‹ Histoire du merveilleux dans les temps modernesChapitre 15 sur 101 · Fléchier, ouvrage cité · texte numérisé non relu

Fléchier, ouvrage cité

<lu Jourdain, ou le Fils de l'Homme au désert. Gabriel Astier criait à la foule : « Repentez-vous, faites pénitence d'être allés à la messe. Seigneur, continuait-il, fais miséricorde à ces pauvres pécheurs! » Et tous, tombant la face contre terre, répétaient avec des sanglots : « Seigneur, miséricorde! miséricorde! »

C'était l'époque où une révolution, opérée avec une promptitude et une facilité surprenantes par la seule force de l'idée protestante, établissait sur le trône d'Angleterre Guillaume, prince d'Orange, à la place de Jacques II, ce « bonhomme, disait l'archevêque de Reims, qui avait sacrifié trois royaumes pour une messe ». Les protestants français, tant ceux qui étaient restés sur le sol natal que ceux qui vivaient à l'étranger, attendaient du côté de l'Angleterre un secours, qui toutefois ne leur vint jamais. Gabriel, partageant leurs espérances, s'en faisait une force pour animer et soutenir les multitudes qu'il tenait enchaînées à sa voix. Il osait leur préciser le jour où le prince d'Orange viendrait les délivrer, à la tête d'une armée de cent mille hommes, conduits par l'ange exterminateur. Alors tous les temples qui avaient été démolis se relèveraient d'eux-mêmes, tandis que les églises catholiques qui les avaient remplacées s'évaporeraient en fumée, et qu'une étoile, tombant sur Babylone la prostituée (Rome), consumerait la chaire pontificale.

c Dans ses extases, dit M. Peyrat, il voyait les cieux ouverts •et Homel et Brunier, entourés des autres martyrs, assis sur des nuées éclatantes ; il voyait le paradis et les anges, l'enfer et Satan. Parfois une douleur vive rongeait ses os, et son âme semblait près de succomber sous une angoisse mortelle. Il appelait alors un enfant et lui ordonnait de chanter un psaume. Cette mé-

lodie faisait sur son esprit un effet semblable à celui de la barpe de David sur le génie mélancolique de Saûl '. »

Faisons bien remarquer ici que ni Gabriel Astier, ni les autres prophètes de cette époque, n'excitaient les populations à prendre les amies. Us se contentaient do leur prêcher l'obéissance à Dieu plutôt qu'au roi. Ils assuraient qu'à ce prix les fidèles n'avaient rien à craindre, car Dieu les soutiendrait et les préserverait du sabre ou des balles de l'ennemi, Les calvinistes en croyaient si bien leurs prophètes', que le tragique événement qui va suivre ne suffit pas à les désabuser.

Il n'y avait alors dans le Vivarais d'autres troupes que quatre compagnies d'infanterie et quatre de dragons, commandées par le marquis de Folleville, colonel du régiment de Flandres. Dès que la saison le permit, cet officier, sur l'ordre de Louvois, fit battre le pays par ses hommes, qui surprirent quelques assemblées. Voici, suivant la déposition de la prophétesse Isabeau Charras (qu'il ne faut pas confondre avec la bergère de Crest), ce qui se passa dans une de ces rencontres :

« Le nommé Jean Héraut, de notre voisinage, et quatre ou cinq de ses enfants avec lui, avaient des inspirations. Les deux plus jeunes étaient âgés, l'un de sept ans, l'autre de cinq et demi, quand ils reçurent le don 2 ; je les ai vus bien des fois dans leurs extases. Un autre de nos voisins, nommé Marliant, avait aussi deux fds et trois filles dans le même état. L'aînée était mariée. Étant enceinte d'environ huit mois, elle alla dans une assemblée en compagnie de ses frères et sœurs, et ayant avec elle son petit garçon, âgé de sept ans. Elle y fut massacrée avec sondit enfant, un de ses frères et une de ses sœurs. Celui de ses frères qui ne fut pas tué fut blessé, mais il en guérit ; et la plus jeune des sœurs fut laissée pour morte sous les corps massacrés, sans

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