Vie de Cagliostro, cli. i, p
la soirée du 27 septembre 1789, par ordre du saint Office, et décrété d'accusation. Ses papiers, y comprit le manuscrit intitulé Maçonnerie égyptienne ^ furent saisis et mis sous les scellés, et l'on procéda à l'instruction de son procès. La procédure dura dix-huit mois.
Cagliostro était un homme pendable à beaucoup de litres, si l'on veut avoir égard à tous les bons et à tous les mauvais tours qu'il a joués dans la première moitié de sa carrière, mais il ne pouvait être poursuivi à Rome pour aucun de ces délits ou de ses crimes, car la plupart avaient été commis dans des Etats étrangers, et les autres étaient couverts par la prescription. Si la procédure de l'Inquisition romaine les ramassa et les amplifia, ce fut évidemment pour affaiblir l'intérêt qui, dans le siècle de l'Encyclopédie, devait se porter de toutes parts sur unhomme qu'on allait frapper comme franc-maçon et comme magicien. Ce n'est, en effet, qu'en ces qualités seules que Cagliostro fut condamné. A la vérité, la législation papale était positive et formelle sur ces deux chefs, mais elle n'en était pas moins absurde et barbare \
Le 21 mars 1791, la cause, si longuement instruite,
1. C'est le pape Clément Xli qui avait rendu, le \i janvier 1739, la bulle qui « défend sous peine de mort, sans aucune espérance de pardon, de se faire affilier ou d'assister aux assemblées des francsmaçons, assemblées pernicieuses et très suspectes d'hérésies ou de séditions. » Cette bulle condamne à la même peine « tous ceu*c qui engageraient ou solliciteraient quelqu'un à entrer dans la môme société, ou qui lui prêteraient aide, secours, conseil ou retraite. « Enfin, elle impose « l'obligation de révéler » les noms des membres de cette société, et elle menace de peines corporelles et pécuniaires, à la discrétion des juges, les transgresseurs de cette dernière ordonnance.
Benoît XIV confirma cette bulle de Clément XII, la publia de nouveau,et lui donna plus d'extension encore dans sa Conslilulion datée du 18 mai 1751, et qui commence par ces mots : Providus romanorum pontificum. (Vie de Cagliostro, extraite de la procédure instruite contre lui à Home, p. 85-87. j
fut enfin portée à l'assemblée générale du saint Office, et conformément à l'usage, devant le pape le 7 avril suivant. Le jugement dit consultatif ïal rendu; il portait la peine de mort. Le pape, à qui était réservé le jugement définitif, le prononça en ces termes :
« Josepli Balsamo, atteint et convaincu de plusieurs délits, et d'avoir encouru les cojisures et peines prononcées contre les hérétiques formels, les dogmatisants, les hérésiarques, les maîtres et disciples de la magie superstitieuse, tant par les lois apostoliques de Clément XII et de Benoît XIV contre ceux qui, de quelque manière que ce soit, favorisent et forment des sociétés et conventicules de francs-maçons, que par l'édit du conseil d'État porté contre ceux qui se rendent coupaides de ce crime à Rome ou dans aucun autre lieu de la domination pontificale. Cependant, à titre de grâce spéciale, la peine qui livre le coupable au bras séculier est commuée en prison perpétuelle dans une forteresse, où il sera étroitement gardé, sans espoir de grâce; et, après qu'il aura fait l'abjuration comme hérétique formel dans le lieu actuel de sa détention, il sera absous des Censures, et on lui prescrira les pénitences salutaires auxcjuelles il devra se soumettre. »
Ces pénitences, ou ces torlures, durent être cruelles dans le château Saint-Ange, où Cagliostro fut renfermé. De peur que le peuple, au milieu duquel il avait des partisans secrets, ne se prit de pitié pour lui, on faisait courir le bruit qu'il avait voulu btùler Rome, comme Néron. Quelquefois on le représentait comme un fou furieux, dont l'état commandait les précautions et les mesures les plus sévères.
Voici, à ce propos, une anedocteque nous trouvons citée sans autorité dans un ouvrage de compilation * :
« Un jour, on le sui^pi^it occupé à étrangler un bon prêtre, qu'il avait demandé sous prétexte de se confes-
1. Dictionnaire des sciences occultes, t. II, art. Cagliostro. (1855.)
ser, et sous les habits duquel il méditait son évasion. On arriva assez tôt pour empêcher la consommation de ce nouveau forfait; et depuis, l'ami des anges fut surveillé avec grand soin. »
C'est le cas dédire : Qui veut noyer son chien, V accuse de la rage.
Lorenza fut traitée avec plus d'humanité : on se borna à l'enfermer dans une maison de pénitence. Il paraît qu'elle était belle encore, et on vouhit lui tenir compte du repentir qu'elle avait témoigné, mais surtout de ses aveux, qui avaient puissamment contribué à la condamnation de son mari.
Celui-ci vécut environ deux ans dans sa prison. La date précise de sa mort est encore le secret de l'Inquisition romaine, dont cette longue affaire marqua les derniers actes et les derniers jours. Le saint OfOce livra aux flammes les bardes et les papiers de Cagliostro, et « le peuple de Rome dit André Delrieu, qui se serait prosterné devant le plus petit de ses miracles, hurla triomphalement autour du bûcher qui consumait ses débris. »
Il était temps. La révolution française était un fait accompli. Débordant sur l'Italie, elle allait bientôt battre les murs de la ville éternelle et du château Saint- Ange. Plusieurs officiers des premiers bataillons qu'elle poussa vers Rome, étaient à peine entrés dans la ville, qu'ils s'enquirent avec anxiété du sort de Cagliostro. Ils pensaient à le délivrer, et peut-être même lui préparaient-ils un triomphe digne de celui qui lui avait été décerné, dans Paris, après l'affaire du collier. Mais ils arrivaient trop tard : Cagliostro, leur dit-on, venait de mourir. De quelle mort, et à quel moment? C'est ce que nul n'a jamais bien pu dire.
A cette nouvelle nos officiers comprirent qu'il n'y avait aucune comparaison à faire entre un ci-devant parlement de France et l'Inquisition romaine et, sans regretter la Bastille détruite, ils ne purent s'empêcher de reconnaître qu'elle rendait encore plus facilement sa proie que le château Saint-Ange.
LES
MAGNÉTISEURS MYSTIOUES
Mens agitai molcm.
Virgile, Enéide, livre VI, vers 7-27.