CHAPITRE PREMIER
Les esprits frappeurs en France. — Les malheurs du charbonnier Lerible. — La table de la rue Descartes. — La jeune fille de Claire- Ibntaine. — La famille Williams. — Les tourments de la "famille Dolléans, à Guillonville; triomphe d'un exorcisme. — Les prodiges de Saint-Quentin.
Les esprits frappeurs se sont annoncés à la fois en France et en Amérique. Par esprit de nationalité, nous donnerons le pas, dans l'historique qui va suivre, aux manifestations qui se sont produites dans notre pays.
Nous en sommes bien fâché pour la dignité des esprits frappeurs, mais c'est dans la boutique d'un charbonnier qu'ils commencèrent à faire leur vacarme à Paris.
Le 2 février 1846, on lisait dans la Gazette des Tribunaux l'article suivant, sur un fait mystérieux, qui, pendant plusieurs semaines, intrigua tout Paris :
« Dans les travaux de démolition ouverts pour le percement d'une rue nouvelle, qui doit joindre la Sorbonne au ranlliéon et à l'École de Droit, eu traversant la rue des Grès à la hauteur de l'ancienne église qui a successivement servi d'école mutuelle et de caserne d'infanterie, se trouve, à l'extrémité d'un
2i0 HISTOIRK DU MERVEILLEUX.
terrain où existait autrefois un bal public, le chantier d'un marchand de bois, chantier que borne une maison d'habitation élevée d'an seul étage avec grenier. C'estcetle maison, éloignée de la rue d'une certaine distance, et séparée dos habitations en démolition par les larges excavations de l'ancien mur d'enceinte construit sous Philippe Auguste, et mis à découvert par les travaux récents, qui se trouve, chaque soir et toute la nuit, assaillie par une grêle de projectiles, qui, par leur volume, par la violence avec laquelle ils sont lancés, produisent des dégâts tels, qu'elle est percée à jour, que les châssis des fenêtres, les chambranles des portes sont brisés, réduits en poussière, comme si elle eût soutenu un siège à l'aide de la catapulte etde la mitraille.
» D'où viennent ces projectiles, qui sont des quartiers de pavés, des fragments de démolilions, des moellons entiers, qui, d'après leur poids et la distance d"où ils proviennent, ne peuvent évidemment être lancés de main d'homme? C'est ce qu'il a été jusqu'à présent impossible de découvrir. En vain a-t-on exercé, sous la direction personnelle des commissaires de police et d'agents habiles, une surveillance de jour et de nuit ; en vain le chef du service de sûreté s'est-il rendu avec persistance sur les lieux; en vain a-t-on lâché chaque nuit dans les enclos environnants des chiens de garde, rien n'a pu expliquer le phénomène que, dans sa crédulité le peuple attribue à des moyens mystérieux; les projectiles ont continué de pleuvoir avec fracas sur la maison, lancés à une grande hauteur, au-dessus de la tête de ceux qui s'étaient placés en observation, jusque sur le toit des maisonnettes environnantes, paraissant provenir d'une très grande distance et atteignant leur but avec une précision en quelque sorte mathématique, et sans qu'aucun parut dévier, dans sa course parabolique, du but invariablement désigné. »
Et le sui^lendemain, le même journal, revenant sur ce sujet, disait encore :
« Le fait singulier, et demeuré jusqu'à présent inexplicable, que nous avons signalé, du jet de projectiles considérables contre la maison d'un marchand de bois et de charbon, rue Neuve deCluny, proche la place du Panthéon, a continué de se produire aujourd'hui encore, malgré la surveillance incessante exercée sur les lieux mêmes. A onze heures, alors que des
LES Espurrs frappeurs. 2U
ag'eiils étaient échelonnés sur tous les points avoisinants une pierre énorme est venue frapper la porte (bgrriradée) de la maison. A trois heures, le chef intérimaire du service de sûreté, et cinq ou six de ses principaux subordonnés étant occupés à s'enquérir près des maîtres de la maison de différentes circonstances, un quartier de moellon est venu se briser à leurs pieds, comme un éclat de bombe.
» On se perd en conjectures. Les portes, les fenêtres sont remplacées par des planches clouées à l'intérieur, pour que les habitants de la maison ne puissent être atteints, comme l'ont été leurs meubles, et jusqu'à leurs lits, brisés par les projectiles. »
-^ous avons transcrit littéralement ces deux articles de la Gazette des Tribunaux, parce que leur forme semble leur donner l'authenlicité de véritables procèsverbauxde police. Cependant l'arsenal d'oii partaient les projectiles s'épuisa, etle phénomène cessant, on cessa d'en parler. Quant à la cause, on ne l'a jamais bien connue. Lorsqu'on l'interrogeait, la police, qui n'aime pas à être prise en défaut, et qui exagère même la sagacité de ses agents, la police faisait la discrète. On parlait vaguement d'un mauvais plaisant, qui aurait été pris sur le fait et mis en prison. Mais, informations prises, on ne trouvait nulle part ce prisonnier.
En désespoir de cause, on crut trouver l'invisible délinquant dans le locataire delà maison si malti^aitée, le charbonnier Lerible. Si ce n'était lui en personne, c'était, disait-on, quelque complice qu'il faisait opérer à sa place. Mais, outre que Lerible avait requis plus de trente fois la police de venir à son secours, et que c'était sur sa demande que le colonel du 24^ de ligne avait envoyé sur les lieux un peloton de ses chasseurs, le bonhomme faisait voir, en pleurant, l'état pitoyable de son immeuble dégradé Siuil lacrymce reriun. 11