CHAPITRE VIII
Saint-Basile et ses Missions
Recensements civils. Autorités civiles et militaires. Paroisse civile. L'abbé Mercier. Le Grand-Yicaire Langevin. Sainte-Luce et Saint-Bruno. Les abbés Gosselin et Dionne. Etablissements intérieurs. Le " Grand Jubilé". L'Education.
E traité de Gand, 1814, qui mettait fin à la guerre anglo-américaine, et qui devait régler c^ définitivement la question des frontières, laissées indéfinies à la suite du traité de Versailles, 1783, embrouilla les choses au lieu de les définir, et la question des frontières devint une source de conflits intarissable. Le Nouveau-Brunswick et le jeune Etat du Maine continuèrent à se disputer la juridiction dans les terrains controversés. Le Bas- Canada de son côté faisait valoir ses prétentions sur ce territoire sans toutefois entraver la juridiction de la province cadette du Nouveau-Brunswick.
Dans le but d'affirmer sa juridiction sur le Madawaska, la république voisine entreprit de faire le dénombrement de la population du territoire entier. L'énumération y trouve, en 1820, 1171 âmes
réparties entre 148 familles, soit une moyenne de huit personnes par famille, et une augmentation de 500 âmes depuis 1808.
Le Nouveau-Brunswick, mécontent de cette ingérence dans ce qu'il appelait son domaine, ne voulant pas laisser le terrain libre à son rival, fit à son tour un recensement en 1824, y trouvant un peu plus de 1600 âmes, soit une augmentation de 429 habitants en quatre ans.
En 1830, les Américains revinrent à la charge, et le cens donna un résultat de 2500 résidents, c'est-à-dire que la population s'était doublée en dix années.
Notons que si les énumérateurs ont bien fait leur travail au point de vue de la classification et des chiffres, ils ne se sont pas fait scrupule d'écorcher les noms français. C'est ainsi que Jean-Baptiste Cyr devient sur leurs listes : John Betishire. Ce nom de Cyr subit toutes les transformations les plus bizarres sous la plume des scribes anglo-saxons. Cette anglification du nom de Cyr serait-elle une revendication des compatriotes Sears d'origine écossaise qui prétendent que la nombreuse famille des Cyr acadiens tire son origine des Sears, colons écossais étabhs autour de Port-Royal après la prise de ce dernier fort par les Anglais? Quoi qu'il en soit, Cyr, ou plutôt Sire, selon l'orthographe primitive, est un nom bien français qu'on retrouve en plusieurs endroits de la France. Les Cyr ont, du reste, l'entêtement trop prononcé pour n'être pas bretons.
Les énumérateurs incorporent aux noms véritables les sobriquets et les petits noms, qui abondaient
alors, avec des résultats orthographiques surprenants. " David le Sourd " devient David Lewsure, et ce gallimatias pour le nom bien français de David Cyr. Benjamin Boucher devient Barnum Buschiere. Pour Honoré Levasseur on lit Honerd Lerassaus. Anselme Albert est transformé en HandsomeAll Bear. Et ces bons puritains ou loyalistes, selon le cas^ écrivaient ces énormités patronymiques sans broncher d'un seul muscle.
L'abbé Collins, dans son sérieux ouvrage, The Acadians of Madawaska, attire l'attention sur la mauvaise orthographe des noms français contenus dans le cens américain de 1820. Il se laisse cependant prendre au nom de Francis Carney qu'il reconnaît pour un nom anglais, familiar io english ears, et qui n'était autre que le nom défiguré de François Cormier.
A la suite du recensement de 1824, fait par les autorités du Nouveau-Brunswick, la colonie, qui avait été laissée à ses propres ressources depuis vingt-cinq ans, devint l'objet d'une attention soutenue de la part du gouvernement de la province qui ne voulait pas céder le pas aux Etats-Unis. Le Madawaska fut annexé à la paroisse de Kent, comté d'York, lequel comté avait pour représentant à la législature l'un des hommes politiques les plus distingués du Canada, Peter Fisher. Il s'intéressa activement à ses nouveaux électeurs qu'il visitait souvent et pour qui il obtint de nombreuses faveurs de son gouvernement.
La guerre de 1812 avait éveillé dans le territoire contesté l'esprit militaire avec une tendance assez prononcée à l'indépendance. Le gouvernement du
Nouveau-Brunswick exploita, à son profit, ce goût militaire en multipliant les grades et les titres d'officier parmi les habitants. Le prestige social, l'influence de la richesse, et souvent, la simple popularité du candidat étaient quaUfications suffisantes au grade de capitaine. Le militarisme devint l'ordre du jour.
L' effectif de la colonie, qui ne comptait que deux compagnies sous les ordres des capitaines François Cyr et Pierre Duperré, fut successivement porté au nombre de cinq en 1824, et de huit en 1836 sous le commandement du major Peter Fisher. Les frontières allaient être bien gardées.
La mission de la Grande-Ri\'ière, à cause de l'importance qu'elle prenait et de l'éloignement où elle se trouvait de la paroisse-mère de Saint-Basile, demandait déjà, en 1820, une chapelle où l'on pût avoir les offices du dimanche une fois tous les mois. Pour les mêmes raisons, la région de Chautauqua, où se dirigeait le flot de l'immigration et qui comptait déjà 450 habitants tandis que la Grande-Rivière n'en avait que 350, désirait aussi avoir sa chapelle.
Le successeur du curé Lagarde est l'abbé Michel Ringuet, en 1821. M. Sirois succède à M. Ringuet en 1826.
L'abbé Elie-Sylvestre Sirois-Duplessis, devenu* curé de Saint-Basile après le départ de l'abbé Michel Ringuet, ne tarda pas à doter les missions de Chautauqua et de la Grande-Rivière de chapelles d'égales dimensions, 70 pieds de longueur sur 40 de largeur. Commencées dès l'été de 1826, elles étaient terminées à l'automne, et Chautauqua
avait sa première messe le premier janvier 1827. La construction de la chapelle attira les colons de ce côté, et, dans le cours de la même année, pas moins de cinquante familles se dirigèrent vers Chautauqua. Le curé Sirois, malgré une santé chancelante, était très actif et entreprenant. Il construisit, à Tobique, une autre chapelle, pour les Malécites et quelques familles catholiques qui venaient de s'établir dans les environs de ce village. Ses courses apostoliques ne s'étendaient plus que jusqu'à Woodstock sur la rivière Saint- Jean; la mission de Sainte- Anne de Frédéricton venant de recevoir un missionnaire résident dans la personne de l'abbé J.-E. Morisset. Il consacra donc tout son temps à ses quatre missions du Madawaska.
Le relevé qu'il fait de la population, en 1830, à la demande de l'évêque, donne, pour Saint-Basile, 1395 habitants catholiques avec 209 feux, pour Chautauqua, 746 habitants et 112 feux, pour la Grande- Rivière, 471 habitants et 107 feux, soit un total de 2612 habitants pour tout le Madawaska.
Bien que fort satisfaits de leur chapelle et de leur missionnaire, les habitants de Chautauqua n'aimaient pas du tout le nom de leur locaUté. Chautauqua, par corruption voulue ou non, était dégénéré en la plus que prosaïque appellation de Chatte-à- Coin, plus désagréable encore pour ce qu'elle suggérait que par sa consonance domestique. Les beaux esprits d' en-bas, jaloux du développement de ce canton, ne manquaient pas, par leurs jeux de mots offensants, de mettre à l'épreuve l'amour propre des respectables citoyens de Chautauqua. De là
l'hostilité des gens d'en-haut contre tout ce qui était d'en-has.
L'affaire prenait des proportions alarmantes en se compliquant de rivalités d'intérêts, et la milice de Chautauqua, commandée par le capitaine Romain ]Michaud, se tenait sur pied, pour, à l'occasion, aller venger l'honneur de la paroisse, quand plusieurs notables du coin s'adressèrent au curé Sirois pour qu'il changeât le nom de l'établissement en celui d'un saint.
L'abbé Sirois, avec son intuition de psycologue, saisit le motif véritable de la requête, et, digne pour cela d'un monument dans Chautauqua, suggéra le nom de Sainte-Emilie pour vocable de la paroisse et de l'arrondissement. Il écrivait, à cet effet, le 8 décembre 1827, à l'évêque de Québec qui répondit :
" Je félicite les habitants d'avoir achevé la bâtisse *' de leur chapelle que vous voulez dédier à Sainte- " Emihe, mais comme on ne fait pas d'office ni de " mémoire dans le bréviaire ce jour-là, vous y substi- '' tuerez Sainte-Luce, et vous dédierez la seconde '* chapelle sous l'invocation de Saint-Bruno."
Le dimanche suivant, d'après la tradition, l'abbé Sirois ne manqua pas de réprimander les railleurs d'en bas, geste qui lui assura une popularité incontestée auprès des paroissiens de Sainte-Luce.
Nous avons donné ces détails plutôt par fidélité historique que pour réveiller des souvenirs de rancune en touchant une plaie encore sensible, car, il n'y a pas vingt ans, ce nom de Chatte-à-Coin avait encore la puissance magique de faire grogner
haut les vieux terriens de Sainte-Luce et de Saint- Hilaire.
Whai is in a nawe f ... C'est quelquefois tout. Au reste qui n'a pas son Chatte-à-Coin ou son- Tarascon ?^
Pendant l'hiver de 1824, la première voiture d'hiver franchit les plaines du lac Témiscouata pour se rendre à Kamouraska. C'était la dernière étape à franchir entre la Baie de Fundy et le fleuve Saint- Laurent, par le portage du vieux chemin du lac, qui allait aboutir à Notre-Dame du Portage.
Quelques années plus tard, en 1831, Simonet Hébert arriva, du Canada, un beau jour, avec une calèche. Ce fut un événement presqu'aussi important que l'introduction des allumettes chimiques vers la même époque. Le gouvernement de Québec venait d'ouvrir une route carrossable du Saint-Laurent au lac Témiscouata, employant à ce travail les miliciens de Montmagny et de Kamouraska, sous le système dit des corvées.
Le chemin nouveau, qui débouchait au Roc-du- Loup, commencé en 1838, ne fut terminé qu'en 1845, et fut longtemps connu sous le nom de Route Militaire, comme il avait été construit dans un but stratégique au commencement des troubles sérieux sur les frontières du Maine et du Nouveau-Brunswick.
De son côté, le Nouveau-Brunswick améliorait ses voies, construisait des ponts, comblait les abîmes,
1. Note de l'édition. Ne dirait-on pas que l'auteur est de Chatte-à-Coin ?
nivelait les élévations trop brusques, pour ouvrir la grande route projetée, de la Baie de Fundy jusqu'à Québec. En peu d'années la grande aptère interprovinciale reliait les capitales et devenait l'une des plus belles voies de communication de tout le continent américain.
A la suite de ces améliorations, on vit surgir, sur le Roc-du-Loup, de nombreux entrepôts de commerce achalandés surtout par les habitants du Saint-Jean.
Cependant, le Madawaska n'était encore qu'un district du comté d'York, lequel s'étendait de Frédéricton aux monts Notre-Dame et au lac Témiscouata. Le premier partage civil de ce vaste comté fut fait en 1832, alors que fut créé le comté de Carleton. L'année suivante, le Madawaska fut érigé en paroisse civile : premier pas vers son autonomie municipale.
En 1850, une nouvelle division du comté de Carleton donna naissance au comté de Victoria, qui, subdivisé à son tour en 1873, créait le Benjamin de la province : le comté de Madawaska.
L'abbé Sirois-Duplessis fut rappelé du Madawaska en 1831, au grand regret de la population qui fit des instances pour le retenir. Il prenait charge de la paroisse de Saint-Stanislas, P. Q. Il mourut à Saint-Barnabe à l'âge patriarcal de 83 ans. L'abbé Mercier lui succéda à Saint-Basile.
L'abbé François-Xavier-Romuald Mercier, cidevant vicaire à Saint- Antoine de Chambly, était de
descendance acadienne. Il était fils de Jean-Louis Mercier et d'Elisabeth Landry de Saint-Roch-del'Achigan, comté de Montcalm, région colonisée, en grande partie, par les Acadiens à leur retour d'exil dans la Nouvelle-Angleterre.
Doué de grands talents oratoires, il se distingua autant par sa charité que par son éloquence. Il retourna plus tard à Montréal où il fut nommé chanoine et archiprêtre de la cathédrale.
Les lettres qu'il adresse à l'évêque de Québec nous fournissent des détails intéressants sur l'état du Madawaska à cette époque.
En date du 8 décembre 1834, il écrit:
" Tout en priant Votre Grandeur d'accepter mes plus profonds respects, je lui envoie par la présente les renseignements qu'Elle me demande sur la mission du Madawaska.
" La Mission du Madawaska, sur la rivière Saint- Jean, comprend une étendue d'environ dix-sept lieues de longueur sur la sus-dite rivière. Dans cet espace se trouvent trois chapelles dont la principale est celle de Saint-Basile, située au miUeu des deux autres à environ cinq lieues de distance. C'est là le lieu de résidence du curé. La chapelle et la sacristie sont en bon ordre et munies de tout ce qui est nécessaire pour le culte divin. Le presbytère est un logement passable. Une terre de six arpents de front sur soixante de profondeur est à l'usage du curé et appartient à Mgr l'Evêque de Québec.
"Il y a aussi deux autres terres, situées. Tune " à une lieue, l'autre à deux heues de l'église de
Saint-Basile, qui sont à son usage et appartiennent à Mgr l'Evêque de Québec. ^ Ces terres n'ont que trois arpents de front et sont concédées, au lieu que les autres terres appartiennent aux chapelles. L'une de ces terres peut avoir vingt-cinq arpents et l'autre vingt-huit en culture.
" La chapelle de Sainte-Luce située plus haut que celle de Saint-Basile à la distance sus-dite, est aussi en possession d'une terre de deux arpents ; elle n'est point concédée mais seulement occupée ^. " Cette chapelle (Sainte-Luce) est munie d'une sacristie et d'un presbytère. Elle ne manque d'aucune chose nécessaire au culte divin. La paroisse peut faire vivre un curé, le revenu étant aussi considérable que celui de la paroisse de Saint-Basile, à peu de chose près.
" La chapelle de Saint-Bruno, à cinq lieues et demie plus bas que celle de Saint-Basile, occupe une terre de trois arpents de front de peu de valeur. Cette chapelle n'est pour ainsi dire qu'ébauchée et n'a qu'une très petite sacristie. Lorsque le missionnaire y va dire la messe, il est obligé d'y apporter tout ce qui lui est nécessaire au Saint-Sacrifice. Les habitants de cette petite mission, pauvres pour la plupart, sont incapables pour le présent de soutenir un prêtre.
1. Ce sont les terres achetées par le Père Ciquart et léguées à Mgr Plessis pour l'entretien du missionnaire du Madawaska.
2. Depuis l'origine de la controverse au sujet des frontières, le gouvernement du Nouveau-Brunswick s'abstenait de concéder des terres dans le territoire disputé. Les dernières concessions furent celles de Joseph Saucier et autres en 1794, et celle de Pierre Duperré et autres, à l'embouchure de l'Aroostook, en 1816.
"Si le missionnaire de Madawaska a la douleur '' d'être isolé, de l'autre il a la joie d'avoir un grand " nombre de vertueux habitants qui aiment leur "religion et l'observent fidèlement..."
Voilà un témoignage, qui contredit assez clairement celui de Mgr Plessis, et d'un missionnaire qui était sur les lieux depuis assez longtemps pour être en état de porter un jugement avec connaissance de cause.
A cette lettre est attachée une liste de 55 habitants de Sainte-Luce, du Grand-Platin et des alentours, demandant un curé résident.
La mission de Sainte-Luce devait pourtant encore attendre quelques années. L'honneur de la première filiation spirituelle de la paroisse-mère de Saint-Basile revient à Saint-Bruno, qui, par sa situation géographique, était appelé à desservir les missions d'Aroostook, de Tobique, de la Rivière-des-Chutes et de Woodstock.
Dans cet intervalle, l'abbé Langevin prit la direction spirituelle du Madawaska et de la région du lac Témiscouata.
L'abbé Antoine Langevin, né à Beauport, le 7 février 1802, était âgé de 33 ans à son arrivée à Saint-Basile, paroisse où il devait demeurer près de vingt-deux ans, c'est-à-dire, plus longtemps qu'aucun de ses prédécesseurs et même que tous ses successeurs, à l'exception de Mgr L.-N. Dugal, curé actuel, Vicaire-Général, lui aussi, et récemment créé Protonotaire Apostolique ad instar.
Mgr Donald McDonald, évêque de Charlottetown, lui rendit visite en 1838, un an après son sacre, et le nomma son grand-vicaire.
Mgr Dollard, quatre années après, à l'érection du Nouveau-Brunswick en diocèse, le confirma dans ces fonctions. Cependant le Madawaska, à cause de son isolement et des difficultés de communications avec Saint-Jean, demeura sous l'administration de l'évêque de Québec jusqu'à l'érection de la province ecclésiastique d'Hafifax en 1852.
Le grand-vicaire Langevin était un homme de talents administratifs supérieurs. D'une énergie indomptable, d'une persévérance inlassable, d'un caractère autoritaire, il était l'homme suscité par la Providence pour diriger le Madawaska durant la période la plus difficile et la plus mouvementée de son histoire : la controverse des frontières.
Sir John Harvey écrit du grand-vicaire Langevin : '' Le Madawaska et la province entière du Nouveau- " Brunswick furent heureux de posséder un guide " aussi éclairé à une époque aussi critique de son " histoire."
Le curé Langevin, tant que dura cette angoissante incertitude, demeura l'arbitre d'une population loyale qui lui était dévouée. Mais quand le calme revint, le danger passé, le peuple se fatigua de son régime absolu, qu'il n'eut peut-être pas la clairvoyance de tempérer pour répondre à une situation différente. Le peuple remplit d'amertumes les dernières années de ce prêtre né pour le commandement, par une mutinerie inqualifiable et des vengeances mesquines qui le conduisirent prématurément à la tombe. La détente après une longue période de troubles et de crainte, les allures autocratiques du pasteur, la revendication énergique
de ses droits, Fignorance de la masse du peuple, ne suffisent pas à expliquer ce revirement subit, cet oubli du respect envers celui qui avait tant fait pour les siens. Non, il y avait de la mauvaise foi. Ces dix années d'entêtement aveugle, de susceptibilité voulue, ces taquineries basses et indignes, ces menaces sauvages ne sont pas justifiées par l'attitude dominatrice du curé, et forment une page sombre, plus sombre que la division politique du Madawaska, dans les annales de ce pays tant de fois éprouvé, et font nous rappeler les paroles dures de Mgr Plessis à l'adresse des colons, en 1812.
La mort du vénérable pasteur ouvrit les yeux de plusieurs qui pleurèrent leur opiniâtreté plus encore que leur perte.
La postérité qui juge mieux a déjà rendu son témoignage en faveur d'un homme que ses contemporains n'ont pas eu le sens d'appuyer dans ses projets pour leur propre bien.
Quand on lit la volumineuse correspondance du grand-vicaire Langevin avec l'évêque de Québec, Mgr Signay (Sinaï), on ne peut qu'admirer ce style franc et direct, cette phrase dépourvue de tout ornement inutile qui va droit au but, cette droiture impérieuse, ce constant souci des intérêts véritables de son peuple au détriment même de ses propres avantages, ses vues larges et patriotiques en matière d'éducation, son jugement sûr des hommes et des événements, la probité de ses renseignements et de ses avis. Tout cela ne peut que nous faire aimer l'imposante figure de cet apôtre qui domine la foule et qu'on voudrait voir sur un théâtre plus grande
entouré d'hommes capables de le comprendre et de seconder ses vues élevées sur les destinées de son pays.
Nous verrons ce guide, à la taille de géant, imposer sa salutaire autorité dans la troublante période des conflits sur les frontières, où son attitude de franche loyauté à la province du Nouveau-Brunswick lui attirera, pour lui et le Madawaska entier, la gratitude des gouvernants et le respect même des hommes d'état de la république voisine, ses adversaires.
C'est par l'entremise et sur la recommandation du curé Langevin que Saint-Bruno obtint un curé résident, l'abbé Antoine Gosselin, ex-curé de Sainte- Agnès de Charlevoix. Le nouveau titulaire prit possession de sa cure dans l'automne de 1838. C'est lui-même dans une lettre à Mgr Signay, en date du 18 novembre 1839, qui va nous renseigner sur l'état de ses missions.
" La paroisse de Saint-Bruno contient au moins ^'125 familles acadiennes. . .11 y a à Tobique quinze ^' à vingt familles sauvages qui sont, à quelques ■*' exceptions près, plus sobres et plus paisibles que ^' leurs congénères des autres tribus. . .Dans un " rayon de cinq à sept lieues de Tobique, vivent " trente à quarante familles irlandaises catholiques. "Dans cette zone se trouve Restook et laRivière- *' des-Chutes où j'ai baptisé l'hiver dernier soixante " personnes au nombre desquelles se trouvaient '" des adultes âgés de dix-huit ans qui n'avaient ^' jamais vu un prêtre. Ces irlandais sont presque ^' tous mariés à des New-Lights. La petite ville
*' de Woodstock est desservie par M. Dollard. Il "y a là et dans les environs près de cent familles " catholiques."
L'abbé Gosselin se dit ensuite heureux de trouver une population aussi bien disposée à recevoir les enseignements de l'Eglise, demande son exeat à l'évêque de Québec pour demeurer à Saint- Bruno.
Dans une autre lettre il fait mention du bois de tonne, de la farine qui se vendait alors quatre dollars le cent livres à Frédéricton, du sucre d'érable qu'on fabriquait en grande quantité. En conclusion il se dit content d'être à Saint-Bruno.
Stimulés par le succès des paroissiens de Saint-Bruno, ceux de Sainte-Luce ne furent pas lents à demander, eux aussi, un curé stationnaire. Le grand-vicaire Langevin, qui n'avait pourtant qu'une paroisse d'un peu plus de deux cents familles dans Saint-Basile, jugeant qu'il était de l'intérêt de la mission de Sainte-Luce d'avoir un curé, écrivit aussitôt à Mgr Signay : " Les habitants de Sainte-Luce demandent encore un curé résident. L'immigration bas-canadienne augmente toujours rapidement, car ici chacun peut s'approprier une terre sans rendre compte à personne. La population est aujourd'hui de 850 ; il y a 140 feux ou chefs de famille, dont un tiers vivent à dix ou douze lieues de Saint-Basile. J'y vais souvent. La mission est à même d'assurer la vie d'un missionnaire." (1840).
Au mois de juillet 1843, l'abbé Henri Dionne, vicaire à Saint-Basile depuis 1841, allait prendre
la desserte de Sainte-Luce que le grand-vicaire appelait jo^^alemeIlt la sainte demandeuse.
L'année 1843, qui marquait la fin des troubles sur les frontières, fut une date mémorable dans l'histoire du Madawaska, car elle fut l'année du " Grand Jubilé." Le jubilé universel n'est pas à cette date dans l'histoire ecclésiastique. Mais, pour le Madawaska, 1843 est l'année du Grand Jubilé, le cinquantième anniversaire de la fondation canonique de la paroisse de Saint-Basile. Nous parlerons donc de noire jubilé, laissant le reste du monde catholique libre de célébrer le jubilé à la date qu'il plaira au Souverain Pontife de fixer !
Ces fêtes religieuses, attirant la foule la plus nombreuse que le Madawaska eût jamais vue réunie dans un même endroit, prirent sous l'impulsion vigoureuse du grand-vicaire Langevin les proportions d'un triomphe patriotique.
En ce jour unique, le curé de Saint-Basile avait pour hôtes Mgr Dollard, premier évêque du Nouveau- Brunswick, le grand-vicaire Mailloux de Québec avec son lieutenant dans sa lutte pour la tempérance l'abbé Charles Chiniquy, les abbés Pouliot, Pilote et Hébert de Kamouraska, Malo de Saint- Joseph de Carleton, Gosselin et Dionne du Madawaska même.
Pendant les deux jours que dura la fête, la messe fut célébrée en plein air sur la colline Martin, marquée depuis cet événement de la grande croix DU JUBILÉ. Cette colline, située à quelque distance de l'église de Saint-Basile, domine la vallée du Saint- Jean, et de son sommet le regard embrasse le plus
vaste panorama que le Madawaska puisse offrir au visiteur. Au fond de cette vallée la rivière serpente majestueusement entre des landes verdoyantes comme si elle regrettait de quitter les prairies qu'elle inonde de sa fertilité, tandis que dans le lointain azuré, sur le flanc des collines, des groupes clairs de maisonnettes se détachaient alors de la sombre verdure des forêts. C'est dans ce cadre de printemps et de fraîcheur que la hturgie romaine déroula la pompe de ses cérémonies.
C'est du haut de cette colline que le jeune et brillant abbé Chiniquy, encore profondément attaché à l'Eghse qui l'avait enfanté et qui patronisait sa salutaire campagne contre le vice de l'intempérance, encore dans la splendeur de ses triomphes oratoires qui entraînaient les foules à sa suite, récita les huit béatitudes du Sermon sur la montagne, retraça le tableau de la dispersion des Acadiens et de leur exil qu'il compara à la captivité des Hébreux en Egypte...
La foule émue ne put s'empêcher de suivre du regard la direction de son geste quand il montra, dans la vallée qui s'étendait à leurs pieds, le progrès accompli par le noble labeur des colons depuis le jour où Joseph Simon Daigle planta la croix dans le sol du Madawaska pour le consacrer au service du Christ et de sa religion.
Puis, revenant aux devoirs présents, il attaqua l'intempérance avec tant de vigueur et d'éloquence que l'auditoire électrisé, qui comptait pourtant plusieurs disciples du dieu de la vigne, d'un commua élan s'enrôla sous la bannière de la tempérance.
Le grand-vicaire Mailloux fit aussi entendre sa voix énergique qui sonnait comme un clairon appelant au bon combat les soldats du Christ pour le triomphe de la vertu de tempérance.
L'abbé Chiniquy abjura plus tard la foi de son enfance et de son sacerdoce. Le prestige, qu'il tenait de la foi de sa mère, tomba avec sa déchéance religieuse dans laquelle il persévéra malheureusement. Laissons à Dieu de le juger. Devant les hommes,, il s'est jugé lui-même dans son livre, Fifty years in ihe Church of Rome. Ce pamphlet obscur est l'écho de sa vie. Ses prédications protestantes respiraient trop visiblement la vengeance et la calomnie pour qu'il s'attirât la confiance d'aucune secte. Il est mort irréconcilié avec l'Eglise qui l'avait ordonné, et méprisé par les sectes qu'il avait successivement courtisées.
Les apostats passent mais la croix reste.
La croix plantée dans le sol pour perpétuer le souvenir de cette année jubilaire a toujours été renouvelée depuis.
Reste, ô vieille croix du chemin, afin que les passants te saluent longtemps encore avec respect. Reste, témoin solitaire d'un grand jour, pour redire aux générations futures le devoir, dont tu es le symbole sublime, et le mérite de nos pères, dont tu décores les champs héroïques.
Sous le régime Langevin, la colonisation avança d'irn pas rapide dans le Madawaska. Son passage est marqué par un progrès général de la contrée^
Les cantons déjà établis se peuplent rapidement, de nouvelles colonies s'ouvrent au défrichement dans l'intérieur des terres et prennent, grâce à l'état général de prospérité, grâce à l'aide de parents déjà solidement établis dans les premiers centres, un développement régulier qui ne connut pas les revers si funestes aux premiers colons. Ainsi, presque simultanément, les cantons de Wallagrass, de Eagle Lake, de Sacré-Cœur, de Sainte-Agathe, de Saint- Jacques, les rangs intérieurs de Saint-Basile et de la Rivière-Verte, reçoivent de forts contingents de jeunes et vigoureux pionniers qui en quelques années connaissent la prospérité. De fondation plus récente, le Lac-Baker, Drummond et Saint-André se rattachent pourtant à cette ère d'activité et d'avancement dans la colonisation.
Les frères Régis et Bélonne Thériault construisent, vers la même époque, leurs grandes scieries de la rivière Iroquoise, industrie qui devait faciliter grandement les constructions neuves que l'essor du défrichement rendait indispensables. Le grandvicaire, qui encourageait chaleureusement cette entreprise, en féhcite les frères Thériault dans une lettre à Mgr Panet, successeur de Mgr Signay.
L'éducation de la jeunesse, qui tenait tant au cœur de cet apôtre, ne fut pas néghgée non plus. Plusieurs jeunes gens, aidés de sa bourse et des revenus des terres affectées à cette fin, sont envoyés poursuivre leurs études au collège de Sainte-Anne de la Pocatière, d'où ils reviendront aider leurs compatriotes, soit dans l'Eghse, soit dans la magistrature, soit dans l'arène politique.
Pour ceux qui ne peuvent aller chercher dans les collèges une éducation supérieure, on ouvre des écoles dans les plus grands centres, comme Saint- David, Grande-Isle, Saint-Bruno, Sainte-Luce, où des instituteurs, formés à l'école Lagarde, prennent charge de l'enseignement. Ces instituteurs ont droit à la gratitude de la postérité, au même degré que les pasteurs du troupeau, car eux aussi enseignaient la doctrine chrétienne et répandaient les lumières de la foi.
Les maîtres ambulants, que l'apparition de ces nouveaux instituteurs avec leurs méthodes nouvelles avait jeté dans la pénombre, suivirent les nouveaux colons à la lisière de la forêt où ils continuèrent à évangéliser à domicile. Ces pionniers de l'inteUigence madawaskayenne, ces péripathéticiens du portique de la forêt sont peut-être les plus méritants de la patrie. Citons Rémi Plourde, Prudent Gagnon, Thomas Chassé, François Rice et Louis Cormier. Les anciens se rappellent encore la discipline de fer de ces pédagogues austères qui eussent cru audessous de leur dignité de rire en public.
Celui dont le souvenir est plus vivace, nous alhons dire plus cuisant, est Thomas Chassé qui professait dans sa boutique de cordonnier. Le vieux magister avait delà méthode et surtout de la semelle : et cela, personne, mieux que ses lycéens, ne savait l'apprécier. On rapporte que, quand il voulait épatter ses disciples, il leur citait du iatin, entre autres textes, qu'il avait appris sans pouvoir les traduire, la réflexion du peintre Apelle au cordonnier qui, après avoir critiqué les sandales, voulait juger du reste du tableau :
" Ne sutor ultra crepidam ! " {Cordonnier, pas pliLS haut que la chaussure.) Puis il ajoutait distraitemeat qu'il avait fait ses classiques sous le grand-vicaire Langevin.
Nous ne garantissons pas l'authenticité du dernier trait. Mais, avant de passer sur la scène militaire, découvrons-nous devant cette auguste génération de missionnaires scolaires.