‹ Histoire du MadawaskaChapitre 15 sur 46 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Yie des Colons <t>-

Etat des établiesements acadiens au commencement du XIXe siècle. Leurs Missionnaires. Visite épiscopale de Mgr Plessis. Critiques et louanges. La Décharge, la Rivière des Crock. Le Petit-Sault et le Grand-Sault. Popularité de l'abfcé Marcoux. L'abbé Lagarde et son académie. Les capitaines Pierre Duperré, Simon Hébert et Firmin Thibodeau. Premières voies de communication.

,L serait difficile de se former une idée exacte de la situation des Acadiens dans les provinces jJS* maritimes à l'aurore du xix*' siècle, de l'état de dénuement presque complet dans lequel se trouvait la population semée sur les rives du golfe Saint-Laurent, cachée au fond des baies, dérobée dans les clairières au sein des forêts, ou, comme au Madawaska, refoulée au haut des rivières.

Tandis que prospéraient les colonies anglaises aidées et encouragées par les gouvernements, les Acadiens, eux, n'étaient pas plus avancés que ne l'étaient leurs pères, trois quarts de siècle auparavant. Sous le rapport de l'instruction, on le comprendra facilement, ils l'étaient encore moins. Très peu de colons savaient lire ou écrire.

Réduits à vi\Te de chasse et de pêche, depuis un demi siècle, ils avaient, pour la plupart, perdu non seulement le goût, mais l'art même de l'agriculture. Ils avaient perdu leur patrie et leur nationalité : il ne restait debout que la religion et la race.

Si le Madawaska avait l'avantage de posséder un sol relativement meilleur que celui de la plupart des colonies maritimes, il avait le désavantage d'être situé à l'intérieur des terres, isolé de tous les autres établissements, et de manquer presque complètement de voies de communications.

La chasse, qui avait nourri les colons jusque là, diminuait ; la gelée, terreur des défricheurs, détruisait les récoltes : la pau\Teté ne pouvait être que grande. Plusieurs des colons retournèrent au Canada. D'autres allèrent rejoindre les colonies du golfe, où, à cause de la proximité de la mer, le cUmat était plus favorable, et où la pêche, toujours abondante, restait, au défaut des produits de la ferme, une source d'alimentation assurée. Le Madawaska à cette période était nécessairement stationnaire, et sous certains rapports, il rétrogradait.

C'était la crise qui se produit presqu' infailliblement dans les premières années d'une colonie, après les débuts d'enthousiasme et de labeur intense. C'est au milieu de cette dépression générale, au moment où la question des frontières rendait incertain le sort des habitants, au début de la guerre anglo-américaine (1812), que Mgr Plessis visita le Madawaska, dont l'histoire ne nous est connue que par ses missionnaires.

Nous voyons ces ouvriers de l'Evangile parcourir l'Acadie en tous sens, visitant les missions échelonnées depuis le Cap-Breton jusqu'à la vallée supérieure du Saint-Jean. Leurs principales stations étaient Saint- Joseph de Carleton, Restigouche, Bonaventure, Pisiguit (Bathurst) et Caraquet sur la Baie des Chaleurs, Tracadie, Miramichi, Richibouctou, Gédaïque sur le littoral du golfe, la Baie Sainte-Marie, Halifax, Pictou et Arichat dans la Nouvelle-Ecosse ; Miscouche sur l'Ile Saint-Jean, enfin Memramcook sur la rivière du même nom, Sainte- Anne et Saint-Basile sur la rivière Saint-Jean. Les provinces maritimes, y compris les Iles IVIadeleine et la rive nord de la Baie des Chaleurs, comptaient alors environ quinze missionnaires.

Groupés autour de leurs modestes églises, rempUssant, par une natalité féconde et vigoureuse, leurs rangs dégarnis par l'exil, les Acadiens se cabraient contre le destin, et, dans un nouvel élan d'énergie et de patriotisme, voulurent vivre de leur vie propre, résister à l'assimilation plus dangereuse que la persécution, et conquérir, malgré l'adversité, une nouvelle place au soleil des nations dans ce monde nouveau ouvert à toutes les énergies.

L'abbé Charles Hott, qui avait desservi Saint- Basile et ses missions, de 1804 à 1806, à titre de curé résident, fut retiré du Madawaska qui redevint mission de Saint- André de Kamouraska, avec l'abbé Michel-Auguste Amyot comme desservant. Le missionnaire Amyot y faisait deux missions par année, l'une en hiver et l'autre au mois de juin, suivant en cela la coutume de ses prédécesseurs.

Il était d'une profonde piété, d'un dévouement admirable, mais, disait-on, dépourvu de talents administratifs, qualités si nécessaires dans les débuts d'une paroisse. Ses longues marches à la raquette^ pendant les hivers de 1807 et 1808, pour aller desservir ses missions lointaines, témoignent hautement de son zèle. Cependant les rares apparitions du missionnaire ne pouvaient suffire aux besoins de la colonie qui réclamait un curé résident. Enfin au mois d'octobre 1808, l'abbé Jean-Baptiste Kelly prenait la direction spirituelle de la rivière Saint- Jean avec Saint-Basile comme résidence. Cette paroisse eut toujours dans la suite un curé stationnaire.

L'abbé Kelly était d'origine irlandaise, comme l'indique son nom, mais sa mère était canadienne, et son prénom de Jean-Baptiste le dit assez haut. Elevé dans le Bas-Canada, il possédait les deux langues du- pays. Il alliait à la franche bonhomie du Canadien Vhumour de la race celtique. Sa correspondance avec l'évêque de Québec porte l'empreinte de son esprit et de sa gaieté hiberno-gauloise. Nous donnons ici quelques traits tirés de ses lettres à Mgr Plessis, dont le plus grand défaut n'était certainement pas un amour excessif de la population du Madawaska, qui, par ses requêtes répétées pour obtenir un curé stationnaire, alors que l'évêque manquait de prêtres, l'avait importuné et peut-être involontairement offensé.

" La paroisse de Saint-Basile, dit l'abbé Kelly, " contenait à mon arrivée, cent familles, soit de '' deux à trois cents communiants. " Au mois de

mars suivant, il écrit : "Je n'ai pas fait un ' lues sermon depuis que je suis ici, cependant ' je n'ai pas manqué de prêcher un seul dimanche, ' et les paroissiens semblent goûter mes instructions. ' Les gens du Madawaska, quoiqu'ils ne soient ' pas sans défauts, ont une grande qualité, c'est ' de se bien tenir à l'église et d'y être attentifs." Dans le cours de la même année, il écrit encore son évêque : " Un des cabaretiers me demande s'il est en conscience de vendre du rhum à trois cent pour cent de profit, tous frais payés. . .Ce paroissien a même trouvé ce profit un peu fort . . . Voyant le profit que l'on retire de la vente de l'alcool, il y a jusqu'à mon bedeau qui veut se faire cabaretier, et nous en avons déjà neuf ! "

Le 5 janvier il ajoute : "Je ne vous parlerai pas de mes misères, je deviendrais importun, seulement je pense que si Saint Jérôme eût eu soixante lieues à faire en raquettes pour aller à confesse, il eût bien vite cessé d'être solitaire." L'abbé Kelly avait non seulement le Madawaska à desservir mais encore Saint- Joseph de Carleton, Passamoquoddie, les établissements de Houlton et de Old-Town, Maine, ainsi que Tobique, Médoctec, Sainte-Anne et Saint-Jean. Saint-Basile avait déjà les missions immédiates de la Grande-Rivière et de Chautauqua.

Le gouvernement du Nouveau-Brunswick continuait d'accorder sa protection officielle aux missionnaires qui s'occupaient des sauvages de la rivière Saint-Jean. Aussi Mgr Plessis conseille-t-il à ces

derniers de rester en bons termes avec les autorités civiles de la province.

La condition du curé de Saint-Basile ne s'était guère améliorée depuis le départ de l'abbé Hott ; toutefois, on venait de réparer le presbytère, et l'église subissait une lente restauration.

D'une santé délicate, souffrant de rhumatisme, l'abbé Kelly ne pouvait suffire aux multiples devoirs de la cure et des missions nombreuses dont il avait la charge ; aussi l'évêque le rappela-t-il au mois d'octobre 1810.

Il eut poiu- successeur l'abbé Louis Raby, ci-devant vicaire à Saint-Laurent, près Montréal. Le nouveau curé était jeune — il avait vingt- trois ans — mais doué de grands talents. Cependant, si l'on en croit la chronique du temps, il était d'une nature timide, d'un extérieur froid et peu engageant, se mêlant peu à ses gens qu'il connaissait partant peu. Il se livrait à l'étude des classiques, à laquelle il passait la majeure partie de ses journées.

'' Que faire en un gîte à moins que l'on ne songe ? "

Le peuple disait : "C'est au curé de connaître ses paroissiens et non à ceux-ci de connaître le curé," et, au début, ils se tenaient à distance du nouveau pasteur, par trop studieux. Les notables, les lettrés, les têtes dirigeantes de la paroisse, ceux dont la compétence en la matière ne laissait aucun doute dans l'âme de leurs coparoissiens moins illufninés, se disaient entre eux qu'il eût été préférable d'avoir " un curé qui eût fini ses classes de latin ! " Néanmoins le grand sens de justice, le dévouement, les mérites personnels du curé-écolier lui attirèrent

bientôt toutes les sympathies, et il partit, trois ans après, regretté sincèrement de tout le Madawaska.

L'administration de l'abbé Raby fut marquée par un événement mémorable pour le Madawaska, et qui fait époque dans les annales ecclésiastiques des provinces maritimes : la visite pastorale de l'illustre Evêque de Québec, Monseigneur Joseph- Octave Plessis.

C'était la deuxième fois qu'un évêque de Québec visitait officiellement cette partie de son diocèse qui s'étendait à travers tout le Canada.

Mgr Plessis partit de Québec au commencement de juin 1812, à bord de la barque " Angélique, " descendit le fleuve Saint-Laurent, longea la côte du Nouveau- Brunswick en visitant toutes les paroisses et missions de la Gaspésie, du Golfe Saint-Laurent et de la Nouvelle-Ecosse. De cette dernière province, il passa à l'Ile du Prince-Edouard et de là au Cap- Breton et aux Iles Madeleine. Il se rendit également à Memramcook, revint à Gédaïque pour reprendre le golfe qu'il remonta jusqu'à la Baie des Chaleurs.

Sa Grandeur avait décidé de poursuivre sa route jusqu'au Madawaska, par la voie de la rivière Restigouche et de la Grande-Rivière. Arrivé à Saint- Joseph de Carleton, sur les confins de la Baie des Chaleurs, il partit avec l'abbé Charles-François Painchaud, curé du lieu, (fondateur du collège de Sainte- Anne de la Pocatière, 1827), l'abbé Côté, son chapelain, et Louis Lemieux son domestique, pour la mission de Restigouche où les indigènes promirent de conduire le *' Grand Patliace " et ses compagnons jusqu'à la Grande-Rivière, là les

gens du Madawaska devaient venir le rejoindre.

C'est au cours de ce voyage apostolique que la guerre fut déclarée entre l'Angleterre et les Etats- Unis, le 18 juin 1812.

Ce n'est pas non plus sans avoir plusieurs aventures que l'évêque accomplit ce long pèlerinage. Il rapporte, dans son journal, qu'un jour, en traversant le détroit de Northumberland pour se rendre au Cap-Breton, des pêcheurs neo-écossais le prirent pour un corsaire américain et se mirent en devoir d'attaquer ce pirate qui osait s'aventurer dans les eaux britanniques. Quels ne furent pas leur surprise et leur regret lorsqu'ils découvrirent que l'écumeur de mer yankee n'était autre que leur propre évêque, en route pour confirmer lem-s enfants. La plupart des pêcheurs étaient catholiques. Ils firent gauchement des excuses, au grand amusement du prélat et de sa suite, qui s'estimaient trop heureux de n'avoir pas affaire à des Américains dans cette rencontre. Les pêcheurs escortèrent l'évêque jusqu'au port. {Foyer Canadien, 1864.)

Le distingué prélat a laissé à l'histoire un journal de sa visite pastorale. Nous citerons textuellement la partie qui se rapporte au Madawaska.

Journal de Mgr Plessis

Madawaska où se rendait l'évêque est une contrée disputée entre les deux gouvernements anglais et américain. Il ne jugea pas tout à fait prudent de s'y rendre avant d'y avoir été précédé d'une per-

sonne grave et intelligente, capable de connaître en arrivant sur la rivière Saint- Jean s'il ne se serait pas introduit quelque parti ennemi, et de lui en donner promptement avis, afin qu'il pût rétrograder ou prendre sa route par la rivière du lac Matapédiac (depuis, chemin Kempt) qui l'aurait au moyen d'un long portage conduit à la rivière Métis qui se décharge dans le Saint-Laurent entre Matane et Rimouski. Au conseil tenu le mercredi soir, il fut décidé que l'abbé Painchaud, avec deux sauvages et un canot prendrait les devants le lendemain de grand matin, qu'il ferait une marche forcée, que s'il apercevait quelque signe de trouble dans la rivière Saint- Jean, il reviendrait promptement l'en informer, que si tout y était calme, comme il était plus probable, il enverrait de là au portage Waghensis des vivres et des canots pour transporter le prélat et son bagage à Madawaska, ce qu'il promettait devoir être exécuté le samedi matin à dix heures, temps où l'évêque serait hors de ce portage. En conséquence, les cinq autres devaient rester à l'entrée du portage dans lequel les autres sauvages n'auraient autre chose à faire que de l'accompagner et transporter ses efïets.

Sept. 1, 2, 3. — Le jeudi, joiu" du Sacerdoce, l'évêque, privé non seulement de la satisfaction de célébrer cette fête dans quelqu'une des églises de son diocèse mais encore de pouvoir dire la messe, s'en consola, comme il put, devant Dieu, dans une oraison souvent troublée et par la pluie qui tomba tout le matin de ce jour, et par l'abondance du saumon dont la pêche donna plus de distractions

que les autres jours aux canoteurs et aux passagers. Au dîner il partagea quelques gouttes de liqueur qui leur restaient, ce pour se réjouir (à une grande distance) avec ceux de son clergé qu'il supposait assemblés pour terminer par une agape cette fête toute cléricale.

Cependant la rivière devenait de plus en plus étroite et annonçait que Ton approchait de sa source, lorsque tout à coup les canots la laissèrent pour prendre celle de Waghensis, maussade ruisseau embarrassé d'arbres renversés, et couvert, l'espace d'une lieue, de branches d'aulnes qui se croisent mutuellement d'une rive à l'autre, et crèveraient les yeux des voyageurs si ceux-ci étaient peu soigneux de se garantir.

Sept. Jf. — Ce fut à travers tous ces embarras, que les canots franchissaient à peine, que l'on parvint à l'entrée du portage, le vendredi soir, terrain tremblant, plein de sources et d'humidité où le premier morceau de bois rangé pour préparer la place d'une cabane, décela un lézard qui vraisemblablement n'était pas le seul de son espèce.

Comme il restait encore plus d'une heure avant le coucher du soleil, l'évêque tint à ses dix sauvages la promesse qu'il leur avait faite de planter une croix sur sa route comme un monument de son passage. On mit hache en bois. Avant la nuit la cabane fut faite, la croix préparée, plantée et bénite solennellement. {Cette croix a été depuis renouvelée plusieurs fois. Elle existe encore sur une élévation qui domine les vallées de la Restigouche et de la Grande- Rivière.) Après le souper, il leur fit une distribution

de chapelets qui fut suivie de leurs cantiques ordinaires.

Se'pt. 5 — Le lendemain il s'agissait de passer le portage. Il n'a réellement que huit milles de long, mais se trouve à en avoir plus de neuf à raison de la quantité d'arbres renversés qui s'y rencontrent et qui souvent, obligent à de grands détours pour recouvrer le sentier perdu. Il n'est pas rare d'y trouver deux ou trois arbres renversés les uns sur les autres ; autant d'escaladages qu'il faut faire et qui ajoutent grandement à la difficulté de la route. L'évêque quoique muni d'un bâton, eut souvent besoin de son chapelain pour s'empêcher de tomber, et se trouva excessivement fatigué en arrivant à l'autre extrémité du portage, ayant mis cinq heures et demi à le traverser.

Sejpl. 6 — Vainement se flattait-il d'y trouver des canots de la rivière Saint- Jean : rien ne parut de la journée. Lassé d'attendre et n'entendant parler de rien, le dimanche matin il assemble les sauvages, leur exprime son inquiétude, insiste sur le retard excessif qui lui faisait craindre qu'il ne fût arrivé quelque accident à M. Painchaud, d'ordinaire si ponctuel, leur fait considérer que les vivres vont manquer pour eux et pour lui, et conclut à ce que les plus vigoureux de la bande retournent à Waghensis chercher une couple de canots pour s'acheminer vers la rivière Saint-Jean.

Il est vrai de dire qu'il restait au prélat de la viande salée pour plus d'un jour, mais il était réduit au dernier morceau de pain pour lui et ses deux jeunes gens. Quant aux sauvages, entre les mains

desquels il avait compté le jeudi dix-huit saumons de taille fort au-dessus de la médiocre {moyenne), soit qu'ils en eussent laissé quelques-uns à l'entrée du portage, soit qu'ils eussent tout dévoré selon leur coutume, toujours ne leur restait-il plus qu'un canard à dix, et ils n'avaient pas encore déjeuné. Ils ne répondirent rien à la proposition, mais cinq d'entre eux jetant de côté leurs chapeaux se ceignirent la tête de mouchoirs et gagnèrent le bois. Interrogés combien il leur fallait de temps pour aller et revenir, ils demandèrent trois heures. " Je vous en donne cinq," répartit l'évêque, qui en cela se trouvait très-libéral. Cependant il s'en écoula huit, et ils ne reparaissaient pas. Le soir approchait. Il y avait trente et une heures qu'il était en attente, et son inquiétude redoublait, lorsque vers les cinq heures, un cri se fit entendre du ruisseau voisin. C'étaient des Canadiens de la rivière Saint-Jean, avec trois petits canots d'écorce et des rafraîchissements. Lem's voitures étaient insuffisantes pour se charger de tout transporter. Ils prirent donc l'évêque et son domestique et une partie des effets. Le reste demeura avec M. Côté, chargé de suivre dans le premier des canots sauvages qui arriverait du portage. On fit trois parts des vivres qui avaient été apportées, dont deux restèrent pour M. Côté et les sauvages. Des deux canots, qu'ils s'étaient mis en devoir de transporter il n'en arriva qu'un, l'autre ayant été laissé dans le bois parce que les sauvages succombaient dessous. Il y avait environ une demi-heure que l'évêque était parti lorsque M. Côté s'embarqua. Il le joignit à huit heures du

soir à deux lieues et demie de là, où il le trouva cabane pour la nuit et ne l'attendant plus.

Voici ce qui avait donné lieu au retard extrême des canots attendus le samedi matin, à la sortie du portage et rendus seulement le dimanche soir. M. Painchaud n'avait jamais fait le voyage du Madawaska. Mal informé par les sauvages qui ne connaissent pas les distances et ne les mesurent que par le plus ou moins de temps qu'ils mettent à les parcourir, par exemple, une journée, une demijournée, etc., il s'était persuadé que de la sortie du portage il n'avait à faire qu'environ deux lieues et quart par une rivière aisée pour tomber sur la rivière Saint-Jean. Mais la distance est de neuf à dix lieues, d'abord par un ruisseau nommé le ruisseau du portage aussi embarrassé d'aulnages que celui de Waghensis et ensuite par la Grande-Rivière où il n'y a pas moins de sept portages à faire, outre qu'elle est embarrassée de beaucoup de gros arbres qui la traversent, de cabanes et de chaussées de castors, et qu'en cette saison les eaux y sont si basses que les canoteurs et souvent les passagers font plus de chemin à gué que dans les canots, ce qui ne saurait manquer de prolonger la route. Ajoutez que les deux sauvages qui accompagnaient l'abbé Painchaud, eurent une peine inconcevable à passer leur canot dans le portage, qu'ils l'y brisèrent en partie, et qu'avant de rembarquer il leur fallut plus d'une demi journée pour le gommer et réparer, de sorte qu'au heu d'arriver sur la rivière Saint-Jean le vendredi, il ne s'y rendit que le lendemain après-midi vers les trois heures, et que les hommes par lui envoyés

au-devant de l'évêque, ignorant qu'il fût dépourvu de canots couchèrent en route et se rendirent fort lentement, étonnés de ne pas le rencontrer à chaque instant.

Sept. 7 — Le prélat ne tarda pas à voir par luimême ce qu'était cette Grande-Rivière. Il lui restait environ sept lieues à faire le lundi pour en sortir, et quoique parti de son campement au soleil levant il n'atteignit la rivière Saint-Jean qu'à deux heures de l'après-midi. Il était encore à six lieues de l'église de Saint-Basile, sous l'invocation duquel est la paroisse de Madawaska ; il les fit en six heures au moyen de neuf canots habilement conduits à la perche par les habitants du pays.

Cet établissement est, comme l'on sait, sur la rivière Saint-Jean qui a plus de cent lieues de cours et se décharge dans la Baie Française. A environ quatre-vingt-douze lieues de son embouchure, elle reçoit la rivière Madawaska qui sort du lac Témiscouata. Au confluent de ces deux rivières était autrefois un village de Malécites dont il ne reste plus qu'une ou deux cabanes. Ce village avait tiré de la rivière même son nom de Madawaska, qui s'est étendu depuis aux établissements français de la rivière Saint-Jean. Le premier prêtre qui fut envoyé à ces sauvages était feu M. Adrien Leclerc, 1786-1787, lors curé de l'Isle-Verte. Ils étaient les seuls habitants de cette contrée, — (Le Madawaska comptait environ vingt familles françaises en 1 787) — car il en est de la rivière Saint-Jean comme de tout le reste de la province du Nouveau-Brunswick, qui n'a commencé que longtemps après la conquête

du Canada par les armes britanniques, à avoir d'autres habitants que les sauvages, si Ton en excepte un petit nombre de familles acadiennes établies à trente lieues de l'embouchure de cette rivière au lieu nommé Sainte-Anne, voisin de celui où l'on a établi, sur la même rivière, la ville de Frédéricton, devenue capitale de cette province depuis sa séparation d'avec la Nouvelle-Ecosse. Pendant les trois ans que dura la mission de M. Leclerc, qui se réduisait à deux ou trois semaines par année, quelques familles partie acadiennes partie canadiennes allèrent prendre des terres de la couronne sur les bords du Saint-Jean, dans la partie la plus voisine de ce village. En 1792 elles se trouvèrent au nombre de 24, — (31 serait le nombre plus correct) — et adressèrent une requête à l'évêque de Québec pour obtenir la permission de construire une chapelle, qui leur fut accordée. Maintenant on y compte 110 familles répandues des deux côtés de la rivière sur un espace de huit lieues. {Il faudrait lire onze lieues et non huit, puisque V établissement de Chautauqua ne comptait pas moins de douze familles en 1812.) . . . Suivant la ligne de démarcation fixée entre les possessions américaines et britanniques par le traité de 1783 (Versailles), toute cette contrée devrait appartenir aux Etats-Unis. Le gouvernement anglais n'en disconvient pas, mais se croit autorisé à la garder par manière de représailles pour d'autres portions que les Etats-Unis lui retiennent, et s'abstient cependant d'y concéder des terres.

On conçoit que dans un moment de guerre, il

est difficile de compter beaucoup sur les dispositions du peuple qui habite une telle contrée, et dont le sort ne peut être fixé qu'à la paix prochaine. Aussi plusieurs de ces habitants ont-ils dernièrement refusé de remplir le devoir de miliciens britanniques. " Dans deux mois, disent-ils, on décidera peut-être que nous appartenons aux Etats-Unis : quelle nécessité de nous exercer pour les aller combattre ? "

Les habitants du Madawaska étant un composé des rebuts de l'Acadie et du Canada, forment une peuplade mal unie, indocile, peu disposée à prendre les bonnes impressions qu'un pasteur s'efforce de leur donner. Cette rude paroisse a déjà lassé la patience de plusieurs bons prêtres. On l'en a quelquefois privée, mais elle est devenue trop nombreuse pour qu'on emploie désormais la même punition. Des vices grossiers y feront place, aussi bien qu'ailleurs, à de belles vertus chrétiennes, lorsque la prédication, l'éducation auront dissipé les nuages de l'ignorance qui y domine encore. Ces précieuses semences ne peuvent manquer de porter tôt ou tard des fruits de salut.

Sept. 8 — L'évêque y ouvrit sa mission le mardi matin, et la termina le jour suivant, après avoir confirmé quinze personnes, imposé une pénitence publique à des concubinaires et excité les paroissiens à la prochaine construction d'une nouvelle église, sur laquelle ils n'ont encore pu s'entendre, quoique tous convaincus de sa nécessité.

Sept. 9 — Là se trouvait, depuis un mois un prêtre irlandais, M. Chs. French de l'ordre des Frères Prêcheurs, qui se présenta pour s'aggréger

au clergé du diocèse de Québec. [Ce Dominicain était frère de Lord French, et fut le premier missionnaire résident de Saint-Jean. Il fit aussi du ministère à Miramichi et mourut aux Etats-Unis.) L'évêque agréa ses services, sous le bon plaisir du gouvernement, lui conseilla de descendre à Frédéricton pour présider lui-même au transport d'une quantité de livres qu'il y avait laissés, puis ayant fait ses adieux à M. Painchaud, qui l'avait accompagné dans cette mission de la meilleure grâce du monde, et prenant avec lui M. Raby, missionnaire du lieu, et M. Côté, son chapelain, et Louis Lemieux son domestique, ils se mirent en canot le soir même pour retourner au Canada. Les heures lui semblaient des journées, lorsqu'il réfléchissait à l'inquiétude que pouvait donner sa longue absence et à la multiplicité des affaires qui l'attendaient.

La portion de la rivière Saint-Jean qui restait à parcourir pour arriver à celle de Madawaska, était d'environ une heue et demie. C'est bien la partie la plus avancée et la plus florissante de la rivière ; les terres y sont belles et fertiles, le foin, le grain, les patates y viennent en abondance. Mais deux choses nuisent extrêmement à l'établissement de cette rivière : la première, c'est qu'elle est la plus dépourvue de poisson qu'il y ait peut-être au monde, de sorte que les nouveaux colons, dès leur arrivée, sont obligés de payer tous les vivres ou de les apporter avec eux. Il y a, à la vérité, une pêche de saumons au pied de la chute nommée le Grand-Sault, mais ce Grand-Sault est à onze lieues au-dessous de l'église de Saint-Basile, et combien de

gens n'ont pas les voitures d'eau nécessaires pour faire ce trajet ? Quant à voyager par terre nul ne l'entreprend, n'y ayant aucun chemin de tracé.

Le second obstacle qui retarde l'établissement de cette colonie, est le défaut de communication. Les habitants ont plus de trente lieues à aller au fleuve Saint-Laurent, et soixante à aller à Frédéricton : voilà néanmoins leurs seuls débouchés. Comment tirer parti de leurs denrées ? Les frais des voyages n'en absorbent-ils pas presque tout le profit ?

Le soleil s'était couché lorsque les voyageurs arrivèrent au village, c'est-à-dire au confluent des deux rivières. Presqu'à l'entrée de celle de Madawaska, se trouve un rapide dangereux où l'habileté des canoteurs suffit à peine à contenir les frêles nacelles qu'ils conduisent à travers de gros bouillons ; les canots d'écorce en usage dans ce pays sont les plus petits que l'on connaisse. Cela vient peut-être de ce que les bouleaux y ayant d'ordinaire peu de circonférence, les sauvages et autres habitants aiment mieux faire leurs canots petits, que d'y introduire un trop grand nombre de morceaux d'écorce.

Quoi qu'il en soit, ce rapide fut franchi, ainsi que le rocher qui l'avoisine et par-dessus lequel on fit portage, et l'on campa dans le bois à une demi-lieue au-dessus de l'embouchure de cette rivière, qui a dix lieues de cours et tient comme il a déjà été observé, au lac Témiscouata auquel elle doit son origine.

Sept. 10 — Il était environ deux heures de l'aprèsmidi, le lendemain, lorsque l'on arriva sur les bords de ce lac. Il a sept Ueues de long et une ou une et

demie de largeur. Les bords en sont agréablement couverts de monticules chargés de bois curieux à voir dans cette saison où les couleurs des feuillages sont si variées.

Un vent trop fort obligea de faire une pause à l'entrée du lac. C'est ce qui arrive souvent, les canots étant trop petits pour résister aux vagues. Vers les cinq heures du soir, il fut possible de remettre à l'eau et les conducteurs ne manquèrent pas d'en profiter. Enfin à neuf heures on arriva à l'entrée du portage, que nous nommons le portage de Témiscouata ou d§ Madawaska, mais que les gens du pays appellent le portage du Canada, parce que c'est réellement vers le milieu du portage que l'on tombe dans cette province.

Un nommé John Lang, ancien courrier, demeure seul avec sa famille à l'entrée de ce portage, et reçoit du gouvernement deux chelins par jour, à la seule charge d'y demeurer, ayant, du reste, autour de lui, une vaste quantité de terre, dont il peut défricher autant qu'il lui plaît, sans craindre d'être molesté par ses voisins. Les voyageurs de quelque côté qu'ils viennent, s'estiment fort heureux de trouver une maison en cet endroit, surtout dans le mauvais temps. L'évêque la loua pour cette nuit, et de deux cabanes qui l'avoisinent, l'une fut occupée par les dix canotiers qui formaient sa brigade, l'autre par la famille du propriétaire.

Sept. 11 — Le vendredi, de grand matin, on se mit en route dans le portage. Il est long de douze lieues et quatorze arpents, bonne mesure. X cette époque le chemin était aussi beau qu'on peut l'espérer;

avant déjeuner il y avait déjà deux lieues de faites, au bout desquelles la caravane fut rencontrée par cinq hommes et quatre chevaux que M. Létang, curé de Saint-André, envoyait au-devant du prélat. Alors les habitants venus de Madawaska se retirèrent, "et ceux de Saint- André, ayant trois espèces de traîneaux ou plutôt de ménoires avec des perches y entassèrent le bagage, et Ton continua la route par un chemin généralement beau, où la plupart des molières que l'on rencontre sont bordées de pièces de bois disposées de manière à pouvoir le franchir assez aisément. ..."

Après avoir vaillamment enduré les nombreuses privations et contrariétés de ce long voyage vraiment apostolique, Mgr Plessis atteignit enfin sa ville épiscopale le 16 septembre.

Ce récit nous donne certains détails du plus haut intérêt sur l'histoire primitive du Madawaska. Sa narration circonstanciée, ses incidents de route, ses descriptions lui donnent une couleur locale et un cachet tout particulier. Cependant le digne évêque, ou plutôt l'historien de son voyage, s'étend longuement sur les défauts, la grossièreté, l'origine douteuse des colons de la contrée, négligée et isolée du reste de la civilisation, exprimant toutefois l'espoir que la rehgion et l'éducation opéreront un changement favorable dans l'avenir.

Sans mettre en doute la droiture des intentions de l'éminent évêque, ni le bien fondé de ses griefs contre les habitants du Madawaska, il faut pourtant tenir

compte que Mgr Plessis ne les a vus qu'en passant, et ce, à une époque où tout était instable, avec des frontières non encore définies, et de plus en temps de guerre. Son appréciation cependant eût été plus complète, si, après avoir énuméré les défauts de la population, il eût rendu hommage à ses vertus incontestables, à son hospitalité proverbiale, à sa patience dans l'adversité, à son courage, qui dans les circonstances difficiles, ne fut jamais moins qu'héroïque, et qui a fourni à l'histoire du Canada et de l'église cathohque quelques-unes de leurs plus belles pages. On admettra facilement que le successeur de Mgr de Laval a jugé ses diocésains plutôt au point de vue des rapports administratifs qu'il eut avec eux, rapports qui du côté des colons du Madawaska, pour être toujours respectueux, n'ont pas laissé d'être quelquefois importuns et empreints d'acrimonie au sujet de la desserte de leur mission. Car les autres visiteurs de marque, qui passèrent par la rivière Saint-Jean à peu près à la même date, ont presque tous laissé des appréciations élogieuses sur le caractère de la population et sur la probité de sa vie. Mgr Plessis aurait-il, lui, comme tant d'autres, méconnu le tempérament acadien qui à cette époque dominait dans la colonie ?

L'année suivante, l'honorable Joseph Bouchette, arpenteur général du Bas-Canada, historien et géographe bien connu, visita aussi le Madawaska ; il y revint en 1817 et 183L Dans son rapport de 1813, il dit : " Je séjournai dans la nouvelle colonie " du Madawaska, où j'ai trouvé un petit peuple "industrieux et prospère." En 1831, il ajoute:

^' Cette colonie est déjà dans un état de grande " prospérité. On y cultive largement le blé et on " y fait un commerce très prospère de farine qui se *' vend à Frédéricton à un prix rémunérateur. ^' Quoique cette colonie ait été longtemps considérée ^' comme faisant partie du Bas-Canada, elle a tou- ^' jours été depuis sa fondation sous la juridiction ^' du Nouveau-Brunswick. Ses établissements s'é- ^' tendent maintenant à ceux des Anglais de cette '' province, tandis que ce n'est que depuis quelques '' années que le Bas-Canada a commencé à coloniser ^' les frontières impénétrables qui avoisinent cette *' colonie. Cette population est devenue aujourd'hui '' un peuple loyal, industrieux et prospère."

Nous ajouterons à ce témoignage un autre, non moins intéressant, celui d'un des premiers historiens du Nouveau-Brunswick, Peter Fisher, qui a bien connu le peuple du Madawaska, et qui, en sa qualité d'Anglais, n'est pas susceptible d'une sympathie exagérée pour les descendants des Acadiens. Voici ce qu'il écrit au sujet de ceux-ci : " Les habitants " de cette région sont les descendants des anciens " Acadiens établis autrefois en différents endroits "de la rivière Saint-Jean, et qui à l'arrivée des " loyalistes ont remonté cette rivière jusqu'au-dessus " du Grand-Sault, où ils furent rejoints par quelques ^' colons venant du Canada. Ils forment un établis- " sèment à part de celui des Anglais. Ils ont toujours " été depuis des colons paisibles et bien disposés " envers le gouvernement. Ils forment aujourd'hui " un peuple gai, honnête aimant la paix et très ^' hospitaUer."

L'américain Jackson, dans son rapport géologique de Tannée 1836, donne une agréable description du Madawaska. Nous regrettons ne pouvoir la citer en entier tant elle nous paraît véridique.

'' L'établissement du Madawaska, dit-il, paraît '' compter à peu près 3000 âmes, dont 900 demeurent " au-dessus du Petit-Sault. La plupart de ces colons " sont les descendants des Français exemptés " (French Neutrals) ou Acadiens qui ont été bannis ''de la Nouvelle-Ecosse par la violence anglaise. " Ce peuple s'est premièrement établi aux environs '' de Frédéricton, et ensuite s'est transplanté au- '' dessus du Grand-Sault, où il a jeté les fondations " d'un établissement nouveau. Ces Acadiens, au " nombre desquels on doit compter plusieurs Cana- '' diens-Français, forment aujourd'hui un peuple *' tout à fait à part. Il est aussi remarquable par " sa simplicité de vie que par la probité de ses mœurs " et l'honnêteté des relations entre patrons et ou- " vriers. Quoiqu'on les dise rusés pour les contrats " d'occasion, ils n'en sont pas moins probes, indus- '' trieux, polis et hospitahers, non seulement envers " leurs compatriotes, mais encore envers les étrangers. '' . . .11 est un peuple gai, content et heureux, très " sociable dans ses rapports quotidiens : ils ne se "' rencontrent jamais sans le traditionnel salut. Tandis '' qu'ils ont conservé bien des traits caractéristiques '' du paysan français, il est curieux de les voir con- '' naître si peu le pays de leurs ancêtres. Ils parlent " le français avec l'accent du terroir, mais ils com- " prennent parfaitement le français tel qu'il est "parlé à Paris. — (Soyons fiers de comprendre le

Parisian French et avec Monsieur Jourdain, continuons à faire de la prose française sans le savoir.) — '' Très peu comprennent ou parlent l'anglais. Les " femmes et les enfants ne le parlent pas du tout. . . '* Les voyageurs doivent se rappeler qu'il n'y a que " l'argent et l'or monayés qui aient cours en cet " endroit, et qu'il n'y a pas d'hôtelleries publiques, " mais qu'il est toujours facile de trouver le couvert " et d'être reçu dans la demeure de ces paysans " avec la plus franche hospitaUté, ce qui n'est pas '' appréciable à prix d'argent."

Donnons enfin l'opinion de Rameau de Saint-Père, l'historien le plus renseigné sur les choses d'Acadie. " Les Acadiens transplantés de la rivière Saint- Jean " à Madawaska ont été l'origine d'une forte et nom- " breuse colonie qui s'est multipliée dans les monta- " gnes et qui fait honneur à sa race. Abandonnée de *' tout le monde dans ces montagnes désolées où elle " se trouvait à plus de vingt lieues de tout pays habité " et sans autre communication que le Saint-Jean. . . " elle ne s'abandonna pas elle-même, et avec l'invin- " cible énergie qu'elle a montrée partout, elle se prit " à lutter contre la nature et à reformer ses établis- " sements."

Voilà des témoignages qu'on ne peut soupçonner de partiahté, tant à cause de la compétence de leurs auteurs, que pour la nationalité anglaise de quelques-uns, gens d'ordinaire peu enchns à exagérer la louange quand ils parlent des Français.

Nous pourrions citer plusieurs autres témoins, tels que Sir John Harvey, qui a connu cette région dans les t€mps les plus mouvementés de son histoire.

le Chanoine Mercier, Sir Arthur Gordon, les agents Davies, Deane et Kavanagh, du Maine, qui tous parlent élogieusement du peuple du Madawaska.

Mgr Plessis toutefois, et malgré son humeur chagrine de fin de tournée pastorale, état d'âme assez explicable après le passage laborieux des nombreux portages de Restigouche, Waghensis et Grande- Rivière, n'oublia pas les besoins de la colonie, et y envoya, cette fois, un curé de talents administratifs éprouvés, dont l'arrivée fut saluée par des réjouissances publiques : c'était l'abbé Marcoux, dont la popularité fut grande et qu'il a su exploiter au profit de ses œuvres et pour le bien de ses paroissiens. En effet, il commença, dès 1814, les travaux de la nouvelle église. La faveur qu'il s'était acquise, auprès du gouvernement du Nouveau-Brunswick, lui valut un secours pécuniaire, considérable pour le temps, la somme de $200.00, pour fins de construction de son église.

A l'été de 1817, le nouveau temple était complètement terminé. Cette église, la troisième de Saint- Basile, avait des proportions considérables. Il y a quelques années, on pouvait encore voir les ruines de ses fondations à l'angle sud-est de l'église actuelle.

L'abbé Marcoux était fait pour l'action, et son énergie persuasive ne connaissait pas d'obstacles. Il étudia la langue abénaquise, se rendant maître de toutes les énigmes de sa linguistique étrange, fait qui émerveilla les Malécites au point de les laisser à court d'hyperboles laudatives pour la sagacité du nouveau patliace qui parlait sauvage.

Les succès de l'abbé Marcoux ne tardèrent pas

à être connus à Québec, et Mgr Plessis en félicita son prêtre, qui avait su toucher la fibre vibrante d'un peuple généreux.

Un autre événement qui mérite d'être noté dans les annales de la contrée fut la visite, quoique fortuite, du gouverneur général du Canada, Sir Georges Prévost, à l'humble presbytère de Saint-Basile, au printemps de 1815.

Sir George Prévost, qu'on s'est plu à appeler le protecteur des Canadiens-Français, se rendait à Londres pour répondi'e aux accusations portées contre lui, pendant la guerre de 1812, par les loyalistes et le Family Compact, au sujet de son attitude modérée et peu belliqueuse envers les Américains.

Blessé jusqu'au fond de l'âme. Sir George n'attendit pas l'ouverture de la navigation pour passer en Angleterre ; il résolut de partir aussitôt, au milieu de l'hiver, par voie du Saint-Jean. Après avoir fait une centaine de milles, monté sur des raquettes, il vint, un soir d'avril, frapper à la porte de M. Marcoux et demander l'hospitalité.

Le curé de Saint-Basile semble avoir été au courant de la situation délicate dans laquelle se trouvait son hôte, distingué autant par ses qualités de cœur et sa bravoure que par son rang ; aussi fit-il tout en son pouvoir pour recevoir dignement rillustre prévenu de la cour de Saint-James.

Le 15 avril 1814, il écrivait à son évêque : " Son Excellence a couché au presbytère. J'ai mis tout

dehors pour le recevoir, tout ce qu'on peut mettre dehors au Madawaska ! "

Sir Georges Prévost mourut des fatigues de ce voyage, en Angleterre, au moment où son innocence allait être proclamée. L'histoire s'est depuis chargée de justifier la conduite du gouverneur Prévost, qui, afin de ne pas irriter inutilement les Américains, dont la majorité ne semblait pas favorable à cette guerre, se contenta de rester sur la défensive. On se rappelle, en effet, que l'Angleterre venait de coaliser les puissances européennes contre Napoléon, et ne pouvait efficacement aider le Canada. C'est cet exposé qui a prouvé la sagesse de l'attitude du général Prévost.

La guerre de 1812 avait laissé les frontières du Maine et du Nouveau-Brunswick dans un état plus déplorable qu'auparavant. La population du Madawaska, tant que durèrent les hostilités, fut continuellement dans la plus grande anxiété. Son sort, de même que son allégeance, dépendait de la fixation des frontières. Officiellement ils gardèrent la plus scrupuleuse neutralité. On songea même un jour à proclamer la région contestée en pays indépendant. Résolution plus fière que pratique ou même sérieuse.

Tant que se poursuivit la guerre, des émissaires américains parcoururent constamment les frontières. Plusieurs postillons canadiens furent arrêtés à l'ombre même des forts du Grand-Sault et de Presqu'île. Des maraudeurs, des braconniers, de&

francs-tireurs infestaient les forêts du lac Témiscouata, rendant le service postal canadien aussi périlleux que coûteux, de sorte qu'aucun courrier n'osait plus s'aventurer dans ses sentiers sans une escorte de miliciens.

Un autre événement qui se rapporte à cette époque et qui mérite une mention pour le retentissement qu'il eut dans la région, est le passage du 104*^ régiment d'infanterie du Nouveau-Bruns wick, en 1813, en marche vers les frontières menacées du Bas-Canada. Parti de Saint-Jean N. B., le 11 février, il arriva à Québec, le 27 du même mois, sans perdre un seul homme.

Ce régiment était composé de loyalistes. Or, comme à cette époque de guerre toutes les rumeurs les plus fausses, les plus contradictoires et souvent les plus fantaisistes étaient mises en circulation, le bruit fut répandu dans le Madawaska, que les loyalistes armés venaient pour chasser les colons français de leurs terres parce que, comme à la Nouvelle-Ecosse, ils ne voulaient pas prendre les armes contre les Américains. L'émoi fut grand. Déjà on faisait des préparatifs, les uns pour la résistance avec l'aide des Américains, les autres pour la;fuite, quand le défilé régulier du bataillon passa sans aucune manifestation d'hostilité. Les loyalistes allaient cette fois se battre contre des soldats, et non contre des colons désarmés.

La guerre de 1812 démontra aux autorités du Nouveau-Brunswick et du Bas-Canada le manque de protection de leurs frontières et des routes militaires et postales de l'est du Canada. Des hostiUtés

continuelles dans la région contestée rendaient les voies de communications, dans cette partie, peu sûres. Le Bas-Canada prit l'initiative, établissant entre le fleuve Saint-Laurent et la riv^ière Saint-Jean une série de dix postes placés sous la garde des Vétérans Royaux, soldats congédiés à la suite de la paix de Gand, 1814. (Joseph Bouchette.)

Ces sergents de campagne recevaient deux shillings par jour pour demeurer à ces postes et donner asile aux voyageurs, qui, en retour du gîte, donnaient une modique rémunération. Les vétérans établis dans ces postes étaient au nombre de vingt-trois lors de leur installation en 1814 et 1815. Ils n'étaient plus que quinze en 1823, encore étaient-ils dans un état voisin de la famine. La plupart de ces gardiens se fixèrent sur des terres et devinrent ainsi les premiers colons de la vallée du Témiscouata. Tels sont les Smith, Simpson, Jones, Slight, McDonald, Stripman, Bannon, Ruff, Clifford, Gardner, Doll, Hemy, Gillaway, Peters, Hogg, Payne, McLeod, Wandiskin, Whitehead, Anderson. Cette liste est fournie par John McPherson, lieutenant-colonel du 4^ bataillon des Vétérans Royaux, 1817,

Le Nouveau-Brunswick, pour sa part de protection des routes et des voyageurs, songea à coloniser le comté actuel de Victoria. La province avait toujours maintenu les postes du Grand-Sault et de Woodstock, mais les lieux intermédiaires n'étaient pas protégés.

Sa première colonie fut celle de la Rivière-au- Saumon, oii elle concéda des terres aux soldats qui avaient pris part à la guerre de 1812. Ces soldats-

colons, ayant conservé le goût des expéditions militaires, devaient échanger avec les colons américains, établis de l'autre côté des frontières, plus d'une fois des coups de feu au compte de leurs gouvernements respectifs.

Les Rangers du Nouveau-Brunswick s'établirent en grand nombre dans le comté de Victoria, et les quelques pionniers du IVIadawaska, qui les y avaient précédés, abandonnèrent l'établissement de l'embouchure de l'Aroostook, fondé par Pierre Duperré et seize autres colons en 1816.

L'Etat du Maine, de son côté, encourageait la colonisation du terrain disputé, et envahissait la vallée supérieure de l'Aroostook. Quelques colons même traversèrent le Saint-Jean pour se fixer à Méruimticook, (Rivière Baker).

Une ère de colonisation intense commençait tout autour de l'établissement du Madawaska ; ce dernier se développait rapidement et ouvrait de nouveaux cantons en remontant la rivière.

Chautauqua et Grand-Platin recevaient plusieurs colons dont les premiers furent Germain Saucier, Jean-Baptiste Daigle, Dominique Daigle, Michel Morin, José Michaud, Enunanuel Michaud, Raphaël Michaud, Sigefroi Nadeau, Bélonne Ouellet et Hubert Caron.

Saint-Hilaire, fondé quelques années après Chautauqua, compte au nombre de ses premiers tenanciers, Hilaire Cyr, Hilarion Daigle, Louis Albert, Paul Marquis, Théotime Chassé, Olivier Chassé.

La Décharge (Fort Kent) fut fondée en 1812 par les frères José et Sigefroi Nadeau, Baptiste

Daigle, François Thibodeau (fils du capitaine), Basile Albert.

La paroisse de Saint-François d'Assise (Clair), établie en même temps que la Décharge, eut pour premiers pionniers les Cyr, les Albert, les Levasseur, les Landry, les Long.

Minain Cyr et ses trois fils Théodule, Didyme et Zéphirin jetèrent la fondation de Saint-François Xavier (La rivière des Crock) en 1816. Ils furent rejoints, peu de temps après, par les Albert et les. Thibodeau.

Le premier colon de Saint-Charles, Maine, fut Louis Albert, suivi de près par une famille alliée de Thibodeau.

Les premières familles américaines qui s'établirent au Madawaska furent celles des frères Nathan et John Baker et de John Harford, à Méruimticook.

Saint- Léonard, fondé par les Violette et les Cyr, avait depuis reçu les familles Cormier, Gauvin, Ouellet, Coombs, Parent, Nadeau, McRay, et Powers. Les trois dernières familles se fixèrent près du Grand- Sault.

Le Grand-Sault n'avait alors qu'une seule famille, celle d'Isaac Michaud, à part les soldats de la garnison. Isaac Michaud était un ancien courrier du Saint- Jean. Ses frères prirent plus tard des terres entre le sault et Saint-Léonard sur la rive canadienne.

Le Petit-Madawaska ou Saint-Jacques avait, en 1820, pour seuls habitants, les gardiens du poste de la Rivière à la Truite : Francis McDonald et Louis Stroupiana, dit Stripman, soldat espagnol.

au service de l'Angleterre dans la guerre anglo-américaine, 1812.

Firmin Michaud, grand-père de Pius Michaud, député fédéral du Madawaska, et père de feu le Grand-Vicaire de Saint-Jean, avec les Saint-Onge, les Robinson, les Hughes furent aussi des premiers défricheurs de Saint-Jacques.

Le Petit-Sault — qui devrait garder son nom — • n'avait qu'un seul colon, Simonnet Hébert, dont la demeure servait d'hôtel à tous les voyageurs. Il avait avant 1820 sa demeure tout près de la rivière Saint-Jean, côté nord-ouest de la rivière Madawaska. Le 16 mai 1825, il s'établissait sur le promontoire qui devint le Palatin du peuple Madawaskayen, après avoir été le Capitole des Malécites. Le site, acheté aux sauvages, était celui de l'ancienne résidence de T. M. Richards.

On rapporte de Simon Hébert, fils, — Simon à Simonnet — qu'il avait l'habitude de dire en plaisantant que " sa main pesait une livre et son pied deux." Ce trait rappelle l'épée de Brennus, le gaulois, et son Vœ inciis. Brennus faisait la guerre en marchand, tandis que Simon, marchand, faisait la guerre à ceux qui avaient des doutes sur la légalité de ses poids et mesures : tant il est vrai que l'histoire se répète et que chaque époque a ses héros !

La période critique était passée. La colonie entrait, non pas encore, dans une ère de prospérité, mais dans l'état intermédiaire que les anciens

appelaient la '' médiocrité dorée," l'aisance relative qui assure le succès futur.

On vante, de nos jours, les colons qui s'en vont, à quelques milles dans les forêts voisines, appuyés par les gouvernements et les sociétés de colonisation, défricher des terrains près des chemins de fer : on en fait des héros. Mais regardons en arrière. Considérons les travaux gigantesques de ces apôtres du sol dans les solitudes du Madawaska primitif, sans secours autres que leur volonté de vivre, sans autres moyens de transport que les voies fluviales souvent embarrassées, sans autre protection que leur faiblesse, plus pauvres que les aborigènes mêmes, dont ils recherchaient la tutelle. Voyez maintenant : ils ont transformé les vastes forêts en champs dorés et en landes verdoyantes, ils ont fait le Madawaska d'aujourd'hui, qui est une des plus riches localités de la poétique vallée du Saint-Jean.

Malgré les progrès réalisés depuis la fondation, l'agriculture se faisait encore, à l'époque dont nous parlons, d'une façon rudimentaire et primitive. Les instruments aratoires étaient encore de bois ; le progrès ne consistait que dans leur confection plus parfaite.

Trois grandes innovations allaient transformer l'intérieur des maisons et les conditions de la vie matérielle : nous voulons parler des poêles, des moulins à farine et des scieries à force hydraulique.

Les premiers poêles furent apportés du Canada, par voie de Saint-Jean où on allait les chercher en bateau.

Les premières meuneries furent construites vers

1800. On les installa d'abord sur les ruisseaux, d'après le modèle des anciens moulins de la Nouvelle- Ecosse et de la Baie-Française. Le premier, peutêtre, de ces moulins fut construit, à Saint-Basile, par Paul Potier, Paul à Marie-Jos, comme disent encore les vieux d'en premier. Un autre moulin se trouvait à Saint-David, œuvre et propriété de Louis Gatté, dit Bellefleur, dit l'Oiseau. François Cormier devint le premier meunier de la Grande- Isle, François Violette, de la Grande-Rivière. Le moulin de Violette fut bâti au ruisseau des Violette que les Américains ont longtemps appelé Violet Brook, ancien nom de Van Buren, aujourd'hui la métropole du Madawaska américain. Minain Cyr faisait aller son moulin, pas trop vite, au courant de la rivière des Crock, à Saint-François, et Germain Saucier écrasait le blé noir pour le district de Chautauqua.

Le capitaine Firmin Thibodeau, petit-fils du Seigneur-meunier de Shépody, acheta le moulin de François Cormier à la Grande-Isle et lui fit subir tant de transformations successives qu'il finit par livrer de la farine blanche à ses clients. Le capitaine Régis Thériault en fit autant à Saint-Basile. C'était l'âge des meules au Madawaska.

Nous croyons que la première scierie érigée dans la contrée fut celle de Nathan Baker sur la rivière qui porte son nom.

Quelques citoyens avaient déjà acquis de la fortune : tel le capitaine Thibodeau, arrivé en 1789, et qui, à l'époque dont nous parlons, était connu sous le nom de Seigneur du Madawaska. Il occupait

de vastes fermes à quelque distance au sud-est de la rivière Verte. Sa demeure, semblable aux anciennes métairies de la Normandie, était ouverte à tous ceux qui cherchaient de l'emploi comme à tous les étrangers et les voyageurs. Le " grand seigneur," comme on se plaisait à l'appeler, avait provisions pour tous, et son hospitaUté était proverbiale. D'une grande popularité, honnête et enjoué, il attirait tout le monde. On rapporte qu'un jour, après avoir payé tous ses domestiques, il fit venir à lui son fermier en chef et lui dit de doubler la ration de farine, la monnaie du temps. Sur la remarque du contremaître que tous les salaires avaient été payés, " Va, dit-il, et remplis bien tous les sacs : j'ai un dixième héritier depuis ce matin." C'est là un des traits caractéristiques de ce sociologue chrétien, qui n'en devint pas moins l'un des plus riches cultivateurs de la province. Ses étables comptaient vingt-cinq vaches à lait, huit chevaux de trait, cent-cinquante moutons et des porcs en plus grand nombre. Il était l'homme de lettres de son temps, c'est-à-dire qu'il savait lire et écrire, le marchand de son arrondissement, le banquier de tout le pays.

Quelques autres citoyens faisaient un peu de commerce, comme les marchands Jean et Michel Robichaud, Louis Bellefleur, et Simonnet Hébert, le Champlain du Petit-Sault.

Dans toutes les maisons le métier et le rouet étaient en honneur. La jeune fille qui n'avait pas tissé sa pièce au métier ne pouvait guère trouver un parti avantageux, puisque la possession de cet art était

la dot, la condition du mariage élégant, en ces jours d'heureuse médiocrité ; aussi se mettait-on à l'œuvre de bonne heure. De même, le jeune honune qui n'avait pas défriché une dizaine d'arpents de terre était considéré comme un prétendant médiocre ; pour cela la colonisation allait grand train.

Au temps de la grand'demande et des fiançailles, si le candidat n'était pas encore logé, le père n'avait qu'à faire connaître les intentions matrimoniales de son fils et en peu de temps un frolic était organisé ; une nouvelle habitation surgissait comme par enchantement dans le hameau.

Ceux qui donnaient cette assistance gratuite et spontanée, étaient, par le fait, invités aux noces, où le violon faisait les frais de la musique f estivale. Les jeunes gens dansaient dans le grand bord tandis que les hommes plus âgés fumaient la pipe dans la cuisine, tout en se versant une larme, de temps à autre, pour se mettre à l'unisson de la fête.

Le même secours était accordé, avec le même entrain, lorsqu'une maison ou une grange devenait la proie des flammes ; chaque habitant s'empressait de donner un cowp de main au colon éprouvé. Cette belle et noble coutume s'est conservée jusqu'à nos jours.

Les cultivateurs se prêtaient leurs instruments de culture, leurs bœufs et, même, leurs habits de circonstances pour les grandes occasions. C'était une coutume qui prêtait à des abus, mais dans ces temps de solidarité chrétienne, on n'y regardait pas de si près.

L'instruction avait fait peu de progrès depuis la

fondation. Il y eut cependant, sans interruption, des pédagogues ambulants tels que Pierre Duperré, Thomas Costin, Antoine Joliet qui enseignaient, à tour de rôle, dans les diverses localités et qui recevaient la pension et le couvert avec une indemnité de trois shillings par famille, pour le terme scolaire. Le gouvernement accordait gratuitement, à tous les arrondissements scolaires qui tenaient une école pendant six mois de l'année, un terrain de centcinquante à deux cents acres, pour aider à subvenir aux frais de l'enseignement.

Le magister, le plus souvent, après avoir enseigné trois mois dans un endroit, allait porter ses lumières dans un autre canton, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il eût fait le cycle complet ou qu'il fût venu en conjonction avec un astre de même grandeur, c'est-à-dire, un confrère de même profession.

La première école, où l'on pût recevoir une éducation primaire assez soignée, fut fondée, en 1817, par l'abbé André-Toussaint Lagarde, vicaire du curé Marcoux, à qui il succéda à la cure de Saint-Basile. L'abbé Lagarde transforma le vieux presbytère en maison d'éducation et consacrait ses courts moments de loisir à l'instruction de la jeunesse du Madawaska. Il devint bientôt l'apôtre de l'enseignement et sa popularité comme curé s'accrût de toute sa célébrité comme éducateur.

Au nombre des premiers élèves de la première Académie se trouvait le jeune et infortuné Prosper Cyr, le premier prêtre que le Madawaska ait donné à l'autel. Il alla terminer ses études au séminaire de Montréal. Son père, Eloi Cyr, et sa seconde-mère, qui

était une sœur de l'abbé Lagarde, avec ses deux seuls frères, périrent tous dans le fleuve Saint-Laurent, en voulant se rendre à la cérémonie de son ordination, à Montréal. Le nouvel ordonné ne survécut que de quelques mois à cet accident, arrivé en 1830, qui éteignait cette branche de la famille Cyr.

La carte géographique Bouchette marque l'existence d'un chemin entre le Petit-Sault et Quisibus, en 1815. Du côté de Saint-David, il existait déjà une espèce de sentier, assez praticable pour les cabriolets du temps, jusqu'aux environs de la Grande-Ile. La législature accorda dans la même année deux allocations pour la construction des chemins : une pour la partie du chemin qui s'étend de la rivière Aroostook au Grand-Sault, l'autre était destinée au portage du Canada, de la rivière Saint-Jean au lac Témiscouata. Tous ces chemins n'étaient encore que des ébauches, car on voyait, le dimanche à la porte de l'église de Saint-Basile, des centaines de pirogues ou voitures d'eau, pour nous servir de l'expression pittoresque de Mgr Plessis.

Pour être fidèle à l'histoire, il faut noter ici, que, si le Madawaska proprement dit n'eut pas plusi tôt des chemins carrossables, cette déplorable situation est due, en grande partie, à l'opposition des contribuables qui n'en voulaient pas. Ceux qui favorisaient l'ouverture des chemins étaient représentés, par l'autre partie de leurs compatriotes, qui, il faut l'avouer à regret, avaient la majorité, comme des

bureaucrates, des chemises fines, trop paresseux pour pousser un canot à la perche. Raisonnement singulier qui jettera un jour lumineux sur Tétroitesse des patriotes qui voudront, plus tard, mesurer les questions les plus graves à l'aune de leur ignorance pédante.

Mais le sens commun finit toujours par triompher, et lentement des voies de communication s'ouvrirent. Simultanément à la construction des chemins, on voit les colons abandonner les platins comme lieu de résidence pour s'étabhr le long des routes pubHques.

La population du Madawaska dépassait d'un peu mille âmes, en 1820.

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