‹ Histoire du merveilleux dans les temps modernesChapitre 49 sur 101 · Brueys · texte numérisé non relu

Brueys

prière, tombe en extase, et, l'Esprit-Saint parlant par sa bouche, il s'écrie au milieu de ses agitations : « Je le dis y mon enfant, que Saint-Louis et La Bonté donnent un mauvais exemple ; il faut qu'ils meurent ! » Et les deux Camisards furent fusillés sur-le-champ.

Ces mêmes tentatives de conciliation furent encore funestes au vieux baron de Saïgas, un des types de l'aristocratie protestante dont les vertus et l'aménité étaient populaires dans les Cévennes.

Le baron de Saïgas tenait entre les deux partis une position intermédiaire, indécise, qui mécontentait également l'un et l'autre. « Le duc de Noailles, dit M. Peyrat, l'entraîne un jour de force à l'église ; éperdu, il balbutie des lèvres quelque insignifiante formule, accomplit, du geste, quelque vain rite; et, rejetant sur la nécessité un crime dont il laissait la responsabilité à ses tyrans, il croyait apaiser Dieu en lui rendant dans le secret un culte réel, dont ses soupirs étaient les seuls accents, ^t ses sanglots les seuls cantiques. » Tandis que tous les nobles du GévarWan se réfugiaient dans des forteresses, le baron de Saïgas, soit par fierté aristocratique, soit par indolence, vivait au milieu d'une guerre d'extermination comme au sein de la plus profonde paix ; il n'interrompait même pas ses grandes chasses à travers ses forêts, remplies de Camisards qui aimaient et respectaient cet affable et inoffensif suzerain. Au mois de février 1703, M. de Saïgas s'était laissé entraîner par le prophète Gastanet, son ancien garde forestier et son vassal, à une assemblée religieuse; et il demeura, deux heures après le prêche, à causer avec Castanet. Ce fait parvint aux oreilles du maréchal Montrevel, qui, d'abord, ne laissa paraître aucun mécontentement de ■cetle conduite. Mais à quelque temps de là, c'est-à-

dire un mois après l'assassinat du jeune de Qabiron au pont de Salindre, le baron se vit arrêter dans son château de Saïgas, conduit au fort de Saint-Hippolyte, et de là à Alais. Il fut jugé à Nîmes par Bâville et condamné, malgré l'absence complète de toute charge contre lui, aux galères perpétuelles, à la dégradation de la noblesse et à la confiscation de ses biens. Le vieux baron de Saïgas, si indolent, si timide jusque-là, se montra un tout autre homme dès qu'il parut devant ses juges : sa vivacité, sa présence d'esprit, émerveillaient tout le monde. Il supporta avec un courage héroïque les tourments de la question. Ce vieillard, allié aux plus hautes maisons de France, et honoré dans toutes les Cévennes, fut envoyé aux galères. Il aurait préféré la mort, et il la demandait à ses juges comme une expiation des trop longues hésitations de sa foi.

Les évoques de Montpellier et de Lodève voulurent se donner l'affreuse jouissance de voir le malheureux baron la rame à la main. Ils se rendirent à Cette, où Saïgas avait été incorporé à l'équifAge d'une galère, et demandèrent au capitaine de leur procurer ce spectacle. Ce dernier eut In faiblesse de le leur accorder; il fit armer de rames le banc où le baron se trouvait attaché, par sa chaîne, au troisième rang des forçats. Mais s'apercevant, après quelques coups de rames, que le malheureux, toiit haletant, était hors d'état de suivre le mouvement de ses compagnons de chaîne, le capitaine, se tournant vers les évêques, s'écria avec indignation : C'est assez. — Quels temps et quelles mœurs * !

1. Voy. la navrante description des galères et de la situation des forçats à leur bord, dans l'ouvrage de Michelet, Louis XIV et la révocation de l'édit de Nantes (histoire de France au xvu« siècle). Paris, in-8°, 1860, p. 237 et suiv.

Quatre paysans, accusés d'avoir fourni des rafraîchissements aux Gamisards, avaient été arrêtés avec le baron de Saïgas : deux d'entre eux ramaient sur la même galère que lui ; les deux autres avaient été condamnés au gibet. L'un de ces condamnés subit son supplice avec résignation; l'autre, au pied delà potence, sentit son courage l'abandonner, et offrit de se convertir pour obtenir la vie. On accepta son abjuration, mais la sentence de mort n'en fut pas moins maintenue. Tout ce qu'il put obtenir, ce fut d'être mené au gibet avec un cortège de pénitents bleus. Après la pendaison, on remit le corps aux pénitents pour l'inhumer. Mais comme on le descendait dans la fosse, on crut s'apercevoir qu'il . donnait encore quelques signes d'existence. Le peuple crie au miracle, convaincu que le patient doit à son abjuration ce retour inattendu à la vie. Un chirurgien, mandé en toute hâte, le remet sur ses pieds. Mais le prévôt ne l'entendait pas ainsi ; la sentence portait que le condamné serait pendu jusqu'à ce que mort s'ensuivît. Il réclama sa proie, et envoya des archers pour reprendre le ressuscité et le rependre. Les pénitents résistèrent aux archers, et cachèrent le Camisard dans un couvent voisin. Le prévôt y court à la tête de ses archers, disposé à pendre, s'il le faut, le supérieur du couvent, plutôt que de lâcher son gibier. Les moines soutiennent contre eux une véritable lutte, et, à la faveur de ce désordre, le pendu, que l'on avait mis au lit, s'échappe en chemise. Après une course de plusieurs heures, il parvint à rejoindre les enfants de Dieu.

Ajoutons, pour couronner cette histoire, que, quelque temps après, cet heureux pendu se maria avec une jeune Cévenole qui avait été fouettée par le boi^?reau pour une cause analogue à la sienne, le jour où il s'é-

chappait si miraculeusement des mains de l'obstiné prévôt.

Mais revenons au maréchal Montrevel. Ses ordonnances et ses manifestes ne produisaient rien sur les Camisards; mais ce qui fut moins vain, c'est une armée de soixante mille hommes qui se trouvait sous ses ordres peu de jours après son arrivée dans le Languedoc. Pour réunir ces jmraenses forces, on avait mis à contribution les armées d'Allemagne et d'Italie, et les garnisons de plusieurs provinces. On avait tiré du Roussillon six cents miquelets, commandés par un manchot nommé Palmerolles, et dont l'accoutrement pittoresque excita plus de curiosité que de terreur dans les pays qu'il traversait :

«c Ils marchaient sans tambours et sans effets, nous dit d'Àigre feuille, l'historien du Languedoc, n'ayant qu'un seul homme à leur tête, qui cornait avec une coquille de mer en limaçon, semblable à celle des tritons... Leur équipage consistait en une camisole rouge renfermée dans des hauts-de-chausses larges en bas comme ceux des matelots ; ils avaient un surtout gris, ou casaque, fort ample, des souliers de cordes appelés espadrilles, un bonnet rouge pointu fermé par un nœud de ruban blanc, un chapeau à la ceinture, et, pour armes, deux pistolets d'un côté avec une large dague, et, de l'autre, une carabine espagnole sur l'épaule. »

Toutes ces forces ne déconcertèrent pas les enfants de Dieu. Ils répondirent à l'envoi de ces nouveaux renforts par un manifeste qui avait été composé en Hollande, et qui fut répandu dans tout le pays insurgé. Ce manifeste, adressé au roi, résumait, avec autant de force que de vérité, les motifs qui leur avaient mis les armes à la main, et les droits qu'ils réclamaient.

Agréés avoir rappelé que jamais les rois de France n'avaient eu de sujets plus fidèles ni plus tranquilles

qu'eux, les religionnaires demandaient quels crimes ils avaient commis pour que le petit-fils de Henri IV, qui professait leur religion, et que leurs pères avaient servi les armes à la main, leur eût retiré le pacte sacré, et juré devant Dieu, qui leur assurait l'exercice de leur culte. Ils rappelaient ensuite les excès qui avaient été commis envers eux depuis Tannée 1666.

c Lorsqu'on eut fait, disaient-ils, la paix avec l'Espagne, les moines disaient hautement qu'on ne l'avait faite que pour nous détruire. On nous le donna peu de temps après à connaître, par les maux qu'on nous fit. On ne saurait déduire en détail toutes les cruautés qu'on a exercées envers nous ; car, incontinent après, on prit toutes les mesures pour couvrir de gens toutes les provinces. On fit ensuite marcher des dragons qui portaient avec eux la terreur et l'effroi. Tous nos pauvres gens des Gévennes, surpris et étonnés de ces mouvements et des propositions qu'on leur faisait sur le sujet de leur religion, répondirent qu'ils étaient . prêts à sacrifier au roi leurs biens et leur vie, mais que, leur conscience étant à Dieu, ils n'en pouvaient disposer.

i II n'en fallut pas davantage pour obliger les troupes à se saisir des avenues et des portes des villes. Ils mettaient des garnisons par tous les chemins, et souvent ils entraient dans les maisons, l'épée à la main, en criant : Tue, tue, calviniste/ Ils s'attachèrent ensuite aux personnes, et il n'y a ni méchancetés ni horreurs qu'ils né missent en pratique pour les forcer à changer de religion. Au milieu d'horribles hurlements et d'indignes blasphèmes, ils pendaient les gens, hommes ou femmes, par les cheveux ou par les pieds, aux planchers des chambres ou aux crochets des cheminées, et ils les faisaient enfumer avec des bottes de foin mouillées ; ensuite ils leur arrachaient les cheveux et la barbe jusqu'à une entière dépilation; ils les jetaient dans de grands feux qu'ils avaient allumés exprès, et ne les en tiraient que quand ils étaient à demi rôtis. Ils en attachaient d'autres sous les bras avec des cordes, les plongeaient et les replongeaient dans des puits, et ne les en retiraient que quand ils étaient à demi noyés. Ils en battaient à coups de bâton, et les traînaient à l'église tout meurtris et rompus.

i H i>st arrivé en quelques lieu* qu'ils ont attaché les pères et les mires aux quenouilles des lits, pour forcer â leurs yeux leurs femmes et leurs filles. A d'autres, ils arrachaient les ongles des mains i'l îles pieds : ce qui ne pouvait se faire sans des douleurs inouïes. Ils enflaient encore des hommes et des femmes avec des soufflets, jusqu'à les faire crever.

» Ce qua nous venons de dire n'est qu'un échantillon des lerriblfts prodiges de fureur (fui ont éclaté sur nous. Jamais l'enfer, dans les plus rudes persécutions, n'inventa de moyens aussi diaboliques que ceux dont les dragons et les moines qui les conduisaient se sont servis pour nous détruire... Enfin, nos ennemis parvinrent à abolir et casser l'édit de Nantes, qui était nu contrat perpétuel et irrévocable, donné en 1698 par Henri le Grand, Après la révocation de cet édit, on rasa nos temples et on bannil tlu royaume tous nos ministres à perpétuité, sans discontinuer île nous faire initie maux, sous divers prétextes. »

On rappelait ici les persécutions infligées aux hommes les plus pacifiques, que l'on avait forcés de se réfugier dans li^sboisoules cavernes. On décrivait la misère des condamnés envoyés sur les galères ou dans les prisons; on racontait qu'une partie des habitants des Gévennes avaient été entassés, à Marseille, sur des vaisseaux, et transportés dans les colonies.

c Le premier vaisseau qu'on y envoya, ajoutaient les religionoaires, el qui était tout chargé de nos pauvres gens, périt proche de la Martinique, où on les envoyait : la plus grande partie, tant hommes que femmes et filles, furent noyés et submergés. Sous avons souffert tous nos terribles maux dans l'espérance que Dieu toucherait le cœur des ennemis et leur ferait connaître l'injustice de tant de persécutions. Nous sommes demeurés tranquilles, nous tenant resserrés dans nos bois et dans nos montagnes, où quelques bons personnages sans lettres, sans études, comme les apôtres de Jésus-Christ, mais pleins de piété, se mirent à nous consoler dans nos bois, nos cavernes ou nos maisons. C'étaient des gens simples, ardeurs, tisserands, maîtres d'école, dont nos peuples furent si édifiés, qu'il n'y eut personne, tant hommes que femmes, qui ne voulût entendre ces nouveaux prédicateurs, de sorte que,

le nombre s'augmentant, on résolut de s'assembler à la campagne, sans bruit, sans éclat, sans armes. Nous choisissions les lieux écartés, les heures de la nuit, pour faire ces exercices en repos et en sûreté. Dans ces assemblées, on lisait la parole de Dieu, on chantait ses louanges, on faisait des prières pour le roi et pour TÉtat. Rien n'était plus innocent ; mais les moines et les prêtres suscitèrent contre nous de nouvelles persécutions. Ils faisaient embusquer des troupes dans les lieux où nos gens devaient passer, ils les faisaient prendre et mettre en prison, puis les faisaient condamner, les hommes et les femmes, à être pendus ou au moins, les hommes, à être conduits aux galères, les femmes, à être enfermées dans les couvents.

* Si par hasard les dragons découvraient les lieux où nos gens étaient assemblés, ils tiraient sur eux sans miséricorde comme sur des bêtes sauvages, sans distinction d'âge ni de sexe, même sur les femmes enceintes, qu'on faisait mourir cruellement avec l'enfant qu'elles avaient dans le ventre. Après vingt ans de souffrances inouïes, voyant qu'il nous fallait tous périr, qu'il n'y avait plus d'autre parti à prendre pour éviter la mort que de prendre les armes, nous les avons prises, prêts à les déposer le jour où l'on voudrait nous rendre la justice que nous réclamons. Ce n'est point ici une révolte ni une rébellion : c'est un droit de la nature qui nous oblige, en conscience, de repousser la violence ou la force Autrement, nous serions complices de nos propres malheurs, traîtres à nous-mêmes et à notre patrie. Nous ne voyons partout que misère, injustice et tyrannie. Nous ne savons quels sont ceux qui gouvernent la France. Mais nous n'y comprenons rien ; car jamais un bon roi, comme le nôtre, n'a pris plaisir à détruire ses sujets innocents, à les pendre, à les massacrer, parce qu'on les trouve priant Dieu dans les maisons ou dans les trous de la terre.

» Nous n'ignorons pas les préparatifs de guerre qu'on fait contre nous. Le maréchal Montrevel nous menace d'un grand nombre de troupes pour nous détruire. Notre résolution et notre intrépidité ont jusqu'à présent déconcerté nos ennemis. Nous ne serons point épouvantés de leur grand nombre ; nous les poursuivrons partout ; nous userons de justes représailles contre nos persécuteurs, en vertu de la loi du talion, ordonnée par la parole de Dieu et pratiquée par toutes les nations du monde, et bous ne mettrons jamais bas les armes que nous ne puissions

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professer publiquement notre religion, conformément auxéditset déclarations qui nous en confèrent le droit, et qu'on viole aujourd'hui sans honte et sans justice. »

Ce manifeste fit une grande impression en Europe; tous les esprits mesurés et prévoyants en furent frappés, même à la cour de Versailles. Mais le roi était décidé à pousser jusqu'au bout l'œuvre qu'il avait entreprise, et Montrevel avait l'ordre, d'être impitoyable.

Le manifeste des Camisards se terminait par l'annonce d'une vigoureuse résistance et de représailles. Les effets ne tardèrent pas à suivre les paroles. Dès que Cavalier put rassembler en un corps ce qui restait de sa troupe, dispersée, comme on l'a vu, à la funeste affaire de Vagnas, il songea à se réunir à Roland. Attaqué près de Saint- Manet, entre Anduze et Nîmes, pendant qu'il cheminait en chantant des psaumes, un de ses pelotons mit en fuite un détachement de quatre cents miliciens de la marine, après leur avoir tué sept ou huit hommes, A la Croix de la Fougasse, non loin de Nîmes, Ravanel et Catinat font tète au maréchal Montrevel lui-même, sorti de la ville avec un corps de cinq mille hommes. Enveloppés de toutes parts, on les vit charger deux fois à la baïonnette, se mêler aux chevaux des escadrons ennemis, et s'ouvrir, à travers leur masse, un chemin sanglant, pour gagner une hauteur, derrière laquelle ils disparurent. Dans cette résistance héroïque contre un ennemi dix fois supérieur en nombre, ils perdirent cent hommes et une jeune et belle prophétesse qui fut trouvée parmi les morts; mais ils firent des prodiges de valeur qui étonnèrent le maréchal luimême.

Le môme jour, Castanet entre à Fraissinet-de-Four-

ques, bourg dont les habitants, presque tous catholiques, avaient naguère cruellement maltraité des femmes qui revenaient d'une assemblée religieuse. Le prophète exige que les habitants lui rendent les armes ; les miliciens, retranchés dans les corps de garde, répondent par une décharge qui lui tue vingt hommes. Castanet, dans le premier mouvement de sa fureur, ordonne de livrer le village aux flammes ; il consent pourtant à borner sa vengeance aux parents des coupables. Dans cette terrible exécution, trente-trois personnes furent égorgées.

En apprenant les massacres de Fraissinet, Montrevel fait piller et brûler Euzet et Saint-Jean de Ceirargues, deux bourgs fidèles à Cavalier, lequel riposte en brûlant les églises de douze bourgades catholiques entre Ners et Yerfeuil. A Ners, ses soldats surprennent le curé de Beaux, le traînent sur le bord du Gardon, et l'y précipitent à coups de hache. Des deux côtés c'est une guerre de représailles et d'extermination.

Plus longuement décrits, ces horribles détails fatigueraient le lecteur, et nous serions entraîné à perdre de vue l'objet de cet ouvrage, qui n'est point le récit complet et suivi des faits d'armes de cette guerre, mais bien l'histoire des phénomènes merveilleux qui l' N ont accompagnée et entretenue. On connaît déjà suffisamment le caractère sauvage de cette lutte ; nous pouvons donc nous borner maintenant à retracer à grands traits les principales actions militaires qui la conduisirent à une fin marquée d'avance par l'inégalité des forces des combattants.

Roland avait réuni sa troupe à celle de Cavalier ; mais, au moment de tenter une expédition avec leurs forces réunies, Cavalier fut arrêté par une maladie qui le força de se retirer chez un de ses amis, dans la

vallée de Beaurivage. Roland attaque seul et force la petite ville de Sumène. A peine sorti de ses murs, il rencontre et détruit tout entier un corps d'infanterie, dont il fait jeter les cadavres dans le Rieufort. Il marche ensuite sur Ganges, ville amie, et lance de tous côtés une nuée de Camisards pour tromper l'ennemi sur la vraie direction qu'il fait suivre à sa petite armée, forte alors de quinze cents hommes.

Cependant, investi et resserré par de nombreux corps de troupes royales qui vont se multipliant chaque jour, Roland est forcé d'accepter une bataille près de Pompignan.

Entre les villages de Pompignan, Ferrières et Corconne, s'étend une plaine d'un accès difficile. D'un côté, elle est entourée par un bois de chênes ; de l'autre, elle est fermée par une montagne nue et pleine de rochers. Tel est le terrain où le général Parate, un des lieutenants du maréchal, s'était établi. Il avait embusqué son infanterie dans le bois et caché les miquelets de Palmerolles dans les rochers de la montagne. Le général Parate, à la tête de ses dragons, descendit par une gorge où l'on ne pouvait passer que deux à deux, pénétra par là dans la plaine, et se porta sur Pompignan, pendant que le maréchal Montrevel y arrivait d'un autre côté. Les Camisards, qui s'étaient rangés en bataille dans la plaine, devaient se trouver, par ces dispositions, complètement entourés. Cependant ils attendent de pied ferme les troupes du général Parate, essuient leur feu sans s'ébranler, et ripostent. Parate les charge aussitôt le sabre à la main. Voyant en même temps l'infanterie du maréchal s'avancer vers eux, les Camisards veulent gagner le bois ; mais dans ce moment leur colonne est coupée. Catinate Ravanel, aux

prises avec les dragons, firent des actions dignes des plus grands capitaines i .

Roland se croit sauvé en s'adossant au bois, mais il tombe dans une première embuscade; il veut alors gagner la montagne, et tombe dans les miquelets. Ainsi pressé, rompu, enveloppé de toutes parts, il se sauve comme il peut dans la montagne, en s'ouvrant un chemin à travers les miquelets. Les débris des troupes de -Ravanel et de Catinat, rompus eux-mêmes par les charges répétées de la cavalerie, viennent bientôt l'y rejoindre. Les enfants de Dieu laissèrent trois cents morts dans la plaine ; tous les blessés restés sur le champ de bataille furent achevés par les avides miquelets, qui s'emparèrent de leurs dépouilles (mars 1703).

Un mois après cette funeste journée de Pompignan, les enfants de Dieu éprouvèrent, par le fait d'une trahison, une perte deux fois plus grande encore à la Tour-de-Belot. Un meunier du Gardon d'Alais, nommé Guignon, était* le pourvoyeur de l'armée camisarde, -conduite cette fois par Cavalier, car Roland, blessé grièvement à Pompignan, avait dû chercher à son tour une retraite. Malgré son nom de mauvais augure, Guignon le meunier avait su s'attirer la confiance de Cavalier par «es démonstrations extraordinaires de piété. Il avait d'ailleurs deux fils dans cette troupe, â la subsistance de laquelle il s'employait. Cette dernière considération ne put arrêter ce misérable, qui consentit à vendre les siens pour une somme de cinquante louis, que Montrevel lui fit compter par les mains d'un autre traître.

LaTour-de-Belot était une bergerie abandonnée qui tirait sort nom d'une vieille tour, reste d'un château

i. Court, Histoire des Camisanlss

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féodal, sur les ruines de laquelle cette bergerie avait été bâtie. Un mur de pierres sèches Fentourait et lui formait une cour spacieuse. A la tombée du jour, les enfants de Dieu y arrivèrent fatigués ; avant de s'endormir, après le repas préparé par le meunier, ils eurent le soin de placer une soixantaine de sentinelles hors de l'enceinte et sur les chemins de la plaine. Guignon avait disparu, mais on ne s'en inquiétait pas, car on le croyait retourné à son moulin.

A dix heures du soir, trois fortes colonnes de troupes royales sortent d'Alais, et, protégées par une nuit sombre, arrivent inopinément sur les vedettes les plus avancées, qu'elles surprennent et égorgent. Les brigadiers de garde n'ont eux-mêmes que le temps de faire feu et de se replier pour n'être pas enveloppés. Ils courent jeter l'alarme dans le camp endormi. Aussitôt Cavalier, Salomon, Abraham, se lèvent précipitamment en criant : Auxarmes ! auxarmes! Les ennemis, de leur côté, crient : Tue ! tue ! point de quartier ! Ils sont si nombreux, que déjà ils ont tout entouré. Cependant Cavalier, ralliant autour de lui quatre cents hommes, repousse les assaillants avec vigueur. On se bat alors au milieu des ténèbres; on s'entre-tue sans se voir et sans se connaître. Les troupes royales, après avoir été un moment repoussées, regagnent du terrain. Les Camisards se cantonnent dans le moulin, et par des meurtrières qu'ils y pratiquent, ils font feu au hasard, atteignant également l'ami et l'ennemi ; d'autres se retranchent derrière un ravin, d'où ils continuent le feu. Ils ne pouvaient cependant résister à un ennemi qui se renouvelait sans cesse, ni parvenir à dégager ceux de leurs frères restés dans la maison. L'aurore se leva enfin sur ce carnage affreux, montrant à Cavalier l'im-

possibilité où il était de tenir plus longtemps sans voir , périr les braves qui l'avaient suivi hors de la maison. Il ne dut songer qu'à leur salut, et gagna avec eux les bois de Saint-Benezet.

Les trois cents Gamisards restés dans la Tour-de-Belot se défendaient avec le courage du désespoir. Pendant la nuit, ils avaient muré à la hûte la porte extérieure. Derrièrace mur sec et naturellement percé à jour, ils tiraient à coup sûr. Refoulés enfin dans la cour, ils firent encore un feu si violent, que le brigadier Planque, qui commandait les troupes royales, dut envoyer prendre de l'artillerie à Alais. En attendant l'arrivée du canon, on ne cessait pas de jeter dans la maison des grenades qui finirent par y mettre le feu. Les derniers assiégés, chassés par l'incendie, après s'être défendus en désespérés, de chambre en chambre, périrent tous dans les flammes.

Le combat avait duré huit heures : on trouva dans la bergerie quatre-vingt-treize cadavres; cent dix-huit furent relevés sur les bords du ravin. Les troupes royales avaient éprouvé des pertes beaucoup plus considérables; mais, eu égard aux gros bataillons du maréchal, ce n'était qu'une égratignure.

Le maréchal Montrevel venait de remporter à Pompignan et à la Tour-de-Belot deux victoires honorables ; il les souilla bientôt après par un acte abominable de cruauté.

Le dimanche des Rameaux, cent cinquante protestants de Nîmes, la plupart femmes, enfants ou vieillards, s'étaient réunis dans un moulin situé aux portes de la ville pour y prier. Le maréchal Montrevel se trouvait à table quand on vint l'informer de l'existence de cette assemblée religieuse. Aussitôt il fait armer ses dra-

gons, et court en personne faire investir le moulin. Les soldats, à un signal donné par le maréchal ? enfoncent la porte, et se mettent à massacrer tout ce qui tombe sous leur main. Les malheureuses victimes n'opposaient aucune résistance et tendaient la gorge aux bourreaux. Le maréchal trouva pourtant que cette exécution traînait trop en longueur; il fait retirer les soltiats, fermer les portes sur le reste des protestants, et mettre le feu au moulin. Les flammes dévorent bientôt l'édifice : on voit alors quelques misérables couverts de blessures et à demi brûlés qui essayent de sortir de cette fournaise ; on les repousse dans les flammes à coups de baïonnette. Tous les protestants qui composaient cette assemblée périrent dans cette horrible exécution. Seule, une jeune fille de dix-sept ans avait pu s'échapper, grâce à l'humanité ef à la protection du domestique du maréchal. Ce dernier, informé du fait, fit pendre au plus vite la jeune fille, ce qui était d'autant plus facile qu'à Nîmes la potence était toujours dressée et l'échafaud en permanence, depuis l'arrivée de Montrevel. Quant au libérateur de la jeune fille, les sœurs de la Miséricorde ayant demandé sa grâce au maréchal, il se la laissa arracher; mais, ayant pris en horreur celui qui n'avait pu se défendre de cet acte d'humanité, il le chassa de sa maison, de la ville et du Languedoc.

Toute la fin de cette année 1703 est remplie des actes barbares du maréchal Montrevel, parfaitement secondé d'ailleurs par Julien et Planque. Le maréchal finit par autoriser les déprédations et les excès des cadets de la croix; il les mit à sa solde, sur le même pied que les troupes royales; il les enrégimenta, en leur donnant pour chef un ancien soudard, nommé Gabriel,

devenu ermite, et que l'évêque Fléchier, de son côté, délia du vœu de solitude pour lui permettre d'agir librement en faveur de la bonne ôaiise. Les expéditions de Y ermite et de sa bande ne -consistaient qu'à piller et à commettre des meurtres raffinés. Ces nouveaux croisés arrêtaient les voyageurs sur les grandes routes ; les tenant en joue, ils les forçaient à réciter certaines prières catholiques, et ceux que la peur troublait, ou qui ne récitaient l'oraison qu'en balbutiant, étaient exécutés sans miséricorde.

Comme l'exemple est contagieux, les protestants eurent aussi leurs routiers. Des bandes, qui prirent le nom sinistre de Camisards noirs, et qui, s'ils n'étaient point du parti protestant, en portaient du moins la cocarde, imitèrent les exploits des séides de l'ermite. Composées de déserteurs et de voleurs de grands chemins, elles avaient pour chef un boucher d'Uzès, qui égorgeait les hommes sans scrupule et comme par métier. Les chefs de l'insurrection religieuse désavouèrent toujours ces hideux auxiliaires, et plus d'une fois ils les châtièrent avec rigueur.

Le maréchal publiait ordonnances sur ordonnances; celle du 4 er mars rappelle aux nouveaux convertis qu'ils n'ont pas obéi à l'ordre qu'ils avaient reçu du roi de courir sus aux fanatiques K sous la menace du pillage, de la confiscation et de l'enlèvement des paroisses incorrigibles. Cette menace reçut d'ailleurs son exécution. Tous les nouveaux catholiques des paroisses insurgées furent enlevés par les soldats et enfermés dans les prisons. Les suspects de vingt-deux paroisses furent saisis et déportés : les femmes et les vieillards dans les forteresses du Roussillon, les hommes vigoureux aux colonies. Les troupes furent occupées pen-

dant tout le printemps à ces enlèvements d'individus.

Mais la guerre, loin de s'apaiser par ces exécutions, grandissait chaque jour; toutes les hautes Cévennes étaient en feu. C'est alors que Bâville proposa à la cour de renouveler dans le Languedoc l'horrible dévastation qu'il avait lui-même accomplie, en Allemagne, dans le Palatinat insurgé, pendant qu'il servait sous les ordres de son maître Louvois. Il fit connaître à la cour la nécessité, selon lui, de ravager complètement une certaine partie du Languedoc, afin de mettre un désert entre l'armée catholique et les rebelles. On recula longtemps, à Versailles, devant cette affreuse résolution, qu'appuyaient pourtant avecf énergie le maréchal Montrevel et Planque, auteurs d'un projet du même genre, plus cr el encore, et qui avait été écarté. « Sa Majesté, écrivait le ministre Chamillart, est convaincue des rigueurs qu'il faut avoir contre ces scélérats, mais elle a de la peine à donner les mains que l'on vienne aux dernières extrémités contre ses sujets. » Après plusieurs mois cependant, le roi se familiarisa avec ce projet; il finit par l'accepter, et l'ordre arriva de Versailles de mettre à exécution le plan de destruction proposé par le gouverneur de la province.

Ce projet consistait à rayer de la carte de France trente et une paroisses des .Cévennes, situées dans un rectangle dont Alais, Genouilhac, Meyrueis et Ispagnac formaient les quatre angles, et qui ne comprenaient pas moins de quatre cent soixante-six villages.

La dépopulation de ces paroisses, qui détruisait tout le diocèse de Mende, commença immédiatement; on était à la fin de septembre et on voulait terminer tout avant l'hiver. Trois jours seulement furent accordés aux habitants des paroisses condamnées pour se ren-

LES PROPHÈTES PaOTESTANTS. 190

dre, avec leurs meubles et leurs bestiaux, dans certains lieux qui leur furent désignés.

Les quatre cent soixante-six villages ou hameaux qu'il s'agissait ensuite de raser, étaient rangés en triangle au pied de la Lozère, et presque tous renfermés dansle diocèse de Mende. M. de Julien, dont le zèle était connu, fut chargé de procéder à cette dévastation.

Les troupes arrivèrent, suivies de longues files de mulets chargés de haches, de pelles, de leviers, etc. On recommanda aux soldats d'abattre les maisons des huguenots en les sapant par la base, de manière à faire tomber les murs. Mais ce n'était pas là une besogne facile. Malgré le nombre considérable dé miliciens occupés à cette œuvre sinistre, on avançait lentement, car on rencontrait bien des obstacles. La plupart de ces maisons étant solidement bâties et voûtées, leur destruction exigeait un long travail. Elles étaient souvent éparpillées dans la campagne, et on avait beaucoup de chemin à faire pour s'y transporter. En outre, il fallait chaque jour marcher plusieurs heures pour trouver aux soldats des vivres et des subsistances, dans un pays où tout se fermait devant eux. Enfin l'hiver approchait, et les démolisseurs allaient manquer d'abri. M. de Julien fit connaître à la cour les difficultés inattendues que rencontrait son œuvre de destruction, et il demanda, pour en finir, l'autorisation de remplacer la sape par le feu. Le i& octobre 1703, cette permission lui fut envoyée. Tout aussitôt, la flamme ravagea les maisons, les granges, les fermes et les moulins. On avait d'abord recommandé de laisser debout les maisons des catholiques et de ne s'altaquer qu'aux demeures des huguenots. Mais cette distinction eût pris trop de temps :

tout fut livré aux flammes. Les fermes isolées, les huttesde bergers dispersées dans les montagnes, tout passa par le feu. Pas une cabane ne resta debout. Les arbresmêmes furent coupés et les récoltes pendantes incendiées. Il fut même défendu aux anciens habitants desvillages anéantis de retourner dans leur pays pour ensemencer leurs champs.

Ceci se passait sur la terre de France, au mois de novembre 1703, dans la soixantième année du règne (te Louis XIV, dit le Grand.

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