattre l'orignal, que ta nigogue " attrapera le poisson de nos nombreuses rivières, " que ton œil aimera à voir reverdir l'herbe de la " prairie et que ton oreille se plaira à entendre " rouler les eaux du Walloostook qui font au loin " gronder le géant destructeur (le Grand-Sault), " frère, tu seras le bienvenu et mon ami. J'ai dit." Après avoir témoigné du plaisir qu'ils avaient de rencontrer le chef et ses compagnons d'armes, les Français revinrent auprès des colons, qui avaient fait déjà beaucoup de travail préparatoire à leur installation. Cette visite diplomatique valut aux Acadiens la bonne grâce et la protection des sauvages. Car il ne faut pas oublier que cette bourgade, la capitale Malécite de la rivière Saint-Jean, comptait une soixantaine de familles, que François-Xavier, qui venait de parler, avait sous ses ordres deux cents guerriers, que le jour où il y aurait différend entre les deux groupes, la petite colonie acadienne était à la merci des indiens. La démarche des Français était donc aussi intéressée que civile. Le vieux chef en fut flatté dans son orgueil et prit

sous sa protection les fils de ses anciens alliés.

Durant l'été, les colons se choisirent des terres et commencèrent le défrichement. Les uns s'établirent sur la rive sud du Saint-Jean, à proximité de la croix qu'ils avaient érigée dès leur arrivée. Quelques-uns s'éloignèrent un peu en descendant la rivière et formèrent le hameau de l'anse aux Crocks, près de Beaulieu, Maine. D'autres se fixèrent près de la Rivière- Verte, sur la rive opposée du Saint-Jean. Quatre colons seulement s'installèrent sur la rive nord, dont deux immédiatement en bas de la réserve des sauvages, et les deux autres près de la rivière Iroquoise. Le groupe le plus compact, celui que l'on pouvait appeler le noyau de la colonie, se trouvait à peu de distance de l'église actuelle de Saint-David.

Le premier soin des colons fut de planter des pommes de terre et d'ensemencer quelques arpents de blé. La plupart des terres basses, bordant le Saint-Jean, étant couvertes de longues herbes ou foin sauvage, assuraient déjà la subsistance des animaux qu'on projetait d'amener d'Ecoupag, à l'automne. Pour la première année, les biens furent mis en commun, et répartis selon le besoin de chaque famille. Cette communauté de biens rappelle la vie des premiers chrétiens. C'était de ce socialisme dont le berceau fut la crèche de Bethléem.

Voici les noms des premiers colons, tels qu'ils apparaissent sur les listes officielles envoyées par l'Hon. Jonathan Odell au commissaire de la colonie :

Rive sud du Saint-Jean : — Pierre Duperré, Paul Potier, Joseph Daigle, Baptiste Fournier, Joseph

Daigle, fils, Jacques Cyr, François Gyr, Firmiii Cyr, Alexandre Ayotte, Antoine Cyr, Baptiste Thibodeau, Louis Sansfaçon.

Rive nord : — Près de la réserve des sauvages : Louis et Michel Mercure.

A la rivière Iroquoise : Olivier et Pierre Cyr.

La plupart de ces concessionnaires étaient arrivés avec le premier contingent, à la fin de juin 1785. L'été suivant d'autres arrivèrent encore des Pays- Bas. L'Hon. Odell nous apprend, le 14 juillet 1787, dans une lettre à l'arpenteur général, George Sproule, qu'il y avait plus de seize colons ayant droit de recevoir des billets de location (grants). Ainsi, à l'automne de 1787 l'on pouvait voir plus d'une vingtaine de cheminées surmontées d'un panache de fumée, indiquant feu et lieu, avancement et colonisation rapides dans le Madawaska.

Les demeures des colons n'avaient pas le luxe de nos jours. Elles étaient des constructions tout à fait primitives ; non pas que les colons ne possédassent pas l'art de construire, mais parce que les outils et les matériaux manquaient. Ges habitations étaient loin d'avoir le confort des campements construits de nos jours pour les ouvriers des forêts. Elles étaient faites de pièces de bois rondes, calfatées avec de la mousse et recouvertes d'écorce de bouleau. Ge n'est que plus tard que nous verrons des maisons, construites à queue d'aronde, faites de grosses pièces de pin équarries. Les chaumières consistaient d'une seule pièce avec tout au plus deux fenêtres, donnant sur le midi, qu'on fermait en hiver par des toiles. Au centre de la pièce se trouvait l'âtre

surmonté d'une cheminée dont les pierres étaient cimentées ensemble par une sorte de mortier fait de glaise. Ces foyers, bien adaptés pour cuire les aliments et donner la lumière le soir, avaient le désavantage de brûler beaucoup de bois et de donner peu de chaleur. Cependant ces foyers étaient bien les seuls en usage dans les familles à l'aise coimne chez les pauvres.

L'ameublement était aussi fort simple : une table, des bancs, deux ou trois chaises, quelques lits pour les vieillards et les chefs de famille. Les marmots dormaient à poings serrés dans des heds, sortes de lits-bancs qu'on ouvrait le soir et que l'on fermait le jour. Il serait impardonnable d'omettre le hanc des siaux (seaux), qui complétait l'ameublement des familles aisées d'alors. Les ustensiles de table, cuillères, couteaux, fourchettes, écuelles étaient généralement faits de bois.

Les colons se nourrissaient de la viande des animaux sauvages qui abondaient dans la région, et de poisson.

A l'automne de 1786 la récolte fut bonne, hors le blé, qui, semé tard, fut presqu' entièrement détruit par la gelée de septembre. Pour moudre le blé on se servait de deux grandes pierres rayées qu'on tournait l'une contre l'autre au moyen d'une manivelle. Deux de ces meules existent encore à Saint-Basile. Une troisième se trouve à Saint-Léonard, la propriété de Mr. Francis Violette, qui, en vrai patriote, lui donne la place d'honneur dans son salon. Le blé moulu, on séparait la farine au moyen d'un sas de toile. Plusieurs années devaient se passer

avant qu'on pût construire des moulins à vent.

Les vêtements de nos aïeux étaient aussi rudimentaires que les demeures. Ils portaient à cette époque primitive, culottes à 'panneaux de peau de chevreuil, veston de peau de caribou et bottes de peau d'orignal. La laine était alors inconnue dans la colonie et les articles importés coûtaient un prix fabuleux. John Monroe, ingénieur et cartographe du gouvernement de la Nouvelle-Ecosse, rapporte qu'un boisseau de sel se vendait alors au Madawaska trois dollars, tandis qu'il ne valait que deux shillings sur le fleuve Saint-Laurent. " Le prix des autres marchandises, dit-il, est dans la même proportion." On transportait les provisions du Saint-Laurent sur des traîneaux, ou en pirogue, ou même, fort souvent, à dos d'homme.

Durant l'été de la première année, quelques colons se rendirent en Canada, par voie du lac Témiscouata. Deux portages reliaient le Madawaska au Saint- Laurent. L'un suivait la rivière Cabano pour rejoindre la rivière des Caps, portage très-fréquenté sous le régime français, et qui venait d'être restauré par ordre du gouverneur Haldimand, en 1780, pour servir de route postale entre Halifax et Québec. L'autre aboutissait aux Trois-Pistoles par les rivières Ashbérish et des Trois-Pistoles. Ce dernier portage avait un avantage sur le précédent, le printemps et l'automne, en ce que le trajet pouvait se faire presqu'entièrement par eau. C'est surtout par cette dernière voie que l'on importait dans la colonie les provisions et les articles les plus nécessaires.

A roccasion de l'un de ces voyages, des repré-

sentants du Madawaska prièrent l'abbé Adrien Leclerc, curé de l'Isle-Verte, de les agréer au nombre de ses paroissiens. Le dévoué missionnaire, dont le champ apostolique comprenait toute la Gaspésie, avait aussi la garde des jSIalécites du Madawaska. L'été suivant, 1786, l'abbé Leclerc visita ses nouvelles ouailles du Saint- Jean. Sa visite fut courte ; ses nombreuses missions, disséminées sur un parcours de deux cents milles, ne lui permettaient pas de s'arrêter longtemps dans un endroit. Il reviendrait. . .

Lors de la mission de l'année suivante (1787), le curé Leclerc eut la joie et la satisfaction de dire la messe dans la petite chapelle couverte d'écorce, érigée par les colons : la première église du Madawaska. Les opinions sont partagées quant au site de cette primitive chapelle. L'opinion la plus accréditée veut qu'elle ait été construite près du site actuel de l'église de Saint-Basile, non loin de la ri\'ière, à l'intersection de la route qui conduit au bac de passage et du chemin de fer Transcontinental. D'autres — et ils n'en démordent pas facilement les gens de l'autre hord — soutiennent que la chapelle et le premier cimetière se trouvaient à Saint-David, un mille ou deux en bas de l'égUse actuelle.

Joseph Daigle, le Père de la colonie, occupa la charge de marguillier jusqu'à l'érection canonique de la paroisse.

Le Madawaska avait sa chapelle, tout humble qu'elle était, et de temps à autre on y avait les offices religieux.

Dès la seconde année on voit arriver des immi-

grants du Saint-Laurent. Les Soucy, les Albert, les Michaud, les Levasseur, les Chaurest, les Saucier venaient de Kamouraska ; les Dubé, les Beaulieu et les Gagné, de l'Isle-Verte ; les Guimond et les Ouellet, de la Rivière-Ouelle ; les Desnoyers, de la rivière du Sud. Il ne faut pas oublier que les Duperré, les Lizotte, les Fournier, les Sansfaçon, quelques Michaud les avaient précédés à Sainte-Anne.

Bien que les autorités du Nouveau-Brunswick eussent promis aux colons la propriété de leurs terres trois ans après la prise de possession, ils durent en attendre cinq avant de recevoir les titres authentiques. Ce retard fut cause du départ de plusieurs, qui, toujours défiants, et pour cause, désespéraient de posséder jamais les titres des terres qu'ils n'occupaient que sur la parole d'un gouvernement dont ils avaient raison de se défier. Quoi qu'il en soit, par l'entremise du gouverneur Carleton, le premier jour d'octobre 1790, Joseph JVIazerolle et cinquante-et-un autres colons furent enfin mis en possession des documents qui les faisaient propriétaires de leurs domaines.

Cette première concession (Mazerolle) comprenait tout le territoire situé entre la réserve des sauvages et la Rivière Verte, soit 16,000 acres de terrain, divisé, à peu près également sur les deux rives du Saint-Jean, en 77 lots de superficie sensiblement uniforme et égale, avec une moyenne de deux cents acres par lot.

Le plan de l'arpenteur Sproule porte en marge, à l'ouest de la rivière Madawaska, la note suivante : " Le Nouveau-Brunswick n'a pas de juridiction ici."

Au dos du document il ajoute la remarque : ^' La superficie représentée par ce plan a été aupa- " ravant subdivisée en différents lots par les colons. " Comme les améliorations que ceux-ci avaient " faites se trouvaient considérables et en bien des " cas inégales, nous avons tâché, au risque de '' commettre des irrégularités dans la division des " lots, d'accorder à chacun la part qu'il avait anté- " rieurement défrichée, afin d'éviter des donmiages " considérables aux colons intéressés."

Nous donnons ici la liste des concessionnaires: les premiers tenanciers du Madawaska.

Rive nord : Louis Mercure, Jean Tardif, Michel Mercure, Joseph Mercure, Alexis Cyr, Thomas Costin, Olivier Cyr, Marie-Marguerite Daigle, Jean-Baptiste Daigle et fils (trois lots).

Rive sud ou Saint-David : Pierre Duperré, Augustin Dubé, Pierre Lizotte, Simon Hébert, Paul Potier, François Albert, Jean-Baptiste MazeroUe, Joseph Auclair, François Cyr, Joseph Daigle, père, Jean-Baptiste Fournier, Joseph Daigle, fils, Jacques Cyr, François Cyr, Firmin Cyr, père, Jean-Baptist« Cyr,. fils, Michel Cyr, Joseph Hébert, Alexandre Ayotte, Antoine Cyr, Jean Martin, Joseph Cyr, fils, Jean-Marie Saucier, Zacharie Ayotte, Joseph Saucier, Joseph x\yotte, Mathurin BeauUeu, Louis Sansfaçon, Jean-Baptiste Cyr, père, Firmin Cyr, fils, Jean-Baptiste Thibodeau, père, Joseph Mazerolle.

Les lots de cette concession non octroyés alors, le furent en 1794 aux familles suivantes : Martin, Gaudin, Bellefleur, Mercure, Cjt, Violette, Thibodeau, Gosselin, Vaillancourt, Amireault, Michaud,

Racine, Lizotte, Laforest, Smith et Marquis. (Raymond) {Arch. du N. B.).

Les conditions auxquelles ces terres étaient concédées comportaient d'abord l'obligation de payer annuellement au trésor provincial, à la Saint-Michel (29 sept,), deux shillings pour cent acres octroyées. Il fallait de plus défricher, en moins de trois ans, trois acres de terre, sur cinquante concédées, et construire une habitation de vingt pieds au moins de longueur sur quinze de largeur. Les terrains marécageux devaient être drainés, aux mêmes conditions.

A la demande de terres au Madawaska de Olivier Thibodeau, père, de Joseph Thériault, père, de François Violette et de plusieurs autres de Kennebeccassis, une nouvelle concession va bientôt s'ouvrir, celle de " Germain Saucier et vingt-trois autres colons, 1794. " Elle s'étendait de la Rivière- Verte à la Grande-Rivière, tant d'un côté que de l'autre de la rivière Saint-Jean. Les noms des concessionnaires sont :

Rivière Verte, rive nord du St Jean : Louis Ouellet, Olivier Thibodeau, Jean-Baptiste Thibodeau, Joseph Thériault, père, Joseph Thériault, fils, Jean Thibodeau, Olivier Thibodeau, fils, Firmin Thibodeau.

Rivière Verte, rive sud : Joseph Michaud, Jean- Baptiste Chaurest, Germain Soucy.

Grande-Isle, rive sud: François Cormier, Alexis Cormier, Pierre Cormier, Louis Leblanc, Grégoire Thibodeau.

Grande-Rivière, rive sud : Augustin Violette, François Violette, Joseph Cyr, fils.

Grande-Rivière, rive nord : Hilarion Cyr, à

l'embouchure, Joseph Soucy, quelques milles plus bas.

Le premier établissement de la Grande-Rivière se trouvait sur la rive sud du Saint-Jean, à deux milles environ en haat de la ville actuelle de Van Buren, où fut construite plus tard la première église de Saint-Bruno. Les contemporains ont élevé, dans le vieux cimetière, une croix : gardienne de la tradition.

Comme nous le voyons, par ces statistiques et le témoignage du gouverneur Carleton lui-même, la colonie faisait de rapides progrès. Le défrichement dépassait même les limites assignées, et les moissons étaient abondantes. Mais, bientôt les habitants durent abandonner le rivage, où ils avaient construit leurs premières habitations, et remonter la plaine pour fuir les inondations du printemps et de l'automne qui menaçaient, à ces époques, de submerger les maisons et les granges.

L'immigration, venant des Pays-Bas et du Saint- Laurent, contribuait toujours à augmenter la population et rendait nécessaire une organisation intérieure plus complète. La colonie, en effet, n'avait, en 1790, que deux officiers, le marguillier Joseph Simon Daigle et Louis Mercure, agent de colonisation. Une administration civile et militaire allait apparaître, non pas que les citoyens eussent besoin d'une milice pour maintenir l'ordre intérieur, mais parce qu'il convient que toute société établie et réguhèrement constituée ait des représentants dans les différents corps civil, militaire et religieux destinés à

l'administrer. A ce sujet, Lord Dorchester, ci-devant Sir Guy Carleton, gouverneur du Canada, écrivit à son frère Thomas Carleton, gouverneur du Nouveau-Brunswick, qu'il avait nommé deux officiers militaires pour le district du Madawaska, le capitaine François Cyr et le lieutenant Jacques Cyr, frère du premier. Ces officiers relevaient de la milice de Kamouraska, commandée par le colonel François Dambourge, le même qui repoussa l'attaque de Montgomery contre Québec, en 1776. Comme on ne savait pas encore de quelle juridiction, du Canada ou du Nouveau-Brunswick, relevait le Madawaska, Lord Dorchester demanda au gouverneur du Nouveau-Brunswick de vouloir bien confirmer les nominations. Ce dernier accéda volontiers à la demande de son frère et l'informa en même temps de son désir de nommer pour ce territoire deux magistrats, si Lord Dorchester y donnait son assentiment. Ses candidats étaient Pierre Duperré et Louis Mercure. Mais il ajoute, aussitôt, qu'il craint que les deux citoyens désignés ne refusent d'accepter les fonctions, à cause du serment d'office, le serment du test, requis par la loi.

Il est bon de rappeler que le serment du test, introduit en Angleterre sous le règne de la reine Elisabeth, rayé des statuts du Canada par l'Acte de Québec, en 1774, était encore en vigueur dans les Provinces Maritimes, et ne disparut de notre législation qu'à l'avènement de la reine \'ictoria, en 1837. Sous l'empire de cette loi, personne ne pouvait remplir la simple fonction de juge de paix sans prononcer la formule d'abjuration et déclarer ido-

lâtriques nos dogmes et nos croyances les plus chers.

lie gouverneur de Québec approuva les nominations du gouverneur Carleton, mais Duperré et ]\Iercure refusèrent péremptoirement d'avaler le big oath, ainsi que les catholiques appelaient ironiquement la profession de foi hérétique. Sur ce, le gouverneur Carleton nous informe, tout placidement, que seuls des scrupules religieux les avaient empêchés de prêter le serment. Il faut avouer que le bon gouverneur avait, en matière religieuse, soit peu de scrupules ou beaucoup d'ignorance, pour attribuer à un simple scrupule le refus de prêter un serment qui n'était autre qu'un acte d'abjuration de la foi catholique.

On eut recours à un moyen terme. Il se trouvait parmi les colons un nommé Thomas Costin, écossais d'origine et protestant, qui, ayant fait des études chez les Jésuites de Québec, connaissait le français, et qui, à cause de son instruction et de sa probité, jouissait d'une certaine considération auprès des habitants. Il avait épousé Marie Chenard, à Québec, et demeurait au Madawaska, depuis quelques années, en quahté d'instituteur. On nomma magistrat le Sieur Costin, qui, comme il était protestant, n'eut pas de scrupule à prêter le serment exigé par la loi. Ce monsieur Costin se convertit à la foi catholique, en 1825, et mourut à la Rivière du Loup, dans un âge avancé.

A la mort de l'abbé Leclerc, pendant la vacance de la cure de l'Isle-Verte, la mission du Madawaska fut confiée au curé de Kamouraska, l'abbé J.-A.

Truteaut. Peu de temps après, l'abbé Bernard Panet, curé de la Rivière-Ouelle, et futur évoque de Québec, qui avait juridiction sur tout le Saint-Laurent inférieur, autorisa l'abbé Paquet, nouveau curé de l'Isle-Verte, à visiter la mission du Madawaska.

L 'abbé Paquet se rendit à sa mission au mois de juin de l'année 1791. Il exhorta ses nouveaux paroissiens à construire une nouvelle église. Une assemblée des contribuables décida sur le champ de " construire une église plus convenable et plus digne de l'usage auquel elle allait être affectée." Joseph Daigle fut réélu marguillier pour la deuxième fois, avec Jacques Cyr et Alexandre Ayotte comme auxiliaires. On se mit rapidement à l'œuvre.

Au printemps suivant, comme on avait appris que l'abbé Paquet se trouvait dans l'impossibilité de venir faire la mission au temps de pâques, tous les fidèles se réunirent chez le plus ancien du pays, et là^ il fut décidé à l'unanimité que tous ceux qui pourraient faire le voyage à l'Isle-Verte (cent milles) s'y rendraient pour accomplir leur devoir pascal. Deux jours après, ils frappaient à la porte du curé de l'Isle- Verte. Celui-ci, émerveillé, les reçut dans sa maison, avec l'affection d'un père. Le lendemain à la messe, où tous communièrent, le curé exprima publiquement sa joie de voir les fidèles de sa lointaine mission, et l'admiration qu'il éprouvait pour leur esprit de foi ; puis, s'adressant à ses fidèles de la paroisse, il ajouta : " De tels sentiments sont dignes des premiers chré- " tiens, dignes de leurs pères qui furent toujours remar- '' quables pour leur piété, leurs sacrifices pour la foi ^' et leur dévouement envers l'église et ses ministres."

Avant de se séparer de leur pasteur, les fidèles lui dirent que les travaux de leur église progressaient et qu'ils espéraient les voir terminés pour sa prochaine visite, au mois de juin. "Non pas, s'écria le zélé missionnaire, il me faut y aller avant cela, dussé-je marcher jour et nuit ! " En effet, quinze jours ne s'étaient pas écoulés que l'abbé Paquet était au milieu d'eux. Il leur fit part d'une communication qu'il avait reçue de ]\Igr Hubert, évêque de Québec, le priant " d'informer les gens du Madawaska qu'ils "ne devaient point entreprendre la construction " d'une chapelle sans en avoir au préalable obtenu " la permission de l'Evêque diocésain, auquel il " appartient d'en désigner ou faire désigner la place " et les dimensions."

Les habitants furent convoqués et une requête fut adressée à l'évêque. Nous reproduisons Verbatim l'intéressant document :

^Monseigneur,

" Les habitants de Madawaska, comté d'York, " Province du Nouveau-Brunswick, sur la rivière " Saint-Jean, vos très soumis enfants en Dieu, après " avoir été informés de la défense de bâtir aucune " église ou chapelle sans en avoir préalablement " obtenu la permission de votre Grandeur, prennent " la respectueuse liberté d'exposer humblement " à vos yeux les raisons qu'ils croient justes et vé- " ritables de l'obtenir.

" Les soussignés suppliants n'ont. Monseigneur, ''dans cet endroit aucune éghse ni chapelle conve- " nable pour célébrer l'oflSce divin pendant le temps

''de la mission : la nécessité a obligé de le faire " jusqu'à présent dans une pauvre cabane d'écorce, " vu que la pauvreté et la misère du petit nombre " d'habitants résidents en cet endroit, dont le plus " vieux ne peut compter plus de sept ans d'établis- '' sèment, ne permettait pas de faire autrement. " Mais aujourd'hui que le nombre des habitants " se multiplie par la bonté du terroir qui attire les '' étrangers, et qu'il y a espérance que l'établis- '' sèment se perpétuera, la première vue et le premier ^' dessein des dits suppliants est de bâtir en bois " une chapelle convenable et décente proportionné- *' ment aux facultés et nombre des habitants qui " ne peut que se multiplier. Car pour la bâtir en ''pierre, .il serait impossible d'en trouver sufïisam- " ment dans ces lieux. Ainsi après avoir exposé leur " besoin, unanimes entre eux et les sauvages qui, " charmés du dessein des Français, ont promis de " contribuer au déboursement nécessaire pour cette " bâtisse, ils supplient très humblement votre Gran- " deur de vouloir bien approuver leur entreprise, " de leur accorder votre agrément et votre consen- " tement afin de pouvoir travailler au plus tôt. " Pleinement convaincus et assurés de l'obtention " de votre approbation, ils ont avant le départ des " sauvages, pour prévenir toute difficulté, fait avec " eux les conventions nécessaires, élu les syndics " pour conduire l'ouvrage, et ont tous promis et " promettent, par ces présentes, après qu'ils auront " reçu les avis que Votre Grandeur voudi-a bien leur " donner, de travailler paisiblement à exécuter le " dessein projeté, afin de mériter votre protection

^' et rendre leur nouvel établissement digne de votre " souvenir. Les soussignés ne connaissant aucun " titulaii'e ou patron de leur endroit, vous supplient " humblement, Monseigneur, qu'en leur permettant " de bâtir une chapelle, il vous plaise leur accorder " un titulaire pour protecteur de leur nouvel éta- " blissement et ne cesseront vos très humbles sup- " pliants d'élever leurs faibles prières au Ciel pour " la conservation de votre très illustre personne " si nécessaire pour le bien des fidèles, et en particu- " lier des soussignés qui se croient. Monseigneur, " les plus honorés d'être mis au nombre de vos res* '' pectueux et soumis enfants en Dieu."

Madawaska, 23 juillet, 1792.

Vingt-quatre contribuables ont signé cette lettre ; sept autres, étant absents lors de la réunion, "n'ont pu signer, mais avaient témoigné avant leur départ approuver ce qui serait fait par l'assemblée."

MgT Hubert, en date du 12 novembre 1792, répond ainsi à la requête :

"Vu la requête en date du 23 juillet dernier " à nous présentée par les habitants de Madawaska, " au nombre de vingt-quatre, demandant que nous " leur permettions de construire dans leur endroit " une chapelle en bois, dans laquelle on puisse " célébrer le service divin pendant le temps de la " mission, et que nous leur nommions un saint " titulaire de la dite chapelle ;

" Voulant répondre de notre côté aux vues reli- " gieuses qui ont dirigé les suppliants dans leur dite " requête, nous avons permis et permettons que l'on

" construise au dit lieu une chapelle en bois, de telle " grandeur et sur telle place qui sera désignée par " le Sieur Joseph Paquet, prêtre, maintenant chargé "de la dite mission et que nous autorisons à cet " effet. Et comme la mission en cet endroit se fait " plus communément au mois de juin, nous avons " nommé et nommons pour patron titulaire de la " dite chapelle, Saint-Basile le Grand, Evêque de " Césarée et docteur de l'Eglise, dont la fête arrive " le 14 juin. Cette fête ne sera point d'obhgation, " à moins qu'elle ne tombe le dimanche : néanmoins " les missionnaires du Madawaska la célébreront " de première classe avec octave.

" Sera le présent mandement notifié par le dit " Sieur Paquet aux habitants domiciliés au dit lieu " de Madawaska, et par ses soins conservé dans " les archives de la dite chapelle . . .

Jean-Francois, Evêque de Québec.

J. 0. Plessis, prêtre secret. "

Ainsi le Madawaska entier venait d'être érigé canoniquement en paroisse, sous le vocable et patronage de Saint-Basile le Grand, le 12 novembre 1792, c'est-à-dire sept ans après l'arrivée des premiers colons. C'est aussi à partir de cette érection que les archives furent conservées à la cure de Saint-Basile.

Saint-Basile de Madawaska est donc, dans les Provinces Maritimes, l'une des plus anciennes paroisses érigées depuis l'expulsion des Acadiens.

Elle n'a que deux aînées au Nouveau- Brunswick : Memramcook, fondée en 1781, et Caraquet, en 1784. Les plus anciennes paroisses de la Nouvelle-Ecosse

sont celles d'Halifax, fondée en 1784, d'Arichat, en 1787, et de la Baie Sainte-Marie qui, comme Saint-Basile, date de 1792.

Au mois de juin de l'année suivante, 1793, l'abbé Paquet revint à sa mission, ou plutôt sa nouvelle paroisse de la rivière Saint-Jean. Il trouva ses paroissiens au sein de la plus grande activité : on ensemençait de tous côtés, de nouvelles maisons se construisaient, déjà des troupeaux paissaient sur les collines, des bœufs solides promenaient, d'un pas lent mais sûr, la charrue de bois dans les abattis de l'année précédente. Le soleil du printemps, dorant cette scène d'activité et d'espérance, donnait aux personnes et aux choses un air de vie nouvelle et de bonheur. De loin en descendant la rivière, il put apercevoir, à quelque distance du rivage, sur le flanc de la colline, précisément au milieu du cimetière actuel, un édifice aux proportions inaccoutumées, fait de grosses pièces équarries, aux angles à queue d'aronde, de 55 pieds de longueur sur 35 de largeur, surmonté d'une grande croix en guise de clocher : c'était la nouvelle église ; et ce fut fête pour nos ancêtres.

L'église fut bénite avec pompe', affectée au culte divin et inaugurée par une messe solennelle. La voix des vieillards, rauque, rouillée, mouillée de larmes, silencieuse depuis quarante ans, alterna avec celle du pasteur dans les chants de l'office, et alla réveiller, au fond de la forêt endormie du sommeil de la nature, les échos de la création. Les cantiques, qui sont l'expression populaire de la rehgion et une parcelle de la patrie acadienne, arrachèrent les larmes du souvenir aux mères qui les avaient

entendus à Grand-Pré ou à Sainte-Anne, il y avait si longtemps. . .

A l'assemblée tenue après la messe, Joseph Daigle, l'âme dirigeante de la colonie, le protecteur de l'Eglise naissante au Madawaska, l'homme probe, vertueux, aux sages conseils, maintenant vieillard, remettait sa charge à son successeur, Alexandre Albert que la chronique du temps appelle " un homme honnête jugé par tous les habitants digne et capable de remplir cette charge." François Cyr lui était adjoint, à la même assemblée, comme syndic et assistant. Joseph Daigle en quittant ses fonctions déclara avec un orgueil légitime que, tous frais de construction payés, il restait en caisse soixante-neuf louis d'or. A la suggestion des contribuables, il remit la somme entre les mains du curé, comme marque d'appréciation de ses nombreux serv^ices. L'abbé Paquet, aussi généreux et désintéressé que ses fidèles, remit au trésor de la fabrique la modique offrande. La satisfaction de ses ouailles lui était une récompense plus sensible. Ce fut l'un de ses derniers actes de charité envers son cher Madawaska ; son ministère allait l'appeler ailleurs.

Le gouvernement du Nouveau-Brunswick, à la demande des colons, concéda le lot 24 de la concession MazeroUe pour fins d'usage pubUc. C'était sur ce lot que l'église avait été construite.

Détail qui intéressera peut-être, seuls les citoyens de la rive nord avaient signé cette requête. Il y avait sans aucun doute divergence d'intérêt au sujet du site de l'église. Déjà commençait à poindre

la rivalité de hord qui devait, dans la suite, se développer, plus que de raison.

Quoi qu'il en soit, la prospérité de la colonie n'en fut pas affectée ni la paix troublée.

Déjà à cette époque, on ouvrait des chemins entre les établissements les plus denses et les plus rapprochés, on améliorait ceux qui existaient depuis quelques années. Le gouvernement nomma en 1792 des commissaires pour les chemins, des constables, des gardes-champêtres. Des relais furent établis entre le Grand-Sault et la rivière Madawaska, pour la conunodité des postillons et des voyageurs.

La colonie venait de naître à la vie religieuse, militaire et civile : son existence était assurée.

"^xcTO'Sr»'

Page 1