‹ Histoire du materialisme et critique de son importance à notre époqueChapitre 12 sur 58 · APRES ARISTOTE. EI'ICURE · texte numérisé non relu

APRES ARISTOTE. EI'ICURE

les renseignements mutilés ou dénaturés que nous possédons, sont non seulement clairs el rigoureux, mais encore inattaquables, jusqu'au point où tout empirisme exclusif cesse d'être vrai.

La base finale de toute connaissance est la perception sensible qui est toujours vraie en soi ; l'erreur ne peut naître que par la relation établie entre la perception et l'objet (jui la produit. Quand un fou voit un dragon, sa perception, comme telle, ne le trompe pas. Il perçoit l'image d'un dragon ; à cette perception ni la raison, ni les règles de la pensée, ne peuvent rien changer. Mais s'il croit ({ue ce-xiragon va le dévorer, il se trompe. L'erreur gît ici dans la relation entre la perception et l'objet. C'est, en termes généraux, la même erreur que commet le savant qui interprète mal un phénomène parfaitement observé dans le ciel. La perception est vraie ; la relation avec la cause hypothétique est fausse.

Aristote enseigne sans doute que le vrai et le faux napparaissent que dans la réunion du sujet et de l'attribut, savoir dans le jugement. Le mot « chimère o n'est ni vrai ni faux ; mais si quelqu'un dit : la chimère existe ou elle n'existe pas. chacune de ces deux propositions est vraie ou fausse.

IJeberweg prétend (58 bis) qu'Epicure a confondu la vérité avec la réalité psychologique. Mais, pour pouvoir afïirmer cela, il faut qu'il délinisse la « vérité » comme la « concordance de l'image psychologique avec un objet en soi » ; celte définition, conforme à la logique tl'I eber\Neg, n'est ni généralement admise ni nécessaiie.

Ecartons les pures querelles de mois ! Quand le fou d'Epicure se dit : cette image me représente un dragon, Arisiote n'a plus d'objection à faire contre la vérité de ce jugement. Que le fou puisse penser en réalité autrement (pas toujours !), cela ne rentre pas dans notre sujet.

Cette réflexion devrait aussi suirne contre Teberweg, car il n'y a certainement rien qui existe « en soi » dans toute l'acception du mot, aussi réellement qne nos idées, d'où

lOO LE MATEUIALISME EN GRECE ET A ROME

tout le reste est déduit. Mais Ueberweg comprend la chose autrement ; ici encore il faut donc répondre différemment au malentendu qui n'existe que dans les mots. Ueberweg ne peut pas appeler la perception d'Epicure (( vraie », mais il doit l'appeler « certaine », parce qu'elle est une donnée simple, incontestable, immédiate.

Et maintenant on se demande : cette certitude immédiate des perceptions isolées, individuelles, concrètes, est-elle, oui ou non, le fondement de toute « vérité », même quand on conçoit la vérité à la façon d'Ueberweg ? L'empirisme dira : oui ; l'idéalisme (de Platon, peut-être pas celui de Berkeley), dira : non. Nous reviendrons sur la profondeur de cette opposition. Qu'il nous suffise ici d'éclaircir complètement et par conséquent de justifier les pensées d'Epicure.

D'abord, le point de vue d'Epicure est le même que celui de Protagoras ; aussi commence-t-on par se méprendre quand on croit pouvoir le réfuter en posant cette conclusion : Epicure doit donc admettre comme Protagoras que les assertions contraires sont également vraies. Epicure répond : elles sont vraies, chacune pour son objet. Quant aux assertions contraires, relatives au même objet, elles ne s'y rapportent que de nom. Les objets sont différents ; ils ne sont pas les « choses en soi », mais les images de ces choses. Ces images sont le seul point de départ de la pensée. Les ((choses en soi » ne forment pas même le premier degré, mais seulement le troisième, dans le processus de la connaissance (Bg).

Epicure dépasse Protagoras dans la voie sûre de l'empirisme, car il reconnaît la formation d'images, de souvenirs, qui naissent de la perception répétée, et qui, comparées à la perception isolée, ont déjà le caractère d'une idée générale. Cette idée générale ou regardée comme telle, par exemple l'idée d'un cheval après qu'on en a vu plusieurs, est moins sûre que l'idée primitive et unique, mais elle* peut cependant, à cause de son caractère de généralité, jouer un plus grand rôle dans la pensée.

APRÈS AHISTOTE. Kl'ICURE. lOÏ

L'idée générale joue, en effet, le rôle d'intcrmédiuiic. pour passer des sensations aux causes, c'est-à-dire pour étudier l'objet en soi. C'est cette élude fjiii conslilue seule la science ; qu'est-ce, en effet, que toute l'alomislicjue, sinon une théorie de la ciiosc en soi, laquelle est prise comme base des phénomènes. Néanmoins le critérium de la vérité de toutes les propositions générales est toujours leur contrôle par la perception, fondement de toute connaissance. Les propositions générales ne sont donc nullement plus sûres ou plus vraies que les autres. Elles sont avant tout et exclusivement des « opinions », qui se développent d'elles-mêmes par les relations de l'homme avec les choses.

Ces opinions sont vraies, quand elles sont confirmées par les perceptions. Les empiriques de notre époque exigent la connirnalion de la théorie par les « faits ». Quant à l'existence même d'un fait, la perception seule l'atteste. Si le logicien objecte : ce n'est pas la perception, mais le contrôle méthodique de la perception qui nous apprend en définitive l'existence d'un fait, on peut répondre qu'en dernière analyse le contrôle méthodique lui-même ne peut s'exercer que sur des perceptions et sur la manière de les interpréter. La perception reste donc le fait élémentaire ; et l'antagonisme des points de vue se montre dans la question de savoir si la méthod^e de vérification a un caractère pm'vnnent empirique ou si elle s'appuie spécialement sur des principes recomnis comme nécessaires préulablenienl à toute expérience. Nous n'a\()ns [)as à régler ici ce différend. 11 nous suffi! (ra\()ir monlié (|ue, même sous le rappoit de la logique, séduil par une liadition hostile, on a accusé Epicure d'être superficiel et absurde, alors qu'à son point de vue il procède au moins aussi logi(piemenl, par exemple, (pie Descaries. Ce dernier aussi rejelte toute la logique traditionnelle, et la remplace par quelques règles sim|)l(>s fpii doivent présider aux recbeirhes scientifiques.

Epicure fut l'écrivain le plus fécond de l'antiquité ; ji^

I02 l.E MATERIALISME EN GRECE ET A ROME

stoïcien Chrysippe seul voulut le surpasser et le surpassa en effet. Mais, tandis que les écrits de Chrysippe regorgeaient de citations et de passages empruntés, Epicure ne citait jamais et puisait toujours dans son propre fonds.

Incontestablement dans ce dédain de toute citation se manifeste le radicalisme qui s'unit souvent à des opinions matérialistes : on sacrifie l'histoire des opinions à l'histoire de la nature. Résumons ces trois points : Epicure était autodidacte : il ne s'attacha à aucune des écoles dominantes ; il détestait la dialectique et n'employait que les termes de la langue usuelle ; enfin il ne citait jamais et il se bornait à ignorer l'existence de ceux qui pensaient autrement que lui ; cette dernière circonstance nous expliquera sans peine pourquoi tant de philosophes de profession lui vouèrent une haine imj)lacable. L'accusation de frivolité découle de la même source ; car, encore aujourd'hui, rien n'est plus commun que la manie de chercher la solidité d'un système dans des phrases inintelligibles reliées entre elles par une apparence de logique. Si nos matérialistes actuels vont trop loin en combattant la terminologie philosophique, en rejetant trop souvent comme peu claires des expressions qui ont un sens très précis et ne sont obscures que pour les seuls commençants, c'est parce qu'ils négligent les termes devenus historiques et dont la signification est parfaitement déterminée. Sans être en droit d'adresser à Epicure un reproche semblable, nous devons le blâmer d'avoir, lui aussi, négligé l'histoire. Sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, Aristote est le philosophe qui diffère le plus des matérialistes.

On doit remarquer que la philosophie grecque finit avec Epicure et son école, si l'on ne s'attache qu'à des systèmes vigoureux, complets et fondés sur des bases purement intellectuelles et morales. Les développements ultérieurs du génie grec appartiennent aux sciences positives, tandis que la philosophie spéculative dégénère complètement dans le néoplatonisme.

Au moment oii Epicure, entouré de ses élèves, terminait

APRÈS ARISTOTE. ÉPICURE. Io3

paisiblement dans Athènes sa longue existence, la ville d'Alexandrie était déjà devenue le théâtre d'un nouvel essor de l'activité intellectuelle des Hellènes.

Il n'y pas encore bien longtemps que l'on se plaisait à -désigner par espiit alexandrin toute érudition ennemie des faits et tout pédantisme qui tralique de la science. Même ceux qui rendent justice aux recherches de l'école d'Alexandrie, pensent généralement, encore aujourd'hui, qu'il avait fallu le naufrage complet d'une nationalité vivace pour faire accorder une aussi large place aux salis factions purement théoriques du besoin de connaître.

Contrairement à ces opinions, notre sujet veut que nous signalions l'esprit créateur, l'étincelle vivante, l'effort grandiose, l'audace et la solidité tout à la fois dans la poursuite du but comme dans le choix des moyens, que nous découvrons avec plus d'attention dans le monde savant d'Alexandrie.

Si en effet la philosophie grecque, qui avait débuté par le matérialisme, vint aboutir finalement, après une courte et brilhuite carrière, à travers toutes les transformations imaginables, à des systèmes matérialistes et à des modifications matérialistes apportées aux autres systèmes, on a le droit de se demander quel fut le résultat définitif de tout ce mouvement d'idées.

On peut chercher oc résultat final en se plaçant à différents points do vue. Dans le monde philosophique, on a parfois accueilli avec faveur la comparaison, qui assimile la marche do la philosophie à celle d'une journée, partant de la nuit et passant par le matin, le midi et le soir pour revenir à la nuit. D'après cette comparaison les physiciensphilosophes de l'école ionienne d'abord et les épicuriens ensuite se seraient trouvés dans la nuit.

Mais on ne doit pas oublier qu'Epicurc, le dernier représentant de la philosophie grecque, par son retour aux conceptions les plus simples, ne la ramena pas à la poésie enfantine, f|ui earaotérise les origines de la nation hellénique ; bien au contraire, la doctrine dEpicure forme la

transition naturelle à la période des recherches les plus fécoiides, sur le terrain des sciences positives.

Les historiens se complaisent à rappeler que le prompt et rapide développement de la philosophie grecque produisit une scission irrémédiable entre l'élite des penseurs et le peuple livré à des fictions naïves : cette scission aurait amené, selon eux, la ruine de la nation. Tout en acceptant cette dernière conséquence, on peut tenir pour certain que la ruine d'une seule nation n'entrave pas la marche de l'humanité ; bien plus, cette nation, au moment de disparaître, transmet au monde les fruits mûrs et parfaitement développés de son activité comme fait la plante qui se flétrit en laissant tomber sa semence. Si l'on voit plus tard ces résultats devenir le germe de progrès nouveaux et imprévus, on sera amené à considérer avec plus d'impartialité la marche de la philosophie et de la recherche scientifique, en se plaçant au point de vue plus élevé de l'histoire de la civilisation. Or on démontrerait aisément que les brillantes découvertes de notre époque dans les sciences physiques remontent sur tous les points, en ce qui concerne leur origine, aux traditions de l'école d'Alexandrie.

Le monde entier connaît les bibliothèques et les écoles d'Alexandrie, la munificence des Ptolémées, l'ardeur des professeurs et des élèves. 'Mais ce n'est pas là qu'il faut chercher l'importance historique d'Alexandrie : elle est bien plutôt dans le principe vital de toute science, la méthode, qui se montra là pour la première fois si parfaite, qu'elle intTua sur toute la suite des temps. Ce progrès dans la méthode ne fut pas réalisé exclusivement dans telle ou telle science, ni même dans la seule ville d'Alexandrie ; il se manifesta plutôt comme caractère commun aux recherches helléniques, lorsque la philosophie spéculative eut dit son dernier mot. La grammaire, dont les sophistes avaient jeté les fondements, rencontra chez les Alexandrins Aristarque de Samothrace, le modèle des critiques, un homme que notre philologie contemporaine elle-même a consulté avec profit.

APRÈS ARISTOIL. EPICLRE. lOO

Dans l'histoire, Polybe commença à mettre en évidence renchaînemcnt des causes et des effets. Le grand Scaligcr chercha, dans les temps modernes, à renouer les éludes chronologiques à celles de Manélhon.

Euclide créa la mélhode géométrique et ses Eléments servent encore aujourd'hui de base à cette science. . Archimède trouva dans la théorie du levier le fondement de toute la statique : de son époque à celle de Galilée, la mécanique ne lit plus de progrès.

L'astronomie, restée stationnaire depuis Thaïes et Anaximandrc, brille d'un éclat particulier parmi les sciences de la période alexandrine. Whewell loue avec raison « l'époque inductive d'Hipparque », car la méthode inductive fut en réalité maniée pur Hipparquc, pour la première fois, dans toute la s(tlidité et l'originalité qui la caractérisent. Or la force probante de la méthode inductive repose précisément sur l'hypothèse de la régularité et de la nécessité de la marche de l'univers, que Démocrite avait le premier formulée. On comprend après cela la puissante influence de l'astronomie à l'époque des Copernic et des Kepler, les véritables rénovateuis de cette méthode, dont Bacon donna l'exposé.

Le complément nécessaire de la méthode inductive, le deuxième point d'appui des sciences modernes, est, comme on le sait, l'expérimentation. Celle-ci naquit pareillement à Alexandrie, .-tlans les écoles de médecine.

Hérophilc et Erasistrate firent de l'anatomie la base des connaissances m.édicales ; il paraît même qu'on jtraticpiail des vivisections. Alors s'éleva une école inilucnle qui adopta pour principe l'empirisme, dans la meilleure acception du mot, et trouva dans de grands progrès la juste récompense de ses efforts. Si nous résumons tous les éléments de cette splenck^ur scientilicpie, les tra\au\ de l'école d'Alexandrie devront nous pénétrer de respect. Cv n'est pas le manqua de viliiHté, mais hi marche des événements (pii mil un teiinc à cel iKhnirabIc c-^sor intellectuel ; et l'on peut (Vwv cpic la rcnai-^s.incc des sciences fut

Io6 LE MATÉRIALISME EN GRÈCE ET A ROME

en quelque sorte la résuneclion de l'école d'Alexandrie.

On ne doit pas déprécier les résultats des recherches positives faites dans l'antiquité. Sans parler ici de la grammaire, de la logique, de l'histoire et de la philologie, dont nul ne contestera la grande et durable valeur, nous voulons montrer plutôt que, précisément dans les sciences où les temps modernes ont apporté des perfectionnements si remarquables, les résultats acquis par les savants de la Grèce ont été d'une haute importance.

Quiconque se rappelle le monde homérique avec ses prodiges incessants, le cercle étroit de ses connaissances géographiques, ses idées naïves sur le ciel et les astres, devra reconnaître que le peuple grec, généralement si bien doué, avait commencé sa conception du monde par les éléments les plus enfantins. Il n'avait recueilli de la science des Indiens et des Egyptiens que des fragments épars qui, saris sa propre collaboration, n'auraient jamais pu acquérir un développement notable. La carte défectueuse du petit nombre de contrées qui entourent la Méditerranée, contrées que Platon reconnaissait déjà comme ne pouvant former qu'une faible portion du globe ; les fables sur les Hyperboréens et les peuples de l'extrême Occident vivant au delà des lieux oii se couchait le soleil; les contes relatifs à Scylla et à Charybde, tout cela nous prouve que la science et le mythe différaient à peine dans la pensée des Grecs d'alors. Les événements répondent à un pareil théâtre : les dieux interviennent dans chaque phénomène de la nature. Ces êtres, pour lesquels le sens esthétique du peuple créa de si magnifiques types de vigueur et de grâce humaine, étaient partout et nulle part ; leur action dispensait de rechercher la corrélation des causes et des effets. En principe, les dieux ne sont pas tout-puissants, mais on ne connaît pas les limites de leur pouvoir. Tout est possible, et l'on ne peut rien calculer à l'avance. L'argument per absurdum des matérialistes grecs, « alors tout pourrait provenir de tout », est sans effet dans ce monde ; tout provient en effet de tout, car pas une feuille ne peut s'agiter,

Page 1