CHAPITRE IX
Victoire de Cavalier à Saint-Chattes. — Sa défaite à Nage. — Arrivéedu maréchal de Villars dans le Languedoc. — Le héros pacificateur. — Le baron d'Aigaliers prépare la conclusion de la paix. — Entrevue de Cavalier et du général Lalande au pont de l'Avène. — Conférence de Villars et de Cavalier à Nîmes. — Rejet du traité de Nîmes par Roland et ses Camisards. — • Cavalier abandonné. — Fin de l'insurrection religieuse.
Loin d'anéantir l'insurrection, cet affreux exploit lui donna pour le moment de nouvelles forces. Quand les nouveaux convertis n'eurent plus pour tout bien que leur hache et leur faux, ils passèrent, avec ces armes,, au camp des enfants de Dieu. Ceux-ci purent donc venger glorieusement leurs défaites de Pompignan et de la Tour-de-Belot. Ils trouvèrent encore plus d'un beau champ de bataille à Lussan, aux roches d'Aubais, à Martignargues et au pont de Salindre, Par malheur, les traîtres devinrent fréquents dans leurs rangs; Tor pro digue par Montrevel leur fut plus funeste que son vandalisme. Les chefs commençaient à sentir fléchir leur
confiance, mais ils tenaient ferme, et si leurs espérances diminuaient, leur courage restait le même. Dans les premiers mois de Tannée 1704, Cavalier remporta à Saint- Chattes, sur les bords du Gard, une grande et dernière victoire, la plus complète de toutes, contre les troupes royales commandées par le général la Jonquièrc. Dans cette affaire, un régiment tout entier, le régiment de la Marine, que Montrevel n'avait obtenu de la cour qu'à force d'instances, resta sur la place avec ses vingt-cinq officiers et ses six cents soldats. Blessé à la joue, le général la Jonquière ne s'échappa qu'avec peine en passant le Gard à la nage et laissant aux mains des Camisards un butin considérable. De tout ce butin, Cavalier ne prit que le cheval du général qu'il avait vaincu.
Montrevel, dont l'incapacité militaire et politique commençait à être jugée, fut tout à fait perdu après ce désastre. Le ministre Chamillart lui reprocha dans une lettre, en termes fort durs, d'être resté à Uzès pendant qu'il envoyait un de ses lieutenants se faire battre par Cavalier. Le successeur que la cour donnait au maréchal Montrevel n'était rien moins que l'héroïque Villars, le vainqueur de Friedlingen, le plus habile général de Louis XIV.
Montrevel sut pourtant se ménager une belle sortie. On savait que son départ du Languedoc était fixé au 16 avril. Depuis trois jours, il faisait courir le bruit qu'il se rendait à Montpellier ; une partie de ses équipages avait même pris les devants dans celte direction. Il avait rassemblé un grand concours de troupes, sous le prétexte de lui servir d'escorte ou d'aller au-devant de son successeur. Tout cela cachait un piège dont Cavalier ne sut pas se défier.
Le 15 au soir, il était venu coucher à Caveirac, aune
lieue de Nîmes, pour commencer sur la Vaunage une expédition que favorisait le prochain départ du maréchal. Le lendemain, il sort de ce bourg, enseignes déployées, et s'arrête dans le voisinage pour faire exécuter quelques évolutions à sa troupe. Cependant Montrevel, que Cavalier croyait en route pour Montpellier, faisait épier tous sesmouvements. Ils'étaitarrêté à Sommières, entre Nîmes et Montpellier, et il avait de là envoyé ses détachements sur différents points. En même temps, il avait ordonné au gouverneur de Nîmes de lui envoyer plusieurs compagnies de suisses et de dragons et autant de troupes qu'il en pourrait réunir. Ces dispositions prises, le maréchal part de Sommières, à neuf heures du matin, avec plusieurs compagnies, et marche sur la Vaunage. Tous les corps qu'il avait mis en mouvement exécutèrent avec tant de précision les marches qui leur avaient été désignées, que la troupe de Cavalier, forte de huit cents fantassins et de cent chevaux, se vit tout à coup investie par une armée de six mille hommes. Dans ce moment désespéré, le jeune chef cévenol montra autant de sang-froid que de bravoure. « Enfants, dit-il à ses compagnons, nous sommes pris et roués vifs si nous manquons d'audace. Nous n'avons plus qu'un moyen : il faut se faire jour et passer sur le ventre à ces gens-là; suivez-moi, et serrez-vous. » Alors toute la troupe se masse, ne forme qu'un bloc', et fond avec une ardeur sans égale sur les rangs ennemis, dont l'épaisseur les arrête. Les armes se croisent; on se mêle, on se prend aux cheveux. Cavalier tue de sa main trois dragons, fait une trouée au milieu des troupes royales, et s'ouvre un chemin avec son épée. Il laisse les deux tiers des siens sur le champ de bataille; mais ce qui passa, passa en bon ordre.
Montrével put dire ces paroles qu'on lui prête : « C'est ainsi que je prei\ds congé de mes amis, » et Villars luimême rendit justice à sa conduite dans cette journée.
La victoire in extremis du maréchal Montrével fut le coup de grâce porté à l'insurrection camLsarde. Villars n'eut plusqu'à l'enterrer doucement. Ce guerrier illustre apportait d'ailleurs dans le Languedoc un système politique tout nouveau, et qui devait singulièrement faciliter les transactions. Villars avait compris tout ce que Ton pouvait attendre des conseils de la modération ; il vit bien que la guerre injuste et féroce que l'on poursuivait ne pourrait conduire qu'aux résultats les plus déplorables; qu'il était temps de changer de système, d'arrêter la persécution et de recourir aux voies conciliatrices. Un jeune et généreux gentilhomme protestant d'Uzès, le baron d'Aigaliers, qui s'était donné la mission de faire descendre les bienfaits de la concorde .et de la paix sur son malheureux pays, s'était rendu à Paris pour faire entendre au roi et à Villars un langage que personne n'avait encore tenu. Villars avait prêté une oreille docile aux paroles du baron d'Aigaliers, et il emmenait avec lui le jeune gentilhomme dans le Lan- ' guedoc.
Dès son arrivée à Nîmes, Villars reconnut toute la vérité des assertions de d'Aigaliers. Il put s'assurer par ses yeux que les prétendues conversions dont on avait fait tant de bruit à la cour n'existaient point; car sur dix mille convertis il ne s'en trouvait pas deux de sincères. Il constata enfin que tout le mal provenait des barbaries atroces par lesquelles l'intendant de la province et les généraux envoyés par la cour avaient irrité les esprits et fini par amener une guerre d'extermination.
Le maréchal de Villars fit annoncer qu'il ne venait point pour violenter les consciences, # mais pour remettre les rebelles sous l'obéissance du roi ; qu'il voulait oublier le passé et rétablir la paix entïe tous sans regarder à leur religion. Il promettait amnistie pleine et entière à ceux qui se soumettraient et déposeraient leurs armes.
On résolut de faire sonder les intentions des chefs des Camisards. On ne s'adressa pas à Roland, dont on connaissait le caractère ferme et les idées positivement arrêtées concernant la guerre; mais on songea à Cavalier, jeune et plus accessible qu'aucun des autres chefs aux séductions d'une habile diplomatie. On envoya donc au chef cévenol son ancien maître, Lacombe, chez qui il avait gardé les troupeaux pendant son enfance. Dans sa conversation avec Lacombe, Cavalier laissa percer des intentions de paix.' Sans doute il était las de cette guerre sans espoir, et peut-être ambitionnait-il une gloire plus éclatante que celle qu'il avait acquise dans cette obscure campagne de partisans.
Le général Lalande, un des lieutenants de Villars, osa dès lors offrir une conférence à Cavalier, qui se hâta de l'accepter. Au jour donné, Cavalier et le gêné- " rai se rendirent, chacun avec une escorte convenue, sur le pont de l'Avène, à une demi-lieue d'Alais.
Après les premiers compliments, le général Lalande présenta et remit à Cavalier son frère, qui était prisonnier à Alais : « Le roi vous le rend, » lui dit-il. Les deux frères s'embrassèrent en pleurant; ils ne s'étaient pas vus depuis la mort de leur mère. Ensuite Cavalier et Lalande, quittant leur escorte, se retirèrent seuls sur le pont.
« Le roi, dit le général, souhaite, dans sa clémence,
terminer la guerre qui existe entre ses sujets, guerre allumée et entretenue par ses ennemis. Quelles seraient vos prétentions et vos demandes?
— Trois choses, répondit Cavalier : la liberté de conscience, la délivrance de nos frères retenus dans les galères et les prisons, et, si on. nous refuse la première demande, la faculté de sortir de France. »
Sans répondre aux deux premières conditions, le général diplomate saisit au vol la troisième, et interrompant Cavalier :
« Combien de personnes, dit-il, prétendriez-vous emmener avec vous hors du royaume?
— Dix mille de tout sexe et de tout âge.
— C'est impossible, reprit Lalande; on pourrait vous en accorder pour deux mille, mais non pour dix. »
Après d'autres paroles par lesquelles Lalande réussit sinon à conquérir, du moins à ébranler le trop jeune chef cévenol, Lalande voulut être conduit vers les Camisards qui lui servaient d'escorte. 11 les considéra avec curiosité, et leur présentant une bourse de cent louis :
« Voilà, leur dit-il, pour boire à la santé du roi.
— Ce n'est pas de l'argent qu'il nous faut, répondirent-ils, mais la liberté de conscience. »
L'entremetteur Lacombe prit la bourse et la gîirda: Pendant ce temps, Roland était remonté dans les hautes Cévennes, et il s'y tenait sous les armes, comme pour rester en dehors des transactions de Cavalier, qu'il se réservait au besoin de trancher avec son épée, si elles ne convenaient pas aux intérêts des siens.
Le baron d'Aigaliers parvint aussi à obtenir une entrevue de Cavalier. Les deux jeunes gens, qui ne s'étaient jamais vus, s'embrassèrent comme s'ils se fussent
connus depuis longtemps. Cavalier reçut alors une proposition qui devait prodigieusement flatter son orgueil: on lui parla d'une entrevue avec le maréchal de Yillars en personne.
Après divers pourparlers, et ayant obtenu l'acquiescement de la cour à cette démarche, Yillars eut en effet une conférence avec Jean Cavalier. Un maréchal de France, l'un des plus grands généraux de l'Europe, vint traiter d'égal à égal avec un ancien valet de bergerie devenu chef de révoltés.
Là conférence eut lieu à Nîmes, le 15 mai 1704, dans le jardin du couvent des Récollets, qui était situé en face de ce gracieux édifice romain connu sous le nom de Maison carrée *. Villars, en attendant Cavalier, se promenait dans le jardin avec Baville et Sandricourt, gouverneur de Nîmes. Ce dernier ne put s'empêcher de dire au maréchal :
« Monseigneur, la conférence que vous allez avoir avec Cavalier comptera dans l'histoire. Ceux qui viendront après nous seront surpris d'apprendre qu'un homme tel que Cavalier, sorti de la lie du peuple, traite aujourd'hui de la paix avec le maréchal de Villars. i
Villars lui fit cette réponse :
• « Vos réflexions sont fort justes, monsieur, à ne regarder que par l'extérieur ; mais il s'agit des sujets du roi qui sont excités et soutenus par les ennemis de Sa Majesté pour diviser ses forces par les troupes qu'elle est obligée d'entretenir dans cette province. Il s'agit d'ailleurs de gens que l'on ne peut ramener à leurs devoirs que par des démarches extérieures et inespérées qui puissent les flatter et les toucher. Il est toujours
•1. L'église du couvent des Récollets existe encore; sur remplacement de ses jardins s'élève aujourd'hui le théâtre.
digne d'un grand roi d'user envers ses sujets plutôt de clémence que de rigueur, et il est aussi glorieux pour un général, de pacifier les guerres civiles du royaume que de vaincre les ennemis de l'État. »
Comme le maréchal achevait ces belles paroles, on annonça l'arrivée du chef cévenol. Cavalier entrait dans Nîmes au milieu d'une foule immense dépeuple, accourue, pour le voir, de tous les points du pays. <c II n'y aurait pas eu un si grand concours, dit Louvreleuil, si c'eût été le roi. » Il était à cheval, vêtu d'un justaucorps galonné d'or, d'une culotte écarlate et d'un large chapeau orné d'une plume blanche; ses longs cheveux blonds retombaient sur ses épaules. Nous n'avons pas eu, jusqu'ici, l'occasion de dire exactement quel était l'âge de ce vaillant chef qui remplissait à la fois dans le camp des enfants de Dieu le rôle de général et de prophète : il avait vingt ans. A sa droite, était Catinat, attirant tous les regards par sa figure martiale et son costume magnifique ; à sa gauche, le jeune prophète Daniel, chéri de Cavalier, vêtu modestement et sur une monture pacifique. Derrière lui, venait son jeune frère, monté sur un étalon de la Camargue, entre d'Aigaliers et Lacombe, les entremetteurs de la paix. Plusieurs Camisards à cheval ouvraient et fermaient la marche.
Ayant mis pied à terre, Cavalier entra dans le jardin avec son frère, le prophète Daniel, d'Aigaliers et Lacombe. Six Camisards qui le suivaient se rangèrent en face de quelques soldats de Villars. Le maréchal s'ayança aussitôt avec Bâville, Sandricourt et le général Lalande. Us parurent d'abord surpris de l'air juvénile et de la petite taille du célèbre chef cévenol, et s'entre-regardèrent un moment sans rien dire.
« Le roi, dit alors le maréchal, désirant épargner le
sang de ses sujets, même des plus rebelles, m'a ordonné de les soumettre par la douceur. J'ai voulu savoir de la bouche même d'un des chefs des mécontents quels seraient les moyens les plus propres à les ramener dans le devoir. *
— Je ne puis, monseigneur, répondit Cavalier, que répéter les demandes que j'ai déjà faites au général Lalartde, sur le pont de l'Avène, et que j'ai mises par écrit. »
Ici, Bâville ne*put se contenir, et s'écria : « Le roi est bien bon de daigner traiter avec un rebelle tel que vous !
— Si c'est là ce que Ton avait à me dire, répondit
froidement Cavalier, ce n'était pas la peine de me faire
venir, et je vais me retirer. » Puis, regardant en face
Bâville, il lui dit avec fermeté : « Si nous avons pris
.les armes, c'est vous, monsieur, qui nous y avez forcés,
ce sont vos cruautés, votre tyrannie. »
Viilars se hâta de s'interposer entre eux : « C'est à moi, dit-il, monsieur Cavalier, que vous avez affaire. »
JJais Bâville, toujours en fureur :
« Vous êtes bien heureux, s'écria-t-il, que l'on veuille vous pardonner! Vous devriez être satisfait de la clémence du roi, et ne pas prétendre à dicter des conditions.
— Ce n'est pas pour moi que j'ai pris les armes, répondit Cavalier avec force; ce n'est pas pour moi que je suis ici, c'est pour mes frères, pour mes amis qui m'ont confié la défense de leurs intérêts, et j'y suis engagé par mon serment et par mon honneur. Les choses sont allées si loin maintenant, que nous ne devons plus qu'obtenir nos demandes ou mourir les armes à la main. »
Le maréchal demanda alors à Cavalier quelles étaient ses demandes, et ce dernier répéta celles qu'il avait faites à Lalande dans l'entrevue du pont d'Avène.
« Il ne. faut pas parler ici de religion, » dit Bâville, et la liberté de conscience, le seul point sur lequel le jeune négociateur eût dû insister, se trouva ainsi mise à l'écart, dès le début. Le maréchal confirma à Cavalier ce qu'il lui avait déjà secrètement écrit, c'est-àdire que le roi consentait à ce qu'il formât un régiment entièrement composé de Camisards dont il serait le colonel, et qu'on l'enverrait, avec un régiment, faire la guerre sur le Rhin ou en Espagne.
On n'eut pas grand'peine à jouer le malhabile négociateur, à qui son extrême jeunesse et l'absence de tout conseiller peuvent sans doute servir d'excuse, mais qui, dans cette circonstance, oublia qu'il avait à faire prévaloir un seul droit au nom de ses frères : la liberté de conscience. Dans une circonstance si grave, il eut le tort irrémissible de ne s'être préoccupé que de ce brevet de colonel que l'on faisait reluire à ses yeux.
Une suspension d'armes fut décidée, et Ton convint qu'en attendant les* ordres ultérieurs de la cour, Cavalier et sa troupe occuperaient Calvisson, l'un des plus gros bourgs de la Vaunage.
La conférence, qui avait duré deux heures, étant ainsi terminée, le maréchal, saluant gracieusement le jeune chef cévenol : « Adieu, seigneur Cavalier, » lui dit-il. Durant tout l'entretien, le général Lalande avait familièrement tenu sa main appuyée sur l'épaule de Cavalier.
Après la conférence, ce dernier traversa, tantôt à cheval, tantôt à pied, les rues de Nîmes. Il excita partout un véritable enthousiasme. On se précipitait sur
210 HISTOIRE DU MERVEU.LEUi.
son passage pour le voir et l'entendre; et quand il alla visiter la mère de Daniel, son prophète favori, dont le mari était prisonnier au fort Sainte-Marguerite, plusieurs dames de la ville voulurent être admises auprès de lui, heureuses de le voir et de l'écouter.
Vers le soir, il quitta Nîmes, et se rendit à Galvisson, chantant, avec son escorte, un psaume de concorde et de paix.
A Galvisson, les hommes de Cavalier furent reçus comme troupes du roi. Les brigades de Catinat et de Ravanel s'y réunirent bientôt, et sept cents Camisaxds furent logés dans le bourg. Le lendemain, Cavalier convoqua le peuple à la prière. Il prêcha sur les ruines du temple de Galvisson, et l'assemblée se prolongea toute la nuit. Cette libre célébration du culte protestant était un événement si imprévu, que. les bons habitants de la Vaunage ne pouvaient se rassasier d'un spectacle si doux pour leurs âmes. Pendant huit jours tout le pays accourut à Galvisson, tant pour écouter les prêches de Cavalier et d'autres prophètes, que pour se délectera la célébration des mystères du culte chrétien. Selon Labaume, quarante mille protestants vinrent à Calvissoû pendant le séjour de Cavalier. Ces masses repartaient chaque soir pour leurs foyers, et revenaient à l'aube»
« On ne pouvait s'empêcher, dit cTAigaliers dans ses Mémoires manuscrits, d'être ému de compassion et de terreur de y©mt un peuple échappé au brùlement et au carnage venir ea foule mêler leurs larmes et leurs gémissements.... Les infortunés habtaflfts de la Vaunage ou des lieux plus reculés, voyant des frères, fui faisaient des assemblées dans des prairies et aux portes de Cal* visson, se rangeaient en troupe auprès de celui ou de celle, qui tenait un psaume, et de cette manière, tes quatre-, les e>mg mille personnes, fondant en larmes, chantaient,, et priaient prosfccrate toute la journée, avec, un eri et une dévotion qui perçait le cœur
et faisait la plus vive impression. Toute la nuit on continuait à peu près de même, et on n'entendait cpie prêcher, chanter, prier et prophétiser. »
Ce triomphe des protestants, ces assemblées religieuses qui se tenaient librement en présence de Dieu, irritaient au plus haut point le clergé catholique. Ces psaumes qui retentissaient incessamment dans les plaines de la Vaunage troublaient le sommeil de Fléchier. Quant à Bâville, n'osant se cabrer sous l'éperon de Villars, il rongeait son frein; mais il était furieux de voir des gens qu'il vouait depuis vingt ans à la roue et au gibet, obtenir un pareil triomphe à la face de tous. Ce scandale toutefois ne devait pas durer longtemps.
Cavalier dut aller rendre compte à Roland de sa conférence avec le maréchal de Villars; Roland le reçut à Anduze. Après avoir appris les conditions que Cavalier avait acceptées,, et dans lesquelles le rétablissement du culte réformé ne figurait point, il les rejeta avec mépris. « Tu es fou, dit-il au jeune Cévenol (qui véritablement avait perdu la tête depuis qu'il avait joué à Nîmes le rôle d'un triomphateur), tu as oublié que je suis ton chef; tu as trahi tes frères et tu devrais mourir de honle. Tu n'es plus que le vil agent du maréchal. Va lui dire que je suis résolu à mourir l'épée à la main, jusqu'à l'entier rétablissement de l'édit de Nantes. » L'altercation fut entre eux d'une violence extrême; Cavalier s'emporta, et les deux adversaires mirent la main sur leur pistolet. Cependant on réussit à calmer Roland, qui écrivit au maréchal de Villars une lettre pour établir les vraies conditions de la paix. Cavalier et Salomon furent chargés d'aller la remettre, à Nîmes, au maréchal.
Cette seconde entrevue eut lieu, comme la première,
dans le jardin du couvent des Récollets. Les ovations populaires en l'honneur de Cavalier furent aussi bruyantes que la première fois, mais les résultats de l'entrevue ne furent pas en son honrfeur.il laissa parler Salomon, qui fit connaître avec énergie l'intention formelle des enfants de Dieu de ne déposer les armes qu'après avoir obtenu le libre exercice de leur religion. La conférence, qui dura trois heures, fut violemment rompue par les refus du maréchal. Cavalier quitta Nîmes le jour même, et arriva le lendemain à Calvisson.
Il trouva le camp des enfants de Dieu en pleine révolte contre lui. Son lieutenant Ravanel, à qui il avait laissé le commandement pendant son absence, averti par Roland, avait révélé à tous la trahison du jeune chef. En rentrant dans le camp, Cavalier n'y rencontre que des ' visages mornes ou courroucés. Ses officiers, Ravanel en tête, le somment de révéler les conditions de la paix conclue par lui avec la cour; Cavalier refuse obstinément. Aux questions succèdent alors les injures, les menaces, les cris de mort. Il se décide enfin à s'expliquer, a Eh bien, s'écrie-t-il, nous allons servir le roi en Portugal !» Il n'y a qu'un cri d'indignation à ces paroles, plus irritantes encore que son silence. On lui reproche la transaction honteuse qu'il a signée. Excités par le farouche Ravanel, ses plus anciens, ses meilleurs amis le traitent de lâche et de traître. « Point de paix, s'écrie-t-on, point 1 d'accommodement sans la liberté de conscience, le retour des pasteurs exilés et la reconstruction de nos temples ! »
Au milieu de cette scène tumultueuse, Ravanel donne l'ordre de battre la générale et de quitter Calvisson pour recommencer la guerre. En effet, les troupes forment leurs rangs ; elles sortent du village au bruit du
tambour, et traversent les garrigues de Calvisson, pour rentrer, par le nord, dans les montagnes des Gévennes. Cavalier essaye en vain de ramener à lui ses compagnons. Il les suit avec desespoir, priant et pleurant pour changer leur résolution ; mais ses paroles ne sont accueillies que par un froid silence. Catinat l'appelle traître, et tous deux lancent l'un contre l'autre leurs chevaux. Les prophètes Daniel et Moïse les séparent. On convient alors d'invoquer lêi conseils du Saint-Esprit pour trancher le différend. Le prophète Daniel, ravi en extase, déclare qu'il faut accepter la paix ; mais le prophète Moïse reçoit et exprime une inspiration opposée. Dès lors la brigade reprend sa marche.
L'inflexible Ravanel, entraînant toujours les siens, répond par l'insulte et le sarcasme aux prières que Cavalier leur adresse. C'est lifi qui a remplacé l'ancien chef et qui les soutient dans leur résistance- Outré de colère, Cavalier saisit un pistolet et le tourne contre son rival ; Ravanel arme le sien, et peut-être avec plus de résolution d'en faire usage. Le prophète Moïse, qui voulait, pour continuer la guerre, conserver un si précieux chef, s'interpose et demande par une prière éloquente la clémence des Camisards pour cet enfant, pour leur frère égaré.
Cavalier, qui suit toujours, depuis Calvisson, la troupe de ses anciens compagnons, veut faire sur elle une dernière tentative ; mais alors ce n'est pas un pistolet, mais cette fois vingt fusils qui s'abaissent et se tournent contre lui. Quel abandon , quelle chute ! Où est ce beau régiment de Cévenols a la tête desquels Cavalier devait aller combattre sur le Rhin les ennemis de la France?
Cavalier se décida enfin à dire adieu à ses anciens compagnons. « Qui m'aime me suive! » crie-t-il d'une
voix triste et tendre. Quelques soldats sortent des rangs, émus de ce dernier appel du chef qu'ils ont tant aimé; mais Ravanel, impérieux, les y fait Centrer aussitôt.
Suivi seulement de quelques fidèles, Cavalier rentre le cœur brisé dans Galvisson. De général cévenol, devenu, en quelques jours, colonel in partibus des armées du roi, il écrit à Villars et lui fait connaître la position où il se trouve, pour avoir eu l'ambition et l'honneur de traiter avec un maréchal dPFrance ; il lui confirme toutefois sa résolution de ne jamais reprendre les aimes dans l'insurrection camisarde.
On connaît la suite de l'histoire de Cavalier; il alla à Versailles, dont les splendeurs l'étonnèrent. Il fut reçu ,par le roi et par son ministre Chamillart 1 . Ce dernier lui remit le brevet d'une pension de douze cents livres. Bu reste, Cavalier n'obtint pas la faveur qu'il avait tant désirée. Comme, au lieu du régiment qu'il avait promis, il put à peine former une compagnie du petit nombre d'hommes qui l'avaient suivi du Languedoc, onsongeaà l'employer comme chef d'un corps de partisans attaché à une armée régulière. Chamillart lui ordonna de se diriger sur Belfort, en Alsace, et d'y attendre de nouvelles instructions ; mais il n'y attendit pas longtemps. Mécontent de Chamillart, qui le faisait observer et qui se méfiait de lui, il déserta pendant une nuit, avec toute sa compagnie. Il se retira d'abord à Lausanne, où il fulreçu à bras ouverts par les réfugiés protestants et par ses coreligionnaires suisses. Bientôt après il passa en Hol-
1. On a dit souvent, d'après Voltaire, que Louis XIV ne voulut point recevoir Cavalier, qu'on se borna à le placer sur son passage, que Louis XIV le vit et passa en haussant les épaules. Cette assertion est démentie par M. Peyrat, qui donne les détails de l'audience accordée par le roi à Cavalier, et rapporte l'entretien qui eut lieu entre l'ancien chef cévenol et Louis XIV.
LES PROPHÈTES PROTESTANTS. v 215
lande. Accueilli avec empressement par les États généraux de ce pays, il reçut d'eux la mission de formertrois régiments destinés à faire la guerre à Louis XIV. Il les composa surtout de réfugiés protestants, et ne tarda pas à partir, à la tète de l'un de ces régiments, pour aller guerroyer en Espagne. On raconte qu'à la bataille d'Almanza, où l'ancien chef camisard montait encore le magnifique cheval conquis sur .le général la Jonquière au combat de Saint-Chattes, son régiment s'étant trouvé en face d'unrégimentfrançais, dès qu'ils se reconnurent, dis fondirent l'un sur l'autre à la baïonnette, avec une fureur sans égale, comme s'ils se fussent encore trouvés dans les gorges des Cévcnnes. On se battit de part et d'autre avec un tel acharnement, que de ces deux régiments il ne resta pas trois cents hommes. Après la guerre de Succession, Cavalier passa dé l'armée hollandaise dans celle de la Grande-Bretagne. Il mourut major général anglais et gouverneur de l'île de Jersey.
Cavalier avait emporté avec lui la destinée des Camisards. Dès son départ, les hostilités avaient repris entre leurs bandes et les troupes du maréchal. Nous ne suivrons pas ces dernières périodes de la révolte agonisante. Havanel, qui avait reçu le commandement de la brigade de Cavalier, se laissa surprendre, près de Marvejols, par le maréchal de Villars, qui lui tua deux cents hommes. Mais la véritable cause de la défaite définitive des insurgés et de la cessation de la guerre, ce fut la mort de Roland, le chef suprême, la tête de l'insurrection cévenole. Villars en vint à bout par la trahison.
Roland entretenait une intrigue amoureuse avec MlledeCornelliJeuneorphelinejd'originenapoHtaine^t dontlafamillehabitait, depuis le quinzième siècle, un châtteau féodal dans le Languedoc. Elle avait conçu une pas-
sion romanesque pour Roland, proscrit, guerrier et prophète. Elle l'accueillait dans son manoir et le suivait au désert. Pendant la nuit du 44 août, comme il se trouvait au château de Gastelnau avec Mlle de Gornelli, cette habitation fut cernée par une troupe d'officiers, assistés d'une trentaine de dragons. Roland trouve le temps de s'échapper par une porte qui ouvre sur la campagne; mais il rencontre dans un chemin creux deux dragons qui lui barrent le passage. Il s'adosse contre un arbre, tire son épée et se met en défense. Malgré l'ordre exprès donné par Villars de le prendre vivant, un des dragons le couche enjoué, et, d'un coup de carabine, l'étendpar terre. Le dragon rentra triomphalement dans Nîmes, tenant sur l'arcon de sa selle le cadavre du fameux chef des rebelles.
Le corps de Roland fut traîné dans les rues de Nîmes, au milieu d'une multitude immense, la même qui, peu de temps auparavant, se pressait avec enthousiasme sur les pas de Cavalier. Cinq de ses lieutenants, pris avec lui, furent rompus vifs, tandis que le cadavre de Roland était jeté dans un bûcher près de leur échafaud. Le doux Fléchier et quatre autres prélats assistaient à <5ette sinistre exécution.
Ainsi périt, à l'âge de trente ans, celui qui avait su donner à l'insurrection cévenole son organisation régulière et tenir en échec, avec trois mille paysans, deux maréchaux de France et une armée de soixante mille hommes.
« Roland Laporte, général des enfants de Dieu, dit M. Peyrat, unissait à l'indomptable ténacité de Coligny l'habile et sombre enthousiasme de Gromwell. S'emparant de cet orageux élément de l'extase, il en fit le fondement et la règle d'une insurrection qu'il organisa, nourrit, vêtit, abrita, entretint deux
ans au désert, malgré la fureur des hommes et des saisons ; luttait avec trois mille combattants, contre des populations hostiles, soixante mille ennemis armés, les maréchaux de Louis XIV, et ne fut enfin abattu que par la défection, la trahison et la mort. Quel homme plus obscur sut, avec de plus faibles moyens, tenter avec plus d'énergie un effort plus gigantesque ?
ï Car l'insurrection, créée par lui, morte avec lui, c'était luimême ; il en était l'intelligence, l'âme. Mais s'il en fut la tête, Cavalier, il faut le dire, en fut le bras et la plus vaillante épée. Roland n'avait point cet élan, cette fougue aventureuse, inspirée, cette bravoure téméraire et chevalere'sque qui, jointe au charme de l'adolescence, font de Cavalier la plus gracieuse et la plus héroïque figure du désert. Roland, d'un âge plus mûr, d'un caractère plus viril, eut aussi des qualités plus solides et plus complètes. Nature à double face, le calme s'unissait en lui à l'emportement, l'astuce à l'intrépidité, le calcul à l'enthousiasme. Homme d'intelligence plutôt que d'action, il acceptait sans les chercher les combats utiles, laissant à Cavalier la gloire de provoquer des chocs stériles et sanglants. Ces victoires inspirèrent, à ce qu'il semble, à son jeune lieutenant la coupable ambition d'usurper le commandement suprême. Roland s'y maintint, et non-seulement il ne s'en vengea pas, mais il le choisit, l'agréa du moins, pour son mandataire auprès de Villars, et voulut même, après sa défection, le réconcilier avec les brigades, dont il ne put vaincre le ressentiment. Cavalier lui paraissait indispensable à son triomphe. Déplorable récompense des actions humajnes ici-bas : l'infidélité conduisit Cavalier à la fortune et à la célébrité ; Roland, incorruptible, scellant sa cause de son sang, n'obtint qu'un obscur martyre * ! »
Roland périssait la veille de la bataille d'Hochstedt et une année avant les grands désastres de Louis XIV. Il est permis de croire que si l'insurrection cévenole avait gardé à sa tête ce chef capable et valeureux, elle aurait recruté de nouvelles forces et peut-être fini par emporter le but poursuivi par ses efforts, c'est-à-dire le rétablissement de la liberté de conscience dans le royaume. Les