Histoire des pasteurs du désert, t. I, p
cruellement que les illuminés qui y faisaient entendre leurs inspirations. Au mois d'octobre 4701, Bâville, informé que les protestants des Cévennes tenaient une assemblée près d'Alais, y envoya une compagnie de milices. L'assemblée venait de finir quand les soldats arrivèrent; cependant trois de ces pauvres gens, qui se retiraient plus lentement que les autres, ayant eu le malheur de se laisser prendre, furent rompus vifs.
La plus atroce des exécutions de ce genre fut celle de Creux de Vaie, près des Oulières, en Vivarais. Le massacre fut tel, qu'outre les cadavres restés sur la place, on chargea une barque .et deux charrettes de captifs blessés, qui furent transférés à Montpellier* Parmi eux était un prophète et ses quatre fils. Le prophète fut pendu, trois de ses fils furent condamnés aux galères, le quatrième mourut en prison, de ses blessures; leur maison fut rasée. « Ainsi, dit un historien, dans un même jour, sa femme se trouva sans mari, sans enfants, sans maison et sans bien. »
Pendant la nuit du 6 au 7 novembre 1701, quinze personnes furent massacrées à Tornac, et dix-huit dans les environs d'Uzès.
Dans les premiers mois de Tannée suivante, quatre hommes et quatre femmes furent pendus au Pont-de- Monvert. Ce bourg, qui va bientôt être le théâtre du premier acte d'une insurrection vengeresse, fut menacé d'être rasé ; on l'accabla d'amendes arbitraires, et on y laissa en subsistance trois compagnies de milices, à qui il fallait fournir tout ce qu'elles demandaient.
Notons ici une particularité étrange. Plusieurs femmes allaient de bourgade en bourgade, en criant: « Dieu m'a donné des larmes de sang pour pleurer la désolation de Jérusalem; » et il sortait en effet du sang
de leurs yeux et de leur nez. Bâville fit arrêter une prophétesse qui rendait de ces larmes sanglantes, qu'elle donnait comme signe de la mission dont elle se disait chargée '. Comme on redoutait les effets que pouvait produire sur l'esprit du peuple un si surprenant phénomène, cette femme fut accusée d'imposture. Condamnée au gibet, elle subit son supplice à Montpellier. Brueys prétend qu'en ce moment suprême elle avoua que c'était par une indisposition naturelle qu'elle rendait ce sang par le nez et par les yeux * ; mais on lit dans le manuscrit de La Baume que la vue de la potence « ne fit pas changer de langage à cette femme 3 *•
1. L'écoulement du sang par les glandes lacrymales est une affection rare, mais qui a été quelquefois constatée. On lit ce qui suit dans un journal de médecine :
« M. de Hassner a présenté au Collège des médecins de Prague (séance du 18 octobre 1859) une jeune fille, âgée de treize ans, chez laquelle on remarquait, depuis six mois environ, le phénomène singulier de la production des larmes sanglantes. L'écoulement ne venait pas de la conjonctive, qui n'était nullement altérée, mais des glandes lacrymales; il se produisait habituellement dans l'après-midi, plus souvent à droite qu'à gauche, quelquefois des deux côtés à la fois, survenant brusquement et s'arrêtant après avoir duré quelques secondes. Le sang qui s'écoulait se coagulait promptement, et ne contenait que des globules rouges, qui s'altéraient rapidement. A part une anémie légère, cette jeune fille ne présentait d'ailleurs aucun symptôme morbide; elle n'était pas encore réglée.
» Ce fait est d'autant plus curieux que les antiques histoires d'individus qui pleuraient du sang sont rangées parmi les fables par la généralité des auteurs contemporains. Nous n'en connaissons qu'un seul, Adam Schmidt, qui ait observé et décrit ce phénomène, rencontré par lui chez quelques femmes atteintes de troubles dans la menstruation. »