Histoire du fanatisme 9 t. I, p
3. (Livre I.) Ce manuscrit, qui donne une relation abrégée de la révolte des Cévennes, et qui est d'un magistrat qui participa au jugement des calvinistes au présidial de Nîmes, est conservé à la bibliothèque de la ville de Ntmes et dans la famille de ce magistrat. Nous en possédons un extrait que nous devons à l'obligeance de M. le pasteur Corbière, de Montpellier.
Dans toutes les Cévennes, les esprits étaient dans l'attente d'un événement mystérieux et prochain. Une prophétesse des hautes Cévennes, se trouvant à Orthez, près de Sérignan, déclarait « qu'il arriverait bien des malheurs dans le pays, mais qu'il s'y ferait comme un monde nouveau » . Un prophète annonçait « que Dieu montrerait bientôt au peuple une échelle qui toucherait de la terre aux portes du paradis ». Le sermon de Brousson sur la colombe, devenu populaire au désert, n'était plus une plaintive complainte, mais un chant radieux d'espérance. Continuant l'image, touchante de Brousson, les Cévenols s'écriaient, avec le Cantique des cantiques :
c colombe qui te caches dans la fente des rochers, montrenous ta face et fais-nous entendre ta voix, car ta voix est douce et belle. Lève-toi et viens, car l'hiver est passé, Forage a cessé, les fleurs renaissent, voici le temps des chansons. N'entends-tu pas léchant de la tourterelle? Le figuier a poussé ses bourgeons, et la vigne en fleurs exhale un suave parfum. Lève-toi, ma belle, lève-toi, mon amie, et viens à nous ! »
Toutes ces images annonçaient, dans la bouche des prophètes, le prochain rétablissement du culte protestant et la reconstruction des églises renversées.
Mais l'esprit prophétique allait bientôt parler un langage plus significatif aux populations exaspérées par une persécution atroce. Au mois de février 1702, Durand Fage assistait, avec ses armes, à une assemblée nocturne à Gallargues, gros village situé entre Lunel et Nîmes. La prophétesse Marguerite Bolle, sa parente, âgée de vingt-trois ans, tomba en extase et déclara t que l'épée de Durand Fage servirait à détruire les ennemis de la vérité 1 ». Plus tard, les grands pro-
1. Théâtre sacré des Cévennes, p. 110. Déposition de Durand Fage.
phètes des montagnes, Abraham Mazel, Salomon Couderc et Esprit Séguier, reçurent simultanément des inspirations de la même nature. Celle d'Abraham Maze mérite d'être reproduite ici, parce qu'elle résume celles des autres prophètes qu'on vient de nommer.
« Quelque temps avant que j'eusse reçu de l'Esprit l'ordre positif el redoublé de prendre les armes, je songeai que je voyais dans nu jardin de grands bœufs noirs et gras qui broutaient les plantes du jardin. Une personne me dit de chasser ces bœufs, mais je refusai de le faire ; cependant, la même personne ayant fait insistance, je les chassai. Fort peu de temps après, je reçus une inspiration dans laquelle il me fut dit que le jardin était l'Église ; que les gros bœufs noirs étaient les prêtres qui le dévoraient, et que je serais appelé à mettre en fuite ces sortes d'hommes. A quelques jours de là, l'Esprit m'avertit de me préparer à prendre les armes pour la cause de Dieu. Cet avertissement fut suivi de quelques autres pareils, et comme je parlais assez haut dans l'extase, les uns, qui voyaient ma faiblesse, ou, pour mieux dire, mon néant, étaient comme scandalisés de cet ordre inconcevable ; les autres, plus humbles, se contentaient de lever les yeux au ciel. Dans ces réitérations, il n'y avait jusquelà qu'une déclaration générale. Pierre Esprit et Salomon Gouderc, deux de nos principaux inspirés (qui ont été brûlés vifs) eurent des avertissements conformes aux miens, et quelques autres en eurent aussi. Enfin, le dimanche 21 juillet 1 702, comme nous étions dans une assemblée proche delà montagne de Lozère (Isaac Soulage, David Masauric et quelques autres), l'Esprit me saisit et m'ordonna, en m'agitant beaucoup, de prendre les armes sans aucun retardement, et d'aller délivrer ceux de nos frères que les persécuteurs détenaient prisonniers au Pont-de-Montvert. Ils étaient dans le château d'André, que l'abbé du Ghuyia occupait '. >
Ces prédications belliqueuses ne furent pas les seules causes de l'insurrection générale des Gévennes et des événements terribles qui vont maintenant se dérouler.