‹ Histoire du merveilleux dans les temps modernesChapitre 47 sur 101 · Peyrat, Histoire des pasteurs du désert , t. I, p · texte numérisé non relu

Peyrat, Histoire des pasteurs du désert , t. I, p

gardée par des milices que du Roure avait rejointes avec ses fuyards. C'était seulement de ce dernier côté que Cavalier, vainqueur la veille et maintenant pris entre deux feux, avait des chances de faire sa trouée pour ramener au plus vite ses hommes dans les Cévennes. Avec ce coup d'œil qui lui faisait juger de tout d'une manière aussi saine que rapide, il connut bien vite son péril et la seule ressource qui lui restait.

Dès que le jour parut, Cavalier marcha donc à la rencontre du comte du Roure et de ses milices, faisant entonner à ses soldats ce chant de triomphe :

Dieu que Juda connaît, Dieu qu'Israël adore, Salem est ta demeure et Sion ton autel.

Ton bras de nos tyrans a rompu Tare sonore,

Le glaive qui dévore,

Et le combat mortel !

Aux éclairs de ta foudre, à ta fumante trombe,

Le cœur manque au vaillant, le bras échappe au fort,

Le char d'airain se brise et le coursier succombe,

Et le guerrier qui tombe

S'assoupit dans la mort.

Quand tu te lèveras, ô notre roi céleste,

Pour délivrer enfin tes élus d'ici-bas,

Le vent de ton tonnerre, à nos tyrans funeste,

En balayera le reste

Aux gouffres du trépas!

Arrivé sur la rive droite de TArdèche, Cavalier trouve le comte de Roure établi sur la rive gauche avec ses troupes, accrues des populations du vallon. La rivière, gonflée par les neiges, était devenue un torrent profond et rapide. Devant cette infranchissable barrière, il fallut rétrograder. Cavalier se retira sur Vagnas; mais, dan^sa retraite précipitée, il se trouva

cerné par des forces quatre fois supérieures aux siennes, sans qu'il pût espérer pouvoir, selon son habitude, leur échapper en disparaissant par les montagnes. M. de Julien avait caché dans la forêt plus de la moitié de son monde, ne gardant sur la route que l'autre moitié, précédée d'une avant-garde de quarante grenadiers, à la tête desquels il marchait lui-même contre les Camisards. Il ordonna une première décharge, que ceux-ci essuyèrent sans s'ébranler. Ayant à leur tour déchargé leurs armes, les Camisards s'élancèrent, à la baïonnette, sur l'ennemi, qui, se* laissant peu à peu refouler vers les bois, les attira ainsi dans son embuscade. Dès lors les Camisards sont enveloppés de toutes parts; ils se dispersent dans toutes les directions, et, méconnaissant la voix et l'exemple de leurs chefs, qui s'efforcent en vain de les rassembler, ils se jettent pêle-mêle dans la forêt, dont chaque arbre masque un ennemi. On fit peu de prisonniers. « Ces enragés, dit Brueys, ne demandaient aucun quartier. »

On estime que les enfants de Dieu perdirent deux :ents hommes dans cette fatale journée, outre leurs bagages, leurs mulets, presque tous leurs chevaux et une grande quantité d'armes. S'il faut s'en rapporter aux Mémoires de Cavalier, ou plutôt aux mémoires publiés sous son nom, il ne reconnaîtrait qu'une perte de cinquante hommes dans ce second combat de Vagnas; mais dans ce nombre était Espérandieu, un des Ghefs les plus braves et le plus cher ami de Cavalier. Ce dernier lui-même courut de si grands périls, qu'il n'y échappa que par miracle. Plus d'une fois, cerné de tous côtés, il dut se faire jour aVec son épée. Un moment, abandonné de tous les siens, il est poursuivi par deux grenadiers qui déjà le saisissent. Cavalier,

haletant et épuisé de forces, se retourne pourtant et fait face à ses deux adversaires : il brûle la cervelle au premier, blesse l'autre, qui s'enfuit, et, ainsi délivré pour un moment, il reprend péniblement sa route.

Pendant ce temps, Ravanel et Gatinat, qui étaient parvenus à rallier quelques brigades, attendaient Cavalier dans la forêt. Mais le soir venu, n'ayant eu aucune nouvelle de lui, ils durent penser que le jeune chef avait péri, et ils se décidèrent à reprendre tristement leur retraite. Pour se mettre à couvert des poursuites de M. de Julien, ils avaient £ traverser le torrent impétueux de la Gèze ; ils le passèrent à la nage. Ravanel et Gatinat sauvèrent les débris de l'armée, à travers un pays de montagnes dont tous les passages étaient occupés par des postes de milices, qui étaient devenues plus belliqueuses que de nature depuis la nouvelle de la défaite des Gamisards. Arrivés enfin, après vingt combats, au milieu des- bois de Bouquet, ils purent respirer et panser leurs blessures.

Quand Ravanel vint le trouver à la tête des restes, encore redoutables, de sa division, Roland connaissait déjà le triste résultat de l'expédition du Vivarais. La douleur du chef des enfants de Dieu fut grande à la vue de ces braves, diminués de plus d'un tiers, et dont les souffrances n'avaient pas néanmoins abattu le courage; mais ce qui le tourmentait plus que tout, c'était l'incertitude où l'on restait touchant le sort de Cavalier. /On interrogeait avec anxiété tous les soldats qui avaient pu le voir au milieu de l'action ou dans la retraite. Les uns assuraient qu'il était mort, les autres qu'il était fait prisonnier ; toutes ces réponses témoignaient également que le jeune et valeureux chef était perdu pour eux. Aussi quel immense élan de joie parmi tous

ces hommes de cœur, lorsqu'un messager accourut de Vezenobre, annonçant son prochain retour. Ce qui lui était arrivé depuis que nous l'avons laissé dans la forêt de Vagnas tient plus de l'épopée que de l'histoire.

« Après son combat contre les deux grenadiers, dit M. Peyrat, Cavalier n'avait pu rejoindre sa troupe ; cependant il rencontra bientôt quatre de ses compagnons, égarés comme lui dans la forêt; leur joie fut vive, mais courte; ils entendirent dans le lointain la voix des troupes royales ; ils se tapirent aussitôt sous un fourré de buissons croissant devant des rochers. Quelle ne fat pas leur surprise en voyant que la roche se creusait et formait une caverne dont l'ouverture était masquée par des arbrisseaux ! La neige, tombant à gros flocons, effaça leurs traces aux yeux de Julien, qui, bientôt après, passa rapidement, en excitant ses soldats à la poursuite de Ravanel. Surpris par la nuit dans cette grotte, ils n'en sortirent qu'un peu avant l'aurore ; mais, dès qu'elle parut, ils reconnurent qu'ils étaient revenus vers le champ de bataille ; ils y virent des milices occupées à dépouiller et à ensevelir les morts. Fuyant aussitôt dans une autre direction, ils découvrirent une métairie, où Cavalier trouva une femme avec ses deux jeunes garçons ; il la pria de lui donner le plus âgé pour lui servir de guide jusqu'à Barjac ; elle refusa, et se pencha, d'un air mystérieux, à l'oreille de son fils, qui sortit aussitôt et se dirigea vers le champ de bataille. Cavalier, soupçonnant quelque trahison, s'éloigna rapidement et vit, un moment après, l'enfant revenir avec des milices. Il prévit que, ne le trouvant pas dans la maison, elles suivraient ses traces sur la neige, et, se croyant perdu sans ressource, il ressentit toutes les angoisses de la mort. Rejoignant ses compagnons, qu'il avait laissés dans la forêt, il craignit d'abattre leur cœur en leur révélant l'imminence du danger ; enfin il leur avoua qu'ils ne devaient plus espérer que dans le ciel, et il leur adressa, pour les fortifier, une exhortation touchante et guerrière : « Frères, leur dit-il, si telle est la volonté du Seigneur, résignons-nous ; mais que du moins la justice de notre sainte cause nous console en mourant! Nous n'avons pris les armes que pour repousser une servitude contraire à tous les principes de la société et de la religion ! Nous avons combattu pour l'Évangile et pour Dieu ! »

> Il les préparait ainsi à une mort qui leur semblait inévitable, quand tout à coup s'offrit à leurs yeux, pour dernière chance de salut, un torrent, et, sur sa rive, une lisière sans neige. Marchant l'un à la suite de l'autre, dans l'eau et sur cette bordure de gazon, ils descendirent une demi-lieue durant le ruisseau, qui les conduisit hors de la forêt. Un quart de lieue plus bas, ils découvrirent, sous Tune de ses berges minée par les grandes eaux, une profonde excavation, vide alors ; l'ouverture en était obstruée de broussailles et de feuilles mortes charriées par le courant; ils y entrèrent pour attendre, et sans voir les milices, qui, cherchant leurs traces disparues, passèrent devant eux et sur leurs têtes, et descendirent le torrent. Le soir, ils sortirent de leur retraite, à demi morts de froid et de faim, et s'acheminèrent, au hasard, vers le sud ; une lumière, brillant dans le lointain, les attira vers une maison isolée. Le vieillard qui l'habitait, seul alors, n'ouvrit que lorsque Cavalier s'annonça d'un ton impérieux comme un officier des armées royales. Ce pauvre paysan servit à ses hôtes affamés six œufs, les seuls qu'il avail, du pain de châtaignes et du vin aigre : ce mets leur parut délicieux. Us payèrent largement et remercièrent, comme ils le devaient, cet homme, qui les conduisit jusqu'à Saint- Jean des Agnels. Près de la Cèze, Cavalier descendit chez un ami, probablement le père de Rastelet, qui le croyait mort. Hélas ! il n'avait pas non plus de nouvelles de son fils ! Après avoir passé la Cèze, ayant de l'eau jusqu'au menton, le chef camisard rallia trente autres de ses soldats, avec lesquels il continua son chemin ; mais sa chaussure 'était restée dans les neiges; les glaçons et les cailloux déchiraient ses pieds ; il tomba exténué à une lieue de Bouquet. Laissant ses compagnons poursuivre leur route, il s'arrêta, avec deux ou • trois d'entre eux, dans un hameau protestant, chez une vieille femme pieuse et fidèle; elle accueillit avec joie le prophète, qui, après tant de souffrances, passa dans cet asile une nuit bien douce ; mais le matin, lorsque son hôtesse ouvrit la porte, elle y trouva une sentinelle. Le commandant d'un détachement royal, venu pendant la nuit pour fouiller la bourgade suspecte, avait posté devant chaque porte un de ses soldats. La vieille referme, et prévient Cavalier, qui se voit encore perdu, et presque sans espoir, en touchant au port. Le commandant arrive : « Recelez-vous ici des rebelles? — Oh ! mon Dieu non ! répondit la vieille tremblante. — Est-ce la crainte de mes soldats qui vous

fait trembler ainsi? — Non, c'est la fièvre. — Pauvre femme! > Et il sortit de la maison et du hameau sans avoir découvert aucun Camisard. Cavalier repartit le soir, ne s'arrêta pas à Bouquet, où Ravanel n'était plus ; rencontra à Guzet un autre débris de sa colonne, et arriva à Vezenobre, chez son ancien maître Lacombe, dont il avait jadis gardé les troupeaux ; de là, il envoya un messager à Roland, qui accourut à sa rencontre vers Cardet. « La joie que nous eûmes de nous revoir, dit-il, est inexprimable! Nous rendîmes grâces à Dieu comme si j'étais échappé du sépulcre! »

» Catinat et Ravanel lui racontèrent leurs aventures et la mort d'Espérandieu, son ami, brave soldat, excellent officier. Ils attendirent vainement Rastelet l . *

M. de Julien, qui, sur le champ de bataille de Vaguas, faisait casser la tête aux protestants pour s'en débarrasser, avait jugé à propos de réserver le major général Rastelet à la vengeance de Bâville. Condamné par l'intendant, cet infortuné chef fut rompu vif à Alais, le 4 mars 1703.

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