Théâtre sacré des Cévennes, p
Il faut les rapporter aussi à la conduite cruelle que les ecclésiastiques, évêques, curés et simples moines, ne cessaient de tenir à l'égard des religionnaires, et qui ne laissait à ces malheureuses populations d'autre recours que l'insurrection et la défense armée. Le clergé avait été investi, dans le principe, d'une sorte de mission de police, qui, remplie avec un esprit de douceur et d'évangélique charité, pouvait devenir pacificatrice. Ce fut le contraire qui arriva. Dépassant beaucoup ce qu'on attendait d'eux, les prêtres catholiques abusèrent de l'autorité qui leur était confiée, et traitèrent les protestants avec une telle rigueur, qu'il ne leur resta plus de ressource que dans la révolte.
De cette cruauté des prêtres catholiques, les historiens rapportent une multitude d'exemples. Nous n'en citerons qu'un seul, pour ne pas sortir de notre sujet.
Un jeune berger protestant était à genoux, faisant sa prière. Le prieur de Yaleirargues vient à passer. Il saisit cet enfant par les cheveux, le traîne dans sa maison, et, afin que le juge de Lussan puisse dresser un procès-verbal, il va lui-même demander du papier timbré chez le notaire du lieu, nommé Bouton. Il ne trouve que le fils du notaire, qui non-seulement lui refuse ce papier, mais l'injurie. Le prieur riposte, la dispute s'échauffe : le jeune homme, irrité, court aussitôt à l'église catholique, renverse le tabernacle, jette tous les ornements dans un puits, et se retire chez lui. On vient l'arrêter, et eji même temps on met la main sur un de ses voisins, nommé Olympe, étranger à ce que le jeune Bouton venait de faire. On les conduit tous deux à Bâville, qui était alors à Uzès. L'intendant fait rouer le jeune Bouton, après lui avoir fait couper le poing, et il ordonne de pendre Olympe, malgré les
preuves positives par lesquelles il établissait que nonseulement il n'avait pris aucune part à Faction de Bouton, mais que rien n'avait pu la lui faire prévoir.
D'autres ecclésiastiques ne se contentaient pas d'être les pourvoyeurs des justices prévôtales établies par l'intendant du Languedoc ; ils poussaient le zèle jusqu'à se mettre à la tête des troupes qui allaient, à travers les montagnes, à la recherche des assemblées religieuses, et faisaient eux-mêmes l'office de bourreaux sur les délinquants qui leur tombaient sou» les mains.
Entre ces prêtres barbares, il en était un qui effaçait par ses cruautés tout ce que les autres avaient commis de plus révoltant : c'est cet abbé du Chayla, déjà signalé et condamné par les révélations des prophètes. Les traitements qu'il faisait subir à ses victimes paraîtraient incroyables s'ils n'étaient attestés par tous les contemporains, et même par des catholiques, qui, plus d'une fois, en ont frémi d'indignation et d'horreui 4 .
Agé de cinquante-cinq ans, l'abbé du Chayla appartenait à une famille noble du Gévaudan. Sa taille élevée, sa mine guerrière, et surtout sa piété sombre et violente, l'avaient désigné, dès sa jeunesse, comme un athlète de l'Église militante. Nommé agrégé au séminaire des Missions étrangères, on-i'av^it envoyé dans le royaume de Siam, pour faire ses premiers exploits de convertisseur sur les disciples de Bouddha. De retour en France, il fut élevé à la dignité d'archiprêtre du diocèse de Mende, et depuis plusieurs années il travaillait avec une ardeur impitoyable à la persécution des religionnaires. Bâville, ayant reconnu en lui l'homme le plus propre à l'œuvre qu'il avait entreprise.
l'avait créé inspecteur des missions des Cévennes. Pour arriver à la conversion ou à l'extermination des réformés, tous les moyens semblaient bons à du Chayla.
ce Tantôt, dit Court, il leur arrachait avec des pincettes les poils de la barbe ou des sourcils; tantôt, avec les mêmes pincettes, il leur mettait des charbons ardents dans les mains, qu'il fermait et pressait avec violence, jusqu'à ce que les charbons fussent éteints ; souvent il leur revêtait tous les doigts des deux mains avec du coton imbibé d'huile ou de graisse, qu'il allumait ensuite et faisait brûler jusqu'à ce que les doigts fussent ouverts ou rougis par la flamme jusqu'aux os * . »
Ces barbaries n'avaient souvent d'autre but que de forcer les patients à déceler les retraites des ministres rentrés en France, ou même simplement celles des protestants qui fréquentaient les assemblées. Mais le plus ordinairement il employait ces moyens contre ceux qui refusaient d'assister à son prône, ou qui manquaient à quelque cérémonie du culte catholique. Ayant été informé qu'une jeune fille n'avait pas observé un jour de fête, il l'a fit enfermer dans une espèce d'étui tournant sur deux pivots, qu'on fit mouvoir si longtemps et avec une telle rapidité, qu'elle en perdit l'usage des sens. Pour une faute de même nature, il fit saisir une autre jeune fille et la livra au bourreau, qui la fouetta jusqu'au sang. Un autre jour, on lui apprit qu'une pauvre servante du Pont-de-Montvert avait dit à de nouveaux convertis qui venaient de communier dans l'église romaine, « qu'ils avaient avalé un morceau aussi 'venimeux qu'un basilic, et fléchi les genoux devant Baal ». La malheureuse fille fut condamnée pour ce propos à
1. Histoire des troubles des Cévennes ou de la guerre des Camisards, t. I, p. 25.
la peine de mort, qu'elle subit avec fermeté au Pontde-Montvert.
L'archiprêlre avait converti ses celliers en cachots ; il y parquait les malheureux arrêtés par ses sbires, et chaque jour il y descendait pour leur donner la question. Quelquefois cependant il relâchait les prisonniers ; les hommes, au prix de For; les femmes, au prix de l'honneur. Depuis vingt ans, l'abbé du Ghayla tenait la population des hautes Gévennes sous ce despotisme atroce. Un jour vint pourtant où elle se fatigua de souffrir et laissa éclater sa colère.
Gomme l'émigration n'avait pas discontinué, du Chayla, qui avait ses espions partout, vint à découvrir, au milieu du mois de juillet 1702, qu'un groupe de protestants, composé de gens des deux sexes, se rendait à Genève sous la conduite d'un muletier de Cannes, nommé Massip. Il les fittous arrêter, livra au bourreau le malheureux guide pour être pendu, et mit le reste dans ce qu'il appelait ses ceps.
Les ceps de l'abbé dû Ghayla étaient des poutres à demi fendues et munies de coins qu'on retirait après avoir placé entre leurs fentes les mains ou les pieds des prisonniers. Cet intolérable supplice amenait souvent la gangrène des parties comprimées de cette manière. Les malheureux que l'archiprêtre avait surpris se trouvaient ainsi détenus au Pont-de-Montvert, où il faisait sa résidence habituelle pendant l'été.
Le Pont-de-Montvert est un bourg situé au pied des monlagnes du Bougés et de la Lozère, au confluent du Tarn et du Rioumel. Du Ghayla avait autour de lui une garde de valets et de soldats, avec un grand nombre de prêtres organisés en mission, ou plutôt en bande, sous • ses ordres. Il y occupait un château confisqué sur la
veuve et les enfants d'un riche protestant nommé André, qui avait été massacré et traîné sur la claie par les soldats du duc de Noailles, dans la grande dragonnade du mois de septembre 1685.
L'abbé du Chayla, avons-nous dit, tenait enfermée dans ses ceps cette petite caravane de protestants surpris au moment de leur tentative d'émigration. Leurs parents allèrent se jeter aux pieds de l'archiprêtre, qui fut inexorable et répondit que les détenus subiraient leur peine, c'est-à-dire seraient envoyés aux galères.
À la nouvelle des dangers que couraient leurs malheureux frères, plusieurs Cévenols se réunirent en assemblée sur la montagne du Bougés; les prophètes- Séguier, Salomon Couderc et Abraham Mazel y assistaient. Le premier, dans une longue prédication, déplora l'infortune des prisonniers du Pont-de-Montvert. t Le Seigneur, s'écria-t-il en terminant, nous ordonne de prendre les armes, d'aller délivrer nos frères captifs, et d'exterminer cet archiprêtre de Moloch ! * Les prophètes Salomon Couderc et Abraham Mazel ayant parlé dans le même sens 1 , l'expédition contre l'archiprêtre fut arrêtée et fixée à la nuit suivante. C'est ce que l'on a appelé la Conjuration des trois hêtres. On donnait ce nom à la cime de la montagne du Bougés, à cause de trois hêtres gigantesques qui dominaient la forêt et couronnaient la montagne de leur ombre.
Le 24 juillet 4702, vers dix heures et demie du soir r on entendit, du Pont-de-Montvert, une psalmodie lointaine qui descendait des bois du Bougés et devenait plus distincte en s'approchant : c'était Esprit Séguier, le terrible prophète, qui arrivait avec cinquante-trois