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CHAPITRE VI

La lutte pour la vie

Juridiction contestée. Premières exportations. Acadiens et Canadiens. La grande disette et Tante la Blanche. Mgr Denaut visite le Madawaska. Première Confirmation.

|(^A double juridiction, qui avait présidé à la fon- (^ dation du Madawaska, ne devait pas tarder à J>» devenir une source de conflits entre les provinces de Québec et du Nouveau-Brunswick. La province du Bas-Canada avait été la première à exercer son autorité sur ce terriroire, en y concédant la seigneurie de Madouesca au pied du lac Témiscouata, en y établissant des postes pour la protection des transports. De plus, la nationalité des habitants lui donnait un titre à la protection du territoire. Mais, elle avait à rencontre de ses prétentions le droit écrit des traités et des accords interprovinciaux, qui fixaient les limites des provinces " sur les hauteurs qui séparent les eaux se jetant dans le Saint-Laurent de celles qui se déversent dans l'Atlantique. "

En second lieu, le gouvernement du Nouveau Brunswick, depuis la fondation de la colonie, y

avait exercé une juridiction immédiate, continue et incontestée.

Aussi cette dernière province ne tarda-t-elle pas à s'insurger contre ce qu'elle appelait les empiétements du Canada sur son territoire. A ce sujet, le gouvernement de Frédéric ton envoya au Madawaska, en 1787, son arpenteur général, George Sproule, rencontrer l'arpenteur du Canada, Samuel HoUand, avec la mission d'en venir à une entente qui fixerait définitivement les frontières des deux provinces.

Les prétentions des deux représentants étaient tellement opposées qu'ils ne purent s'entendre sur un seul point. Sproule voulait placer la borne entre le lac Témiscouata et le fleuve Saint-Laurent, sur les hauteurs de Saint-Honoré, s'appuyant sur les textes des conventions antérieures ; tandis que Holland voulait inclure tout le Madawaska actuel dans le Bas-Canada, avec la ligne de démarcation aux Grandes-Chutes, et, de là, à la rivière Restigouche. Avec des vues aussi opposées, il n'est pas surprenant que l'accord désiré n'eût pas heu.

Notons cependant que Lord Dorchester, dans la discussion de cette affaire, se montra plus soucieux des intérêts généraux du Canada que son frère Thomas Carleton du Nouveau-Brunswick. Dans une lettre à ce dernier, écrite peu de temps après le retour de l'arpenteur Holland à Québec, il dit : '' Pour ce qui est des frontières entre les deux " provinces de sa Majesté, il importe peu que la " région contestée appartienne à Tune ou l'autre " des provinces ; mais si l'on considère que les " Etats-Unis vont naturellement regarder ces U-

" mites comme le commencement de leurs frontières, " le sujet devient important." (Raymond).

La remarque de Lord Dorchester nous rappelle que déjà les Etats-Unis convoitaient le terrain disputé entre les provinces canadiennes. Une telle situation devait, dans l'application, provoquer des conflits et des contestations de droit.

Rappelons une cause fameuse, qui, bien que futile en soi, prit de l'importance à cause des intérêts rivaux des deux provinces, non seulement fit du bruit, au IMadawaska, mais agita les esprits dans les deux capitales et eut même son écho jusqu'à Londres.

En 1792, les frères Anselme et Michel Robichaud, de la rivière des Caps comté de Témiscouata, obtinrent de la cour de Québec un jugement-saisie, pour la sonune de dix louis, contre un client du Madawaska. Le lieutenant Jacques Cyr, résidant au Madawaska, reçut l'ordre de la cour de Québec d'exécuter le jugement. Le débiteur paya la somme demandée, laquelle fut remise aux ayants droit. Or, l'année suivante, le lieutenant Cyr fut appréhendé, dans une excursion de chasse, par un piquet de soldats du poste militaire du Grand-Sault, agissant par les ordres du magistrat Costin du Madawaska. Interné au fort de la garnison, l'ofhcier Cyr fut forcé de rembourser l'argent qu'il avait perçu au nom de la cour de Québec, puis, après avoir été révoqué de ses fonctions, il fut mis en hberté. Cyr porta sa plainte à Québec. La cour de Québec en appela au conseil privé du Roi, où elle obtint gain de cause. La conduite du gouverneur Carleton lut sévèrement censurée par le secrétaire des colonies,

Henry Dundas, qui, dans une lettre datée du mois de novembre 1792, qualifie l'affaire " d'incident extraordinairement brutal et répréhensible." Carleton rejeta le blâme sur la conduite irréfléchie du magistrat Costin ; mais il ne parait pas faire de doute que Costin était protégé en haut lieu et qu'il ne se fut jamais engagé dans cette aventure légale sans le consentement, au moins tacite, des autorités de sa province. Cyr fut réintégré dans son grade et indemnisé de ses pertes par la cour de Québec. Dans la note qu'il présenta au juge se trouve l'item suivant : '' 7 louis, 4s, 4d, pour 104 martes qu'il aurait prises au piège et 4 orignaux qu'il aurait tués, sans la malencontreuse arrestation dont il avait été victime pour le compte de la cour de Québec ! " Comme les frais retombaient cette fois sur le magistrat Costin, le rusé normand avait salé la note.

Le peuple, qui ne voyait dans tout cela qu'une persécution contre le compatriote C>t de la part de la garnison du Grand-Sault, avait pris fait et cause pour lui et se disposait à prendre d'assaut le fort de la garnison quand heureusement Cyr fut libéré.

Toutefois, les colons, ayant appris que le Bas-Canada voulait inclure le Madawaska dans ses limites, adressèrent au gouverneur Carleton une requête, dans laquelle ils lui faisaient connaître leur désir de demeurer avec leurs frères les Acadiens, sous les lois du Nouveau-Brunswick, ajoutant que les communications par le Saint-Jean étaient plus faciles pour l'exportation de leurs produits, bien que l'importation se fît du Canada par le lac Témiscouata. La requête était signée par soixante chefs de famille,

c'est-à-dire, plus des deux tiers de la population. La démarche des habitants semble avoir influé sur l'attitude du Canada qui, pour un temps, se désintéressa de la question des frontières. Mais les Etats- Unis allaient entrer en scène et unir, pour la défense commune, les deux provinces rivales.

Le traité de Versailles avait désigné, comme point de départ des frontières entre le Nouveau- Brunswick et l'état du Maine, la rivière Sainte-Croix. Or, le nom de Sainte-Croix n'existait plus. Les Etats-Unis voulaient reconnaître pour l'ancienne Sainte-Croix la rivière Magaguadavic, tandis que le Nouveau-Brunswick soutenait que la rivière Schoudic était la Sainte-Croix. Enfin, en 1794, une commission, nommée par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis pour étudier la question en litige, ayant découvert sur la Schoudic, les ruines de l'établissement de De Monts, identifiait la rivière Sainte-Croix et, en même temps, les bornes données par le traité de Versailles. La rivière Sainte-Croix devint donc borne incontestée, en reprenant son nom historique, de son embouchure à la source de sa branche le plus à l'est. IVIais la commission n'alla pas plus loin. Le reste des frontières demeura indéterminé, et le champ ouvert à l'ambition des deux pays ennemis.

A part les démêlés des gouverneurs entre eux ou avec les Etats-Unis, démêlés qui troublaient parfois la paix de la colonie, la vie au Madawaska était paisible et s'écoulait sans incidents notables. Canadiens et Acadiens s'y coudoyaient en véritables frères qu'ils étaient par le sang et

en véritables parents qu'ils étaient devenus dès l'origine de la colonie. Comme, au début, l'élément féminin était dans une proportion numérique notablement inférieure au sexe fort, les jeunes gens du Madawaska allaient chercher femme à Kamouraska. Et, pour qui connait la salutaire influence, la domination bienfaisante qu'exerce la mère de famille dans les foyers acadiens, il est certain que les relations entre Acadiens et Canadiens ont toujours été harmonieuses. Les traits distinctifs cependant étaient plus marqués alors qu'à la suite de la fusion complète, de la compénétration des qualités et des défauts des deux éléments.

C'est ainsi que l'Acadien était plus fermé, plus impénétrable, plus renfrogné que son frère du Saint-Laurent, qui liait relation avec le premier venu et le mettait, dans une heure de fréquentation, au courant de ses projets qu'il dorait d'une légère teinte de vantardise. L'Acadien, plus défiant, plus froid, attendait qu'on vînt à lui. Plus pessimiste que son jovial voisin, il représentait toujours les choses sous le jour le plus défavorable. Sans cesser d'être franc, il répondait rarement par un oui ou non catégorique ; mais, quand il avait donné sa parole, c'était parole de roi.

Le Canadien, tout en étant aussi franc, n'avait pas l'honneur aussi délicat en matière de parole. Il avait, d'autre part, plus d'instruction et plus d'initiative.

L'Acadien, également actif, était plus attaché aux vieilles méthodes et coutumes. Un peu soupçonneux, il s'offensait de l'habitude qu'avaient les

Canadiens de tout- fermer à clef, tandis que lui ne connaissait ni cadenas ni serrures.

Le cousin du Canada avait plus d'ordre dans l'administration de ses affaires comme dans son travail ; il était plus strict dans ses rapports avec ses voisins.

L'Acadien était plus négligent dans ses affaires, qu'il confiait facilement à d'autres, moins économe et comptant plus sur la Providence. Il aimait plus les partages sur parole, la communauté de biens, laissait plus facilement ses champs ouverts aux animaux des voisins. Gabriel était plus adroit dans les travaux de construction et de menuiserie, tandis que Jean-Baptiste le surpassait dans l'art de la culture et, en général, dans les travaux des champs.

Il leur arrivait souvent, à cause de ces différentes aptitudes, d'échanger leur temps, et l'on voyait Baptiste de Kamouraska labourer le champ de son beau-frère de Beaubassin, chantant ou invectivant ses bœufs, tandis que le parent acadien construisait la grange de Baptiste ou équarrissait une quille, dans un silence mélancolique et rêveur.

A cette époque d'isolement, tous les contrats se faisaient sur parole, de sorte que la parole donnée avait force de loi. Celui qui manquait à son engagement perdait sa parole. Dire à un homme qu'il avait perdu sa parole équivalait à la plus grande insulte, ce qui du reste n'arrivait que dans les grandes occasions et fournissait matière à procès. La cour se composait du curé et de deux assesseurs choisis par les plaideurs. La sentence prononcée, la décision rendue par le tribunal n'avait pas d'appel

et prenait effet immédiatement. Si, par contumace, le délinquant refusait d'y donner suite, ce refus ne se prolongeait pas après Pâques, terme où le plaideur devait céder à l'opinion publique et se réconcilier avec son frère.

Ces réconciliations différées se faisaient le plus souvent à la porte de l'église, par l'intermédiaire d'un commun ami, et donnaient quelquefois lieu à des manifestations bruyantes de la part des témoins des raccordailles.

Peter Fisher écrivait en 1825 : "Le missionnaire du Madawaska avec l'assistance d'un ou de deux notables de l'endi'oit dirige la discipline intérieure de l'établissement en réglant les dissentions, conservant la paix. Il réussit tellement bien qu'il n'y a ni avocats, ni magistrats, ni cour de justice. "

Outre la culture du sol, les industries du temps étaient la fabrication du sucre d'érable, le commerce des pelleteries, et l'exportation, par eau, du bois de tonne pour la construction de la marine anglaise. L'été était consacré tout entier au labourage et au défrichement ; l'hiver se passait dans les chantiers à préparer le bois équarri destiné au flottage le printemps suivant.

Déjà la colonie exportait le grain, c'est-à-dire, qu'elle récoltait plus qu'elle ne consommait. L'excédent de ses moissons était de préférence vendu aux nouveaux colons ; le reste était expédié à Frédéricton, où le marché du grain était toujours ferme.

Mais répreuve, la rude épreuve qui tombe presque toujours sur les colonies naissantes, allait amener la famine aux portes des héroïques défricheurs. Deux années consécutives, l'inondation et les gelées de septembre détruisirent la récolte presque tout entière.

L'année 1797 est connue, dans les annales du Madawaska, comme l'année de la grande disette ou année de la misère noire. Après la dernière gelée de l'automne de 1796, pour comble d'infortune, les débris de la récolte furent ensevelis sous une neige précoce immédiatement suivie d'un des hivers les plus durs. Bon nombre des habitants se réfugièrent au Saint-Laurent ou à Frédéricton pour passer l'hiver. Ceux qui demeurèrent, vécurent exclusivement de chasse et d'herbages.

A la fin d'une longue période d'attente et d'angoisses, alors que les hommes étaient partis à la chasse et que la neige tombait sans cesse depuis huit jours, les vivres vinrent à manquer. Les dernières mesures de blé bouilli étaient épuisées, la dernière vache laitière avait été tuée ... et les chasseurs ne revenaient pas.

C'est pendant ces longs jours de faim et d'anxiété que Marguerite-Blanche Thibodeau, épouse de Joseph Cyr, accomplit des prodiges d'héroïsme et de charité. Douée d'une force herculéenne et d'une charité aussi robuste, elle fut l'ange protecteur des faibles, des infirmes, des affamés de la colonie éprouvée. Montée sur des raquettes, traînant un lourd bagage de vêtements et de provisions dont elle se privait ou que sa charité lui faisait trouver, elle allait, de la porte du plus riche à celle du plus

pau\Te, porter la nourriture et la vie avec un rayon d'espérance. Ensevelissant les morts, arrachant à la tombe les victimes qui allaient y descendre sans son secours inespéré, elle prodiguait ses soins, relevait le moral de ceux qui se laissaient abattre par l'infortune et la faim.

Enfin, un soir, les absents re\dnrent, rapportant un compagnon mort de froid et de privations et un autre mourant, mais aussi quelques provisions : la colonie était sauvée. Tante la Blanche, quand toutes ses œuvres de miséricorde furent connues, devint l'objet d'une vénération générale qui tenait du culte. Elle guérissait les malades, chassait les sorts, trouvait les objets perdus, reconciUait les ennemis, donnait la chance par ses souhaits. Sa plus grande prérogative était de ramener les endurcis, les jureurs, les renards, à la piété la plus tendre, à la vie la plus exemplaire. Ses rudes semonces, et quand celles-ci ne suffisaient pas la menace de son redoutable poing, avaient raison des plus invétérés ivrognes qui la craignaient plus qu'un évêque ! Aussi plus d'une hirsute moustache se mouilla de larmes quand on descendit la tante dans sa tombe quasi-royale.

Madame Cyr était la tante véritable d'un grand nombre de jeunes familles du IVIadawaska. LeBlanc par sa mère, elle était la petite-fille de René LeBlanc, notaire de Grand-Pré, immortalisé par Longfellow. Décédée en 1810, elle fut, à cause du dévouement qu'elle avait montré pendant cette famine, inhumée dans l'égHse de Saint-Basile^ privilège sans précédent jusqu'alors et accord^

à peu dans la suite. On l'appelait tante la Blanche, et par extension elle devint la tante de tout le monde, la tante du Madawaska.

Au printemps de 1797, le gouvernement vint en aide aux colons nécessiteux. Pierre Duperré, dans une lettre au gouverneur Carleton, fait une description pénible à lire des misères endurées par une trentaine de familles au cours de ces deux années de disette. (Voir Appendice.)

C'est vers le commencement de juillet 1794 que le Madawaska eut son premier curé résident, l'abbé Ciquart.

Le Sulpicien François Ciquart, doué des plus belles qualités mentales malgré son inconstance et une certaine originalité de manières, vertueux et d'une éloquence de parole remarquable, eut une existence des plus mouvementées. Venu d'abord au Canada, sous le régime tyrannique des gouverneurs Graig et Haldimand, alors que l'entrée du pays était encore interdite aux prêtres français, il fut découvert par Haldimand, limier dont le flair pour tout ce qui était religieux ou prêtre catholique ne se trompait jamais, et reconduit en Angleterre, d'où il passa en France. Il était directeur des œuvres de sa compagnie, à Bourges, quand la révolution française l'en chassa en 1792. Il revint en Amérique où Mgr Carroll, évêque de Baltimore, lui confia les missions des Abénakis de la rivière Penobscot. C'est deïïdà qu'il passa à la rivière Saint-Jean.

A Sainte- Anne de Frédéricton, il fit la connaissance du gouverneur Carleton qui le prit sous sa protection. Comme le missionnaire connaissait la langue abénaquise, Carleton l'invita à desservir les sauvages de la rivière Saint-Jean, auxquels le gouverneur s'intéressait sincèrement, lui promettant des honoraires de vingt louis par an sujets à augmentation. La proposition du gouverneur fut agréée et le com-ageux apôtre se mit aussitôt en route pour Québec, afin d'obtenir de l'autorité ecclésiastique les facultés requises.

Mgr Hubert accepta avec joie les services de ce nouvel ouvrier évangélique et lui assigna conmie lieu de résidence la paroisse de Saint-Basile de Madawaska. La joie des colons ne fut pas moins grande. En peu de temps ils érigèrent une modeste cure, près de l'église, pour y installer le premier curé.

C'est sous cet humble toit que l'abbé Ciquart termina son dictionnaire de la langue abénaquise.

Pendant son court séjour à Saint-Basile, l'abbé Ciquart opéra un bien inmiense. Très dévoué, il s'intéressait à tous les détails de la vie de son peuple dont il était à la fois le père, l'instituteur, le médecin, l'avocat et le juge. Les Malécites surtout ne mirent plus de bornes à leur joie d'avoir un missionnaire qui parlât leur lang-ue. Son arrivée dans les différentes bourgades était saluée par de vives acclamations et des décharges d'artillerie. Le missionnaire se faisait enfant au milieu d'eux, pour étudier de plus près ces enfants de la nature et leur être plus utile. Doué d'un grand talent d'imitation, il copiait la pose de leurs orateurs,

leurs gestes aussi métaphoriques que leurs paroles^ avec des résultats qui émerveillaient et flattaient à la fois ses néophytes de la forêt.

Souvent les guerriers de Médoctec, d'Ecoupag et de Tobique venaient à Saint-Basile pour entendre sa parole imagée qu'ils ne pouvaient se lasser d'écouter.

Ce fut donc avec un vif regret que tous le virent repartir pour les missions plus nombreuses du Penobscot (1798). Il revint encore à Sainte-Anne, passa plus tard à Memramcook où il demeura jusqu'en 1812. Il repassa au Madawaska, en route pour Québec où l'appelait son évêque qui lui confia les missions sauvages de Saint-François du Lac.

Il mourut à Montréal au milieu de ses frères de Saint-Sulpice, en 1824, à l'âge de soixante-dix ans. Dans son testament il léguait à l'évêché de Québec, les terres qu'il avait achetées au Madawaska de Thomas Costin, dans le but d'aider à la subsistance des missionnaires de cette contrée. Ces biens furent plus tard, avec l'autorisation de l'évêque de Québec, affectés à des pensions scolaires pour jeunes gens au collège de Sainte- Anne de la Pocatière.

Après le départ de l'abbé Ciquart, Saint-Basile, redevenu à l'état de mission, fut desservi par le curé de Saint-André de Kamouraska, qui, ayant aussi la desserte du bourg de La Rivière-du-Loup, ne pouvait pas donner, à la lointaine mission du Madawaska, toute l'attention qu'il aurait désiré. Cet état de choses créa du mécontentement, donna lieu à des récriminations de la part des paroissiens. L'abbé Vézina en fait foi quand il écrit à l'évêque

de Québec : " Les missionnaires ne sont pas aimés au Madawaska : ils veulent un curé résident." Le peuple refusait sans doute de payer la dîme, puisque Mgr Denaut rappelle aux fidèles du Madawaska les conditions qu'ils devaient remplir pour avoir même la visite d'un missionnaire de temps à autre. L'une de ces conditions était de " payer fidèlement la dîme en entier," ce qui du reste n'était que légitime, étant donné le peu de produits naturels et les longues courses que devaient s'imposer les missionnaires pour les venir visiter.

La privation d'un curé retardait la colonie. Mais, depuis que le Canada était fermé aux missionnaires de France par les gouvernements sectaires du Bas-Canada et des Provinces Maritimes, l'évêque de Québec, seul pour tout le pays soumis à la domination anglaise, ne pouvait suffire à procurer des missionnaires à son immense diocèse, plus grand que l'Europe, et dans un état de rapide développement. Cette condition devait pourtant durer encore quelques années.

Saint-Basile eut la visite de l'abbé Amyot en 1799, de l'abbé Vézina en 1800, 1801, 1802, de l'abbé Dorval en 1803 et 1804.

C'est pendant le séjour de ce dernier à la cure de Saint-Basile (1803) que le sacrement de Confii'mation fut conféré, pour la première fois dans le Madawaska, par Mgr Denaut. Il y avait 117 ans que Mgr de Saint- Vallier avait traversé cette région, alors habitée seulement par les sauvages, pour se rendre en Acadie.

" Sous la domination anglaise de l' Acadie, tant

que les Français gardaient le reste du Canada, l'apparition de l'évêque de Québec à Port-Royal ou Beaubassin eût créé une panique et fait jeter les hauts cris aux gouverneurs d'Annapolis qui ne toléraient qu'un seul missionnaire dans toute la péninsule, et encore fallait-il qu'il fût agréé du gouverneur. En 1749, Mgr de Pontbriand envoya aux Acadiens de la Nouvelle-Ecosse un missionnaire canadien, l'abbé Brassard, qui, dès qu'il se fut présenté devant le conseil de Port-Royal, pour demander son autorisation, reçut Tordre de sortir immédiatement de la province. Dans de telles conditions, il n'était pas prudent pour l'évêque de Québec de se hasarder dans les provinces maritimes."

" D'après Mgr Têtu, dans son ouvrage Les Evêques de Québec, Mgr Briand aurait visité Sainte- Anne des Pays-Bas, en 1767 ou 1768. Mgr Hubert, en 1795 ou 1796, après avoir parcouru son diocèse, se rendant jusqu'à Détroit, entreprit de passer en Acadie. Il pénétra jusqu'à la Baie des Chaleurs, mais usé par l'âge et les infirmités il ne put aller plus loin, et retourna à Québec où il mourut quelques années après."

" Mgr Denaut partit de Québec le 3 mai 1803, pour une longue et pénible visite pastorale à travers l'Acadie. Il avait pour compagnons de route les abbés Conifroy, curé de Boucherville, et Lartigue, son secrétaire. Il se rendit d'abord à la Nouvelle- Ecosse, par Burhngton et Boston, parcourant les provinces maritimes en tous sens, voyageant tantôt en bateau, tantôt à cheval, le plus souvent à pied ou eu canot d'écorce."

'' A Sainte- Anne il trouva le Père Ciquart qui l'accompagna à Saint-Basile où ils arrivèrent le 16 octobre. C'était la dernière étape de son long itinéraire. Le lendemain l'évêque confirma 186 personnes âgées de 12 à 75 ans et plus, dont la plupart n'avaient jamais vu un évêque. Au nombre des confirmands se trouvaient 56 sauvages de la bourgade de la rivière Madawaska." (Réponse à Mgr O'Brien par un comité de prêtres de Québec.)

La mission de Saint-Basile comptait, lors de la première confirmation, 81 familles, 239 communiants, 207 enfants qui n'avaient pas encore communié, soit une population totale de 446 âmes.

Algr Denaut laissa aux paroissiens de Saint-Basile, qui insistaient pour obtenir un curé résident, une ordonnance relative à l'achèvement de l'église et du presbytère, ainsi qu'à la construction des dépendances nécessaires. Il pourvoyait également au maintien d'un curé et à la conservation des archives paroissiales.

L'année suivante il envoyait un curé résident. C'était l'abbé Charles Hott, vicaire de la Rivière- Ouelle. Le nouveau curé trouva la mission dans un état de négligence déplorable. Il se mit à l'œuvre résolument, réparant, avec l'aide des paroissiens, les constructions en ruine, reconstituant les archives jusqu'alors complètement négligées, rétabhssant l'organisation paroissiale, donnant, tout de suite, à la paroisse une apparence de vie nouvelle.

Malgré la disette et les retards causés par l'émigration de quelques colons, la colonie avait

augmenté en population. Déjà les établissements de la Grande-Rivière prenaient des proportions encourageantes. La paroisse actuelle de Sainte-Anne, où s'étaient établies des familles Martin, Cyr, Thériault, Bourgoin, Beaulieu, Sirois, était en voie de rapide formation.

L'année 1804 vit arriver les premiers colons du district de Chautauqua.

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