CHAPITRE X
Essai d'explication des phénomènes de l'inspiration prophétique chez les montagnards protestants.
La longue et opiniâtre lutte dont nous venons de retracer les épisodes principaux offre ce caractère frappant et véritablement sans analogue, qu'elle a été provoquée, accompagnée, constamment entretenue par les inspirations de lïlluminisme religieux. Depuis l'origine jusqu'à la fin des troubles des Cévennes, on voit partout les inspirés et les prophètes alimentant le feu de l'enthousiasme religieux et celui des combats.
S'il faut en croire Louvreleuil et Brueys, qui ont les premiers trouvé cette explication, docilement répétée depuis par tous les historiens, c'est aux manœuvres du gentilhomme verrier du Serre qu'il faudrait rapporter la première cause de l'explosion des phénomènes extatiques qui, partant du Yivarais, devaient bientôt se propager rapidement dans le Dauphiné et les Cévennes. Il faut beaucoup se défier de la véracité de l'apostat Brueys, commensal de Baville et de Fléchier, et qui prit la plume tout exprès pour plaire à la cour en déversant le mépris ou l'injure sur ses anciens frères. Nous avons rapporté sa version, parce qu'elle a si généralement cours, qu'il est bien difficile de la laisser à l'écart. Mais qui nous dit que du Serre ne fût pas lui-même déjà atteint
d'une maladie qui, contagieuse par sa nature, se serait communiquée aux jeunes enfants employés aux menus travaux de sa verrerie? Pendant que du Serre avait près de lui ce groupe d'enfants, les mêmes phénomènes d'illuminisme qui éclataient chez eux apparaissaient, avons-nous dit, à cent lieues de là, à l'extrémité occidentale du Languedoc.
Du Serre aurait- il suffi d'ailleurs à communiquer le même état à ces huit mille individus qui, peu de mois après, en 1689, prophétisaient à qui mieux mieux dans le Dauphiné et les Gévennes, sur les pas de Gabriel Astier et de ses émules? N'est-il pas plus rationnel d'admettre que la cause de l'apparition de l'illumi- * nisme religieux fut une influence générale s'exerçant sur les populations protestantes, en proie à la persécution religieuse, et qui, à un même moment, produisit simultanément les mêmes effets en # divers points du pays.
Comprimé dans le Vivarais et le Dauphiné après la mort des prophètes Astier et Vivens, l'illuminisme apparaît bientôt dans les Cévennes. Il y est apporté, comme on l'a vu, vers 4700, par une vieille tailleuse d'habits ambulante. Des jeunes gens des deux sexes qui le reçoivent de cette femme le communiquent aux montagnards des Cévennes, et il se répand promptement dans les diocèses d'Alais, de Mende, de Viviers et de Nîmes.
Dans les transports de leur délire, ces malheureux, l'esprit constamment obsédé par la pensée des persécutions odieuses qui les frappent pour vouloir rester fidèles à la foi de leurs pères, commencent à prêcher ouvertement la haine de l'Église catholique; ils dénoncent à la vengeance de leurs frères tout ce qui appartient à l'Église romaine, au nom de laquelle on les matyrise. Tandis qu'on entasse dans les prisons et que l'on voue
aux supplices les prophètes cévenols, ceux qui sont restés libres prêchent la révolte et la vengeance. De là les premières hostilités entre les protestants et les soldats du roi. La terrible exécution du Pont-de-Monvert, qui fut le signal et le premier coup de feu de l'insurrection cévenole, avait été arrêtée dans un conciliabule secret de prophètes. Les mêmes causes continuant à produire les mêmes excitations, amènent les mêmes conséquences dans toute retendue des Cévennes; partout on prend les armes à la voix des prophètes.
Quand les forces de l'insurrection sont organisées d'une manière régulière, quand la petite armée des insurgés montagnards a reçu de Laporte et de l'habile chef Roland, ses cadres et sa distribution hiérarchique, les prophètes jouent dans cette théocratie militaire un rôle tout à fait dominant. Rien ne se fait, aucune décision n'est prise, sans que l'on ait consulté ces nouveaux oracles*, dont l'autorité était bien supérieure à celle de tous les oracles de l'antiquité. Nous avons déjà fait connaître la part considérable que prenaient les prophètes à toutes les décisions, militaires ou autres, dans le camp des enfants de Dieu. Pour ne pas nous répéter nous-même, nous nous bornerons à ces quelques lignes de Court, qui résument ce qui peut être dit de certain sur ce sujet :
« .. Us croyaient tous aux inspirations. C'était par elles que tout se réglait parmi eux ; fallait-il élire des chefs, livrer des combats, former des projets, les mettre à exécution, décider du sort des personnes de qui ils prétendaient avoir reçu de mauvais traitements, et qui dans la suite avaient le malheur de tomber entre leurs mains,' ce n'était jamais qu'après avoir consulté l'Esprit-Saint, dont les inspirés se croyaient animés, et qu'en conséquence de l'ordre qui en était émané. C'était l'inspiration qui découvrait les traîtres cachés, qui ordonnait du temps où il fallait
mettre des sentinelles ou n'en mettre pas, qui rendait les croi intrépides dans les combats, qui leur faisait affronter la me sans crainte, qui les soutenait dans leurs fatigues et dans le supplices mêmes *. »
Les chefs des Camisards étaient choisis, comme on] Ta vu, non d'après leurs talents militaires, mais d'aprè le degré dans lequel ils avaient reçu le don de T Esprit J
Après la défection de Cavalier, la mort de Roland et] celle desprincipaux prophètesdes montagnes, la guentj n'étant plus soutenue par les excitations de ces grands illuminés, ne tarde pas à perdre de sa fureur. Les prophètes survivants, Gatinat, Salomon, Castanet, Élift Marion, ayant fait leur soumission à Louis XIV et étant] partis pour Pexil, où ils demeurèrent jusqu'en 1705, les Gévennes commencèrent à respirer.
Retirés d'abord à Genève, les prophètes cévenolscon-^ tinuèrent à donner le spectacle émouvant de leurs convulsions et de leurs crises. À Londres, où ils se rendirent ensuite, Jean Cavalier (de Sauve), cousin du célèbre chef cévenol, Élie Marion et Durand Fage excitèrent, par leurs extases, beaucoup de curiosité. Dans un ouvrage célèbre, les Avertissements prophétiques tfÉlie Marion, le mathématicien Nicolas Fatio, Jean Daudéet Charles Portalès recueillirent et rédigèrent les paroles et discours que l'un d'eux, Élie Marion, prononçait dans ses extases. Le Théâtre sacré des Cévennes, publié àLondres postérieurement, nous a conservé ceux des autres inspirés. Élie Marion ne tarda pas à faire à Londres école de prophétie. Il était entouré d'une foule d'adeptes qui avaient reçu chacun un nom biblique, et qui formaient une espèce de phalange, divisée en douze tribus,