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Plalon, le père de ces rêveries qui, dans le cours de l'his loire, nous apparaissent tantôt séduisantes et profondes, tantôt propres à troubler les esprits et à les pousser au fanatisme, est en même temps le père intellectuel d'une série de chercheurs qui portèrent la plus lucide et la plus logique de toutes les sciences, la mathématique, au point le plus élevé qu'elle devait atteindre dans l'antiquité. Les mathématiciens d'Alexandrie étaient presque tous platoniciens, et, lorsque commença la dégénéralion du néoplatonisme, lorsque la grande révolution religieuse, qui se préparait, vint agiter et troubler la philosophie, l'école d'Alexandrie produisit encore de grands mathématiciens. Théon et sa noble iille Ilypatie, martyrisée par la populace chrétienne, représentent ce progrès scientifique. Pythagore avait imprimé une direction analogue à son école qui posséda dans Archytas un mathématicien éminent. C'est à peine si l'épicurien Polycn mérite d'être rangé à côté d'eux. Arislarque de Samos, le précurseur de Copernic, se rattachait aussi à d'anciennes traditions pythagoriciennes ; le grand Ilipparquc, qui découvrit la précession (les équinoxes, croyait à l'origine divine des âmes humaines ; Eratosthène faisait partie de la moyenne Académie qui, avec ses éléments de scepticisme, décomposa le platonisme. Phne, Ptolémée, Galien, sans se rattacher rigoureusement à aucun système, professaient des principes panthéistiques et peut-être, s'ils eussent vécu il y a deux cents ans, les aurait-on, comme athées et naturalistes, rangés parmi les partisans déclarés du matérialisme. Mais Pline n'avait les opinions d'aucune école philosophique, bien que dans ses écrits il fût en flagrante opposition avec les idées populaires et qu'il penchât vers le stoïcisme. Ptolémée, préoccupé d'astrologie, rattachait sa conception du monde aux idées d'Aristote plus qu'à celles d'Epicnre. Galien, le plus philosophe des trois, était un éclectique, versé dans les systèmes les plus divers ; mais !•> système d'Epicure était cehii qui lui plaisait le moins. C'est seulement dans sa Ihi'oiic dv la connaissance qu'il
admettait le principe épicurien de la certitude immédiate des sensations ; il complétait cette théorie par l'afTirmation de vérités intellectuelles, immédiates et antérieures à toute expérience i.6o).
On voit aisément que la faible participation du matérialisme aux conquêtes de la science positive n'est pas accidentelle ; il ne faut pas non plus l'attribuer au caractère quiétiste et contemplatif de Tépicuréisme. Reconnaissons que la tendance idéaliste chez les maîtres de la science est associée étroitement à leurs découvertes et à leurs inventions.
Ne laissons pas échapper ici l'occasion d'approfondir une grande vérité : ce qui est objectivement exact et rationnel n'est pas toujours ce qui fait faire le plus de progrès à la science, ni même ce qui fournit à l'homme la plus grande quantité de notions d'une exactitude objective. De même qu'un corps, dans sa chute, arrive plus vite au but par la brachystochrone que par le plan incliné, de même l'ensemble de l'organisation humaine fait que souvent la voie indirecte de l'imagination conduit plus promptement à la conception de la vérité nue que les efforts d'un esprit calme qui travaille à déchirer les voiles multiples dont elle est enveloppée.
Il n'est pas douteux que l'atomistique des anciens, sans posséder la vérité absolue, se rapproche de l'essence des choses, autant que nous pouvons la concevoir scientifiquement, beaucoup plus que la théorie pythagoricienne des nombres et l'idéologie de Platon ; elle fut, en tous cas, un pas bien plus direct et plus accentué vers la science des phénomènes naturels que les théories profondes mais incertaines, qui sont sorties presque en entier des rêveries d'un individu. Cependant, on ne peut séparer l'idéologie platonicienne de cet amour infini de l'homme pour les formes pmes, dans lesquelles se découvre l'idée mathématique de toutes les formes lorsqu'on en a éliminé l'accident et l'imperfection. Il en est de même de la théorie pythagoricienne des nombres. L'amour intime de tout ce qui
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est hainionifiur, le besoin d'approfondir les rapports purement numériques de la musique et des nialliématiques, tirent naître dans l'àme individuelle la pensée créatrice. Ainsi depuis le jour où Platon fit placer au frontispice de son école linsciiption Mt,osIç àyscouiTCY.To; s'.t'Ito) (que nul, s'il n'est géomètre, n'entre ici), jusqu'à la fin de la civilisation antique, l'histoire des inventions et des découvertes justifie constamment cette vérité que la tendance de l'esprit vers le suprasensible aida puissamment à faire trouver, par la voie de l'abstraclion, les lois du monde des phénomènes sensibles.
Mais où sont donc les mérites du matérialisme ? Faudrait-il par hasard accorder aux rêveries de l'imagination la supériorité aussi bien sur le terrain des sciences exactes que sur celui de l'art, de la poésie et de la vie intellectuelle ? Evidemment non. La question présente une autre face que l'on trouve en étudiant l'action indirecte du matérialisme et ses rapports avec la méthode scientilî(iue.
Quand nous attribuons à l'élan subjectif, au pressentiment individuel de certaines causes finales, une grande inlluence sur la direction et l'énergie du mouvement de l'esprit vers la vérité, nous ne devons pas oublier un seul instant (]ue ce sont piécisément les caprices de l'imaginalion, le point de vue mythologique qui ont (Mitravé si longtemps et si puissamment le dévelo})pement de la science et l'entravent encore aujourd'hui de tant de côtés. Dès que l'homme, libre de préjugés, commence à exaniinei", avec netteté et précision, les faits particuliers, dès qu'il relie les résultats de ses observations à une théorie •-impie et solide, quoique parfois eri;onée, les progrès futurs de la science sont assinés. Ce procédé |)eut aisément se distinguer du procédé propre à rimaginalion dans la découverte de certaines causes finales. Si ce derni«'r, comme nous l'avons indiqué, possède dans les circonstances favorables une haute valeur subjective, fondée sur ce qu'il facilite le jeu réciproque des facultés intellectuelles, on peu dire en revanche que le commencement
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Il4 LE MATÉRIALISME EN GRÈCE ET A ROME
de l'examen clair et méthodique des choses est, pour ainsi dire, le seul vrai commencement de la connaissance des choses. Cette méthode doit sa valeur à sa portée objective. Les choses exigent, en quelque sorte, qu'on les traite de cette façon, et la nature ne répond qu'à des questions bien formulées. Nous pouvons renvoyer ici aux origines de l'esprit scientifique chez les Grecs, c'est-à-dire au système de Démocrite et à l'action lumineuse qu'il a exercée autour de lui. Cette lumière éclaira la nation entière ; elle brilla de tout son éclat dans cette conception la plus simple, la plus sensée, que notre intelligence puisse se faire du monde matériel et qui résout l'univers, multicolore et changeant, en molécules inaltérables, mais mobiles. Bien que cette doctrine, d'ailleurs intimement liée au matérialisme d"Epicure, n'ait acquis sa complète importance que dans les temps modernes, elle n'en a pas moins exercé une grande influence dans l'antiquité, comme le premier modèle d'une théorie parfaitement nette de tous les changements. Platon lui-même a morcelé sa matière « non existante », mais cependant indispensable pour la construction de l'univers, en corpuscules élémentaires et mobiles ; et Aristote, qui se refuse obstinément à admettre l'existence du vide, qui érige en dogme la continuité de la matière, part, tant bien que mal, de ce point de vue si scabreux, pour rivaliser de clarté avec Démocrite, dans la théorie du changement et du mouvement.
Sans doute notre atomistique actuelle est en rapport beaucoup plus direct avec les sciences positives, depuis les progrès de la chimie, la théorie des vibrations et l'explication mathématique des forces qui agissent dans les plus petites molécules ; mais les relations de tous les phénomènes de la nature généralement si énigmatiques, de la naissance, de la décroissance, de la disparition apparente et de la réapparition inexpliquée des diverses matières, les relations des choses, en un mot, à un principe unique, absolu, à une conception fondamentale, palpable, pour ainsi dire, furent l'œuf de Colomb pour la science de la
APHES ARISTOTE. EPICURE. Ht)
nature dans l'antiquité. L'intervention fantastique des dieux et des génies s'évanouit, comme par un coup de baguette merveilleuse ; et, quoi que pussent penser les naturet« méditatives relativement au\ choses cachées derrière le monde des phénomènes, le monde sensible restai! dégagé de tout nuage aux yeux des savants ; même les véritables élèves de Platon et de Pythagore expérimentaient ou méditaient sur les phénojnènes de la nature, sans confondre le monde des idées et des nombres mystiques avec ce qui se manifestait immédiatement à leurs regards. Cette confusion, dans laquelle sont tombés si lourdement quelques-uns des philosophes-naturalistes de l'Allemagne moderne, ne se produisit dans l'antiquité classique qu'au moment de la décadence, alors que les néoplatoniciens et les néopythagoriciens s'abandonnèrent à toutes leurs rêveries. La santé morale de la pensée, qu'entretenait l'action d'un sobre matérialisme, écarta longtemps les idéalistes grecs de ces A'^oies funestes. Ainsi, sous un certain rapport, la philosophie hellénique conserva une teinte matérialiste depuis ses débuts jusqu'à l'époque oii elle tomba en pleine décadence. On expliquait, de préférence, les phénomènes du monde des sens à l'aide de la perception externe ou du moins à l'aide de ce que l'on se figurait comme accessible à nos sens.
Quelle que soit l'opinion que l'on puisse formuler sur l'ensemble du système d'Epicure, il est certain que les physiciens de l'antiquité ont mis à profit plutôt les principes matérialistes qu'il contenait que ce système lui-même. De toutes les écoles philosophiques de l'antiquité, l'école épicurienne resta la plus solidement unie et la moins variable. On vît rarement un épicurien passer h d'autres systèmes ; on vit rarement aussi, même chez les disciples les plus éloignés du maître par le temps, se produire la tentative de modifier ses doctrines. Cet exclusivisme si tenace* prouve que, dans l'école épicurienne, le côté moral du système l'emportait de beaucoup sur le côté physique. Lorsque Gassendi, an xvn^ siècle, remit en lumièie le
IIb LE MATERIALISME EN GRECE ET A ROME
système d'Epicure et l'opposa à celui d'Aristote, il s'efforça de faire prévaloir la morale d'Epicure autant que le permettait la prédominance du christianisme, et l'on ne peut nier que cette morale ait fourni un élément énergique au iéveloppement de l'esprit moderne. Toutefois le point le plus important fut de débarrasser immédiatement des chaînes du système la pensée fondamentale de Démocrite. Modifiée sur bien des points par des hommes comme Descartes, Newton et Boyle, la théorie des corpuscules élémentaires produisant, par leur mouvement, tous les phénomènes, devint la base de la connaissance de la nature chez les modernes. Mais l'ouvrage qui, dès la renaissance des sciences, donna au système d'Epicure une puissante influence sur la pensée des peuples modernes, est le poème didactique du romain Lucretius Carus, auquel nous consacrerons un chapitre spécial à cause de son importance historique ; ce poème nous permettra en même temps d'approfondir les points les plus importants de la doctrine épicurienne.
],E POEME DIOACTIQl E DE I.ICHECE SUR LA WTUME. I [7