CHAPITRE VIII
Le maréchal Montrevel remplace le comte de Broglie. — Convocation de la noblesse protestante. — Ses tristes résultats. — Procès du baron de Saïgas. — Expédition de Ganges. — Défaite de Roland àPompignan. Combat de la Tour-de-Belot. — Bâville fait détruire trente et une paroisses des Cévennes
Cependant le maréchal Montrevel, désigné par la cour pour remplacer le maréchal de Broglie dans le commandement militaire du Languedoc, était arrivé à Nîmes à la tête de forces immenses. Presque sexagé-
1. Peyrat, Histoire des pasteurs du désert, t. I, p. 393-396.
naire, le maréchal Montrevel était encore galant dans sa vieillesse. Sa figure, devenue un peu courte et goussaude, dit Saint-Simon, n'en avait pas moins enchanté les dames. Du reste, peu d'esprit, une magnifique fatuité, un langage vide, des airs de héros de théâtre et de dieu de la fable, voilà, d'après le même peintre, le portrait du remplaçant de M. de Broglie. Si, grâce à sa noblesse, à ses dignités, à son train superbe et au pouvoir dont il était revêtu, le maréchal Montrevel fît aisément des conquêtes dans les grandes cités du Languedoc, Bâville de son côté n'eut pas moins de facilité à s'emparer de son esprit et à lui souffler des idées et des résolutions que le maréchal se persuada être les siennes propres. On verra, par ces résolutions, que la politique de Bâville s'était notablement modifiée et se rapprochait des projets cruels de M. de Julien, qu*il avait repoussés précédemment.
Montrevel débuta par deux ordonnances fulminantes, l'une qu'il avait rapportée toute libellée de Versailles, l'autre qu'il data de Quissac, le 24- février 1703.
Par cette dernière ordonnance, le maréchal déclarait
qu'il mettait tous les prêtres, ecclésiastiques, religieux, anciens catholiques, et les églises, sous la garde* des habitants des paroisses et des nouveaux convertis. S'il leur arrivait quelque accident, ces paroisses, en étant responsables, seraient brûlées et entièrement détruites le lendemain. Le même châtiment serait mis à exécution si un seul soldat des troupes du roi était tué dans les mêmes lieux.
A côté de ces actes publics, le maréchal tenait prêts divers projets qui devaient en compléter les rigueurs. L'un de ces projets consistait à s'emparer, à titre d'otages, des nouveaux convertis les plus suspects dans
tous les lieux où ils étaient en majorité, à les enfermer dans des citadelles, et, dès qu'il y. aurait meurtre ou incendie, à faire pendre trois ou quatre otages de la paroisse où ces crimes auraient été commis. Un autre projet, moins cruel que le premier, n'édictait qu'un châtiment pécuniaire, portant que dans les districts où il se serait commis quelque meurtre ou incendie, tous les habitants seraient condamnés solidairement à une amende, répartie entre eux selon leurs facultés, et recouvrée par des soldats qui vivraient comme garnisaires dans le district jusqu'à parfait payement de la somme.
Ni l'un ni l'autre de ces projets ne fut accepté par la cour. L'intendant de la province fut seulement autorisé à lever sur les nouveaux convertis une somme de cent mille livres, au profit des anciens catholiques qui avaient le plus souffert depuis l'insurrection des Camisards. Ainsi la cour de Versailles, modérée peut-être elle-même par les lettres de Bâville, en qui Louis XIV avait toute confiance, se croyait obligée de contenir le zèle de Montrevel.
Celui-ci pourtant ne renonça pas à l'idée de se servir des habitants mêmes du Languedoc pour aider à étouffer la rébellion dans ce pays. Les milices bourgeoises n'avaient rendu que peu de services; il fit appel à la noblesse protestante. Il la réunit à Alais, et la tança vertement de n'avoir rien fait pour arrêter cette guerre à sa naissance. Il représenta à ces gentilshommes, nouveaux convertis, qu'il fallait des actions, et non des paroles, pour le persuader de leur bonne volonté; qu'étant les maîtres absolus de leurs vassaux, ils devaient tous employer leur autorité pour les contenir dans le devoir, lui donner bonne note de ceux
qui refuseraient de leur obéir, répondre de tout ce qui se faisait sur leurs terres ; en un mot, qu'ils devaient faire à l'avenir tout ce qu'ils n'avaient pas fait jusquelà; qu'il s'agissait d'ailleurs de leur vie, de leurs biens et de la conservation de leur pays. Il ajouta qu'il ne s'agissait plus de religion , qu'il souhaitait que tout le monde fût catholique, mais qu'il nevoulait contraindre personne d'en faire les fonctions ; qu'il demandait seulement qu'on fût fidèle au roi *.
Les nobles protestants ou nouveaux convertis au raient, bien, pour leur compte, applaudi à ces paroles où le maréchal faisait appel à leurs intérêts matériels, et concluait par un manifeste de demi-tolérance. Mais quels pouvoirs avaient ces gentilshommes sur des religionnaires exaltés, qui n'obéissaient qu'aux inspirations du Saint-Esprit, et qui n'étaient pas retenus, comme eux, par des faveurs royales à mériter, ou par de grands biens à conserver sur cette terre ! La noblesse protestante était déjà mal notée parmi les enfants de Dieu, pour son inertie et son indifférence, car on lui faisait les mêmes reproches des deux côtés ; elle devint encore plus suspecte aux insurgés par la docilité avec laquelle elle était allée se faire prêcher à Àlais par le maréchal Montrevel.
Deux des gentilshommes qu'il venait de congédier après sa harangue, le baron de Cadoine et M. de Cabiron, retournant à Saint-Étienne de Valfrancesque, leur ville natale, côtoyaient le Gardon d'Anduze, précédés de deux valets. Au pont de Salindres, ils tombèrent dans une brigade de Roland, qui les arrêta. Le prophète, consulté, s'étant absorbé dans une extase pour
1. Louvreleuil, t. I; Brueys, t. II; Fléchier, Lettres choisies.
recevoir les inspirations du Saint-Esprit, ordonna qu'on laissât passer le baron de Cadoine, « parce que son heure n'était pas encore venue ». Mais il fit retenir le jeune de Cabiron, dont le père, nouveau converti, s'employait avec trop de zèle pour la religion catholique et le service du roi. Les Camisards regardèrent dès lors l'infortuné jeune homme « comme une fleur épanouie dans un champ, qui doit être coupée par le tranchant de la faucille du moissonneur l ». C'est en vain que le baron de Cadoine cherche à les émouvoir, et leur demande à genoux la grâce de son compagnon innocent. Le Saint-Esprit ne souifrait pas que ses inspirations fussent transgressées. Une prophétesse tombe en extase et s'écrie : « L'esprit me révèle que de Cabiron doit servir de victime expiatoire pour les jeunes gens qui font la guerre aux enfants de Dieu *. » Aussitôt le malheureux fut égorgé, et son corps resta toute la nuit étendu sur le chemin.
La même démarche de la noblesse protestante devint, quelques jours après, fatale à deux Camisards mêmes. Le baron de Saïgas, gentilhomme cévenol, avait décidé à la soumission deux hommes de la troupe de Gastanet. Le chef-prophète Salomon, qui craignait pour les siens les suites de cette propagande, les assembla et leur dit : « Frères, le maréchal, m'a-t-on dit, accorde l'amnistie aux enfants de Dieu qui poseraient les armes. Je désire savoir si quelqu'un d'entre vous est disposé à trahir la cause de l'Éternel. » Sijr les trois cents hommes dont se composait sa troupe, deux seulement, nommés Saint- Louis et La Bonté, furent d'avis qu'on profitât de l'amnistie. Aussitôt le prophète se met en