CHAPITRE IX
Troubles sur les Frontières
Conflits d'intérêts. John Baker. Énaeutes sur l'Aroostook. L'affaire de Méruimticook. L'arbitrage de Guillaume de Hollande. Le Maine s'empare d'une partie du territoire controversé. Loyauté des Acadiens. Protestations et arrestations. Les gouverneurs Harvey et Fairfield. The Aroostook bloodless war. Le traité d'A.shburton et la division politique du Madawaska.
Qn a prétendu que la soif de l'or — auri sacra famés — la convoitise des richesses du Yukon a été cause de la controverse entre l'Angleterre et les Etats-Unis au sujet des frontières de l'Alaska. On pourrait en dire autant de la question des frontières entre le Nouveau-Brunswick et l'état du Maine, à la différence qu'on se disputait, non pas des gisements aurifères, mais bien les vastes et riches forêts de pins de la vallée du Saint-Jean et de ses tributaires supérieurs.
Profitant de l'absence de toute juridiction dans le territoire en litige, des exploiteurs de partout, et de tout acabit, envahissaient ce vaste domaine forestier, se livrant à un véritable massacre des pins géants qu'ils flottaient ensuite aux scieries et aux chantiers maritimes.
La pro\'ince du Nouv^eau-Brunswick, qui avait, après la guerre de l'Indépendance, colonisé une partie de ce terrain, vit bientôt le jeune état du Maine lui contester le droit absolu dans le territoire, et surtout le droit exclusif de la coupe des arbres.
Toutefois, le Nouveau-Brunswick eut la prépondérance sur " l'Etat des Pins", jusqu'en 1827, alors que le Maine, qui resserrait le cordon de ses plantations tout autour du domaine convoité, entra sur la scène du conflit.
Cette série d'émeutes vite réprimées, de provocations, de protestations, de proclamations et de contre-proclamations déclamatoires et souvent ridicules, de mobilisations et de démobilisations, tant dans le Nouveau-Brunswick que dans l'état rival du Maine, qui conduisirent les Etats-Unis et l'Angleterre à deux doigts d'une guerre sanglante, n'était que l'œuvre de gouverneurs ambitieux et avides de popularité, sinon de conquête par les armes, et porte dans l'histoire le nom bien mérité de *' Guerre non-sanglante de l'Aroostook, the Aroostook bloodless War," et nous rappelle " la Bataille sans larmes," de classique mémoire.
Le lion britannique se retira de ce champ de bataille allégorique, contre sa coutume, avec la plus petite part, tandis que l'Oncle Sam, plus redondant que son hostile parent, épinglait, avec un imperceptible sourire, une nouvelle étoile sur le fond bigarré de son drapeau. Mais les deux grandes nations en sortaient sans gloire.
L'origine des contestations se trouve dans l'ambiguité des termes du traité de Versailles (1783) qui
confirmait l'indépendance américaine et établissait les frontières qui devaient désormais séparer, le reste des colonies britanniques, de la nouvelle république. Nous ne parlerons que de la partie du traité qui touche les frontières de la région du Madawaska, c'est-à-dire de l'article deuxième du dit traité. Le lecteur devra substituer le nom de Nouveau-Brunswick à celui de Nouvelle-Ecosse qui se lit dans le texte, le Nouveau-Brunswick n'étant pas encore détaché de l'autre province, au temps de la signature du traité. Il en est de même du Maine qui était encore inclus dans le Massachusetts dont il ne fut séparé qu'en 1820.
L'article deuxième du traité de Versailles est ainsi conçu :
" Afin de pouvoir éviter toutes disputes qui ' pourraient surgir à l'avenir au sujet des frontières ' des dits Etats-Unis, il est par les présentes convenu ' et arrêté que les dites frontières sont et seront ' comme suit :
" A partir de l'angle nord-ouest de la Nouvelle- ' Ecosse, c'est-à-dire de cet angle formé par une ' ligne tracée, dans la direction nord, de la source
* de la rivière Sainte-Croix, aux plateaux ou terres ' hautes (Highlands), et de là le long du faîte qui ' sépare le bassin des rivières qui se jettent dans ' le fleuve Saint- Laurent, de celui des rivières se ' jetant dans l'Océan Atlantique, jusqu'à la source ' la plus au nord-ouest de la rivière Connecticut ; ' de là, suivant le miheu de ce cours d'eau jusqu'au
* 45^ degré de latitude nord ..."
Le texte n'est pas un modèle de précision ni de
clarté. L'encre du parchemin n'était pas séchée que les bonnes dispositions exprimées dans le préambule étaient oubliées et le sens de l'article diversement interprété par les pays signataires du traité.
Après s'être querellés longtemps sur ce qu'était d'abord la rivière Sainte-Croix, ils finirent par s'entendre sur ce point, comme nous l'avons déjà vu.
On se demanda ensuite ce qu'étaient ces hauteurs (highlands) qui partagent les eaux qui se déversent dans le Saint-Laurent et celles qui coulent dans l'Océan Atlantique, hauteurs au sommet desquelles la ligne devait faire angle pour aller rencontrer la source nord-ouest de la rivière Connecticut.
Les Américains soutenaient que cette partie du traité n'était que la reproduction du traité de Paris, 1763, et avait été rédigée ainsi dans le but de conserver les anciennes hmites franco-anglaises d'avant la cession du Canada, et que, par conséquent, la ligne "de la source de la Sainte-Croix," devait prendre la direction franc nord, intersecter le Saint-Jean, aux environs des Grandes-Chutes, pour continuer dans la même direction jusqu'aux hauteurs des monts Notre-Dame, à vingt milles du fleuve Saint-Laurent, montagnes qui, en conformité avec les stipulations du traité de Versailles, séparent les eaux du bassin laurentien de celles qui se déversent dans l'Atlantique. De là, suivant la chaîne des montagnes Notre-Dame, la ligne devait aller rencontrer la source de la rivière Connecticut, renfermant, non seulement tout le Madawaska primitif, mais encore, les parties méridionales des comtés de Rimouski, Témiscouata, Kamouraska, l'Islet, Mont-
magny et Bellechasse, dans les limites des Etats- Unis. Cette interprétation, quelqu'exagérée ou fausse qu'elle pût paraître aux yeux des Canadiens ou des Anglais, était la plus conforme aux termes du traité, et, techniquement parlant, la seule admissible. Si l'on se rappelle le passage de la relation de Mgr Plessis qui a trait au Madawaska (1812), on constatera que l'Angleterre admettait alors cette interprétation du traité, mais refusait de s'y conformer en représailles pour d'autres régions que les Etats-Unis détenaient, au sens anglais, injustement.
Plus tard, l'Angleterre maintint que ce tracé ne pouvait être les limites voulues par le traité, puisque si on l'adoptait, l'état du Maine ferait, contre toute raison, une grande échancrure dans l'Amérique britannique, lui barrerait la rivière Saint- Jean, sa seule voie de communication entre le Bas- Canada et les provinces maritimes. Elle ajoutait, à ces raisons d'ordre politique, son interprétatio» des termes du traité. Elle identifiait les hauteurs dont parle le traité avec le *' Mars Hill ", mont situe à vingt milles au sud de la rivière Aroostook. De là, elle suivait la direction ouest jusqu'aux limites de la province de Québec, ce qui donnait au Canada plus de la moitié du comté d'Aroostook. Lorsqu'on faisait observer aux plénipotentiaires anglais que le mont Mars ne divise pas les eaux du Saint-Laurent et celles de l'Atlantique, ils répondaient que la Baie de Fundy, où se jette le Saint-Jean, ne fait pas plus partie de l'Atlantique que le Saint-Laurent inférieur.
C'est donc à l'intérieur de ces deux tracés contradictoires que se trouvait le territoire contesté. La superficie en était égale à la moitié du Nouveau- Brunswick ou de l'état du Maine, soit à peu près 12,000 milles carrés. Le Madawaska primitif comprenait les deux-tiers de cette superficie, c'est-à-dire tout le territoire situé au nord de la rivière Aroostook jusqu'au lac Témiscouata. Comme il était la seule partie colonisée, il devint naturellement le théâtre principal de la lutte.
Pour la masse du peuple, aux Etats-Unis comme au Canada, peu familier avec la topographie de la région, et encore moins entendu dans l'interprétation des traités, l'affaire mua en question de sentiment national^ et l'on mit plus de patriotisme que de raison à trouver les réclamations justes ou injustes selon que l'on vivait en-deçà ou au-delà des frontières. On a dit que la raison est souvent la dupe du cœur, et que le cœur a des raisons que la raison ne comprend pas. Ce fut bien le cas pour la plupart des protagonistes des interprétations opposées du fameux traité de Versailles. Le territoire controversé était devenu la pomme de discorde entre deux nations du même sang.
L'Angleterre avait, historiquement, comme héritière du Canada-français, et comme Jeannot Lapin, le droit de premier occupant. Les gouverneurs français avaient, dès 1683, concédé, dans éette partie du pays, la seigneurie de Madouesca sur le lac Témiscouata et la rivière Madawaska, au Sieur de la Chenaye qui y avait fait une tentative de colonisation. En 1785, elle y avait fondé la colonie du
Madawaska, sur laquelle elle avait veillé depuis, et qui était attachée à ses institutions, fidèle à son drapeau.
Nous avons vu comment les Américains avaient procédé graduellement dans l'introduction de leur régime sur les confins du territoire disputé.
En 1815, le Massachusetts faisait arpenter un grand nombre de terres jusque dans le voisinage de la petite ville de Houlton.
En 1817, des citoyens américains, le capitaine Nathan Baker, les frères John et James Harford avec le capitaine Fletcher pénétrèrent jusqu'à la rivière Saint-Jean et s'établirent au confluent de la rivière Méruimticook (Baker Brook), aune vingtaine de milles à l'ouest de Saint-Basile. Ces nouveaux colons venaient de la lointaine région du Kennébec.
Peu de temps après, arrivèrent au même endroit John Baker, frère de Nathan, Jesse Wheelock, James Bacon, Charles Studson, Barnabas Hannawell, Walter Powers, Daniel Savage, Randall Harford, Nathaniel Bartlett, Augustus Webster et Amos Maddocks. Ces derniers venaient aussi de la vallée du Kennébec, comté de Somerset. Quelques-uns se fixèrent à la rivière Baker, les autres s'établirent plus haut sur le Saint- Jean dans le district de Saint-François. Ces émigrés se réfugièrent plus tard, pendant les troubles les plus sérieux, autour du fort Kent, construit au confluent de la Fish River en 1839, pour protéger les nationaux américains contre les incursions problématiques des troupes canadiennes. Jusqu'à l'érection du fort Kent, la colonie américaine de la rivière Baker, était le
centre de la petite république en terre britannique.
John Baker, natif de la petite ville de Moscou, comté de Somerset, avait d'abord émigré à la Gaspésie, sur la Baie des Chaleurs. De là, il passa à la rivière Saint-Jean et se fixa au milieu de ses parents et compatriotes à Méruimticook. Un peu exalté mais entreprenant et plein d'initiative, il se mit à faire le commerce du bois et construisit, sur la rivière qui porte depuis son nom, de grandes scieries modernes à force hydraulique. Il épousa Sophie Rice, veuve de son frère Nathan.
John Baker est le grand-père du colonel Jesse Wheelock Baker, ex-député à la législature du Nouveau-Brunswick, et de Enoch Baker, industriel bien connu du petit village de Baker Brook.
John Baker en sa qualité de citoyen américain, ne pouvait posséder de terre en son nom dans le Nouveau-Brunswick. Il fit concéder le terrain qu'il occupait à un ami de Woodstock, Samuel Nevers. Grâce à son talent et à son activité, il devint bientôt le chef reconnu, le Washington de la répubhque américaine du Madawaska. De là, à faire de la politique, quand les circonstances s'y prêtent, il n'y a qu'un pas, et comme tout le favorisait dans ce sens, le pas fut vite franchi. Il se mit donc à faire de la propagande américaine, ne cessant de déclarer que le terrain qu'il occupait et tout le territoire avoisinant faisaient partie du Maine. Une chose l'inquiétait néanmoins, c'était que les titres de ses terres avaient été octroyés par le gouvernement du Nouveau-Brunswick et non par celui du Maine. Pour régulariser son état civil américain, il demanda
à la législature de Portland de lui concéder tout le terrain qui borde la rivière Baker. Le gouvernement du Maine, qui ne demandait qu'un prétexte pour s'immiscer dans cette contrée, lui donna les lettres patentes du domaine demandé, en dépit des protestations du Nouveau-Brunswick. (1825)
Le gouvernement du Nouveau-Brunswick, comme représailles, préleva un impôt sur tous les sujets étrangers résidant dans la province, et fit saisir le bois coupé par eux sur le Saint-Jean. Cette mesure n'était pas de nature à concilier les partis lésés et eut pour effet d'irriter fort le général Baker, comme l'appelaient ses amis.
Un autre incident, fort insignifiant en soi, mais qui eut pour résultat de soulever les esprits déjà irrités, fut la saisie d'une vache, dans la région de l'Aroostook, par un constable du comte d'York, Stephen McNeil. Le constable fut rossé par une bande d'Américains, aidés d'Anglais mécontents du régime de Frédéricton.
On le dirigea sur les frontières du comté d'York, où on lui donna sa liberté, avec l'avertissement de ne plus tenter d'introduire les lois anglaises sur le territoire de la république.
Ce procédé était, on l'avouera, un peu cavalier. Il convenait donc de régulariser les procédures de ce genre pour l'avenir par une organisation administrative légalement constituée.
Tous les colons, américains ou à tendances américaines de l'Aroostook, furent convoqués à la résidence de John Baker, au jour bien symbolique du 4 juillet, 1827, pour y célébrer dignement l'anniversaire de
l'indépendance des Etats-Unis et y signer une déclaration de fidélité à la république. Le drapeau étoile fut hissé, aux acclamations de la foule. La fête se termina par un banquet d'un patriotisme lyrique. Les Acadiens invités avaient refusé de prendre part à la démonstration.
La proclamation de la nouvelle constitution devait avoir lieu le 10 août suivant, également à la rivière Baker.
Pierre Duperré, capitaine de milice, entre temps avait informé les autorités de Frédéricton de ce qui se passait à Méruimticook, sans omettre les agissements de Baker.
Le 10 août, jour fixé pour la proclamation de la constitution, le magistrat George Morehouse, envoyé spécial du gouvernement du Nou veau-Bruns wick, apparut sur la scène et demanda à Baker ce que signifiait ce drapeau.
" C'est le drapeau américain, fit Baker en colère, est-ce que vous ne l'avez jamais vu ? en ce cas vous pouvez l'examiner tout à votre aise..."
Sur l'ordre du magistrat d'amener le drapeau, Baker répliqua avec fierté : " Non, je ne le ferai pas. Nous l'avons placé là, et nous sommes résolus de l'y maintenir. Il n'y a qu'une force supérieure à la nôtre qui puisse l'en descendre. Nous sommes sur le territoire américain ; la Grande-Bretagne n'a aucune juridiction en ces lieux, et nous serons maintenus par notre gouvernement."
C'était jeter le gant aux Anglais. Ceux-ci le relevèrent. Ils rasèrent le mât, enlevèrent le drapeau et le transportèrent à Frédéricton. (Collins).
Madame Baker, aussi tenace qu© son mari, descendit à Saint-Basile aciieter du drap et confectionna un autre drapeau qui fut hissé de nouveau.
Dans l'intervalle, Baker et ses compagnons avaient été accusés de révolte contre les lois britanniques. Pendant la nuif du 25 septembre 1827, alors que le général dormait, un groupe de quatorze policiers sous la conduite du grand shérif du comté d'York, W.-E. Miller, cerna le capitole méruimticookois et fit prisonnier le Léonidas de l'Aroostook. La panique fut grande dans le camp.
Le gouvernement n'avait pas compté avec une femme : la flottille qui emmenait le prisonnier politique n'avait pas laissé les eaux du Méruimticook que le drapeau de l'indépendance flottait encore à la brise. Madame Baker, en vraie américaine, levait le bouclier de la liberté.
Baker fut condamné à payer vingt-cinq louis et, en plus, à subir une détention de trois mois. Le Maine protesta à Washington. C'est alors que le célèbre Henry Clay, secrétaire d'état du gouvernement américain, écrivit au gouverneur Lincoln du Maine ces graves paroles : "Le Gouvernement des Etats- Unis, convaincu de la justice des réclamations du Maine, épousera la cause de John Baker et de ses compagnons, si les autorités du Nouveau-Brunswick refusent de les libérer." Le gouverneur Lincoln somma aussitôt l'exécutif du Nouveau-Brunswick de mettre en liberté ses sujets arrêtés sur le sol du Maine, sinon les troupes américaines envahiraient la capitale de la province. Pourtant Baker et ses hommes restèrent les hôtes forcés du gouvernement du Nouveau-
Brunswick jusqu'à ce que les américains fissent mine de mobiliser.
Les troupes mobilisées furent employées à fortifier le village de Houlton et à construire un chemin militaire dans la direction du Saint-Jean.
Entre temps, les autorités de Londres et de Washington avaient soumis la question des frontières à l'arbitrage de Guillaume, roi des Pays-Bas. L'état du Maine protesta aussitôt contre le choix de cet arbitre qu'on disait être le vassal de l'Angleterre dont il avait l'appui dans sa guerre avec la Belgique, qui, malgré la coopération de la Grande-Bretagne, réussit à conquérir son indépendance. (1830)
Guillaume de Hollande dut convenir qu'on lui avait confié une tâche épineuse. Ses efforts pour résoudre le différend semblent avoir été sincères et exempts de partiaUté. Il proposa, le 10 janvier 1831, la division du territoire en parties sensiblement égales avec la rivière Saint-Jean et une partie de la rivière Saint-François comme bornes définitives. Ce compromis, solution habituelle des controverses par l'arbitrage, fut à courte échéance rejeté par Washington. Le même refus l'attendait à Frédéricton où le gouvernement ne voulait entendre parler de ce partage.
Toutefois, on en vint à un modxis vivendi en vertu duquel, les deux partis s'engageaient à s'abstenir de tout acte offensif pendant le litige, et le Nouveau- Brunswick continuait d'exercer sa juridiction sur le territoire contesté.
Cette entente était à peine conclue, entre les métropoles, que le Maine organisa toute la rive sud du
Saint-Jean. (Maine, 1831, Chap. 151, An act to incorporate the town oj Madawaska and other purposes.)
L'acte d'incorporation pourvoyait à la division du territoire en districts électoraux aux fins de faire élire des administrateurs cantonaux et d'établir un système régulier de gouvernement régional, calqué sur la législation administrative des autres cantons.
Avis fut en conséquence donné aux habitants du '* town," en puissance, de se réunir le 20 août 1831, en la demeure de Pierre Lizotte à Saint-David,, pour élire les officiers aux postes suivants :
Président d'assemblée (Moderator),
Secrétaire cantonal (Town Clerc),
Des conmiissaires (Selectmen).
Le capitaine Lizotte avertit le citoyen shérif, Walter Powers, à qui les mandats avaient été confiés, qu'il ne pouvait sans protestation laisser tenir une te Je assemblée dans sa maison. L'assemblée à laquelle prirent part une quarantaine d'hommes, la plupart d'origine américaine et de langue anglaise, eut donc lieu en plein air.
Walter Powers lut l'acte organisant cette partie du Madawaska. Tous les officiers élus furent des Américains proprement dits. Les citoyens de langue française, entre autres Paul Cyr et Romain Michaud, refusèrent les fonctions de commissaires. D'une manière générale, les colons français ne prirent pas part à l'élection ou portèrent peu d'intérêt aux déhbérations de l'assemblée qui était sous le contrôle exclusif de sujets américains.
Le district venait de recevoir son organisation locale ; il restait à lui donner une représentation à la législature de l'état.
Le capitaine Lizotte fut approché, par les leaders du mouvement, en vue de lui offrir la candidature. Lizotte était perplexe, comme tous ses compatriotes du reste. Il s'était laissé persuader par ses nouveaux amis, les Américains, que tout le territoire au sud du Saint-Jean appartenait de droit aux Etats-Unis. C'était un homme probe, aux intentions droites et dont le dévouement à l'Angleterre était au-dessus de tout doute. Sa popularité était incontestable parmi les siens. C'est pourquoi les Américains, qui voulaient attirer les Français à leur cause, insistaient si fort pour vaincre ses répugnances, sans cependant pouvoir obtenir son consentement. Quoi qu'il en soit, le nom de Lizotte parut sur la liste des candidats. Son concurrent, tout le monde l'a deviné, était John Baker, qui depuis son élargissement n'était pas resté inactif, tout au contraire.
L'élection eut Ueu le 12 septembre suivant, chez Raphaël Martin à Chautauqua. Quelque cinquante citoyens, la plupart américains, prirent part à la votation. Le capitaine Lizotte fut, à sa grande surprise, élu à une majorité de 5 voix, Baker ne comptant que 16 votes en sa faveur.
Les citoyens acadiens et canadiens qui prirent part à cette élection, faite dans des circonstances exceptionnelles, sont : Raphaël Martin, Jean- Baptiste Daigle, Joseph Pelletier, Christophe Martin, f Hubert Caron, Paul Marquis, Joseph Marquis, ♦.
Thomas Michaud, Joseph Lagacé, Eloi Labrie, Ferdinand Ouellet, Baptiste Boucher, Baptiste Chasse, Laurent Daigle.
On voit que les Américains avaient voté en bon nombre pour Lizotte. On réservait Baker pour une entreprise plus en rapport avec ses talents.
Mais toute la cabale en faveur de Lizotte fut en pure perte. A la date de l'ouverture des chambres, le député Lizotte, régulièrement élu, écrivit au gouverneur du Maine, Samuel Smith, qu'il avait protesté, lui Lizotte, contre sa mise en nomination comme candidat au mois de septembre précédent, qu'il n'avait jamais eu l'intention de prêter le serment d'allégeance au gouvernement des Etats-Unis, qu'il était sujet britannique et qu'il entendait mourir tel, qu'il renonçait au siège qui lui était offert. Cette attitude déconcerta les zélateurs américains.
Pendant qu'on faisait de la nouvelle politique au sud, l'émoi était à son comble sur la rive nord.
Les magistrats anglais, Léonard Coombs de Saint-Léonard et Francis Rice de Petit-Sault, protestèrent contre les assemblées tenues en territoire britannique; ce qui n'empêcha pas les réunions d'avoir lieu, comme nous l'avons constaté. Le gouvernement du Nouveau-Brunswick, à son tour, protesta hautement auprès de Washington contre l'attitude du Maine dans la vallée du Saint-Jean, rappelant l'entente convenue entre les deux gouvernements à la suite de l'arbitrage de Guillaume de Hollande.
Washington répondit que le gouvernement fédéral n'avait pas autorisé l'état du Maine à faire cette
annexion, que l'acte n'était que l'œuvre de têtes chaudes et imprudentes.
Le Nouveau-Brunswick, enhardi par ce désaveu, lança un mandat d'arrestation contre tous ceux qui avaient pris part à l'assemblée de Saint-David et à l'élection de Chautauqua. L'affaire prenait une tournure sérieuse.
Sur-le-champ arriva à Saint-Basile, le gouverneur et conmiandant en chef des forces du Nouveau- Brunswick, Sir .\rchibald Campbell, accompagné du procureur-général, du grand shérif d'York, et de James McLaughlin avec un fort contingent de milice.
Le dimanche, 25 septembre 1831, dans une grande assemblée tenue sur la place de l'église, le gouverneur Campbell, dans tout l'apparat de sa nombreuse et imposante escorte, après avoir rendu un juste tribut d'éloge à la loyauté des colons français et les avoir assurés de la protection du gouvernement britannique, fit allusion à la situation pénible où le mettait la conduite d'un certain nombre de citoyens ayant pris part à l'élection d'officiers américains dans un territoire encore sous la juridiction de la Grande-Bretagne. Il excusa cependant les citoyens de langue française pour la raison qu'ils avaient été induits en erreur par les agitateurs du Maine. Il fit appel aux sentiments de fidélité des habitants présents à la couronne britannique. Il se produisit alors un mouvement dans la foule : spontanément tous les miliciens du Madawaska se formèrent en rangs pour venir sous l'estrade présenter les armes au gouverneur^ visiblement satisfait de sa harangue.
Le capitaine Lizotte, député malgré lui, était du nombre des militaires manifestants.
Le gouverneur de la province, en cette occasion, était l'hôte du curé de Saint-Basile, Tabbé Romuald Mercier.
Le lendemain, le gouverneur, avec sa suite, se rendit à Saint-David, chez le capitaine Simon Hébert, pour aviser avec les autorités locales aux mesures à prendre pour faire respecter les lois anglaises dans la région. Il fut décidé d'envoyer trente miliciens à Méruimticook et Chautauqua appréhender les électeurs du député à la législature de Portland.
Baker, le candidat défait, qui avait suivi de loin les mouvements des Anglais, s'était prudemment absenté de son logis. La vice-présidente de la république, l'héroïne de Méruimticook, la Lucrèce du ]\ladawaska, la Barbara Fritchie de l'Aroostook, comme l'appelaient ses admirateurs et compatriotes, Madame Baker, seule, reçut froidement les visiteurs. Quatre américains, pourtant, Daniel Savage, Jesse Wheelock, Dan Been et Barnabas Hannawell furent mis en état d'arrestation sur-le-champ. Madame Baker protesta contre la violation du domicile d'un citoyen de la république. Les derniers mots que les soldats purent saisir, en se retirant avec leurs prisonniers, furent ceux-ci : " Le drapeau étoile flottera encore à la brise de Méruimticook."
Trente Acadiens et Canadiens furent aussi arrêtés sans aucune résistance, ayant la promesse officieuse d'être mis en hberté sur parole.
Le juge en chef, Ward Chipman, qui présida les assises, après de graves admonestations, renvoya
les prisonniers français sur promesse de ne plus faire de propagande américaine. Il n'en fut pas de même des quatre américains, WTieelock, Savage, Hannawell et Been, qui subirent un long interrogatoire où l'on attacha une importance toute spéciale aux moyens employés pour séduire les Français, et qui furent condamnés à cinquante louis d'amende et à trois mois de prison,
Baker se rendit à Portland, sans perdre un instant, informer les autorités du Maine de ce qui se passait.
Le gouverneur Lincoln ne demanda rien moins que l'élargissement des prisonniers. Un cri général de protestations traversa le Maine dans toute sa longueur pour se faire entendre jusqu'à Washington. Le président de la république, Jackson, assura le Maine qu'il verrait à ce que les prisonniers fussent mis en Uberté. Frédéricton, que ces rumeurs alarmaient, désirait congédier ses hôtes sans trop paraître céder à la peur ni abdiquer sa dignité ; un jour, on vint dire aux détenus que la cour de Londres les graciait.
Comme on le voit la dignité des deux grandes nations souffrait un peu de cette chicane domestique, de cette guerre, à la Dom Quichotte, entre quelquesuns de leurs sujets. Washington donna le premier rexemp>le d'un retour au sérieux en désavouant l'annexion du Madawaska faite par la législature du Maine, et en promettant une indemnité d'un milUon à cet état turbulent s'il voulait, à l'avenir, lui céder sa juridiction dans le territoire contesté.
L'exécutif américain en fut quitte pour ses remontrances. Le Maine avait à sa tête un honmie, le
gouverneur Enoch Lincoln, qui n'entendait pas rengainer, quand les intérêts de son état étaient en jeu. On rapporte que Lincoln, à la célébration de la fête de l'Indépendance, le 4 juillet 1832, au milieu d'une foule immense, proposa le toast suivant, en réponse aux conseils de modération venant de la capitale : "A nos frères du Madawaska — un peu trop civilisés pour être vendus comme des esclaves — (allusion à l'ofïre du million). A John Baker et à Madame Baker, à tous mes poussins de là-bas . . . à Wheelock, à Bacon, à Pierre Lizotte, le député, et à tous ses compatriotes, buvons le doux vin du Maine, levons nos verres !" Un vacarme tout américain accueillit cette sailhe ; l'artillerie gronda et les gosiers, arrosés du vin du jNIaine, firent chorus aux canons des hauteurs de Portland. Lincoln n'avait pas même oublié Lizotte dans sa santé globale aux gens de là-bas . . .
Il était évident que le Maine n'entendait pas se laisser bâillonner par la capitale. Il s'occupa activement de la construction de voies militaires entre Houlton et la rivière Saint-Jean, encourageant en même temps la colonisation dans la vallée de l'Aroostook et sur le Saint-Jean à l'ouest de la rivière Madawaska. Il fit même arpenter cent lots de terre sur la rive nord du Saint- Jean, dans la région supérieure, lots qu'il concédait, pour la soimne de cinq dollars, à qui voulait les occuper.
C'était en vain que le Nouveau-Brunswick, par l'intermédiaire de ses agents (wardens), s'efforçait d'enrayer le courant envahisseur de son territoire.
Londres et Washington ne se pressaient pas
de régler cette question des frontières qui paralysait tout effort honnête de colonisation. L'Angleterre, qui semblait déjà avoir cédé sur le principe de garder tout le territoire convoité, laissait ses provinces se débattre toutes seules contre un voi^ trop fort.
Le malaise régna jusqu'en 1837, pendant lequel intervalle, l'Angleterre et les Etats-Unis ne purent pas arriver à un accord.
En 1837, l'état du Maine entreprit encore de faire un recensement de tout le Madawaska. L'énumérateur Ebenezer S. Greeley, qui, tout en comptant les poîissins de monsieur Lincoln, avait pour douce mission de distribuer le surplus accumulé au trésor des Etats-Unis, fut arrêté par ivarden James A. McLaughlin et conduit à Woodstock où le geôlier ne voulut pas recevoir le prisonnier. Greeley reprit donc ses travaux d'énumération pour être arrêté de nouveau par les gardes du territoire, et, conduit cette fois à Frédéricton, il fut logé en prison.
Le Maine demanda aussitôt la liberté de son fonctionnaire. Le gouverneur Harvey de Frédéricton, un vétéran de la guerre de 1812, et le Héros de Stoney- Creek, répondit au gouverneur Dunlap, le 10 septembre 1837, {arch. Can. 1902, p. 1148) qu'il avait des instructions à l'effet de ne permettre l'exercice d'aucune juridiction, sur le territoire contesté, par une puissance étrangère ; eût-il besoin de la force militaire de l'Amérique Britannique pour donner suite à ses instructions, que cette force serait mise à sa disposition. Il espérait toutefois que son Excel-
lence ne l'obligerait pas à recourir à ces mesures.
Washington intervint encore. L'honorable S.- M.Fox, ministre anglais accrédité auprès du gouvernement des Etats-Unis, demanda au Nouveau- Brunswick la mise en liberté de Greeley.
C'était la comédie pure et simple (Cléments) et pourtant ça ne faisait que de commencer.
Il paraît évident, toutefois, que le gouvernement de Washington, qui, en 1831, avait fait échouer le plan conçu par le Canada de construire un chemin de fer entre Québec et Saint-Andrews, parce que la voie projetée passerait dans la zone convoitée, voyait d'un œil tolérant les menées du Maine, s'il ne pouvait toujours approuver les procédés de son exhubérant cadet. Le Nouveau- Brunswick, dont les réclamations n'étaient pas toujours entendues à Londres, se rendait compte que la partie devenait inégale.
Pendant l'hiver de 1838, l'exécutif du Maine envoya George W. Buckmore, comme agent spécial, prendre connaissance des lieux et faire rapport sur la quantité de bois coupé dans la vallée supérieure du Saint-Jean. L'agent trouva les forêts peuplées d'ouvriers. Sur son rapport, la législature de 1839, à la suite d'une séance orageuse, décida de chasser les intrus de so7i domaine forestier.
Rufus Mcintyre, agent des terres, le major Hasting Strickland, shérif du comté de Pénobscot, se rendirent dans la région avec 200 miliciens.
Les troupes américaines n'étaient pas rendues sur les lieux, qu'un bataillon du 11*" régiment de Québec était en route pour le Madawaska, et qu'un
contingent de la milice provinciale arrivait sur l'Aroostook.
Ces réguliers, ainsi que les miliciens du Madawaska, étaient sous le commandement du major Goldie. Le colonel Maxwell qui commandait un détachement de la milice provinciale avait pris ses positions au confluent de l'Aroostook et à Tibbits (Perth).
Le jMadawaska reçut, à ce moment, la visite du gouverneur Harvey. Il fut l'hôte du grand-vicaire Langevin, durant tout son séjour dans la locahté.
Ces deux hommes, d'une égale franchise et d'une égale loyauté, intelligents et nobles au même degré, étaient faits pour s'entendre sur des problèmes de cette nature. Leur correspondance indique une confiance réciproque de même qu'un égal souci des intérêts de la colonie.
Le peuple qui vénérait alors son pasteur se montra d'un attachement tout cordial pour l'ami de son guide, et Sir John Harvey n'oublia jamais les témoignages de loyauté qu'il reçut au Madawaska. Il le note souvent dans ses lettres au gouvernement de Londres qu'il supplie, en termes presqu'émus, de ne pas abandonner la cause du Madawaska auquel il a promis la protection de la couronne britannique.
Peu après la visite du gouverneur, quand on croyait que la paix allait se rétablir, un incident se produisit qui ralluma les vieilles haines mal assoupies. L'avant-garde anglaise, composée des gardes territoriaux McLaughlin et Tibbits, et de cinq autres officiers, tomba aux mains des éclaireurs américains qui conduisirent les prisonniers à
Bangor, sous bonne escorte. Ceci se passait le 2 février 1839. Le 12 du même mois, les troupes provinciales faisaient à leur tour, sur la rivière Aroostook, dix prisonniers américains, au nombre desquels se trouvaient le commandant même des troupes, Rufus McIntjTe, le colonel Webster et autres officiers. Ils furent conduits à Frédéricton comme otages et dépouilles opimes.
Entre temps, sur le Saint-Jean, Joseph Nadeau, (José), Jean-Baptiste Daigle avec leurs bûcherons étaient faits prisonniers par le commandant du fort Kent récemment construit à l'embouchure de la Fish River.
Sir John Harvey, qui savait être grandiloquent dans les grandes occasions, lança une proclamation retentissante, dans laquelle il revendiquait les droits de sa province. Le gouverneur Kent y répondit en levant dix mille honomes de troupes. L'adjudant-général Isaac Hodgdon dirigea ces troupes vers Houlton. Le gouverneur Harvey leva tout ce qu'il put trouver d'hommes et les envoya, sur la frontière, renforcer le IV régiment des troupes britanniques. La Nouvelle-Ecosse votait un budget de guerre de 100,000 louis, et offrait son dernier soldat pour repousser l'envahisseur. Le Haut et le Bas-Canada se rendaient solidaires de la cause du Nouveau-Brunswick. De Québec à Halifax on s'armait. La Nouvelle-Angleterre demandait la guerre, à grands cris. Cependant la guerre n'était pas déclarée . . .
On se pourfendait d'avance et les proclamations se croisaient dans tous les sens, quand, bien
tranquillement, comme un homme qui va à un rendez-vous d'amis, le général Winfield Scott, de l'armée fédérale des Etats-Unis, s'avança sur la scène avec un message pacifique et la mission de s'entendre avec les autorités militaires du Canada. Scott et Harvey, qui s'étaient rencontrés comme adversaires sur le champ de bataille, vrai celui-là, de Stoney Creek et de Lundy's Lane, et qui depuis avaient gardé l'un pour l'autre une estime de vrais guerriers, étaient bien faits pour traiter ensemble un accord de cette nature.
Il fut donc convenu que l'Aroostook resterait sous la juridiction des Etats-Unis, tandis que la rivière Saint-Jean continuerait d'être administrée par le Nou veau-Bruns wick. De part et d'autre, on devait s'abstenir de tout acte offensif. L'exploitation des forêts devenait Ubre aux deux partis. Les prisonniers furent échangés et les troupes prirent le chemin de leurs capitales respectives. Mais il était écrit que la comédie ne devait pas s'arrêter là.
Les troupes canadiennes n'étaient pas rendues à Québec et HaUfax, que le gouverneur Fairfield expédiait un nouveau contingent dans la vallée de l'Aroostook et sur la Fish River. On cria d'abord à la ruse et à la dissimulation. Harvey protesta èloquemment et expliqua les termes de la convention. Fairfield répliqua crânement qu'il n'entendait pas se laisser lier par l'entente Harvey-Scott, qu'il voulait garder la vallée de la Fish River comme celle de l'Aroostook.
Des deux côtés on rappela les troupes qui restèrent dans le territoire jusqu'à la signature de la paix en 1842.
Le résultat fut que le bois coupé pendant l'hiver ne fut pas flotté au printemps et que l'industrie du bois fut complètement paralysée. Les troupes canadiennes, stationnées dans la région, furent employées à construire la route militaire, du Saint- Jean à la rivière du Loup, à l'érection des forts Madawaska et Ingall, sur le lac Témiscouata, des casernes du Dégelé et du Grand-Sault.
Pour leur part, les Américains terminèrent la route militaire de Fort Kent (Aroostook Road).
Le plus important des forts canadiens était celui du Petit-Sault. Perché sur une hauteur de 150 pieds, dominant la vallée du Saint-Jean et celle de la riv-ière Madawaska, il occupait une position stratégique avantageuse. Le rez de chaussée était construit en pierre sur une longueur de quarante pieds et une largeur de trente. L'étage supérieur, de forme triangulaire, était en bois. Après l'incendie de 1868, la pierre des fondations servit à la construction d'une chaussée sur la rivière Madawaska.
Le fort Kent, au contraire, reste pour rappeler les prouesses des citoyens du Maine pendant la grande guerre des proclamations. Cette guerre de bivouac et d'expectative fut signalée par plusieurs escarmouches de peu d'importance qu'il serait oiseux de raconter.
Pendant que les négociations entre Washington et Londres se poursuivaient lentement, les intrigues politiques allaient leur train dans le territoire contesté. Baker, que nous avons perdu de vue depuis les grandes hostilités, reprit son ascendant. A Fort Kent, en 1840, il présida une assemblée, au cours de
laquelle le drapeau américain fut hissé au sonimet du fort, et possession fut prise de la contrée au nom de la république.
Les deux tiers de la portion colonisée du Madawaska, à la date du traité, étaient occupés par les troupes américaines, c'est-à-dire, toute la rive sud du Saint-Jean, à l'exception du terrain du capitaine Simon Hébert, à Saint-David, que l'intrépide soldat n'a jamais rendu.
Cette interminable question des frontières allait enfin avoir une solution. Les négociations, pour être lentes, n'en procédaient pas moins sûrement. Depuis 1831, l'Angleterre avait pratiquement abandonné toute la partie méridionale du Saint-Jean et concentrait tous les efforts de ses diplomates à conserver le côté nord de la même rivière. Fox écrivait en 1840 à Poulett Thompson, gouverneur général du Canada : "Si toutefois les Américains prennent " possession d'un point quelconque sur la rive " nord de cette rivière, il n'y a que la force des " armes qui pourra les repousser de ce territoire, " et une fois le sang versé dans la vallée du Saint- " Jean, la mare s'étendra jusqu'à Détroit."
Malgré les démarches du gouverneur Harvey, qui insistait avec une persistance opiniâtre pour conserv^er la colonie entière du Madawaska, l'opinion à Londres prévalait qu'il fallait, à tout prix, éviter une collision avec les armées américaines.
" Les Acadiens du Madawaska, écrivait Harvey " au ministre anglais à Washington, le 7 mars 1839, " m'ont témoigné maintes fois leur désir unanime " et spontané (et cela tout dernièrement encore)
" de demeurer sous la juridiction du Nouveau- '' Brunswick. Je m'abstiendrai de provoquer toute " collision avec les troupes américaines, selon votre " désir, à la condition toutefois, que celles-ci n'in- " terviennent pas sur la rive nord du fleuve Saint- " Jean, aussi bien que parmi les colons de la rive " sud de cette rivière, à qui j'ai assuré également mon " inaltérable et entière protection. Ils la méritent " du reste, par leur fidélité et leur attachement " qu'ils se plaisent à témoigner à l'heure du danger . . . " Le pays peut compter sur eux au moment critique."
Downing Street acquiesçait à ces représentations en principe, mais dans la pratique laissait faire.
Sir William Colebrooke, successeur de Harvey, revint à la charge dans une lettre adressée au ministre Fox : " Je ne puis prouver davantage la " loyauté et la fidélité des Français de la vallée '* supérieure de la rivière Saint-Jean, qu'en vous " donnant un extrait d'une lettre de leur curé, " monsieur Lange vin, à Sir Harvey ; les sentiments " que le pasteur exprime dans cette lettre semblent " être l'interprétation fidèle de ceux des paroissiens.
" Madawaska, le 15 juin, 1841.
" ...Quant aux affaires politiques, nous vivons " tantôt dans la crainte, tantôt dans l'espérance "de ce qui va se passer au sujet de la Ugne des " frontières ; mais advienne que pourra, nous ai- " mons mieux la guerre que de céder un seul pouce " de notre terrain du Madawaska aux Américians !
(Signé) Ant. Langevin, ptre."
Sir Wm. Colebrooke ajoute quelques remarques au sujet de l'inutilité des concessions faites aux Américains, qui en sous-main profitent de la tendance à la conciliation de l'Angleterre, pour réclamer davantage.
Le vicomte Palmerston était gagné aux vues de Sir John Harvey et de tous les Canadiens, comme le prouve sa lettre au gouverneur Thompson, en date du 30 décembre 1841 : "Je suis d'avis, écrivait-il, " qu'une attitude ferme et pratique dans l'affirmation " des droits britanniques, au sujet de la question " du Madawaska, faciUterait une solution satis- " faisante et définitive de cette question, plutôt " que de lui nuu'e."
Mais ce langage clairvoyant d'un grand homme d'état ne devait pas être écouté. Le cabinet anglais confia à Lord Ashburton, membre du conseil privé, la mission de venir rencontrer à Washington le diplomate américain, le rusé et subtil Daniel Webster, secrétaire d'état dans le gouvernement des Etats- Unis, pour régler définitivement la question des frontières.
Le résultat des délibérations de ces deux arbitres fut le traité, connu sous le nom d'Ashburton, signé à Washington le 9 août 1842, qui fixait la frontière actuelle, la même, à peu de choses près, qu'avait suggérée le roi de Hollande pour la partie est du Canada. Par ce traité, que Palmerston a appelé " la capitulation d' Ashburton, " l'Angleterre cédait à une puissance étrangère, non seulement, comme disent les historiens anglais, 7000 milles carrés de territoire, mais encore hvrait, et sans les
consulter, sans même les prévenir du changement, 2000 de ses plus loyaux sujets.
L'indignation fut générale, tant aux Etats-Unis qu'au Canada, quand les termes du compromis furent connus. Le Maine se disait écorché vif. Les Anglais accusèrent Webster d'avoir soustrait, des documents relatifs à la question, la carte du Duc d'Anville, dessin dont s'était servi Benjamin Franklin lors du traité de Versailles en 1783, et qui justifiait, selon eux, les prétentions de la Grande- Bretagne. On en vint presqu'aux mains autour de ce vieux dessin. Il paraît plus probable que Webster fit connaître l'existence du document plutôt dans le but de se réhabiliter aux yeux de ses compatriotes mécontents que pour se faire louer de sa sagacité, car l'indignation était intense et sincère aux Etats-Unis et surtout dans le Maine.
La conclusion, peut-être la plus vraie, c'est que l'Angleterre, fidèle à sa politique coloniale, aimait mieux céder du terrain que de prendre les armes contre la république rivale.
D'après certaines clauses du traité, les produits naturels de la contrée partagée étaient admis en franchise dans les deux pays. La rivière Saint-Jean devenait libre et ouverte aux deux partis, de même que les eaux limitrophes du reste des frontières. Les colons qui occupaient des terres, depuis six ans à la date du traité, devaient en recevoir les titres, dans l'un et l'autre pays.
Ironie du sort, Baker, le farouche américain, restait en terre canadienne. Il s'accommoda vite de sa nouvelle allégeance, sans se faire naturaliser tou-
tefois, et, la guerre finie, devint un sujet prospère, et utile à ses nouveaux compatriotes.
Il mourut vers 1868 et fut inhumé dans un cimetière de sa dénomination à Saint-François. En 1895 ses restes furent transférés à Fort Fairfield, aux frais de l'Etat du Maine qui honora son héros d'un mausolée commémoratif de ses exploits.
Les capitaines Hébert, Lizotte, Duperré, Thibodeau, Thériault, le major Bellefleur reposent dans le cimetière de Saint-Basile. Héros, eux aussi, par leur fidélité à l'Angleterre qui cependant les céda à un autre pouvoir avec autant d'insouciance que la France avait abandonné leurs pères un siècle auparavant.
Le capitaine Francis Violette fut inhumé dans le cimetière de Saint-Bruno, dans le sol de sa nouvelle patrie d'Amérique. Le capitaine Romain Michaud dort à Sainte-Luce de Chautauqua. Des héros plus obscurs ont des monuments civiques.
Le seul vestige qui nous reste de cette période d'agitation est le Block House de Fort Kent.
Le traité d'Ashburton a divisé le terrain, planté sur les rives opposées du Saint- Jean deux drapeaux, mais il n'a pas partagé les cœurs. Le Madawaska canadien et le Madawaska américain n'en font encore qu'un.
Fidèle à sa nouvelle allégeance, le Madawaska du Maine grandit et apporte au sein d'une population anglo-saxonne la note claire de son talent franco-latin.