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CHAPITRE VII

Théâtre de l'insurrection. — Attaque de Saint-Germain de Calberte.

— M. de Saint-Julien envoyé pour combattre les Camisards..— Le maréchal de Broglie battu par Cavalier au Val de Bane. — Mort du capitaine Poul. — Divers combats. — Victoire de Cavalier à Vagnas.

— Sa défaite dans le même lieu. — Dangers qu'il court.

Après une assemblée générale, qui fut tenue dans le désert,, au chant des cantiques, chaque brigadier général alla occuper le pays qui lui était assigné, Salomon- Abraham se posta aux alentours du Cougès; Joani, à la Faus-des-Armes * ; Cavalier, au levant, sur la montagne du Bouquet, couverte de forêts et coupée de gorges profondes, d'où il menaçait la rive gauche du Gardon oriental; Castanet, au couchant, sur l'Aigoal et l'Esperou. Roland se tenait au centre, sur la montagne de Mialet ou de Durfort, occupait les deux rives du Gardon occidental, et menaçait Anduze. Ainsi distribuées, les cinq légions pouvaient se tendre la main de montagne en montagne, grâce aux courts intervalles qui les séparaient.

L'insurrection embrassait six diocèses, ceux de Mende, d'Alais, de Viviers, d'Uzès, de Nîmes et de Montpellier, sur une étendue d'environ quarante lieues

1. Faus (fagus), c'est-à-dire hêtre en languedocien ; les montagnes de la Lozère en sont couvertes. Ici on a ajouté des armes, sans doute pour conserver le souvenir de quelque action militaire.

de longueur du nord au sud, depuis Annonay jusqu'à Cette, et sur vingt lieues de largeur.

Tout le diocèse de Mende était renfermé dans la province appelée le Gévaudan : on distinguait le haut Gévaudan, compris presque tout entier dans les montagnes de la Margeride et d'Aubraç, et le bas Gévaudan, qui embrassait la montagne de la Lozère. Un des sommets les plus élevés de cette dernière chaîne est le Bougés, voisin du fameux Pont-de-Montvert où commença ce terrible incendie que Bâville, dans ses lettres officielles, appelait un feu de paille. Le diocèse d'Alais occupait toutes les basses Gévennes, où Ton distingue deux hautes montagnes, célèbres aussi dans cette guerre, l'Aigoal et FEsperou, du flanc desquelles sortent un grand nombre de petites rivières ou de torrents, dont les principaux sont : l'Hérault, le Vidourle, le Gardon d'Alais et le Gardon d'Anduze. Entre les cimes boisées de FEsperou s'abrite une petite vallée arrosée d'une infinité de sources, émaillée de toutes sortes de plantes et de belles fleurs, qui a reçu du peuple le nom caractéristique de Hort-Diou> jardin de Dieu (hortus Dei). Le diocèse de Viviers, un des plus populeux, s'étendait le long de la rive droite du Rhône, et contenait d'abord, dans les basses Cévennes, les Boutièresy groupes de montagnes étroites par leur circonférence, mais élevées en pyramides et couvertes de châtaigniers; ensuite, plus à l'ouest, sur les confins du Velay, un canton nommé proprement la Montagne, d'où la Loire tire sa source. Au midi du précédent, le diocèse d'Uzès, un des plus grands et des plus riches du Languedoc, s'étendait depuis les hautes Cévennes jusqu'au Rhône. Le diocèse de Nîmes, qui se trouvait tout entier dans la plaine, occupait le vaste espace

compris entre les derniers contre-forts des hantes Ce* vennes, le Rhône et la mer. C'est dans ce diocèse, et aux portes de Nîmes, que se trouve le délicieux vaBon de la Vannage, dont nous avons déjà parlé, et qui était presque entièrement peuplé de protestants. Au sudouest de celui de Nîmes, le diocèse de Montpellier, détendant aussi dans la plaine jusqu'à la Méditerranée, est traversé dans une de ses parties paV les monts de la Serrane, branche séparée des Cévennes.

Le vaste théâtre de l'insurrection cévenole occupait donc tout le territoire qui forme aujourd'hui nos quatre départements de la Lozère, de TArdèche, du Gard et de l'Hérault.

On croit que c'est seulement à cette époque de leur organisation militaire et de leur distribution dans les postes désignés plus haut, que les enfants de Dieu reçurent généralement la dénomination de Camisards. Court a rencontré ce nom dans un journal manuscrit fait sur les lieux au mois de décembre 1702, et dès le 6 janvier de l'année suivante, on le trouve employé couramment dans les nouvelles publiques.

Ce nom de Camisards a beaucoup occupé, dans le temps, les étymologisles. Les auteurs modernes adoptent, pour l'expliquer, deux opinions différentes. Dans la première, on prétend, en s ? appuyant, dit-on, sur le dire de Cavalier, que les insurgés cévenols, de même que tous les troupiers en campagne, avaient coutume de changer leurs chemises sales contre des blanches dans les lieux oil ils passaient, et que quelques-uns d'entre eux, qui étaient restés longtemps privés de linge, en ayant emporté aux habitants de Gang es une provision par trop forte, y gagnèrent le nom de Camisards, ou voleurs de chemises (camisa, en languedocien). Cette qualification

aurait été appliquée, depuis cette époque, indistinctement à tous les insurgés protestants. La seconde opinion, que l'on trouve consignée et adoptée dans le Dictionnaire de Littré, assure que ce mot dérive simplement du terme de camisade, qui signifie attaque de nuit exécutée par surprise sur un ennemi qui est encore au lit : le mot de Camisards s'appliquait donc naturellement à des révoltés dont les premiers exploits consistèrent en des expéditions nocturnes. Toutefois, comme ce terme de camisade est français et non languedocien, et comme les insurgés cévenols ne parlaient que le patois du Languedoc, il faut chercher une autre explication.

Selon nous, le mot Camisards vient du mot patois cami, qui signifie chemin. Les paysans insurgés, se te* nant sur les grands chemins, ont pu recevoir le nom de Camisards, de même qu'on appela au moyen âge routiers les soldats d'aventure et les pillards qui couraient les routes.

Quoi qu'il en soit, le temps était passé où les insurgés cévenols ne procédaient que par attaques nocturnes. Les choses avaient bien changé depuis. Nous avons vu les Camisards, conduits par des chefs intelligents et hardis, marcher en plein jour, tambour battant et en-' seignes déployées. C'est maintenant une armée, qui a ses généraux et ses officiers subalternes, son infanterie et même sa cavalerie, ses munitions de guerre et de bouche; qui sait, selon les circonstances, faire des attaques ou des retraites, dresser des embuscades ou attendre son ennemi do pied ferme. Soutenus par leur foi profonde dans la justice de leur cause, défendus par la nature des lieux montagneux et abruptes où ils faisaient leur retraite, nous allons bientôt voir les enfants

de Dieu grandir en puissance, et le roi obligé d'envoyer sucessivement deux maréchaux de France et soixante mille hommes, pour réduire et essayer d'anéantir les quelques milliers de paysans qui composaient cette étrange armée.

Le petit nombre de troupes royales qu'on lui avait d'abord opposées, jointes aux milices urbaines ou rurales, qui ne se composaient guère que de catholiques convertis par les dragonnades, était bien insuffisant pour tenir tête à l'insurrection. Le comte de Broglie ' demanda des renforts à la cour, qui, reconnaissant trop tard l'insuffisance des talents militaires de ce général, lui envoya, avec les renforts qu'il demandait, un nouveau chef, M. de Julien, qui avait fait ses preuves comme brigadier des armées du roi.

M. de Julien, né à Orange, était un ancien protestant qui, après s'être expatrié à la révocation de l'Édit de Nantes, avait, depuis, embrassé le catholicisme pour recouvrer à la fois son grade et sa patrie. En vrai néophyte, il montrait beaucoup de zèle contre ses anciens coreligionnaires, affectait de faire en public des signes de croix, ne mangeait jamais <le viande aux jours défendus sans prétexter, devant les assistants, que sa santé l'y obligeait, et faisait aux évêques une cour assidue. Tant de qualités le recommandaient si bien, qu'on le nomma maréchal de camp, pour qu'il arrivât dans le Languedoc avec plus d'autorité.

Le 1 er janvier 1703, pendant que M. de Julien et les troupes royales qu'il emmenait étaient encore en route, les Gamisards se portèrent sur Saint-Germain de Calberte, un des plus gros bourgs des Cévennes, qu'on avait soigneusement fortifié et qui était gardé par une troupe de trois cents hommes. Un mois auparavant,

Roland, avec le secours de Catinat, avait exécuté l'audacieux coup de main de prendre par surprise la petite ville de Sauve. Il y avait détruit les insignes du catholicisme, enlevé des armes et un immense butin; ensuite il s'était tranquillement retiré, et était rentré, avec les dépouilles conquises, dans son camp de Saint- Félix. Il s'agissait, cette fois, contre Saint-Germain de Calberte, d'une véritable attaque à main armée. A dix heures du soir, les Camisards investirent Saint-Germain par plusieurs côtés à la fois et avec une grande vigueur. Ils durent pourtant se retirer devant une résistance à laquelle ils ne s'attendaient pas, et allèrent camper sur une montagne voisine.

Cette affaire, qui, sans être un échec, n'avait pas réussi aux Camisards, redonna sans doute du cœur à M. deBroglie, qui brûlait de faire quelque chose d'éclatant avant l'arrivée du lieutenant si vanté que lui envoyait Versailles.

Le redoutable Poul, dont on n'entendait plus parier depuis sa victoire sur Laporte, ayant fait quelques prisonniers dans les Cévennes, les conduisait au fort Saint-Hippolyte. Dans sa route, il coucha à Saint-Germain de Calberte, quelques jours après l'attaque dont nous venons de parler. Le comte de Broglie apprenait, en même temps, que les Camisards, ayant Cavalier à leur tête, paraissaient dans la Vaunage. Il était facile quelquefois de voir les Camisards, mais les joindre était plus malaisé. Or, dans ce moment, ce mobile ennemi paraissant disposé à se laisser approcher, le comte de Broglie ne voulut pas manquer une occasion si rare. Il mande près de lui le capitaine Poul, et lui communique le plan d'une expédition, qu'il voulait conduire en personne avec cet intrépide condottiere.

Poul, dont la compagnie avait été mise à cheval depuis son grand exploit, considérait comme un triomphe assuré une bataille dans la plaine. On se mit donc en marche ; mais déjà les Camisards avaient quitté la Vaunage. Après avoir évangélisé les habitants de cette vallée, Cavalier en avait retiré sa troupe, et s'était même séparé d'elle pour aller, sous le déguisement d'un marchand, acheter à Nîmes des munitions de guerre. On assure toutefois qu'avant de quitter ses compagnons, il leur avait prédit, dans une de ses extases, qu'ils livreraient bataille en son absence et tueraient le capitaine Poul.

Le maréchal de Broglie, ayant passé plusieurs jours à chercher Cavalier dans la Vaunage, se disposait à ramener ses troupes à Nîmes, lorsque quelques dragons envoyés en reconnaissance revinrent à bride abattue rapporter qu'ils avaient vu les Camisards, tambour battant et chantant des psaumes, sortir de deux métairies appelées le Mas de Gaffarel. Dans un conseil de guerre qui fut tenu sur ce rapport, les sentiments furent partagés : quelques-uns, parmi lesquels se trouvait Poul lui-même, qui était aussi prudent que brave, opinèrent pour qu'on fît venir des renforts de Nîmes. Mak le comte de Broglie, adoptant l'avis des plus aventureux, fit décider l'attaque immédiate.

On s'avança donc en ordre de bataille. La petite armée du comte de Broglie se composait du régiment de Petit-Languedoc, d'une compagnie de dragons et de deux cents hommes de milices. Le comte de Broglie et le chevalier, son fils, étaient au centre, Poul à l'aile droite, et le capitaine de dragons, la Dourville, à l'aile gauche. Les Camisards, qui étaient alors occupés à des exercices de piété, se hâtèrent de congédier ceux qui

étaient venus pour assister à l'assemblée religieuse, et, cela fait, ils attendirent de pied ferme l'ennemi. Ils n'étaient en tout que deux cents hommes, commandée par les brigadiers Àbdias Maurel ou Catinat, pour lui conserver son surnom, et Ravanel, vieux soldat du régiment de Rouergue. Ils étaient postés sur une hauteur qui présente à son sommet un pli de terrain, appelé dans l'idiome languedocien Ion cross d'aou val de Bane (le ravin du vallon de Bane). A la base de cette montagne, un autre ravin circulaire formait une sorte de retranchement naturel.

Les Camisards reçurent, sans s'ébranler, la charge des dragons de la Dourville, et y répondirent par une mousquetade si bien dirigée, qu'elle mit le désordre dans l'aile gauche et le centre de l'ennemi. On vit presque aussitôt les milices lâcher pied et entraîner les dragons dans leur déroute. Poul seul tient encore et, le sabre à la main, s'élance en furieux contre les Camisards; mais, en ce moment, une pierre lancée par la fronde d'un jeune garçon de Vauvert, qui n'était venu au cross (Taon val de Bane que pour prier, atteint le capitaine et le renverse à terre : ce Goliath avait trouvé son David.

A cheval, monsieur Poul! lui crient quelques-uns de ses officiers qui le suivent, à cheval! Mais déjà Catinat a bondi sur lui, et lui a fendu la tête d'un coup de sabre. L'impétueux Camisard ne s'arrête que le temps de prendre à Poul, étendu mort, son grand sabre d'Arménie et son cheval d'Espagne, sur lequel il s'élance pour achever la déroute de l'armée fugitive. Ni les prières, ni les menaces du comte de Broglie ne purent ramener ses hommes au combat

Catinat, qui les poursuivait l'épée dans les reins,-

leur criait : « Voilà votre Poul (coq), nous l'avons plumé, vous n'avez qu'à le manger. » Le comte de Broglie, toujours suivi et entraîné par ses troupes, que la peur avait démoralisées, ne put s'arrêter qu'à un carrefour situé à une heure du champ de bataille.

D'après les récits comparés des historiens, il ne paraît pas que les pertes des troupes royales aient été proportionnées à leur épouvante dans cette humiliante défaite. Mais si le nombre des tués fut petit, celui des blessés fut assez considérable. Parmi ces derniers était le capitaine la Dourville. Ce qui faisait le grand désastre de cette journée, c'était la mort de Poul, l'intrépide partisan, en qui le maréchal de Broglie et l'intendant Bâvîlle voyaient la principale force de la guerre qu'ils avaient à soutenir contre les montagnards des Cévennes.

Il existe une autre version sur la mort de Poul. Ce serait Samuelet, le jeune garçon, qui, ayant, comme nous l'avons dit, abattu Poul d'un coup de sa fronde, lui aurait lui-même coupé la tête avec son propre sabre, ce fameux sabre d'Arménie, qui serait naturellement devenu sa conquête avec le genêt d'Espagne. Il est certain que ce jeune homme, jusqu'alors inconnu dans la guerre des Camisards, et qui ne se trouvait ce jour-là avec eux que pour prendre part à leurs actes de piété, devint célèbre par ce grand coup. H quitta son nom pour le nom prophétique de Saint-Paul, commanda la garde à cheval de Roland, et, s'étant attaché plus tard à la fortune de Cavalier, se couvrit de gloire à la bataille d'Almanza, comme capitaine dans le régiment que ce chef exilé commanda en Portugal. Le mois de janvier de 1708 est rempli de plus de vingt combats ou coups de main, qui s'effacent tous

devant l' importance de cette affaire du Mas de Gaffarel ou du Val de Bane.

Nous avons dit pourquoi Cavalier avait dû se contenter d'en prophétiser l'heureuse issue. Il se trouvait ^ encore à Nîmes au moment où la nouvelle de la défaite du maréchal de Broglie et de la mort de Poul y fut apportée par les fuyards qui arrivaient sans casque, sans armes, et dans le plus lamentable désarroi. La terreur fut si grande à Nîmes, qu'on croyait déjà les Gamisards aux portes de la ville. On se hâta de les fermer, et la générale battit dans les rues. Les catholiques demandant à grands cris des armes, il fut impossible de ne pas en donner aussi aux bourgeois protestants ou nouveaux convertis, qui les réclamaient pour leur propre défense. La poudre et les autres munitions furent distribuées dans celte panique avec une certaine facilité et sans que Ton pût prendre les précautions ordinaires. Cavalier en obtint donc, par les mains de ses amis, autant qu'il en pouvait désirer.

Le lendemain matin, les portes de Nîmes s'étant ouvertes pour le départ des troupes que le gouverneur de la ville envoyait pour ramener M. de Broglie d'un château où la peur le tenait bloqué, le chef cévenol en profita pour sortir de la ville, monté sur une mule et tenant en croupe sa valise remplie de poudre. Personne ne le reconnut sous son déguisement de marchand. Il fit même route pendant une demi-heure avec les soldats qui allaient chercher le comte de Broglie, devisant avec eux sur toutes sortes de sujets, et surtout sur les Camisards.

« Vous êtes bien imprudent, monsieur, lui dirent les

; soldats ; si vous rencontrez les rebelles, ils vous pren-

. «Iront mule, argent, valise, et la vie peut-être.

h. — il

— J'ai confiance en Dieu, mes braves, répondit Cavalier ; qui ne fait pas de mal ne craint rien. »

Ce fut par la route de Galvisson que Cavalier rejoignit Ravanel et Catinat, les deux prophètes victorieux. Après l'affaire du Mas de Gaffarel, ceux-ci n'avaient pas perdu leur temps. Quittant le champ de bataille dès le soir de cette journée, ils s'étaient dirigés à l'est de Nimes, vers la métairie de Roquecourbe, où ils arrivèrent le lendemain à la pointe du jour. Ils résolurent de brûler, en passant, l'église catholique de Pouls, quj n'était qu'à dix portées de fusil de Roquecourbe et . à une lieue environ de Nîmes. Ce fut sans doute le nom de ce malheureux village qui fit décider sa perte. On dit qu'un Camisard fit lui-même remarquer cet accomplissement d'une centurie de Nostradamus : Quand le poul (coq) sera tué, Pouls sera brûlé. Ce qui est certain, c'est que les Camisards exécutèrent leur funeste dessein : quatorze maisons de ce village furent réduites en cendres et plusieurs habitants passés au fil de epee.

De Roquecourbe, Ravanel et Catinat se rendirent à une autre métairie située dans les environs de Moussac, bourg important qu'occupait une garnison de milices commandée par le chevalier de Saint- Chattes. Cet officier se crut assez fort pour attaquer les Camisards; mais sa témérité causa la perte de tout son détachement, dont une partie resta sur la place et l'autre se noya J dans le Gardon, grossi par les pluies de l'hiver. Le malencontreux chevalier n'échappa lui-même qu'avec beaucoup de peine à la poursuite de Catinat. Les deux prophètes, continuant leur course victorieuse, arrivèrent près de Bouquet, où ils furent rejoints par Cavalier.

Cependant M. de Julien était arrivé à Nîmes le 10 janvier ,aumilieu de l'épouvante que répandaient dans cette ville les victoires remportées presque sous ses murs par les Gamisards. En même temps on recevait des renforts de tous côtés : de la Provence, de la Catalogne, de l'Allemagne et de l'Italie.

Bâville tint, avec M. de Julien, un conseil militaire. Lorsque chacun eut donné son avis sur les mesures les plus expéditives à prendre pour cette guerre : « C'est ne rien faire, dit M. de Julien, que de tuer seulement ceux qui portent des armes, car les bourgades fournissent aussitôt d'autres combattants; les masses sont toutes gangrenées : il faut donc passer au fil de l'épée tous les protestants des campagnes et brûler leurs villages. De cette manière, l'insurrection ne pouvant plus se recruter, se nourrir ni s'abriter, périra d'elle-même, et sa destruction ne coûtera pas la vie à un seul catholique. »

Ainsi, l'avis de cet ancien protestant était aussi simple que barbare : anéantir jusqu'au dernier de ses anciens frères, promener partout l'incendie et pratiquer les massacres en masse ! On n'avait déjà que trop marché dans cette voie de sang et de ruines, et l'on pouvait apprécier le mérite d'un tel système par les représailles actuelles des Camisards, partout où ils se trouvaient en force. L'intendant du Languedoc avait acquis trop d'expérience pour partager cet avis. Nous voudrions pouvoir dire qu'à cette expérience se joignit un peu d'humanité; mais Brueys, qui a vu et connu l'intendant du Languedoc, tient à le purger de cette dernière intention. Écoutons cet autre apostat :

c Comme on n'aurait pu prendre cet autre parti (le parti de

l'extermination générale) sans faire un vaste désert d'un des plus beaux cantons du Languedoc, M. de Bàville trouva plus à propos de réduire les rebelles sans les perdre entièrement, et de conserver en même temps à l'État un pays dont le commerce était considérable, et au roi un grand nombre de sujets qui, quelque égarés qu'ils fussent par les victoires du fanatisme, pouvaient enfin être guéris de leur folie, et redevenir raisonnables et fidèles comme ils l'étaient auparavant. »

Cette politique, puisque Brueys veut qu'il n'y ait pas eu autre chose dans l'opposition de Bâville à la Saint- Barthélémy demandée par M. de Julien, fut celle qui prévalut, non toutefois sans contestations. A partir de ce moment, Julien eut la. haute main dans la conduite de la guerre ; quant à de Broglie, dont l'insuffisance était devenue notoire, même à la cour, on l'amusa jusqu'à ce qu'on eût trouvé à le remplacer par un autre maréchal de France.

En attendant, on prépara, avec les troupes royales et les milices, une battue générale contre Cavalier. Il n'était pas facile de le trouver, car à la suite des événements que nous venons de raconter, le trouble et la confusion avaient fait perdre la trace des Camisards. Le 20 janvier, M. de Julien et ses troupes se mirent en marche avec des vivres pour quatre jours; on apprit, après quelques reconnaissances, que ceux que l'on cherchait étaient près de Saint-Jean de Ceirargues. L'armée, se dirigeant de ce côté, tendait à investir le bois où l'on supposait que Cavalier était caché. Mais il se tenait dans les hameaux des environs. Averti de la marche des troupes royales, il prit si bien son temps, qu'il glissa entre les intervalles de leurs corps, se retira du côté de Rivière, et brûla, sur les derrières de l'ennemi, les deux villages de Sallendres et de Ceyras.

M. de Julien courut aussitôt à sa poursuite, et, les autres corps rétrogradant obliquement à la droite et à la gauche de celui de ce général, on avait encore la chance de couper et d'envelopper le chef cévenql. C'était aussi l'espoir de l'évêque de Nîmes, Fléchier, qui, en ce moment même, sollicitait le Dieu des combats de donner la victoire aux armes des catholiques :

c On est actuellement après les Camisards, écrivait ce prélat : les troupes de Nîmes et d'ailleurs ont marché vers Uzès et Saint- Esprit pour tomber sur la troupe audacieuse que M. de Julien poursuit depuis quelques jours. Dieu veuille bénir ceux qui combattent pour la religion ! »

Mais Dieu ne devait bénir que plus tard ces bataillons convenablement renforcés.

Cavalier se déroba à ses ennemis et les fatigua à le chercher pendant quatre jours, entre le Cèze et le Gardon. Acharnés à le poursuivre, ils n'avaient pas pris le temps de fouiller les bois qui contenaient les magasins de l'armée des Gamisards, et Cavalier retirait ce profit de son habile retraite.

Cependant M. de Julien est informé que les Camisards se sont réfugiés dans le bois de Verfeuil, entre Lussan et Bagnol. 11 y court, fouille partout, s'enfonce dans les fourrés les plus épais 'et pénètre dans les cavernes les plus profondes. Rien ! Il dut espérer, pour le coup, qu'il n'y avait plus de Camisards. Et combien il était flatteur pour ce général de pouvoir se dire que la seule terreur de son nom avait suffi pour dissiper l'ennemi, comme le vent disperse au loin la poussière!

Malheureusement pour la gloire du général apostat, ks Camisards finirent par se montrer et lui donner de leurs nouvelles. Pendant qu'on le cherchait dans les

bois de Verfeuil, Cavalier repassait le Gardon d'Alais. Ayant eu avis, le 23 janvier, que le colonel de Marsilly escortait un convoi de vivres au château de Mannagors, il lui dressa une embuscade, lui tua quatre-vingts hommes, lui enleva ses mulets et leurs charges, le poursuivit, l'épée dans les reins, jusqu'au château, et se retira à Bouquet avec son riche butin.

Deux jours après, les Camisards allaient insulter le comte de Broglie jusqu'aux portes d' Anduze, où il venait d'entrer avec une nombreuse troupe. Ils osèrent attaquer le corps de garde, firent plusieurs décharges de mousqueterie qui répandirent l'alarme dans la ville; puis, satisfaits de cette démonstration, ils se retirèrent dans les basses Cévennes.

Roland descendit à son tour de ses montagnes du Mialet, du haut desquelles il gouvernait et dirigeait l'insurrection, tandis que Cavalier, sans cesse sautillant autour des villes du bas Languedoc, harcelait et fatiguait les troupes du roi dans la plaine.

Le château de Saint-Félix, avec sa garnison de cent hommes, entravait depuis longtemps le chef de enfants de Dieu dans ses courses, et le gênait comme une dangereuse sentinelle ayant toujours l'œil ouvert sur son camp. Décidé à enlever à l'ennemi ce poste essentiel, Roland commença par mettre le feu aux granges du château, et il en fit donner avis au vicomte, qui commandait la garnison. Celui-ci sort précipitamment avec une grande partie de ses hommes, pour aller éteindre l'incendie. Mais Roland, qui se tenait embusqué près du château, à peu près abandonné en ce moment, court l'attaquer, en force les portes, fait main basse sur le reste de la garnison, enlève quarante-cinq fusils, un baril de poudre, cent cinquante pains de munition, et

met le feu au donjon du vieux manoir. Ensuite, et sans se donner le temps de respirer, il court au-devant du vicomte qui revenait de ses granges incendiées. Il lui tue encore la plus grande partie de son détachement, et le force à chercher lui-même son salut dans une fuite précipitée, servi par la vitesse de son cheval. Roland fit couper la tête à plusieurs des soldats tués, et il les exposa sur le pontd'Anduze, où trois mois aupa- 1 ravant, par ordre de M. de Broglie, on avait vu plantées celles de Laporte et de quelques-uns de ses compagnons.

Dans le même temps, les troupes de Castanet et de Joani firent aussi ps^rler d'elles. Le 26 janvier, le premier se présenta devant Saint-André de Valborgne, qui renfermait une forte garnison. Aussi ne se risqua-t-il pas à l'attaquer ce jour-là. Il se donna seulement le plaisir de passer la revue de ses troupes sous les yeux des habitants. Comme, paftni ses soldats, une soixantaine s'étaient revêtus d'uniformes dont ils avaient dépouillé leurs ennemis tués dans les combats, la garnison de Saint-André crut que c'étaient des troupes royales qui venaient de passer à l'insurrection, et elle en conçut une telle frayeur, qu'elle n'osa tirer un coup de fusil. Du reste, Castanet, ayant rallié Joani, revint deux jours, après devant Saint-André de Valborgne. Cette fois, il força le bourg, pénétra dans l'église par une brèche faite au portail, qu'on avait muré, brûla dans cette église tout ce que le feu pouvait consumer, exigea des rafraîchissements pour sa troupe, et se retira sans avoir fait aux habitants et à la garnison d'autre mal que la peur.

Se séparant alors de Castanet, Joani tenta seul une expédition sur Genouilhac, son pays natal, triste privi-

lége qui attira tant de calamités sur celte petite ville du diocèse d'Uzès. Le chef camisard se borna, pour cettepremière visite, à brûler l'église et quelques maisons de catholiques. Mais, dès les premiers jours du mois suivant, il y rentra et fit main basse sur une compagnie de milices logée à discrétion chez des protestants accusés d'avoir tenu une assemblée religieuse. Nous allons emprunter à Court la suite des affreuses vicissitudes dont cette ville lut à la fois le théâtre et la victime.

« Quelques jours après, dit cet historien, on mit une nouvelle garnison dans ce lieu. Joani forma le dessein de la débusquer une seconde fois : il se présenta, demanda les armes et promit de laisser retirer la garnison en paix si on les lui accordait. De la Perrière, capitaine d'infanterie, qui était à la tête de la garnison, trouva la proposition insolente et se mit en défense; mais il fut tué à l'attaque, avec quelques-uns de ses soldats, et le reste de sa troupe, poursuivie et écharpée dans les casernes où elle s'était réfugiée. Un seul lieutenant et cinq soldats trouvèrent leur salut dans la fuite. Au bruit de ces exploits, les catholiques de ce canton, au nombre de cinq ou six cents, prirent les armes, coururent la campagne, firent main basse sur les protestants et pillèrent leurs maisons. Le colonel Marsilly fut les joindre à la tête de quatre cents hommes et marcha avec eux à Genouilhac. Joani eut l'audace de les attendre de pied ferme à la porte de la ville, en ordre de bataille ; mais, après une décharge, accablé par le nombre, il battit en retraite et se retira dans lesmontagnes sans être poursuivi. Le colonel, étant alors entré dans la ville, fit main basse sur les habitants réformés, tranquilles dan§ leurs maisons. Une centaine de ces malheureux furent immolés à son zèle, et périrent par la main du soldat.

» Marsilly s'étant, quelques jours après, retiré à la Forte, Joani revient, pour la troisième fois, a Genouilhac, et forme le projet de châtier les catholiques des environs qui avaient osé faire main basse sur les protestants et piller leurs maisons ; il porta partout la terreur et l'effroi, et dévoua à son ressentiment tout ce qu'il trouva sous ses pas ; le lieu de Chambourigaud fut,, en particulier, le théâtre où il joua sa plus sanglante scène.

» M. de Julien accourut au secours de cet infortuné canton, et, étant entré dans Genouilhac, il fit massacrer tout ce qui s'y trouva encore de protestants ; et livra la ville à la fureur et à la cupidité du soldat, qui se chargea de butin *. >

Qui ne serait frappé du sort de cette infortunée bicoque de Genouilhac, résumant, dans ses blessures et ses ruines, toute l'histoire de cette lutte fatale, où le vengeur n'est pas moins à craindre que l'oppresseur, et où les horreurs des crimes se multiplient par les horreurs des représailles !

On voit que Julien n'avait pas besoin de l'assentiment de Bâville pour appliquer le fameux système d'extermination avec lequel il étaitarrivé de Versailles. L'essai qu'il en fit à Genouilhac eut de promptes suites. Ce butin dont il permit à ses soldats de se charger mit en appétit les catholiques hors cadre. On vit des paysans se soulever et former une bande abominable, qui n'épargnait ni les maisons ni les biens, qui tuait indistinctement les hommes, les femmes, les enfants, qui pillait partout et brûlait après le pillage. Dans cette bande, dont les exploits en suscitèrent d'autres plus tard, étaient entrés les habitants de Ghambourigaud, de Sénéchas, de Vieilvic, de Ponteils, de Goncoules, d'Aujac, deMalons, de Saint-André et de Saint-Florent; mais ces derniers ayant surpassé tous les autres en cruautés, ce fut sous le nom de Florentins qu'ils furent tous connus. Brueys veut bien convenir que ces routiers contrevenaient, au moins autant que les Camisards, aux lois de l'État, qui ne permettaient pas de prendre les armes sans l'autorisation du roi. « Mais, dit-il, les églises brûlées, leurs curés massacrés, leurs familles

| 1. Histoire des troubles des Cévennes, ou de la guerre des Cami- | «irti, t.,I, p. 181-182.

saccagées, firent excuser leur soulèvement. » Julien ne se fit aucun ' scrupule d'accepter de pareils auxiliaires, comme on accepta dans la suite les Camisards blancs , troupe aussi irrégulière, mais moins sanguinaire toutefois que celle des Florentins.

Revenons aux combattants des Cévennes. Quoiqu'ils eussent pris les armes dans les six diocèses que nous avons désignés, on a vu, par ce qui précède, qu'ils venaient de se concentrer dans les diocèses d'Alais et d'Uzès. Là se trouvaient leurs principaux chefs, Roland, Cavalier, Catinat, Castanet, Joani, Rastelet. C'est qu'il s'agissait d'un grand coup, d'où dépendait pour eux le succès définitif de la guerre : il fallait obtenir le soulèvement du Vivarais. Pour cela, on devait d'abord y pénétrer pour donner la main aux protestants de ce pays. Le chef des enfants de Dieu, qui avait ordonné cette expédition, la pressait vivement, car il venait de recevoir la nouvelle du remplacement de M. de Broglie par un autre maréchal de France, M. de Montrevel, qui arrivait avec de nouveaux régiments, et qui s'était fait précéder dans les Cévennes par un matériel considérable, embarqué à Lyon sur le Rhône.

Cavalier fut chargé d'aller provoquer l'insurrection du Vivarais. On réproche généralement à ce chef d'avoir perdu trop de temps à la petite guerre, aux coups de main sur les convois des ennemis, à la destruction des insignes du culte catholique, à des escarmouches contre les châteaux et les bourgs. Mais cette guerre n' était-elle pas la seule qui pût réussir aux Camisards? Et quant à Cavalier, qui opérait dans la plaine, devait-il faire autre chose, s'il voulait éviter d'être écrasé par les gros bataillons que les généraux du roi tendaient naturellement à pousser contre lui? Quoi qu'il en soit, Cavalier

va tenter en ce moment cette expédition du Vivarais, qu'on l'accuse d'avoir retardée. Dès les premiers jours de février, il sort de Bouquet, à la tête de huit cents hommes. C'était la première fois qu'une si grande troupe était réunie sous ses ordres. Trente mulets le suivent, portant les bagages. Un homme envoyé des Boutières, arrivé dans son camp depuis quelques jours, doit le guider à travers des passages peu connus, et que la neige, qui couvrait encore les montagnes, rendait peu praticables à ceux qui s'y engageaient pour la première fois. C'est peut-être cette dernière circonstance qui l'arrêta encore, et le fit céder à la tentation de brûler quelques églises de plus.

Cavalier, pour arriver dans le Vivarais, passe la Cèze sans obstacle, à la hauteur de Rochaigude. On lui résiste à Saint-Jean des Agnels ; il est obligé de forcer ce bourg et d'en chasser les habitants. Après y avoir hébergé sa troupe pendant la nuit, il le livre aux flammes. Mais le lendemain, comme il continue sa marche sur l'Ardèche, il rencontre à Vagnas un corps de six cents hommes qui vient l'attaquer à cette nouvelle étape. Composé de la noblesse et de la milice bourgeoise du bas Vivarais, ce corps était sous les ordres du comte Scipion du Roure, gouverneur de Saint-Esprit, et l'un des trois lieutenants généraux du Languedoc. Le comte du Roure n'avait pas plutôt appris le dessein des Camisards sur le Vivarais, qu'il s'était concerté avec Julien pour le faire échouer. Mais, au lieu de se tenir sur les bords de l'Ardèche, jusqu'à l'arrivée de ce général, qui accourait avec dix-huit cents hommes, il voulut se donner la gloire de vaincre seul le chef cévenol, qu'il espérait surprendre à Vagnas pendant la nuit. Ce fut lui-même qui se trouva surpris.

Lorsque son avant-garde, conduite par un nouveau converti, le vieux baron de Lagorce, approcha du bourg, Cavalier avait eu le temps d'en sortir et d'embusquer sa troupe à l'extrémité d'un bois qui s'étend depuis Yagnas, en longeant la route, jusqu'à une assez grande distance du côté de l'Ardèche. Au bruit de la fusillade qui accueillit le baron de Lagorce, le comte du Roure accourut pour l'appuyer ; mais déjà le vieux baron avait essuyé de nombreuses pertes, et, blessé à la cuisse de plusieurs balles, il gisait lui-même sur le lieu du combat. On se battait dans les ténèbres, et, bien que devenue plus égale par la présence du comte, la lutte fut encore iongue et meurtrière. Cavalier raconte qu'il fallut déloger les ennemis de derrière chaque tronc d'arbre; mais enfin la victoire lui resta. Suivant Louvreleuil, elle n'aurait pas été si vivement disputée, et, devant une charge à la baïonnette ordonnée par le chef des Camisards, les gentilshommes catholiques auraient pris la fuite sans même tirer un coup de fusil. Ce qui est certain, c'est que le comte du Roure ne ramena pas plus de soixante hommes du champ de bataille. Deux carmes se trouvaient parmi les morts. L'infortuné Lagorce, étendu dans la neige, fut achevé par les Camisards à coups de crosse de fusil. Le terrain du combat était jonché de cinq cents cadavres ennemis *.

Cependant cette victoire, toute brillante qu'elle était, avait le danger de laisser Cavalier dans une position éminemment critique. Derrière lui, et bientôt tout proche, était M. de Julien avec ses dix-huit cents hommes de troupes royales; devant lui, l'Ardèche,

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