‹ Histoire du MadawaskaChapitre 18 sur 46 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Après le traité

Madawaska Américain et James Madigan. Premiers députés à Augusta. Litige ecclésiastique. Mont-Carmel et Louia Cormier. Luc Albert et Sylvain Daigle. L'abbé Swéron. Division ecclésiastique du Madawaska. Mort du Grand-Yicaire Langevin. Mouvement de la population. Guerre de Sécession. La Confédération et les émeutes du Grand-Sault. John Costigan. 1842-1870.

k^E traité d'Ashburton est un tournant dans ^ iV l'histoire du Madawaska américain. Ils pas-

JS^ saient sous le contrôle d'un pays dont ils ne connaissaient pas les institutions et dont ils avaient appris, par de rudes épreuves, à craindre les habitants. Leur douleur fut inconsolable quand ils se rendirent enfin compte de leur nouvel état ; que le pays qu'ils avaient défriché, colonisé venait d'être démembré comme une autre Pologne.

Alkient-ils devenir le jouet des démocraties d'Amérique, comme leurs pères l'avaient été du despotisme des monarchies d'Europe?

Allaient-ils être persécutés par la NouveUe-Angle-

terre, comme leurs ancêtres l'avaient été en Acadie ? Ils avaient tout lieu de le craindre.

Ne se rappelaient-ils pas encore, qu'en 1776, lorsque Lafayette et Rochambeau apportaient aux insurgés l'espoir de la victoire, l'état de Pennsylvanie avait dû réunir à la hâte ses législateurs, pour rayer de ses statuts la loi qui interdisait à tout catholique l'entrée de la colonie de William Penn ? Qu'allaient-ils devenir dans cette fournaise d'assimilation.

Leur étonnement fut aussi grand que leurs regrets avaient été vifs, quand ils connurent, chez-eux, et en temps de paix, leurs nouveaux concitoyens. Les appréhensions tombèrent une à une devant le civisme hospitalier des Américains.

Les Puritains, rendus farouches par la persécution religieuse et politique de l'Angleterre, avaient, après un siècle de hberté, dans un monde étranger aux vieilles haines doctrinales de TEui'ope, adouci leurs mœurs au contact d'une civilisation plus tolérante. Leurs rudes caractéristiques s'étaient mitigées, et, n'ayant plus à combattre pour la défense des croyances, ils avaient dirigé leur dévorante activité vers un autre but : développer leur pays d'adoption et le rendre prospère. Descendants des pèlerins du Mayflower, ils avaient gardé, il est vrai, l'austérité de vie, la raideur du maintien, ainsi que le thou révérentiel dans les conversations familières, mais leurs préjugés i-eligieux étaient en partie tombés. Sectaires de la liberté pour eux-mêmes, ils en étaient venus à la vouloir pour les autres qui respecteraient la leur. Cruels encore dans les guerres contre les

Anglais, leurs anciens persécuteurs, ils étaient pendant la paix d'une courtoise, bien que solennelle, hospitalité pour les étrangers. N'ayant, du reste, rien à craindre des 2000 nouveaux sujets, ils les saluèrent d'un geste raide qui n'avait rien d'hostile.

Les franco-américains eurent vite localisé le point vulnérable, la bénévolence, la mégalomanie, la vanité candide des fils de l'Oncle Samuel, qu'ils avaient pour futurs voisins, et exploitèrent à leur profit ce côté intéressant de la nature américaine. Les néo-américains s'adaptèrent si bien à leurs nouvelles conditions de vie, qu'ils finirent par adopter les manières quelque peu excentriques des descendants des jacobites, pour les transmettre à leurs frères de l'autre rive, privés des bienfaits de la civilisation pan-américaine. Ce fut pour un demi-siècle, par tout le Madawaska, l'engouement des Etats, coïncidant avec la ruée des Canadiens- Français vers les centres industriels de la Nouvelle- Angleterre.

Le Maine, depuis la guerre de l'Indépendance, s'était développé rapidement. De 96,000 de population qu'il avait en 1790, il en comptait 501,000 en 1840, dont 9,000 dans le comté d'Aroostook, auquel la partie amputée du Madawaska fut accolée, après avoir été partagée en trois arrondissements administratifs ou plantations, savoir : Van Buren, Madawaska et Fort Kent, avec chef-lieu à Houlton, à cent milles au sud de Saint-David.

Une des premières attentions du gouvernement du Maine fut de faire connaître à ses nouveaux sujets la constitution qui devait les régir, pour

les rendre plus aptes à servir la république. H constata, sur-le-champ, qu'à cet égard l'éducation des riverains du Saint-Jean était complètement à faire. Ce fut donc dans un but louable que le citoyen James Madigan, Irlandais-Catholique de bonne éducation, sachant bien le français, leur fut envoyé comme missionnaire civil. Madigan parcourut le territoire, tenant des assemblées, donnant des conférences sur l'administration cantonale, sur la constitution des Etats-Unis et sur le civisme américain. Pendant les premières années qu'il passa au Madawaska, il cumula toutes les charges, étant à la fois maître de poste, instituteur, percepteur des impôts, magistrat pour toute la région. De sorte que James Madigan pouvait légitimement répéter dans un sens : " L'Etat, c'est moi." Il ne fut pourtant ni roi ni autocrate : il se faisait tout à tous, et, à mesure que les diverses localités pouvaient se charger de l'administration de leurs propres affaires, il remettait ses fonctions à de nouveaux citoyens. Chaque plantation fut pourvue d'une ou plusieurs écoles, d'un bureau de poste et de magistrats.

Le premier greffier de la région fut Louis Cormier de Mont-Carmel. Il occupa ce poste de longues années.

Au cours de l'été de 1844, des conmaissau-es du Maine et du Massachusetts vinrent, en conformité avec les clauses du traité, délimiter les terrains mis en culture, et octroyer les titres de propriété aux ayants droit. Les agents reconnurent les concessions faites par le gouvernement du Nouveau-

Brunswick et inaugurèrent d'autres districts, pour répondre aux besoins de la colonisation. Ils revinrent, en 1854, pour les mêmes fins : le partage du sol colonisable.

Le Nouveau-Brunswick s'intéressa lui aussi au sort des habitants qui lui restaient sur la rive nord. Les commissaires qu'il envoya, en 1846, accomplirent à peu près le même travail qu'avaient fait les fonctionnaires américains pour leurs nouveaux concitoyens.

Nous donnons ici des extraits des rapports faits par les deux commissions.

" Bien que la tâche qui nous a été confiée paraisse " remplie de difficultés de tous genres, nous sommes " heureux de noter, pour l'information des autorités, " que ce travail nous a été facilité par la bonne '' volonté de la population et surtout très agréable " dans son résultat pour le bien-être et la satisfaction " qui semblent régner maintenant au sein de cette " contrée, néghgée depuis si longtemps. Tous les " colons paraissent satisfaits de la délimitation de " leurs terres aussi bien que de leurs titres de pro- "priété.

" Etant donné le peu d'avantage dont cette colonie " a joui depuis sa fondation, nous avons été surpris d'y "trouver un peuple prospère, loyal et relativement " heureux. Il semble que sa loyauté, par le passé, " envers la couronne britannique, soit de bon augure " pour sa fidélité future envers les lois et les institu- " tions de la Répubhque. Nous avons à cet égard " rencontré de bonnes dispositions et nous avons " raison de croire à la sincérité des motifs de ces gens, " aussi bien qu'à la loyauté de leurs intentions.

" On ne saurait trop apprécier les efforts de T agent " Madigan dans ce territoire où il a fait l'œuvre *' d'un aumônier. Son dévouement pour l'éducation '' et l'administration de la chose publique sont " au-dessus des éloges que nous pourrions lui *' adresser si la chose était de notre ressort. Avec " la continuation d'une politique libérale et généreuse " surtout en matière d'instruction publique, nous "avons un ferme espoir de voir cette colonie ^' devenir l'une des plus prospères de l'Etat avant " longtemps."

De son côté, le commissaire Allen, du Nouveau- Brunswick, affirme qu'en 1846 il trouva cette colonie dans un abandon presque complet. " La paroisse " de Madawaska, dit-il, grande commae tout un " comté et éloignée de près de 150 milles de son chef- " lieu (Woodstock) ne reçoit pas encore pour ses " écoles et ses routes publiques l'octroi que l'on ''accorde à des paroisses qui ont à peine le quart '' de sa superficie. Il n'y a que les anciens et quelques- -uns de leurs descendants qui possèdent les titres de " leurs terres. La masse du peuple n'a aucun titre " légal des propriétés qu'elle occupe ; le gouverne- "ment de cette province, comme on le sait, ayant " refusé durant bien des années d'y concéder des " terres à cause du litige survenu au sujet des frontiè- " res, la plupart des colons se trouvent être, dans " le langage du fonctionnarisme anglais, des squatters " {colons qui occupent des terres sans en avoir la permis- " sion du gouvernement) et n'ont pas par conséquent " le droit de voter aux élections des députés à la, " législature. "

Toutefois, le Nouveau-Brunswick, après le traité, s'occupa plus du Madawaska, qui, comme on le voit par le rapport de son agent, avait été négligé et traité injustement dans la répartition des déniera publics.

Le pont sur la rivière Madawaska, au Petit- Sault, commencé en 1835, fut terminé vers 1847, après un long arrêt des travaux. En 1851, on érigea le pont suspendu, au pied du Grand-Sault. Six ans plus tard, le pont s'écroula entraînant avec sa masse d'acier un colon et sa monture. Le pont fut reconstruit en 1860 au même endroit.

La route carrossable, entre les deux saults, était alors complètement terminée, car on rapporte que, vers 1856, le gouverneur du Nouveau-Brunswick, Sir Edmund Walker Head, vint de Frédéricton jusqu'au Petit-Sault en voiture. A Saint-Basile, le gouverneur et Lady Head descendirent chez le grand-vicaire liangevin ; il y eut réception au presbytère, présentation d'adresse et réjouissances civiques.

C'est en l'honneur de cette visite, pas même officielle, de Sir Edmund Head, que quelques citoyens du Petit-Sault, encore un petit village, adoptèrent le nom d'Edmundston pour la localité, devenue depuis la capitale du comté.

Où sont donc honorés les noms des \'illebon, des Boishébert, des Ciquart, des Lange vin, des Harvey, des Hébert, des Blanche Thibodeau, pour n'en mentionner que quelques-uns ? La génération actuelle doit cet acte de réparation à ses grands ancêtres.

Le gouverneur retourna en canot d'écorce par la Grande-Rivière et la Restigouche, suivant à l'inverse le trajet parcouru par Mgr Plessis, quarante ans auparavant.

Cette visite du premier magistrat de la Province fut suivie, en 1860, de la visite plus mémorable du Prince de Galles, devenu plus tard Edouard VII.

Ce fut un grand événement pour tout le Madawaska qui se porta à la rencontre du distingué visiteur et l'acclama longuement. On dit que cette foule de terriens, endimanchés de drap du pays, et de lumhermen, à l'air gêné dans leurs habits de cérémonie, intéressa beaucoup le jeune prince. Avec la facile courtoisie qui le rendit si populaire à l'étranger, il se mêla à cette foule de pionniers à la figure hâlée mais au cœur franc, et oublia le protocole de la cour.

On lui lut d'abord une adresse en anglais.

Honoré Bossé, un colosse de plus de six pieds, qui avait des lettres, fut invité à présenter les hommages de ses compatriotes de langue française au représentant de la couronne. Plus habitué à manier la charrue que la rhétorique, l'interprète s'en tira fort mal et ne put finir sa harangue. Son Altesse alla au devant de lui, le félicita en lui serrant la main. Bossé répondit par une vigoureuse étreinte de la main princière et dit : " Monsieur, vous ferez mes respects à votre mère, la Reine. "

L'expression est restée proverbiale au Madawaska. Il est permis de sourire ; mais, ou nous nous trompons fort, cette phrase est du sublime de naïve loyauté.

La période de stabilité qui suivit le traité d'Ashburton fut favorable à la colonisation ; aussi voiton des établissements intérieurs se fonder. Les rangs de Saint-Bruno, de Sainte-Luce, de Saint- Hilaire, de Saint-François, reçoivent leurs premiers colons. Les futures paroisses du Lac Aigle, de Sainte- Agathe, de Saint- André, de Drummond, du Lac Baker prennent un essor de prospérité.

En 1846, le Madawaska américain fut appelé à élire un député à la législature du Maine. Le choix des électeurs tomba sur Joseph D. Cyr, riche cultivateur de Van Buren. Le premier député acadien à Augusta était le contemporain d'Amand Landry, premier député acadien au Nouveau-Brunswick, 1844-1848. " José à David " Cyr n'avait certainement pas la culture de monsieur Abraham Lincoln, son autre contemporain, mais il avait la connaissance pratique des affaires et était au courant des besoins de ses électeurs. N'ayant pas la timidité trop générale des Acadiens à cette époque, il s'en alla à Augusta avec l'assurance d'un Solon et la franche détermination d'un Paysan du Danube, vêtu, non pas " d'un sayon de poil, " mais d'un confortable et élégant complet d'étoffe du pays. Ses électeurs, tout en le chargeant de leurs placets, lui conseillaient de prendre l'habit protocolaire en arrivant à la capitale. Mais le député Cyr tenait autant à son étoffe que le Highlander écossais tient à la jupe traditionnelle, sans laquelle il ne se croit plus redoutable.

Son costume romantique tranchait sur la sombre régularité des redingotes fermées de ses collègues

américains. Grand et robuste, figure ouverte et sans gêne, il prit place, au milieu des représentants d'une race dont la langue lui était étrangère, avec toute la désinvolture d'un habitué des temples où se font les lois. Il ne fut pas réélu à la législature. Sa conduite répréhensible de la dernière partie de sa vie le mit en mauvaise posture vis-à-vis de ses concitoyens, et lui attira même la censure ecclésiastique.

Ses successeurs immédiats à la législature du Maine furent Francis Thibodeau, Paul Cyr, Joseph Nadeau et Firmin Cyr. La postérité a gardé un souvenir reconnaissant de Paul Cyr, pour son courage patriotique dans la lutte contre la détention des terrains propres à la culture par les compagnies d'exploitation forestière.

La terre culti\ée était devenue trop étroite au Madawaska. La population demandait des terres pour la jeune génération. Le gouvernement hésitait entre les capitalistes et la classe agricole qui pourtant avait la sympathie de la majorité de la représentation. Paul Cyr, avec quelques-uns de ses collègues, se lança dans la mêlée au cri de : " Des terres: des greniers pour l'état !" Le gouvernement se rendit à leur demande, racheta les terrains et les concéda aux colons désireux de les cultiver.

Au Nouveau-Brunswick, les députés qui s'intéressèrent au Madawaska furent les représentants de Carleton-Victoria, auxquels comtés le Madawaska était lié politiquement. L'influence des colons français fut donc à peu près nulle tant qu'ils n'eurent pas assez de population pour avoir droit à un député

pour eux seuls. James Tibbits, cependant, le député de Carleton-Victoria, l'ancien prisonnier politicomilitaire de l'état du Maine, porta beaucoup d'intérêt à ses électeurs du haut Saint-Jean.

Fortement appuyé par le grand-vicaire Langevin, il conçut et réalisa le projet d'installer des bateaux à vapeur sur la rivière Saint-Jean en haut des chutes. Cette première entreprise n'était qu'une partie du projet plus vaste de relier le Saint- Jean au fleuve Saint-Laurent, par un canal entre le lac Témiscouata et la rivière des Trois-Pistoles. Ce dessein fut abandonné après l'inauguration du chemin de fer intercolonial.

Deux vapeurs furent construits, le Madawaska et le Drake, pour faire le service entre le Grand-Sault et la rivière Saint- François. Un chemin à rails de bois servait à transporter les marchandises des vaisseaux, mouillés dans la rade au pied des chutes, à ceux du bassin supérieur. Ce chemin était également utilisé pour descendre les lourdes pièces de bois marchand, que le passage dans les chutes eût endommagées.

La première fois (1855) que ces vaisseaux remontèrent la rivière, ils jetèrent la consternation sur tout le parcours. I^es sauvages, surtout, qui reconnurent dans ces machines infernales un déguisement de Glouscap, le génie du mal, fuyaient vers les hauteurs. Mais on s'habitua vite aux paquebots qui ne firent ce service, peu rémunérateur, que quelques saisons. On les transporta au pied des chutes où ils devinrent de simples objets de curiosité.

Ivcs premiers députés résidents, qui représentèrent le Madawaska à Frédéricton, furent Francis Rice, et Charles Watters, 1850-1855, deux irlandais catholiques dont le premier était établi à Edmundston, depuis 1831, et le second, au Grand-Sault, depuis peu d'années. Rice devint conseiller législatif, à la suite de son premier terme à la chambre des députés, et Watters fut, dix ans plus tard, procureur-général de la province.

En 1850, le Madawaska canadien avait 3434 de population et l'Aroostook français en avait 3000. En 1860, le premier comptait 5000 âmes et le second 3500, soit une population totale pour le Madawaska de 8,500 âmes.

La contrée entière était prospère. L'exploitation intense des forêts apportait, pour le moment du moins, la richesse, en fournissant un emploi lucratif aux ouvriers forestiers, de même qu'un marché assuré pour les produits de la ferme.

Qui ne se rappelle les lourds chalands, chargés de provisions, tirés par des chevaux, qu'on remontait sur la rivière tous les automnes et qui faisaient tressaillir de joie les jeunes colons occupés à moissonner ? Ils se hâtaient pour monter le plus tôt aux chantiers. En effet, dès que l'hiver s'annont çait, tous les honomes valides, qui n'étaient pas indispensables au bord, s'enfonçaient dans la forêpour y travailler à la coupe et au transport des billots. Le meilleur abatteur d'arbres était entouré

de la considération générale ; la paire de chevaux qui traînait la plus lourde charge de bois était décorée et le guide avait préséance sur ses concurrents. Durant les longues soirées du dimanche, autour du feu du camp, on redisait les prouesses de la semaine. Des conteurs de contes, qui commençaient toujours leiu*s récits par " Il y avait une fois," redisaient, pour la centième fois, les méfaits des lutins ou des loupsgarous, les promenades en chasse-galerie, les histoires de revenants les plus fantaisistes où la mythologie se mêlait à la religion, les av^entures des hommes forts et des héros d'autrefois. Plus d'un de ces hommes, qui n'auraient pas reculé d'une semelle, selon l'expression consacrée, devant le plus rude adversaire, pleuraient au récit des malheurs de Geneviève ou de la petite bergère égarée, et, si le récit avait trait aux revenants, allaient se coucher tout tremblants de peur.

L'agriculture, dont les produits se vendaient bien, se perfectionnait de plus en plus, assurant un revenu annuel satisfaisant. hes instruments aratoires, qu'on importait déjà des Etats-Unis, rendaient cet art plus facile et plus économique. Les moulins à vent, que les lutins ensorcelaient souvent, étaient pourtant encore les seuls moteurs de la ferme.

Il y avait vingt écoles dans la région, en 1850. Les instituteurs itinérants, devenus sédentaires sans se départir de leur rigorisme, y enseignaient sans être beaucoup plus rémunérés ni plus savants. Ces écoles bâties à queue d'aronde, avaient au dehors une apparence chétive. A l'intérieur, la

table du maître et quelques bancs pour les élèves^ rien de plus. En hiver on y gelait ferme. Mais, 6ur ces bancs rustiques, s'asseyait une génération robuste d'où devait sortir deux ministres de l'état et, à défaut d'évêques, deux grands-vicaires pour les diocèses du Nouveau-Brunswick.

I.e collège de Sain te- Anne de la Pocatière continuait à recevoir annuellement son contingent d'élèves du Madawaska.

Cinq bureaux de poste jalonnaient la grande route, du Grand-Sault à la rivière Saint-François. Le côté américain en avait quatre siu* la même distance. Les malles étaient transportées en voiture, sur tout le parcours. Le postillon annonçait son arrivée au son du cor. Outre ces facteurs ruraux, il y avait des courriers de longue distance pour les messages officiels. I-e facteur Chouinard du Bas- Canada — un amateur celui-là et qui ne savait pas lire — portait infailliblement les lettres à destination par la seule mémoire de la forme des plis ou des caractères, et, ce qui souvent était fort agréable au destinataire, il accompagnait la missive de compliments qu'on n'avait pas osé confier au papier. Il racontait, en outre, toutes les nouvelles recueillies sur sa route. Logeant chez ses obligés, où il apportait la gaieté, il passait ainsi sa vie dans un perpétuel mouvement de va-et-vient. Les timbres-poste devim-ent en usage avec le service réguHer des malles. Auparavant l'on payait en espèces et au 'pro rata de la distance.

Les journaux étaient encore articles de luxe. A peu près seuls, les maîtres de poste et les instituteurs rece-

vaient " la Gazette de Québec " ou " le Canadien. " Ces périodiques faisaient le tour du canton, passant de main en main jusqu'aux chaumières voisines de la foret.

La milice était restée en honneur. Le Madawaska y contribuait le troisième bataillon, sous le commandement du lieutenant-colonel L. R. Coombs de Saint-Léonard, et du major Antoine Bellefleur de Saint-Basile.

Au civil, les magistrats locaux avaient juridiction dans les causes de peu d'importance. Les affaires plus graves étaient soumises aux vingt magistrats du comté réunis, lesquelles assises plénières formaient la cour dite " des plaidoyers communs. '^ Ce tribunal siégait au chef-lieu du comté : Woodstock avant 1850, après cette date, Grand-Sault, devenu la capitale de Victoria-Madawaska.

Depuis 1845, le Madawaska avait so)i médecin : le docteur Pinguet. C'était, comme l'écrivait le grand-vicaire Lange vin à Mgr Signay, " un joli garçon qui aimait mieux la pêche et la chasse que sa profession. " La Faculté, comme on le voit, n'avait pas plus de pitié pour les fauves et les poissons que pour notre espèce !

Le règlement définitif des frontières internationales fut le signal, pour le Bas-Canada, du renouvellement de ses revendications sur la partie du Madawaska qui n'avait pas été cédée aux Etats-Unis, y compris une portion de Victoria et de Restigouche jusqu'à

Dalhousie, sur la Baie des Chaleurs. Plus tard, rambitieuse pro\ince limita ses prétentions au Grand-Sault et même à la rivière Madawaska.

De son côté le Nouveau-Brunswick réclamait tout le territoire situé au sud des monts Notre-Dame jusqu'à la tête de la Baie des Chaleurs, c'est-à-dire, la vallée entière du lac Témiscouata et une partie du comté de Bonaventure.

Le Bas-Canada appuyait ses réclamations sur son droit d'aînesse dans le territoire, dû à l'étabhssement de la seigneurie de Madouesca, un siècle auparavant. Il rappelait qu'à différentes époques, notamment en 1767 et 1783, il avait exercé une juridiction incontestée dans la région demandée. De plus, il affirmait, qu'en 1787, il avait songé à étabhr une colonie dans cet endroit et que si son projet n'avait pas réussi, c'était que le Nouveau-Brunswick y avait mis des entraves. Il est peut-être à propos de noter que, dès 1830, le secrétaire des colonies, à l'instigation du Bas-Canada, avait fixé secrètement la ligne de démarcation entre les deux provinces à la rivière Madawaska, ou, pour être plus précis, à la borne nord-ouest de la propriété de Simon Hébert, où se trouve actuellement le palais de justice d'Edmundston.

Le Nouveau-Brunswick apportait, à l'appui de sa cause, le fait de la colonisation du Madawaska, la juridiction exercée dans le territoire depuis l'établissement de la colonie, la défense du terrain contre les empiétements du Maine, les termes de la proclamation royale de 1763 et de l'acte de Québec, 1774, lesquels documents semblaient justifier ses demandes.

La population gardait une attitude perplexe vis-à-vis des deux provinces. La majorité, cependant, inclinait à demeurer sous la juridiction du Nouveau- Brunswick, comme l'atteste une lettre du grandvicaire Langevin à Mgr Signay. Le désir du plus grand nombre n'empêcha pas Simon Hébert, bien que d'origine acadienne, avec 569 autres de ses concitoyens, de demander au gouvernement de Québec d'inclure le Madawaska, jusqu'au Grand- Sault, dans les limites de la province du Bas-Canada, alléguant une plus grande facilité d'accès du côté du Saint-Laurent, la communauté de langue, les droits que le Nouveau-Brunswick imposait sur les articles importés du Canada dans la province. Les agents de Frédéricton faisaient une propagande active, parmi les colons, pour les engager à se prononcer, en bloc, en faveur de la juridiction de la province maritime, leur représentant, que pendant la famine le gouvernement du Nouveau-Brunswick les avait assistés, à la demande de Pierre Duperré, que, lors des troubles sur la frontière, le Bas-Canada, comme province, n'avait rien fait pour les défendre, les troupes venues à leur secours de ce côté faisant partie de l'armée régulière de l'Amérique Britannique et non du Bas-Canada. Un incident malheureux précipita la controverse aiguë. L^n constable de la Rivière-du-Loup, chargé d'un mandat-d'amener contre un prévenu résidant au Madawaska, trouva une mort violente dans la vallée de la rivière Madawaska. (Rapport de la législature du N. B. 1847). Le gouvernement de Québec, se basant sur la lettre confidentielle du secrétaire des colonies, avait informé

le magistrat Pouliot, de la Riviêre-du-Loup, que désormais le ]Madawaska faisait partie du comté de Rimouski. (Arch. Can., série S. folio 1830.) L'opinion s'enflamma au Nouveau-Brunswick. Londres, pour calmer les esprits, nomma, sur les sages avis de Gladstone, une commission d'arbitrage pour terminer la controverse. La première décision rendue fut favorable au Nouveau-Brunswick. Le Bas-Canada s'y opposa si formellement que l'affaire fut soumise à une aatre commission, composée du docteur Travers Twiss, représentant le Nouveau-Brunswick, de l'avocat Thomas Falconer, pour Québec, et du juge Stephen Lushington, de Londres, comme président du comité d'enquête et arbitre. Lushington, voyant que le Bas-Canada était surtout mécontent de ce que le premier jugement lui enlevait son ancienne seigneurie de Madouesca, la lui remit, moyennant compensation équitable à la province rivale. Ce deuxième arbitrage fixait la borne du Madawaska à douze milles au nord du Saint-Jean, depuis la rivière Madawaska jusqu'à la rivière Saint-François. C'est ainsi que fut morcelée, par un triple démembrement, cette belle colonie du Madawaska, convoitée à la fois par trois gouvernements égoïstes.

La seigneurie du Madawaska, dont il a été tant de fois question dans les afïaires internationales et interprovinciales, a une histoire intéressante. Elle fut, en effet, le principal argument de l'Angle-

terre, pour prouver la continuité de sa juridiction dans la région contestée. Concédée au Sieur de la Chenaye, en 1683, comme nous l'avons déjà vu, elle passa ensuite aux mains de Joseph Blondeau dit la Franchise, en 1709. Elle passa plus tard à Pierre Claverie, 1755. Au temps de la guerre de 1756 elle était la propriété du Sieur de Danseville qui la vendit au gouverneur de Québec, James Murray, 1763. Richard Murray, frère du gouverneur, la vendit à Malcolm Fraser, 1768. En 1802, elle était en la possession de Henry Caldwell. Alexandre Fraser l'eut de 1802 à 1835. Il la vendit, à Cummings & Smith, de Portland, Maine, en 1835. Après le traité d'Ashburton elle devint pour un temps la propriété de Lévite Thériault de Saint-Basile. Vers 1875, Philander Cobourg, de Bloomfield, Maine, en devint l'acquéreur. Ce dernier en vendit une partie à W. W. Thomas, de Portland, ministre américain à Stockholm, et père de la colonie suédoise du comté d'Aroostook, et l'autre partie à James Murchie, industriel de Calais, Maine, qui revendit à la Cie Fraser.

Les partages politiques allaient être suivis d'un autre partage qui était la conséquence naturelle des premiers.

Après le traité d'Ashburton, le Madawaska américain demeura sous la juridiction des évêques des provinces maritimes. Le Nouveau-Brunswick fut érigé en diocèse en 1843, avec Mgr Dollard coname premier titulaire, et Frédéricton comme siège épis-

copal. Les nouveaux sujets américains ne tardèrent pas à demander leur séparation du diocèse du Nouveau-Brunswick pour être agrégés au diocèse le plus proche des Etats-Unis, celui de Boston. Ils donnaient pour ce changement les raisons suivantes :

10 La division politique des deiLx pays, désormais séparés pour toute autre administration.

2o La difficulté du passage de la rivière Saint- Jean, durant plusieurs mois de Tannée.

3o L'espoir d'avoir un curé résident, sous la nouvelle autorité.

4o L'escompte qu'on prélevait sur les billets de banque américains, dans le Nouveau-Brunswick.

5o Les difficultés paroissiales avec les citoyens de Saint-Basile et surtout avec le curé Langevin, qui, disait-on entre autres motifs, refusait de fournir, aux autorités civiles du Maine, des statistiques sur les naissances, les mariages et les sépultures des cathohques de cet état desservis par lui.

La première raison est la seule qui ait quelque valeur canonique, et les pétitionnaires eussent dû s'en tenir là. Les autres, ou découlent de la première, ou sont plutôt de nature à nuire à la cause qu'à la promouvoir.

11 faut bien noter qu'au début les griefs ne venaient que de la petite mission du Carmel située presqu'en face de Saint-Basile.

Le grand- vicaire Langevin n'eut peut-être pas les ménagements requis avec les néo-américains. Toutefois il continua de desservir le Carmel. Son successeur, Tabbé Hugh Me Guirk, réussit mieux

à se faire accepter, en portant un intérêt tout spécial au Carmel et à ses habitants.

L'origine de cette mission, à la porte, pour ainsi dire, de Saint-Basile, est assez obscure. Les uns parlent d'opposition de groupes mécontents, veulent comparer cette mission à l'enfant prodigue des temps bibliques, qui, prématurément, demandait à sa famille sa part d'héritage, et voient de l'égoïsme, de l'ingratitude, de l'entêtement dans la persistance à demander la séparation.

Les autres attribuent l'origine du sanctuaire à l'intervention d'en haut. Ils veulent y voir le désir de la Sainte Vierge d'avoir, en terre madawaskayenne, une sorte de Notre-Dame de Lourdes avec sa source et son rocher, ou une Notre-Dame de de Lorette avec ses guérisons et ses miracles.

Au Carmel, une source jaillissait aussi du flanc de la montagne ; mais, la source était aussi vieille que le Saint-Jean. Les malades venaient y boire et s'y laver, et les fervents du Carmel prétendaient avoir constaté des guérisons.

On construisit au-dessus de la source un kiosque qu'on nomma '' le pavillon de la Madeleine, " en l'honneur de la donatrice, Madame Francis Thibodeau, née Madeleine Cyr. M Thibodeau exerçait une espèce àejus paironatus sur le sanctuaire et avait été l'un des plus fervents de l'entreprise religieuse. C'était chez lui que les évêques de Boston logeaient dans leurs visites au Madawaska. Cette prérogative, qu'il prisait beaucoup, lui donnait un pied dans le clergé.

Les illuminés sont toujours gens difficiles à diriger.

Le grand- vicaire Lange\'in n'y réussit pas. Les dévots du Carmel furent les plus ardents à demander la séparation ; en réalité, ils furent les instigateurs du mouvement.

Il est juste de noter, à la décharge des séparatistes, que, lors d'une visite sur les bords du Saint-Jean, Mgr Fenwick, évêque de Boston, avait, en 1846, marqué le site de la chapelle du Carmel, et que son successeur, Mgr Fitzpatrick, deux ans plus tard, le 16 juillet 1848, dédiait le sanctuaire sous le vocable de Notre-Dame du Mont-Carmel.

Les CarméUtes — on ne tarda pas à les désigner sous ce nom — faisaient une propagande active pour la séparation. Le mouvement, d'abord limité à la mission du Carmel, s'étendit rapidement aux autres paroisses de la rive sud. Les agitateurs, formés en *' Association des Catholiques de l'Aroostook " s'enhardirent avec le nombre et menèrent une vigoureuse campagne. Recevant peu d'encouragement du côté d'Halifax et de Saint-Jean, où le grand-vicaire Langevin trouvait un ferme appui, ils s'adressèrent à Boston où ils furent mieux reçus et où le Boston Pilot, journal catholique, prit la défense des Carmélites.

Les ligueurs portèrent même leur suppUque à la législature du Maine qui sagement les renvoya à l'autorité compétente en la matière. Un calme relatif régna quelques années, pendant lesquelles le curé de Saint-Basile put faire accepter ses services et son autorité. Les séparatistes s'étaient laissé persuader que l'affaire aurait une solution prochaine dans un sens favorable.

En 1860 la propagande chargea Mgr James Rogers, premier évêque de Chatham, de faire rapport sur la situation religieuse au Madawaska. Le résultat de l'enquête fut que Mgr Rogers administra le Madawaska américain, qui pourtant restait de droit sous la juridiction de l'évêque de Saint-Jean, Mgr Conolly et plus tard Mgr Sweeney, 1860. Cet arrangement pouvait convenir aux évêques du Nouveau-Brunswick, mais ne remédiait aucunement à la situation dont les dissidents croyaient avoir lieu de se plaindre. Ces derniers s'adressèrent donc directement à Rome par une requête datée du 2 novembre 1864. Ce document, rédigé d'abord par Louis Cormier, secrétaire de l'association des catholiques, sur le dos d'un calendrier grand format du diocèse de Québec, corrigé ensuite par un curé sympathique à la cause de la sécession, fut envoyé au Souverain Pontife sous l'entête suivante : '^ Au bon saint-Père Pie IX, Chef de V Eglise Catholique et Romaine."

La pétition, qui exposait les motifs déjà donnés, portait 1018 signatures.

Les Unionistes, ce mot n'est donc pas nouveau, ceux qui voulaient demeurer unis à leurs frères du côté nord sous la juridiction des évêques du Nouveau- Brunswick, firent parvenir une contre-requête à l'archevêque d'Halifax, ]\Igr Conolly, avec prière de la transmettre à Rome. Les promoteurs du contremouvement étaient Sylvain Daigle et Luc Albert. Le document, qui ne portait que 137 noms, respectueux de ton et de forme, respectait moins la grammaire et la syntaxe.

En marge du mouvement d'ensemble pour la séparation, les paroisses de Saint-Bruno de Mont-Carmel, de Sainte-I.uce, demandaient à l'archevêque de Boston de recommander à Rome la formation du jMadawaska américain en vicariat apostolique. L'abbé l'Hiver, curé de Saint-Bruno, n'était pas étranger à ce mouvement, comme en fait foi sa correspondance avec les meneurs du projet. Encouragé, sans doute, par l'exemple et le succès de Mgr Burke, premier vicaire apostolique d'Halifax, il faisait savoir à ses amis qu'il accepterait le fardeau, qui ne lui fut pas imposé cependant . . .

Les Acadiens des Provinces ^Maritimes et du Maine durent attendre encore cinquante ans avant d'avoir un représentant dans l'épiscopat du pays que leurs pères avaient défriché, fondé et ouvert à la civilisation chrétienne longtemps avant que d'autres catholiques européens vinssent les y rejoindre.

Rome, par un décret de la Propagande, signé du cardinal Barnabo, en date du 16 août 1870, mettait fin à l'agitation en plaçant le Madawaska américain sous l'autorité religieuse de Mgr David W. Bacon, premier évêque de Portland, Maine. Cette séparation, conséquence logique de la division politique, s'était négociée à Rome, pendant le concile, entre les évêques Rogers, Sweeney et Bacon, qui tous trois favorisaient le partage. (Mgr L. N. Dugal.)

Deux mois après la promulgation du décret, Mgr Bacon faisait son entrée officielle dans le Madawaska, au milieu des acclamations du peuple

qui s'était porté à sa rencontre jusqu'à la rivière Aroostook.

Le deuil planait sur la rive nord.

Mont-Carmel, aux portes de Saint-Basile, jubilait plus haut que les autres paroisses et manifesta sa joie en offrant au prélat américain le plus fier coursier du canton. Firmin Cyr, propriétaire du cheval, ajoutait en le présentant : " Je l'ai élevé moi-même, il n'a pas son pareil entre les deux saults! "

Le bonheur des gens du Carmel était trop intense pour durer. La paroisse de Saint-Bruno ayant décidé de transporter son église au village actuel de Van Buren, le site du Carmel ne répondait plus aux besoins de la population et finit par être abandonné complètement, tandis qu'on reconstruisait à la Grande-Isle, 1876.

Ainsi disparut la vieille chapelle à queue d'aronde, d'architecture baroque, de souvenir obsédant comme un cauchemar et qu'un curé avait baptisée : '' Notre-Dame de la chicane." Le silence de la paix, ou plutôt de la mort, plane sur le vieux roc aride, où une croix de cèdre moussue marque encore le site du vieux cimetière.

Les dernières années du grand-vicaire Langevin furent marquées par des dissensions inexplicables et dont il est assez difficile de faire la part des responsabilités. Les luttes du Carmel avaient aigri le caractère du pasteur peu accoutumé à la résistance, et qui, trop entier peut-être dans ses jugements,

ne faisait pas assez la part de la faiblesse humaine et de l'ignorance. Ayant joui longtemps d'un ascendant incontesté sur une population qui l'aimait, et à laquelle il était attaché, il souffrait de ce revirement inexcusable qu'il ne pouvait redresser et qu'il n'était pas en son pouvoir d'ignorer. Peu heureux dans le choix des moyens qu'il adoptait pour réprimer les abus et briser la résistance à ses directions, il imposait des pénitences publiques, donnait des réprimandes personnelles et nominales, qui, au lieu de calmer les esprits, les irritaient inutilement, portant les coupables à des vengeances mesquines et inquahfiables. Comme toutes les natures dominatrices et ombrageuses, le grandvicaire Langevin écoutait peut-être trop les dénonciations intéressées de gens qui avaient sur lui une influence préjudiciable au bien de la religion.

Au reste, d'une vie irréprochable, d'un dévouement qui ne connaissait pas d'obstacles, il se faisait tout à tous et ses pires ennemis étaient, comme le reste de ses paroissiens, l'objet de ses attentions apostohques, I.e peuple du Madawaska a persécuté un grand bienfaiteur.

On demandait son rappel, depuis plusieurs années, quand la mort vint trancher le fil de cette vie toute d'épreuves et de mérites. 11 mourait à Saint-Basile, le 11 avril 1857, à l'âge de cinquante-cinq ans.

Par son testament il léguait, la plus grande partie de ses biens pour l'éducation de la jeunesse du Madawaska, au collège de Sainte-Anne de la Pocatière, sous forme de pensions à perpétuité. Il donnait à Mgr Connolly, pour aider à la fondation d'un

couvent à Saint-Baisle, les terres actuelles du Couvent achetées par lui au major Bellefleur. L'édifice du couvent est sur l'ancienne '' butte au Major " devenue le Mont-Cassin du Madawaska.

Il laissait peu à sa famille. Le reste de ses biens, il les confiait à son évêque pour le soulagement des pauvres.

Sa fortune, qu'on a sottement exagérée, était modique.

L'usage qu'il en fit témoigne d'un amour réel pour ses fidèles et d'une hauteur de vues, que l'ignorance, qu'il essayait de dissiper, ne pouvait comprendre, mais que la postérité sait apprécier.

Ses restes furent transportés à Sainte-Anne de la Pocatière, où ils furent inhumés dans l'église. Cette vieille église est devenue la proie des flammes, pendant l'été de 1917, et les restes du Curé de Saint- Basile furent transférés au cimetière du Collège, le 19 novembre 1918.

Saint-Basile lui doit, la fondation, le plan et les matériaux de l'église actuelle, ainsi que la bâtisse du premier couvent.

L'abbé Langevin est de ces apôtres dont la mémoire ne périt pas, de ces hommes dont les pas laissent des traces ineffaçables dans le sol qu'ils ont foulé, sur qui les clameurs ignorantes des contemporains attirent l'admiration des générations futures. La semence de lumière qu'il a jetée dans la vallée du Saint- Jean a déjà produit des fruits de civilisation véritable.

Son épitaphe résumait bien son affection pour le Collège de Sainte-Anne :

VIVENS DONIS AUGERI CUBA VIT, MORIENSQTJE HEREDEM SCRIPSÎT.

(De son vivant il le combla de ses dons, A sa mort il le fit son héritier.)

L'abbé Gosselin fut rappelé de Saint-Bruno, l'année même où le grand- vicaire Langevin mourut. Après avoir desservi quatorze ans le Madawaska inférieur, il allait prendre la direction spirituelle des missions de Grande-Digue et de Cocagne, sur le Golfe. L'abbé McKeagney vicaire de M. Langevin et desservant de Saint-Basile, depuis la mort de celui-ci, devient le deuxième curé de Saint-Bruno.

A Sainte-Luce, l'abbé Dionne, qui sympathisait avec le curé Langevin, partagea ses épreuves.

Ce malheureux pays, tiraillé par les courants les plus contraires, trompé par les agents de trois gouvernements opposés, composé, du reste, d'éléments disparates qui ne s'étaient pas encore bien fondus en un tout homogène, incertain du lendemain, en était venu à ne vouloir reconnaître aucun maître. Seule une main de fer pouvait les soumettre. L'abbé Dionne, d'un tempérament plutôt afifable, n'y réussit qu'en partie. C'est sous son administration que furent construites les éghses de Saint-François — " V Eglise-Rouge " — Saint- Joseph de Wallagrass, et Saint-Louis de Fort-Kent. Cette dernière n'était pas terminée quand la maladie força le curé Dionne à quitter le ministère actif pour se retirer à Sainte- Anne de la Pocatière, sa paroisse natae, 1859.

11 mourut à Kamouraska, en 1861, et fut inhumé à Sainte- Anne.

A la mort du grand-vicaire Langevin, 1857, arrivait au Madawaska, l'abbé Charles Swéron, d'origine belge, comme missionnaire spécial sous la juridiction de Mgr Sweeney, évêque de Saint- Jean. Placé d'abord à Saint-François où il demeura trois ans, l'abbé Swéron succéda ensuite au curé Dionne, 1859, à Sainte-Luce, paroisse qu'il garda jusqu'à sa mort survenue en 1908.

Les troubles politiques qui agitèrent le Madawaska pendant vingt années, l'esprit d'indépendance qui s'y développait anormalement, l'instabilité générale, n'étaient pas de nature à encourager l'immigration et la colonisation. Aussi un arrêt se produisit-il dans l'augmentation, jusque là, régulière de la population. Le Madawaska américain eut plus à souffrir de cette cessation que son voisin du nord, les colons qui arrivaient du Bas-Canada aimant mieux se fixer dans la partie canadienne que de traverser les Ugnes pour s'établir dans le Maine, où ils avaient un autre impôt à payer sur les effets importés de leur province d'origine. A partir de cette époque, le Maine français ne dut compter que sur les forces vives de sa population pour augmenter le chiffre de ses habitants. Ce chiffre allait même décroître un peu, pour quelques années, par suite d'un exode continu vers les plaines de l'ouest américain, le Montana, le Minnesota

et le Colorado, de sorte que, dans la décade qui va suivre, 1870-1880, la population entière ne s'accroîtra que de 1871 âmes ; encore pour atteindre ce nombre faudra-t-il ajouter la population française du Grand-Sault et de Drummond, qui, bien qu'inclus dans le comté de Victoria, appartiennent au groupe ethnique du Madawaska.

La guerre de Sécession (1860-1865) ne contribua pas peu à enrayer l'immigration. Les Etats-Unis demandèrent l'impôt du sang à leurs nouveaux sujets. Pas moins de cent-cinquante jeunes hommes, à l'appel du président Lincoln, s'enrôlèrent sous le drapeau étoile.

Le groupe acadien du Maine est celui de toute l'Acadie qui a subi les plus nombreuses vicissitudes depuis l'expulsion de 1755. Si la souffrance anoblit, si l'adversité, endurée avec magnanimité, peut donner des titres de naissance, si chaque étape d'exil équivaut à un quartier de noblesse, le Maine acadien a plus de droit à sa couronne nobiliaire que tout autre groupe de l'Acadie, car il est le dernier rejeton arraché avec violence au cep ancestral.

A peine a-t-il connu sa nouvelle allégeance qu'il doit ceindre l'épée pour aller se battre contre une moitié de ses nouveaux concitoyens. Plusieurs de ces braves ne revinrent pas au Saint-Jean. Ils sont tombés sur le champ de bataille, héros, à un titre de plus que leurs compagnons d'armes, se battant pour la liberté de frères qui souffraient mais qu'ils ne connaissaient pas, pour l'unité d'une patrie qu'ils n'avaient pas choisie.

Le gouvernement des Etats-Unis paie encore, dans

le Madawaska, des pensions aux vétérans de la guerre de Sécession ou a leurs veuves.

L'Aroostook, le point le plus éloigné du théâtre de la guerre, dépourvu de tout moyen d'information n'avait de la lutte que de lointains et tardifs échos. Toutefois le fantôme de la bataille " la déroute géante à la face effarée " hantait les esprits, les préparant à accepter les rumeurs les plus invraisemblables. Or un jour les habitants de Saint-Bruno apprirent que les Sudistes avaient envahi le Maine, que l'avant-garde arrivait à Houlton, à 90 milles du Saint-Jean. Grande fut l'émotion. Dans l'incertitude et l'anxiété on fourbissait les vieux mousquets, on construisait des barricades.

On entendait déjà le canon dans le portage de Caribou ....

L'épouvante atteignit son comble quand on entendit tinter la cloche, signal convenu de l'arrivée des soldats. . .

La cloche annonçait la mort d'Abraham Lincoln, lâchement assassiné par le sectaire Booth.

Le courrier qui apportait le triste message, rétablit le calme en contredisant la rumeur de l'invasion du Maine. Ce qui avait donné quelque couleur au faux rapport était le fait que, deux jours auparavant, un contingent avait quitté Saint-Bruno, en route pour le front de bataille.

La guerre civile venait à peine de prendre fin que des luttes politiques allaient s'emparer des

esprits du Canada, luttes qui au Madawaska, comme dans la future province de Québec, vont s'aggraver d'opposition de races.

Le projet d'une confédération de toutes les provinces du Canada, pour la défense commune contre les empiétements des Etats-Unis et l'unification des races du futur Dominion, eut sa cause déterminante, du moins, dans la guerre de Sécession aux Etats-Unis, pendant toute la dwiée de laquelle les relations entre la République et l'Angleterre furent tendues, et à un moment, après l'arrestation d'émissaires du sud sur un navire anglais par un vaisseau de guerre américain, la tension devint voisine de l'état de guerre. L'Angleterre sympathisait ouvertement avec les Etats du Sud.

Les provinces maritimes étaient opposées au projet de la confédération. Elles étaient à l'étude d'un projet d'union législative entre elles, dans une conférence à Charlottetown, quand les provinces du Canada vinrent leur soumettre le plan plus vaste et plus élaboré de l'union fédérale.

Le Nouveau-Brunswick, dès 1865, se prononça contre la fédération administrative. Mais, grâce aux efforts de Léonard Tilley, chef du nouveau gouvernement, à l'éloquente campagne de Thomas d'Arcy McGee, membre du ministère canadien, mais surtout, grâce à un message énergique du secrétaire des colonies au lieutenant-gouverneur l'Hon. A.-H. Gordon, la province, se montra aussi favorable à la confédération, en 1866, qu'elle y avait été opposée l'année précédente Cette volteface étonne un peu, mais, comme dit Lamartine,

" l'homme absurde est celui qui ne change pas ! " Au Madawaska, l'élection au sujet de la confédération fut chaudement contestée. Les partisans du nouvel ordre de choses avaient pour candidats John Costigan et Robert Kertson. Ce dernier écossais par son père, avait une mère canadienne, et était né à l'Ile d'Orléans. Elevé dans la foi cathohque il apostasia plus tard. Les adversaires de la confédération avaient pour représentants Vital Hébert et Benjamin Beveridge.

Costigan et Kertson eurent la majorité des suffrages. Mais, comme l'erreur d'un préposé au bureau de votation de Saint-Basile, où la masse s'était prononcée en faveur de l'union fédérale, rendait nuls les votes enregistrés à ce bureau, les adversaires espéraient l'emporter. En examinant les listes du scrutin, on s'aperçut que la même omission s'était produite à Andover où la majorité était hostile à l'idée de l'union. Les officiers-rapporteurs avaient oublié de signer les feuilles officielles du décompte du scrutin. L'équilibre se rétablissait en laissant le champ libre aux passions politiques. Chaque parti voulait tenir pour négligeable l'irrégularité qui lui était préjudiciable, tandis qu'il réclamait l'invalidation des votes du parti adverse pour la même et identique raison. De part et d'autre on y voyait un truc, une machination pour supplanter les candidats préférés, et les esprits s'échauffaient.

Pendant que le tribunal, chargé de trancher le différend, siégeait au Grand-Sault, les clans se surveillaient à la porte du palais de justice, se Uvrant à des manifestations réciproquement hostiles. Le

cri de religion et de race se fit entendre. Echauffés qu'ils étaient du reste, par le rhum électoral, élixir alors jugé indispensable pour éclairer les électeurs, une simple provocation pouvait précipiter la bataille.

Un matin, les Tobiquois envahirent le tribunal. Les Madawaskayens se mirent en devoir de les déloger, avec l'aide des Irlandais. La bagarre promettait d'être sanglante, car on était armé des deux côtés.

Le bruit s'étant répandu, dans le camp catholique, qu'une caisse mystérieuse, apportée de nuit dans une barque non moins mystérieuse au pied des chutes et transportée aux quartiers généraux des orangistes, contenait des armes et de la poudre, les Français et les Irlandais s'armèrent, à défaut de fusils, de haches, de fourches et de bâtons, et marchèrent à l'assaut du tribunal.

Allait-on être témoin d'un nouveau Woodstock Riot ? (Emeutes et rixes entre Irlandais et orangistes, 1847). Tout le faisait craindre.

Au moment de l'attaque, un jeune homme parut sur la scène demandant un moment d'attention : c'était John Costigan. Dans un bref discours, il offrit de se retirer à la condition que l'un de ses adversaires, Vital Hébert, fut déclaré élu; donnant ainsi un représentant à chacun des partis, et mettant fin à un conflit pénible, par un acte de générosité civique.

Ce noble geste attira l'attention sur le jeune homme et lui valut la sympathie de tous. L'année suivante, il était élu, à une majorité qu'on ne tenta pas de lui contester cette fois, député fédéral, prenant sa place avec les pères de la confédération, place qu'il

a toujours gardée jusqu'en 1907, alors qu'il entrait au sénat.

Vital Hébert fut le premier député de langue française, du Madawaska. Il n'occupa pas longtemps son siège à la législature. Il mourait subitement à la Rivière-du-Loup, l'année suivante. Son successeur fut Lévite Thériault, fils du capitaine Régis Thériault, de Saint-Basile.

La confédération établissait un gouvernement central pour les intérêts communs des provinces qui, ainsi fédérées, prenaient le nom de Puissance du Canada, tout en laissant à chaque province son autonomie en matière d'administration et de législation locale.

Les questions mixtes, celles qui pouvaient aussi bien, de par leur nature, relever de l'autorité fédérale ou locale, étaient déterminées, classifiées, hiérarchisées, afin d'éviter tout conflit de droit et de compétence.

En matière d'instruction publique, les provinces, en principe, gardaient leur autonomie. Cependant, le pacte fédéral garantissait aux écoles confessionnelles, en existence avant la confédération, leur caractère propre et distinctif. Les provinces, pour ces écoles, ne pouvaient porter atteinte aux droits des minorités en imposant une loi scolaire restrictive des libertés ainsi garanties. Cette garantie était faite dans un esprit large, et conciliait les intérêts des divers groupes religieux qui entraient sous le régime de la fédération.

Le Nouveau-Brunswick, qui jusque-là avait joui, dans la pratique, des écoles séparées, ne tarda pas à

vouloir introduire un système public d'enseignement neutre, en même temps qu'il s'arrogeait le contrôle absolu des argents déboursés par les contribuables pour fins éducationnelles. En 1871, le gouvernement King votait une loi qui abolissait toutes les libertés jusqu'alors accordées aux catholiques, prohibait tout enseignement religieux dans les écoles subventionnées par l'état, interdisait aux instituteurs et institutrices le port d'un costume religieux quelconque, bannissait des maisons affectées à l'enseignement tout emblème d'un caractère religieux. La loi visait évidemment les communautés enseignantes établies depuis quelques années dans la province. De plus, la loi prohibait l'enseignement du français qui était rayé du programme officiel.

Les catholiques du Nouveau-Brunswick, le clergé en tête, fii-ent entrendre d'énergiques protestations. De tous côtés on réclamait contre la loi inique. Au Madawaska le mécontentement fut grand et se manifesta par de vigoureuses attaques contre l'attitude du représentant de la locahté à Frédéricton, Lévite Thériault, qui était en même temps membre du cabinet King. On accusait ouvertement Thériault de félonie.

Celui-ci, forcé par l'opinion publique, rompit avec le ministère qu'il accusa, en pleine assemblée, de l'avoir trompé en lui cachant les clauses injustes du projet de loi avant de le soumettre à l'approbation des chambres. L'attitude hostile, bien que tardive, de Thériault, embarrassa le gouvernement et provoqua une crise ministérielle suivie d'un appel au peuple.

En dépit d'une vigoureuse campagne des catholiques contre le gouvernement sectaire, le même groupe de députés revint au pouvoir et la loi fut maintenue. Toutefois, les comtés où les catholiques contrôlaient le vote, envoyèrent des représentants franchement hostiles à la loi abhorrée : Blanchard, Burns, Thériault, Leary, Johnson.

Les Sœurs de la Charité, qui, sur les instances du curé McGuirk, avaient ouvert un couvent à Saint- Basile (1857), se voyant les subventions de l'état refusées, durent fermer leurs portes et retourner à Saint- Jean. L'indignation montait et partout on organisait la résistance passive, en attendant que le parlement fédéral décidât du litige qu'on lui avait soumis. Dans l'arène fédérale, John Costigan se fit le champion de la cause des catholiques, se montrant digne, par son énergie combative et son éloquence, et de la cause qu'il défendait, et de la confiance que ses coreligionnaires avaient mise en lui.

Plusieurs curés, ayant refusé de payer la taxe scolaire, furent jetés en prison et ne durent leur liberté qu'à l'intervention énergique et peu régulière de leurs paroissiens exaspérés. (P. Poirier.)

A Caraquet, sur la Baie des Chaleurs, l'opposition prit un caractère agressif. Quelques percepteurs mal avisés appelèrent la mihce à leur secours ; des échauffourées s'en suivirent, où un milicien, et un contribuable du nom de Mailloux, perdirent la vie. De nombreuses arrestations suivirent cette rencontre à mains armées.

Ottawa n'osa pas désavouer la loi scolaire de la province du Nouveau-Brunswick.

La question fut portée devant le conseil privé du Royaume-Uni. Là encore, gain de cause fut accordé au gouvernement. L'aréopage britannique basa sa décision sur le fait que la province du Nouveau- Brunswick n'avait pas de système scolaire légalement établi lors de son entrée dans la confédération.

L'esprit de la confédération, si largement, si clairement exprimé par les dicours de Sir John McDonald et de Sir Etienne Cartier, était méconnu au lendemain même du contrat fédéral ; et la possession, le fait accompli, qui dans le droit anglais constitue les neufdixièmes de la loi, était ignoré du plus auguste et plus haut tribunal de l'empire britannique. Ce premier jugement établissait un précédent, et devint dans la suite les Fourches Caudines, sous lesquelles, les unes après les autres, les minorités catholiques des provinces de l'ouest canadien durent se courber, sous la poussée du fanatisme anglo-protestant.

L'agitation que l'on fit autour de la question, au Nouveau-Brunswick, eut de bons résultats partiels. Le gouvernement commença à s'apercevoir qu'il y avait danger à persécuter toute une classe de bons citoyens, et se montrait disposé à mitiger ses ordonnances. C'est pourquoi, en 1874, à la demande de Mgr Sweeney, évoque de Saint-Jean, appuj^é par l'Hon. Boyd, représentant des non-catholiques, il se montra favorable à un compromis qui rendait tolérable le système des écoles publiques.

On permit l'usage de la langue française, comme langue de communication, dans les écoles fréquentées par les Acadiens. Cette langue devenait aussi officielle, dans les écoles primaires où la majorité de

l'assistance se trouverait de langue française. L'enseignement religieux y était permis, en dehors des heures réglementaires. Le costume religieux n'était plus un obstacle à l'enseignement dans les écoles de la Province. Même, un privilège spécial était accordé aux communautés religieuses pour l'obtention des diplômes, sans stage à l'école normale.

A la suite de ce compromis, qui ne donnait pourtant qu'une parcelle de justice, qu'une liberté moins étouffée, la paix commença à régner dans la province. Cette politique de conciliation a été heureusement suivie par les divers ministères qui se sont succédés depuis à Frédéricton, et qui se montrent, de jour en jour, plus larges dans leurs \aies et leurs mesures.

Les catholiques de la province comprirent qu'ils avaient besoin d'union pour défendre leurs droits. Aussi groupèrent-ils leurs forces, pour la défense des intérêts communs. Costigan contribua, dans une large mesure, à ce rapprochement. Aimé des Acadiens, qu'il aimait sincèrement en retour, élevé au milieu d'eux, ayant partagé leurs travaux des champs et de la forêt, il avait compris leur mentalité et était devenu un frère. Pendant quarante ans, l'Honorable " Cassetéguinne," ministre dans presque tous les cabinets fédéraux, a été l'arbitre de Victoria-Madawaska et, pour une bonne part, des catholiques des Provinces Maritimes. Doué d'une intelligence vive, d'une éloquence persuasive, d'une intégrité qui lui valait le respect de ses adversaires, il a été l'un des rares hommes publics, de son temps, qu n'ont pas subi d'échecs, qui n'ont

pas connu la disgrâce. Connaissant à fond le fort de ses électeurs: la gratitude pour les services rendus, il exploita à son profit ce côté de leur nature sensible; connaissant aussi leur faible, qu'il partageait dans une facile camaraderie, il savait faire la part de Vélixir du frère Gaucher, dans les campagnes électorales et surtout à l'occasion des triomphes qui les suivaient invariablement.

John Costigan reste, dans notre histoire, l'une des plus sjTnpathiques figures^^contemporaines.

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