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CHAPITRE III

Vivens et Brousson ; les œuvres et la fin tragique de ces deux prophètes.

François Vivens, dont le nom a déjà été prononcé dans le chapitre précédent, était né à Valleraugue ou Vallée sonore (Vallis rauca), gros bourg des hautes Cévennes, situé dans une vallée profonde, où l'Hérault mugit au pied de la montagne de l'Espérou. Fils d'un cardeur de laine, il exerçait lui-même cette profession. Sa première jeunesse n'avait pas été exempte de fautes graves, qui donnèrent lieu à plusieurs procédures contre lui. Pour s'y soustraire, il quitta Valleraugue à l'âge de vingt-deux ans. Ce fut alors qu'il commença à suivre assidûment les assemblées que les religionnaires tenaient sur les montagnes , et il ne tarda pas à se faire un nom parmi les prédicants les plus exaltés.

Quoique petit de taille et boiteux de naissance, Vivens avait un corps robuste et infatigable. Son esprit était remuant, intrépide et aventureux, comme il convenait pour marquer dans la périlleuse carrière où il venait de se jeter. 11 fit preuve, dans plusieurs occasions, d'une grande adresse et d'un véritable courage. Sa réputation le signalant comme un homme dangereux, Bâville, l'intendant du Languedoc, lui donnait constamment la chasse. Vivens sut toujours lui échapper; mais, traqué sans relâche, il dut enfin passer à l'étranger, et il y resta jusqu'en 4689. Pendant cette année, les grandes espérances qu'inspirait aux protes-

tants la révolution qui venait de placer le prince d'Orange sur le trône d'Angleterre, ramenèrent en France beaucoup de réfugiés impatients. Vivens fut du nombre; âgé alors de vingt-six ans, il quitta la Hollande, rapportant en France ses facultés d'agitateur bien agrandies, et un pouvoir tout nouveau : il était parti simple prédicant, il revenait ministre.

En rentrant dans les Cévennes, Vivens les trouva tout agitées de l'esprit qui venait de souffler sur le Vivarais, et il n'eut pas de peine à réchauffer le zèle des Cévenols pour les assemblées religieuses. En même temps, ayant conseillé la résistance, il s'occupa de ramasser des armes, de fabriquer de la poudre et de fondre des balles. Du fond d'une caverne, qu'il a choisie pour son quartier général, il organise la première insurrection des Cévennes, et compte bientôt quatre cents hommes armés réunis sous ses ordres. Un jour, il a l'audace de se mettre à leur tête , et de marcher fièrement 4e Florac à Pompidou, comme pour montrer ses forças à ses amis et à ses ennemis. C'était précisément le moment où Bâville et de Broglie, que Vivens croyait à vingt lieues de là, retournaient à Montpellier, se félicitant d'avoir pacifié le Vivarais., Escortés de quelques troupes, auxquelles s'étaient « jointes deux ou trois compagnies de milice, ils descendaient par Aubenas, Joyeuse et Genouillac, en suivant une des nouvelles routes que l'intendant de la province avait fait pratiquer dans ces montagnes pour porter plus facilement des soldats sur tous les points où se tenaient les assemblées religieuses. Pénétrant dans la partie orientale du diocèse de Mende, ils se dirigeaient sur Florac. Ils venaient à peine de passer te Pont-de- Montvert, bourg situé sur le Tarn, lorsqu'ils entendi-

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rent des roulements de tambour, et aperçurent une troupe de quatre cents paysans armés, commandés par un petit homme boiteux, qui s'avançaient hardiment au-devant d'eux et semblaient leur offrir le combat. Ce n'était pourtant que le hasard qui amenait eette rencontre, car Vivens ne pouvait s'attendre à trouver les troupes royales sur son chemin. Bâville et de Broglie, qui le croyaient en Hollande, furent encore plus surpris que lui en le voyant tout à coup devant eux. Les soldats du roi fondirent avec impétuosité sur sa troupe et n'eurent pas de peine à la rompre. Vivens se jeta dans un bois du voisinage ; mais quelques précautions qu'on eût prises pour lui couper la retraite, le rusé partisan parvint à s'échapper, laissant à peine deux ou trois de ses hommes sur le champ de bataille, et quelques prisonniers que Bâville fit pendre le lendemain, en passant à Saint-Jean du Gard.

Cette misérable expédition dut donner à penser aux vainqueurs : ils venaient d'étouffer l'insurrection dans le Vivarais; en retournant à Montpellier, ils la rencontraient sur leur chemin, au milieu des Cévennes, comme ces feux follets qui, pourchassés par le voyageur, reparaissent sous ses pas et semblent s'acharner à le suivre.

Cependant l'heure de la grande insurrection cévenole était encore loin. Continuons de faire connaître les plus importants des . prophètes dont les actions remplissent l'intervalle qui nous sépare encore de cette période.

Vivens s'était retiré dans une caverne, qui servait de centre aux correspondances et aux mouvements entre les plus ardents religionnaires. Il y avait déjà reçu Gabriel Astier; c'est là aussi que vint bientôt le

trouver un autre prophète, Claude Brousson, rentré en France avec les mêmes espérances que lui, mais qui n'entendait pas les réaliser par des moyens violents.

Claude Brousson était un de ces protestants animés d'un esprit tout évangélique, qui regardaient comme un devoir de prêcher leur religion et de mourir pour elle, sans se croire jamais le droit de pousser jusqu'à a révolte leur désobéissance à l'autorité royale. Issu d'une excellente famille de la bourgeoisie de Nîmes, il s'était livré de bonne heure à l'étude des lois. Il avait été l'avocat des protestants à la chambre mi-partie de VÉdity dans sa ville natale, et plus lard au parlement de Toulouse. Dans celte charge, qu'il exerça longtemps, l'avocat Brousson s'échauffa d'un saint zèle pour la cause des religionnaires, sans toutefois se porter jamais à aucun acte contraire à la modération qui lui était naturelle. En 4683, il fut l'âme des assemblées qui se tinrent à Toulouse, dans sa propre maison et dans le cloître des chartreux, puis successivement dans plusieurs villes des Cévennes, enfin dans le Poitou et dans le Dauphiné. Il passait pour un des principaux auteurs des délibérations qui furent prises dans ces réunions, et dont Brueys dénonce avec indignation l'esprit séditieux, tout en nous apprenant qu'il ne s'agissait que de « prêcher et de s'assembler partout, même avec armes, malgré les défenses, pour faire connaître à la cour que la conversion des religionnaires, à laquelle on travaillait, n'était pas aussi facile qu'on se l'était imaginé ». 11 nous semble qu'en faisant ce que l'Édit leur permettait, c'est-à-dire en se réunissant pour prier, es protestants n'étaient pas des rebelles, et si Ton voit ici des armes, c'est qu'apparemment tous les fidèles

n'étaient pas résignés, comme Claude Brousson, à se laisser sabrer sans défense par les dragons de Louvois. À la suite de ces réuntons, Brousson avait dû quitter la France et était allé s'établir àLauzanne. Il exerçait "sa profession d'avocat dans cette ville, oii sa femme et son fils vinrent le rejoindre. Les "réfugiés suisses, près de qui son talent et son caractère l'avaient mis en grande considération, le chargèrent d'une mission auprès des princes étrangers ; ces derniers l'accueillirent avec beaucoup d'égards et d'affection. L'un d'eux lui offrit même une chaire de professeur dans une des principales universités d'Allemagne. Mais Brousson, malgré les larmes de sa famille et les prières de ses amis, refusa cette place, qui lui eût assuré à l'étranger une existence paisible; il préféra suivre le périlleux apostolat auquel il se sentait appelé par Dieu. Cet homme pieux et zélé se peint lui-même dans la lettre suivante, qu'il crut devoir écrire à l'intendant du Languedoc pour lui faire connaître les motifs qui le ramenaient en France :

« J'ai plusieurs fois protesté, et je le fais encore devant Dieu, que je prends à témoin, que ce n'a été ni par ordre, ni par le conseil d'aucune puissance étrangère, directement ou indirectement, que je suis revenu en France ; mais que c'est uniquement par le mouvement de ma conscience et de l'esprit de Dieu. Ce mouvement ayant été si violent, que j'en étais consumé, jusque là qu'ayant différé de deux ou trois mois de suivre cette vocation intérieure, je tombai dans une maladie qui parut mortelle à tout le monde, et dont les médecins ne connaissaient pas la cause. Mais comme je vis bien que Dieu ne manquerait pas de me faire mourir si je résistais plus longtemps aux mouvements de son esprit, qui m'appelait à venir consoler son peuple, je me mis en chemin, au milieu de la maladie, sans consulter ni la chair ni le sang, et Dieu me rétablit la santé dans mon voyage. »

Brousson ne doute pas un seul instant de cette mission qu'il a reçue de Dieu. Peu de temps après son retour en France, il écrit à sa femme, qui, moins courageuse, ne s'était pas senti la force de le suivre :

c Je suis fort en peine pour vous, ma chère femme, sachant que vous avez si peu de force d'esprit pour supporter les épreuves par lesquelles il plaît à Dieu de nous Étire passer. Dieu m'a retiré des occupations du siècle et il a daigné m'appelerau sacré ministère de sa parole ; il m'a fait la grâce de réemployer à une œuvre des plus extraordinaires et des plus importantes dont on ait jamais ouï parler. C'est là sans contredit ma couronne. »

Nul prophète ne se crut plus sincèrement inspiré et ne marcha plus résolument où la voix de Dieu l'appelait. Mais ce qui fait le caractère particulier de Brousson, c'est son inaltérable douceur et son aversion profonde pour tous les moyens violents. Il faut lire, pour s'édifier sur ce point, le recueil de ses sermons prononcés en France dans le désert, pendant les années 1690, 1691, 1692 et 1693, et qu'il publia de- 4 puis sous le titre de Manne mystique du désert. Le petit nombre de passages que nous allons citer suffira pour montrer sous quelle figure, la veille de l'insurrection cévenole, cet homme, profondément évangélique, symbolisait son Église, « forcée par la persécution de s'enfuir dans les montagnes et d'errer dans ïes déserts, comme le chevreuil et le faon poursuivis par les chasseurs » .

c La colombe, dit Claude Brousson, est un animal pur et net qui ne se souille pas dans les ordures. De même, l'Église de Jésus-Christ est pure et exempte des souillures de ce siècle ;.mais l'Église romaine, qui, depuis plusieurs siècles, se souille de toutes sortes d'impuretés, n'est donc pas la colombe de Jésus- Christ?

» La colombe est un animal doux et pacifique. De même la

vraie Église est douce, paisible, charitable, débonnaire ; mais l'Eglise romaine, qui fait de si grands maux aux fidèles, qui les dépouille de leurs biens, qui les chasse de leurs maisons, qui les traîne dans les basses-fosses, qui leur fait souffrir les cruels tourments de 'la géhenne et de la galère, qui les fait mourir dans les plus horribles supplices ou qui les fait massacrer inhumainement... Ah! elle n'est pas la colombe de Jésus-Christ.

» La colombe est un animal très-faible ; elle n'est pas armée de griffes, ni d'un bec terrible pour se défendre. De même l'Église de Dieu est ordinairement faible et opprimée par ses ennemis ; mais l'Église romaine est puissante et terrible aux yeux de la chair : elle est la bête mystique à qui le dragon a donné sa puissance et son trône, et de qui la terre a dit : c Qui est semblable jt la Bête et qui pourra combattre contre elle? » Donc elle n'est pas la colombe de Jésus-Christ.

» Les biens du monde sont périssables, mais les biens célestes sont éternels. Ceux qui ne veulent pas souffrir avec Jésus-Christ ne régneront pas un jour avec lui ; ils ont leur partage en cette vie ; mais un jour leur portion sera dans l'étang de feu et de soufre; mais pour vous, pauvres, fidèles qui êtes persécutés pour la justice, réjouissez-vous au Seigneur, car le royaume des cieux est à vous! — Ah! que .vous êtes heureux, vous qui maintenant faites votre séjour dans les bois, dans les déserts, dans les fentes des rochers et dans les cavernes ; car un jour vous habiterez le palais du Roi des rois et vous serez éternellement abreuvés au fleuve, de ses délices. »

Il y a loin d'un apôtre si plein cTe résignation et de mansuétude à des prophètes belliqueux tels que Gabriel Astier et Yivens, et surtout à des anges exlerminaleurs tels qu'Esprit Séguier, personnage qui va bientôt apparaître, et dont les cruautés vengeresses ouvriront la période de la guerre des Cévennes. Brousson s'étant fait conférer le caractère et le titre de ministre du saint Évangile par Yivens, qui les avait reçus ainsi laimême en Hollande des mains d'un autre ministre (mode de consécration autorisé par la discipline des Eglises réformées), on fut amené dès lors à supposer

entre ces deux hommes plus de rapports intimes et de sympathies qu'il ne pouvait y en avoir. Tous deux avaient sans doute les mêmes aspirations religieuses, mais chacun obéissait à sa nature et marchait au même but par des voies bien différentes.

I Brousson, dit M. Peyrat, prêchait régulièrement trois fois par semaine, quelquefois tous les jours, et même plusieurs fois dans une journée ; puis c'étaient des baptêmes, des mariages, des morts, cérémonies alors également tristes; puis des modèles de prière, des formules de liturgie, des règlements de piété qu'il dictait aux églises, pour qu'elles pussent,, après son départ, continuer sans pasteurs leurs services religieux *. »

Mais à travers quelles aventures, et au prix de quels périls, cet homme de paix, qui, pour inoculer sa douceur à des auditeurs rustiques et sauvages, ne leur parlait que sous les symboles des brebis et des colombes, était-il condamné à remplir sa mission! Que de voyages dans les montagnes, sous le vent, la pluie et la neige! Que de nuits passées au milieu des bois, sur la terre nue ou sur une couche de feuilles sèches! Que de retraites dans des cabanes de pâtre, dans des cavernes ou dans des granges abandonnnées ! Quelquefois, surpris dans une maison où il s'était glissé furtivement pour porter ses consolations aux fidèles, il était forcé de se cacher au fond d'un puits, ou de s'évader en rampant sur les toits. D'autres fois, il trour vait un ami qui voulait bien passer pour lui, et donner le change aux soldats, dont il détournait ainsi la poursuite. Un prédicant nommé Roman, qui s'était fait prendre de cette manière dans les environs de Barre, et que les soldats avaient conduit à Saint-Jean du

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