Fléchier, ouvrage cité
vailler à la guérison de ces pauvres malades d'esprit, les empêchaient seulement de jeûner, et leur donnaient des aliments fort nourrissants ; par ce moyen, on leur faisait reprendre le peu de sens que les jeûnes excessifs leur avaient fait perdre, et Ton n'avait pas ensuite beaucoup de peine à leur faire comprendre leur folie passée et à les ramener peu à peu à la raison, et de la raison à la foi *. *
Nous ne voulons pas en douter, car nous trouvons là une réminiscence des conversions de Pellisson à six livres par tête : seulement les six livres étaient représentées ici par de bons consommés. Pour en finir avec la belle Isabeau, disons que Ton fut si content de sa conduite à l'hôpital, qu'on ne l'en fit sortir que pour la marier avec un superbe garçon du pays. C'est un bonheur qui n'arriva à aucune des autres prophétesses, les compagnes de sa captivité à Grenoble.
Quand la bergère de Grest eut cessé de prêcher, l'esprit prophétique ne fit que languir et s'éteindre dans le Dauphiné. Cependant ni M. Bouchu, ni les juges, ni les nobles dames du Dauphiné n'avaient coupé le mal a sa racine, car il restait encore le gentilhomme verrier. Sur la montagne du Peyra, où était sa verrerie, du Serre n'avait pas cessé de tenir des assemblées nocturnes et de faire des ordinations de prophètes selon le rite qu'il avait institué. Bien que ce rite ne fut plus nécessaire, comme nous venons de le dire, depuis que la génération spirituelle des prophètes s'opérait épidémiquemenl, du Serre avait jugé à propos de le maintenir, afin de rattacher à lui les principaux néophytes. L'opinion publique continuait d'ailleurs à y mettre une telle importance, que durant toute cette époque, pour être considéré en Dauphiné comme un véritable pro-
1. Histoire du fanatisme de notre temps, liv. II, pages 135-136.
phète, il fallait avoir été reconnu tel par un prophète en titre, et avoir reçu de lui le souffle en présence d'une assemblée de coreligionnaires. On se passa plus tard de. toute ordination.
Parmi les disciples immédiats du gentilhomme verrier, celui dont l'apostolat fit le plus de bruit lut un paysan de Clieu, âgé de vingt-deux ans, nommé Gabriel Astier. Son premier soin avait été de communiquer à son père, à sa mère et à ses sœurs l'Esprit qu'il avait reçu ; il l'inocula ensuite à ses voisins et à tous les habitants de sa bourgade. En bulte aux poursuites dé l'intendant Bouchu, il trouva quelque temps un asile chez madame deBaix. Lorsqu'il fut, comme cette dame, forcé de passer sur l'autre rive du Rhône, il eut la chance d'échapper au juge de Tournon, et il alla porter l'esprit prophétique dans le Vivarais.
Quoique obligé de cacher sa marche dans un pays rempli de dragons, Gabriel fit de nombreux prosélytes dans tous les villages qu'il traversa. Suivi d'une troupe de prophètes et de prophétesses, il eut bientôt atteint les Boutières, versants septentrionaux des Cévennes. Là, plus encore que dans les Alpes, l'esprit des Vaudois et des Albigeois avait laissé de profondes traces. Les habitants de ces pauvres et sauvages contrées avaient des premiers accepté la réforme. Leur piété, autant que leurs montagnes presque inaccessibles et couvertes déneige, offraient au prophète fugitif un asile assuré. Sa parole ardente, avidement écoutée partout, propageait l'extase avec la rapidité d'un incendie poussé par les vents, selon l'expression d'un chroniqueur de cette époque.
Nul prédicant, même en ces temps où l'inspiration produisit des phénomènes si extraordinaires, ne pos-
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séda au môme degré que Gabriel Astier cette vive éloquence qui entraîne les multitudes. Bientôt il eut autour de lui les populations de Saint-Cierge, de Pranles, de Saint-Sauveur, de Tauzuc, de Saint-Michel, de Gluiras et de Saint-Genest. Il semblait qu'il n'y eût plus dans toutes ces bourgades d'autre souci ni d'autre besoin que celui d'entendre la voix de l'homme que l'on regardait comme un envoyé de Dieu. L'enceinte des villages étant devenue trop étroite pour contenir tous ceux qui venaient écouter Gabriel, il fallut tenir les assemblées de religion au milieu des champs, malgré les vents et les neiges.
« Des messagers nocturnes, dit M. Peyrat, annonçaient d'avance à trois ou quatre lieues à la ronde le passage du pro phète. Dès l'aurore du jour fixé, hommes, femmes, vieillards, adolescents , jeunes mères menant leurs enfants par la main, ou les portant à la mamelle, quittant en foule leurs demeures et traversant les vallons et les forêts, se réunissaient sur les plus hautes montagnes : car c'est sur les cimes qu'ils s'assemblaient toujours, et, pendant les prières, des sentinelles postées sur des rochers avancés faisaient la garde, « semblables, dit un contem- » porain, à ces oiseaux qui vont par troupes et ne s'arrêtent * qu'en des lieux éminents et découverts de tous côtés, après en. » avoir posé quelques-uns qui font le guet pour la sûreté des » autres *. »
Bien souvent ces populations errantes ne rentraient pas de plusieurs jours dans leurs maisons; elles suivaient de montagne en montagne le prophète, ne se nourrissant, comme lui, que de quelques pommes et de quelques noix*. Rien de pareil ne s'était vu depuis ces multitudes qui suivaient saint Jean-Baptiste au bord