‹ Histoire du merveilleux dans les temps modernes (volume 2)Chapitre 41 sur 68 · IV · texte numérisé non relu

IV

présentait les débris d'un mobilier tout neuf, ou acheté un mois auparavant, les fragments de sa pendule, de ses bocaux à fleurs, et de toute sa vaisselle broyée dans un petit buffet garni de glaces que les pierres paraissaient ajuster. Enfin il offrait sa tête, et montrait, près de la tempe, une blessure assez grave qu'une de ces pierres lui avait causée, assurait-il, dans le temps même où il était sous la protection des agents de la police et des chasseurs du 24' de ligne.

Après une double enquête administrative et judiciaire, ce qui s'était passé ne put trouver aucune explication. M. le marquis de Mirville voulut alors faire son enquête à son tour, et il la poussa avec tout le zèle que lui inspiraient les choses ayant le caractère du miracle. Il nous apprend qu'après avoir été longtemps rehvoyé de Caïphe à Pilate, il trouva enfin dans le bureau du commissaire de police du quartier un secrétaire plus complaisant, qui lui tint à peu près ce langage : « M. le commissaire vous affirmera comme moi que, malgré nos infatigables recherches, on n'a jamais pu rien découvrir; et je peux vous assurer à l'avance qu'on ne découvrira jamais rien. »

Ce jamais était fort risqué. Le journal le i)ro<7, parlant, au mois de juin 1800, d'un fait analogue, rappelait à ce sujet l'affaire du charbonnier Lerible, et assurait que l'on avait fini par découvrir que l'auteur de ces dégâts était bien le charbonnier lui-même, qui, mécontent de la maison qu'il avait louée dans la rue Neuve de Cluny, voulait faire résilier son bail.

Quoi qu'il en soit, la déclaration faite à M. de Mirville fut le dernier mot de la police aux abois, et les projectiles de la rue Neuve de Gluny restent encore aujourd'hui la plus singulière mystification que Ton ait

LES ESPRITS FUAPI'EURS. 2i3

faite aux Parisiens en général et au préfet de police, M. Gabriel Dclessert, en particulier.

Maintenant que nous y avons mis le pied, avançons hardiment dans le monde fantastique, fluidique ou surnaturel. Dans ce que publiait le journal le Siècle (numéro du 4 mars 1846), on va voir pour la première fois apparaître les tables.

« Devons-nous citer, disait le Siècle un fait assez récent, encore inédit, qui a une notable analogie avec l'histoire de la jeune Angélique CoUin, et dont les particularités réelles se résolvent très probablement dans une affection nerveuse telleque la danse de Saint-Guy! Ce fait est attesté comme parfaitement sincère et exact par un témoin oculaire, professeur de classes supérieures dans un des collèges royaux de Paris. En voici uu extrait que nous sommes autorisés à reproduire :

» Le 2 décembre dernier, une jeune lille d'un peu moins de 14 ans, apprentie coloriste, rue Descartes, étant à travailler à son ouvrage, la table fit entendre, au grand étonnemcnt de tout le monde, des bruits insolites et variables... Bientôt le pinceau de la jeune fille s'échappa de ses doigts; quand elle voulait le saisir, il fuyait; le pupitre sur lequel elle travaillait reculait ou se dressait devant elle. La table même, violemment repoussée, allait se heurter contre la table voisine. La chaise sur laquelle la jeune lille était assise, reculait tout à coup et se dérobait sous elle. Le seul frôlement de sa robe repoussait, attirait, soulevait une table. lia témoin, signataire de cette relation, dit que, placé près de la jeune fille, il a été soulevé avec la chaise sur laquelle il était assis. Plusieurs fois cette jeune fille s'est écriée qu'on lui tirait ses bas. En effet, les jarretières s'étaientjspontanément dénouées, les bas étaient presque sortis des pieds, puis, par une réaction soudaine, se remettaient d'eux mêmes... Ces phénomènes se sont reproduits constamment pendant une douzaine de jours. Maintenant, la jeune lille éprouve de violentes secousses intérieures qui ne lui permettent pas de rester assise. Elle est enlevée à tous moments de son siège, et retombe, par un mouvement sembhii)lc à crlui d'un cavalier qui trotterait à Panglaise. »

244 lllSTOir.E DU MERVEILLEUX.

Les tables tournantes, qui n'avaient pas encore lait à cetlc époque leurs premières manifestations, n'ont certainement rien montré de plus surprenant que cette table de la rue Descartes, si l'on ne considère que le pbénomène capital, celui de l'impulsion communiquée sans mécanisme visible. Il s'agissait peut-être encore ici d'une fille électrique, malade d'un excès anormal d'électricité. Mais continuons.

La Revue française insérait la lettre suivante, dans sa livraison de décembre 18-46 :

î... Je crois vous foire plaisir en m'empressant de vous signaler qu'il se passe à Clairefontaine, près de Rambouillet, des faits dans le genre de ceux de Mademoiselle Cottin. Rambouillet s'en est beaucoup entretenu. Voici ce que j'ai pu recueillir à ce sujet ; je ne puis vous garantir l'exactitude des détails, mais le fond est vrai.

» M. B... est fermier à Clairefontaine. 11 y a douze ou quinze jours, trois ou quatre marchands de livres toulousains se trouvaient dans ce bourg; l'un deux vint à la ferme olfrir ses livres. La domestique, qui se trouvait seule, lui donna un morceau de pain. Quelques temps après, un second vint aussi demander du pain; la fdie lui en ayant refusé, il s'en alla en la menaçant. Le soir de ce jour, la soupe étant servie, les couverts mis, au moment de se mettre à table, le bouillon tourna, devint laiteux, les couverts et la soupière s'agitèrent et furent jetés à terre; la fdle allant pour mettre un chaudron sur le feu, l'anse lui resta dans la main, les oreilles s'étant rompues. La même fille allant dans la maison, et se trouvant sur la place oîi avait été le marchand, fut prise de mouvements dans les membres; son cou éprouva aussi un vif mouvemeut de rotation; et sa frayeur était grande. Le charretier, par bravade, se mit au même lieu, il fut tout aussitôt agité, et il étouffait , sortant de la maison, il fut renversé dans une mare d'eau qui est au-devant. On alla chercher M. le Curé : mais à peine avait-il récité quelques prières, qu'il fut agité comme les autres; ses lunettes en furent l3risées,ses membres craquaient et éprouvaient des oscillations. La Illle fut très mal ; elle passa même pour avoir succombé. Ces phénomènes sont intermittents; ils cessent et reparaissent.

LKS liSPHlTS FRAPl'EUnS. ^245

ï La lille avait-elle des prédispositions à cette affection, que la peur aura fait éclore? Cette espèce d'éclampsie n'est-elle pas contagieuse, comme le sont l'épilepsie, la chorepsie, l.i catalepsie, etc. ?

» J'aurais été très curieux de voir ces faits, mais ne connaissent aucunement M. B... ni personne à Clairefontaine, n'ayant ni titre, ni mission pour prétexte, j'aurais eu peur d'être éconduit. »

En 1847,1e journal anglais, \e Douglas Jersold, contenait, dans son numéro du 26 mars, un article dont la môme Revue française a donné l'extrait suivant :

« Tout le voisinage de Black-IJon-Lane, à Bayswater, ralentit d'un événement extraordinaire, arrivé récemment chez M. Williams, dans Moscou-Road, et qui a la plus grande analogie avec la célèbre affaire du revenant de Stocwell, en 1772. La maison est habitée par la famille Williams seule, qui se compose de quatre personnes et d'une petite fille espagnole de neuf à dix ans, qu'ils élèvent charitablement. Il y a quelijues jours, ils furent grandement surpris par un mouvement soudain et mystérieux de divers objets dans le salon et la cuisine. Aussitôt un pot accroché au pressoir se détache sans cause visible et se brise; un autre le suit de près, et le lendemain, un autre encore. L'ne théière de porcelaine, pleine de thé, qu'on venait de faire, et placée sur le manteau de la cheminée, fut renversée sur le parquet, et brisée; une autre en métal, qui lui fut immédiatement substituée, éprouva le même sort, et, quand elle fut sur ia taille, on la vit sautiller, comme si elle eût été ensorcelée, et fut aussi renversée. Huelque temps après ([ue tout fut remis, un tableau se détacha du mur sans que le cadre se brisât. Tout était surprise et terreur alors, car les vieilles gens sont très superstitieux, et, attribuant cet effet à un agent supernaturel, on détacha les autres tableaux qu'on déposa sur le sol. Mais l'esprit de locomotion ne s'arrêta pas là; les assiettes, les pots continuèrent d'être agités sur leurs tablettes, de se détacher, rouler au milieu de la pièce, et sautiller comme s'ils eussent été inspirés par une flûte magique. ,\u souper, quand la lasse d<; la petite Espagnole fut pleine de bouillon, elle dansa sur la table et roula par terre; trois fois de suite elle fut remplie et replacée, et trois fois de même renversée. Il serait en-

246 HISTOir.t: DU MEUVEILLEUX.

nuyeux de relater les tours faiitasliques qui ont été joués par les meubles de tout geure. Un És:yptien se mit à sauter sur la table, alors que personne ne l'approchnit, et se brisât en tombant; une bouilloire s'éhinca du foyer dans le cendrier, comme "Williams venait de remplir la théière qui tomba dans la cheminée. Après une danse sur la table, s'enfuirent au milieu de la chambre, avec de petits meubles, les boîtes à chapeaux, bonnets, etc., de la façon la plus singulière. Un miroir fut enlevé de la table de toilette, et suivi de peignes et de divers Jlacons de parfums. Une grande pelotte à épingles a été éminemment remarquable par ses sauts incessants de côté et d'autres. Les amis de la famille Williams supposent que la petite Espanole est la cause de tout cela, quoique cela soit très extraordinaire pour son âge; mais jusqu'à ce jour le modus operandi a été un mystère. »

La presse a signalé d'aiiti^cs prodiges du même genre qui se seraient accomplis en France, tant dans les derniers mois de IS^S, que dans le cours de l'année suivante. Yoici ce qu'on lisait dans le Constitutionnel, le 5 mars 1849 :

« 11 paraît que la population de la commune de Guillonville (canton d'Orgères) est tout en émoi depuis quelques semaines, par suite de prétendus miracles d'une jeune lille électrique. ■Cette fdle, âgée de 14 ans, domestique de ferme, d'une intelligence bornée, serait (dit la chronique) douée d'une force d'attraction extraordinaire, à l'endroit des meubles et autres objets ■qui l'entourent. La première fois qu'on a reconnu les elfels de ■cette singulière faculté, la petite paysanne était en train de bercer un des enfants de ses maîtres. Tout à coup, les deux portes d'une armoire fermée à clé s'ouvrent toutes seules, et le linge qu'elle contenait est jeté à travers la chambre, comme lancé par une main invisible. Au même instant, une pelisse qu'on avait posée sur un lit voisin, enveloppe la berceuse, et se fixe sur elle assez fortement pour qu'on ail de la peine à l'enlever.

» A partir de ce jour, les preuves de cette puissance attractive allèrent se multipliant d'une manière merveilleuse, au grand dommage de l'électrique servante. Tantôt, en efTet, c'est un

collier de cheval qui vient se placer sur ses épaules, tantôt des corbeilles de pain qui lui tombent sur la tète, tantôt encore un sac vide qui la coilTe et la recouvre en entier, et cette tunique de dessus d'un nouveau genre se colle à son corps, sans qu'on puisse l'en arracher. Est-elle dans une chambre, les meubles de danser et de changer de place, ainsi que dans un comte fantastique d'Hoffmann. D'autres fois, un peloton de fil va se loger dans son dos, et bouts de chandelle, morceaux de viande et boucles d'oreilles de sa maîtresse, se retrouvent dans ses poches, et toujours, à ce qu'on raconte, par la seule influence de son pouvoir d'attraction, et par la vertu de l'électro-magnétisme. Une femme du village, esprit fort de l'endroit, se présente à la ferme, en hochant d«i la léle d'un air sceptique, et disant d'un ton de déli qu'elle ne croira que ce qu'elle verra; peu de temps après, le chef de la jeune fille de se couvrir d'un plat, sans qu'on puisse deviner d'où lui vient cette coiffure inattendue.

» Tels sont les faits qui ont fort agité les habitants de Guillonville, et qui, grossis naturellement à mesurequ'ils se répandent dans les communes environnantes, font crier partout au miracle. »

Cette singulière relation avait été adressée à M. le docteur Henri Roger, par M. Larcher, médecin à Somcheville. Le Journal de Chartres la reproduisit, et, après lui, V Abeille journal de la même ville, qui, dans son numéro du M mars 1849, ajoutait :

« De tous les faits rapportés par le Constitutionnel, un seul est inexact, 11 n'est pas vrai de dire que le sac qui coiffait la jeunedomestique se collait à son corps sans qu'on put l'arracher. On l'a toujours enlevé avec beaucoup de facilité. Nous tenons celte rectification de M. Dolléans père, conseiller municipal à Cormainville, qui a plusieurs fois retiré lui-même le sac, qui recouvrait si mystérieusement cette fille. Voici maintenant une lettre de notre correspondant d'Orgères ; elle est datée du 28 février 1849 :

« Monsieur le rédacteur, je ne sais si vous avez entendu parler des faits qui, depuis deux mois, se passent dans ce canton, à Guillonville. Si vous voulez me permetlrr; de les raconter, je

248 HISTOIRE DU MET. V El LLEUX.

le ferai avec toute l'exactitude qu'exigent des faits si extraordinaires et si inexplicables pour moi. Tontes les populations du canton d'Orgères s'en préoccupent vivement, et en font le sujet continuel de leurs conversations. Voici ces faits tels que je les ai recueillis de la bouche même d'une foule de témoins oculaires et dignes de foi. Je commence ab ovo.

» Dans le courant du mois de décembre dernier (1848), M. Dolléans, meunier et cultivateur à Gaubert, commune de Guillonville, s'aperçut que chaque nuit on lui volait du foin. Quel était l'auteur de ce vol? Ses soupçons tombèrent sur un nommé V"* employé à son service. 11 le dénonça; la justice lit des perquisitions chez l'homme soupçonné; mais elle ne put rien découvrir qui justifiât les soupçons de M. Dolléans. Deux jours après ces per(juisilions, le feu fut mis à l'écurie du meunier de Gaubert; mais fort heureusement on aperçut lallanmie avant qu'elle put faire de grands ravages, et l'on en fut quitte pour la peur. V*'* fut encore soupçonné de ce méfait; il avait été vu, dit-on, rôdant autour de la maison, le soir oîi le feu éclata dans l'écurie. C'était une jeune domestique de la ferme, nommée Alphonsine Benoit, qui prétendait l'avoir vu. V'** fut arrêté et conduit à la maison d'arrêt de Cliàteaudun ; il fut relâché après trente-deux jours de détention préventive.

» Cependant, deux jours après l'arrestation de V"*, commença une série de faits extraordinaires, qui durent encore aujour. d'hui chez M. Dolléans. de Gaubert. L n beau malin de la fin de décembre, M. Dolléans, trouva ouvertes toutes les portes de son étable, de son écurie, de ses granges et de sa propre habitation ; en même temps toutes les clés avaient disparu. Dans la journée, il fit mettre de bons et forts cadenas à toutes les portes; mais lorsqu'il se leva, le lendemain, à cinq heures du matin, tous étaient enlevés, à l'exception de celui qui fermait la porte de la grange. M. Dolléans crut que de hardis voleurs venaient prendre la nuit et les clés et les cadenas. 11 s'arma de son fusil, se mit en sentinelle, non loin de sa grange, bien décidé à tirer sur le premier qu'il verrait paraître. Il resta là jusqu'aux premières lueurs du jour, vers sept heures et demie. En ce moment, il détourna un peu la tête : le cadenas delà grange avait disparu ! M. Dolléans rentre et raconte à sa femme et à ses gens ce qui vient d'arriver; tous s'en effrayent; cette disparition du dernier cadenas leur semble une chose surnaturelle.

» Toute la journée se passa dans un calme parfait. Madame

LES ESPr.lTS FRAPPEURS. 249

Dolléans, qui était fort alarmée, engagea sa jeune servante à réciter à genoux les sept Psaumes de la l'énitence, espérant trouver dans la prière un secours contre sa peur. A peine la jeune fille s'était-elle agenouillée qu'elle s'écria : Qui donc me tire par ma robe ? Et le cadenas disparu le matin apparaît suspendu à son dos. Grand émoi et nouvelle épouvante dans la maison : c'était le 31 décembre.

» A partir de cette époque, Adolphine Benoît éprouva chaque jour les choses les plus singulières. Tanlùt des cordes, des chandelles, des chiffons, des corbeilles à pain, des chopines pleines deau, et même de vieilles charognes, se trouvaient subitement transportés sur son dos ou dans ses poches. Tantôt les ustensiles de cuisine, casserolles, poêlons, cuillers à pot, etc., venaient s'accrocher aux cordons de sa jupe ou de son tablier. D'autres fois, entrant dans l'écurie, les harnais des chevaux sautaient sur elle, et l'entortillaient de telle façon qu'un secours lui était nécessaire pour s'en délivrer. L'n jour, toujours en entrant dans l'écurie, les deux colliers des chevaux vinrent se placer sur ses épaules. Vous riez, sans doute, monsieur le rédacteur, de ces burlesques événements, mais la jeune servante et ses maîtres n'en riaient pas, eux; ils étaient saisis d'une indicible épouvante. Adolphine Benoît devint malade, et fut envoyée à l'hospice de Patay, ou elle passa cinq jours sans ressentir aucun des effets de son obsesiion.

» Elle revint chez ses maîtres. \ peine y eut-elle mis le pied, que tout recommença : les mêmes faits et quelques-uns d'un genre nouveau vinrent la tourmenter comme auparavant. Plus de vingt fois deux planches de trois à quatre pieds de longueur formant étagère, lui tondjèrent sur le dos, à l'instant mênje, où elle entrait dans la chambre. On a même vu ces deux planches, appuyées sur une seule de leurs extrémités, se tenir en équilibre, malgré les lois de la pesanteur. Souvent, soit en marchant, soit en se tenant debout devant ses maîtres, la jeune Adolphine se trouvait tout à coup couverte d'un long sac qui l'enveloppait de la tète aux pieds. D'autres fois, le trépied et la chèvre à scier le bois allaient se placer à califourchon sur son cou. Ti'és souvent, des cordes, des rubans venaient tout à coup, au milieu d'une conversation, s'enlacer autour du cou d'Adolphine, et lui serraient la gorge avec tant de force qu'elle en perdait la respirât ion.. Je ne finirais pas, monsieur le rédacteur, si je voulais vous rapporter tout ce que racontent les témoins de CCS scènes mystérieuses. Mais, demanderez-vous, peut-

être, n'y avait-il point ruse et comédie de la part de la jeune servante? C'est ce que des personnes sensées se dirent d'abord. Une d'elles entre autres, Mademoiselle Dolléans, sœur du maître de la maison, femme pleine de sagacité et de bon sens, se donna pour mission de surveiller Adolpbine ; durant quinze jours, elle ne la quitta ni le jour ni la nuit ; elle ne l'abandonna pas ua seul instant. Eh bien; il a été impossible à Mademoiselle Dolléans de découvrir la moindre trompeiùe dans cette jeune fille.

» 11 y avait déjà plus d'un mois que ces faits exlraordinaires se répétaient chaque jour avec une intensité toujours croissante, lorsque Mademoiselle Dolléans résolut de renvoyer sa servante. Adolpbine Benoit reiourna chez son père à Pérouville. Cette pauvre enfant recouvra aussitôt sa tran(|uillité.

» Chez M. Dolléans, tout rentra d'abord dans le calme le plus parfait, et cela dura une quinzaine de jours. Mais le mercredi des Cendres, des événements, tout aussi inexplicables que les premiers, jetèrent de nouveau l'effroi dans cette intéressante famille. Celte fois ce n'était plus une domestique qui en était l'objet, ce fut le plus jeune fils de M. Dolléans, enfant de deux <à trois mois. Un jour, comme sa mère le tenait sur son giron, tout à coup le bonnet de l'enfant fut enlevé, et ou ne sait ce qu'il devint. Madame Dolléans lui en met un autre ; bientôt celui-ci est coupé et enlevé de même, mais remplacée par une énorme cuiller à pot, qui couvre la tète de l'enfant, à la grande frayeur de la mère. Depuis huit jours, le pauvre enfant est tourmenté de mille façons malgré la surveillance assidue de ses parents : à chaque instant, des ustensiles de cuisine se précipitent sur lui ou dans son berceau. J'ai vu moi-même les pelles, les pincettes, les réchauds et une foule d'autres objets, s'y trouver subitement, sans qu'on put deviner comment cela y était transporté. Madame Dolléans m"a assuré qu'elle a vainement essayé d'attacher au cou de l'enfant des médailles et des crucifix ; ces objets sacrés disparaissaient mystérieusement un moment après y avoir été placés.

» Vous dire l'impression que ces faits produisent parmi nous serait impossible, j'y renonce : tout le monde crie au maléfice, au sortilège; on va même jusqu'à jeter des accusations absurdes sur plusieurs personnes qui, sans doute, sont bien innocentes de tout cela. ».

Voilà les phénomènes accrus et très dramatique-

ment diversifiés. Qui les expliquera? Esprits ou mystificateur secret, il n'y avait pas d'autre clef aux mystères de Guillonville. Madame Dolléaus, femme pieuse et timorée, comme on l'a vu, devait naturellement incliner vers les esprits. C'était aussi la pente de V Abeille de Chartres, car, après avoir publié la relation qu'on vient de lire, elle ajoutait un appendice où M. de Mirville voit l'afiabulation de cette singulière histoire.

« Il y a déjà huit jours; Jit VAbcille de Chartres, que nous avons reçu la lettre de notre correspondant. Nous n'avons pas voulu la publier avant de nous être rendus sur les lieux. Deux de nous sont donc allés, cette semaine, dans le canton d'Orgères; ils ont interrogé des hommes sages, témoins oculaires, des cultivateurs instruits, des prêtres, des médecins : tout ont certifié exacts les faits avancés par notre correspondant. Maintenant, comment expliquer des faits aussi extraordinaires? Ici nous nous taisons. A la science et à l'Église en appartient la solution. Nous ajouterons seulement ce que M. et Madame Dolléans nous ont dit, que « le jeudi 1" mars, des exorcismes ont été faits sur l'enfaut, et qu'aussitôt tout le désordre a cessé; l'enfant ne possède plus cette vertu attractive, pour parler comme M. Roger, du Constitutionnel. Voilà ce que nous pouvons affirmer en toute vérité * . »

Chacun sait, ou peut savoir, que le ministère de l'exorcisme n'est pas du nombre de ceux que tout prêtre peut exercer couramment. II lui faut pour cela une permission spéciale et des pouvoii^s ad hoc conférés par son évêque. L'évèque de Chartres ayant donné ces pouvoirs, avait donc reconnu le fait diabolique de la possession. Quel aipiment pour les spiritistes, de pouvoir invoquer, à l'appui de leur sys-

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