Théâtre sacré des Cévennes, p
phénomènes qui nous occupent à une étude attentive, conclut en rapportant la théomame extatique des calvinistes, à Thystérie pour les cas les plus simples, et à Tépilepsie pour les cas les plus graves. Nous ne croyons pas que l'on puisse faire rentrer l'état des inspirés cévenols dans aucune des affections précises de notre cadre nosologique; c'était là, selon nous, une affection sui ge&eris, d'une nature spéciale comme les causes qui l'avaient engendrée.
Cette affection ne pouvant être identifiée avec aucune autre connue, on ne saurait en donner une idée exacte qu'en décrivant les symptômes et les caractères qui lui étaient propres. Nous allons tracer cette description d'après les observations et témoignages des contemporains. Quant au nom par lequel on doit désigner l'épidémie prophétique, nous croyons qu'il faut s'en tenir à celui de maladie des trembleurs des Cévennes, que l'on a quelquefois employé, et qui a l'avantage de ne rien préjuger concernant la nature de celte affection.
Voici, en général, en quoi consistait la crise ou l'accès d'illuminisme extatique chez les trembleurs des Cévennes.
Après l'allocution d'un prédicant du désert, ou par toute autre cause qui avait fortement tourné son esprit vers les idées religieuses et la persécution qui tourmentait son Église, l'individu se repliait quelque temps en lui-même, et par ce recueillement profond, ayant perdu la conscience des objets réels, il devenait en proie à une vive exaltation cérébrale. Au bout d'un temps plus ou moins long de cette absorption mentale, il tombait subitement à la renverse, privé de sentiment. Étendu de tout son long sur le sol, il était saisi d'un accès épileptiforme ; de violents frissons faisaient trembloter son
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corps (de là le nom de trembleurs qui fut donné auxindividus sujets à ces attaques spasmodiqués) ; ses muscles étaient agités de convulsions, il éprouvait des ressauts et des tressaillements désordonnés. Les personnes présentes se hâtaient alors de prodiguer leurs secours au malheureux ainsi visité par V Esprit; elles plaçaient sa tête sur leurs genoux, afin de lui épargner des coups dangereux au crâne ; elles réchauffaientetcontenaient ses membres en proie aux tremblements et aux convulsions. Deus, ecce deus! c'était le dieu qui s'annonçait. En effet, la scène changeait peu à peu. Les agitations convulsives diminuaient et finissaient par disparaître ; le calme et la sérénité faisaient placeaux frissons et à la douleur. Alors, rindividu se levait, et, en apparence revenu à lui-même, H commençait à discourir éloquemment, à prêcher sur les vérités de la foi calviniste, à dénoncer l'idolâtrie des papistes et à prophétiser les événements futurs, parmi lesquels figuraient toujours l'anéantissement de la moderne Babylone (Rome) , et la restauration des temples détruits. Ces discours, qui duraient quelquefois des heures entières, étaient toujours prononcés en français, bien que l'idiome languedocien fût alors le seul en usage dans toutes les campagnes du Midi. Les premières paroles annonçant ces discours étaient toujours celles-ci : Je te dis, monenfant;je f assure, mon enfant. C'était le Saint- Esprit qui parlait ainsi par la bouche des orateurs du désert. Sa prédication terminée, le prophète revenait peu à peu, et sans transition bien appréciable, à son état et à son idiome habituels. Il se rappelait rarement, ou ne se rappelait que d'une manière confuse, les parole qu'il avait prononcées dans cette étrange et passagère exaltation de ses facultés intellectuelles.
Quelquefois l'extase était provoquée pari' insufflation
d'un prophète. Dans les assemblées religieuses, le prédicant, après avoir terminéson allocution, s'approchaitdes néophytes considérés comme dignes de recevoir l'inspiration, et, soufflant dans la bouche de l'un d'eux, il lui disait : Reçois le Saint-Esprit. Presque aussitôt, le nouvel élu tombait à la renverse, restait quelque temps en proie au tremblement spasmôdique et aux convulsions ; ensuite il se levait, et commençait à parler en inspiré. Après avoir prophétisé, il soufflait à son tour dans la bouche d'un autre prétendant aux mêmes grâces, dont la langue se trouvait également déliée, et qui pouvait ensuite rendre le même service à d'autres élus.
Ajoutons que toute une assemblée, composée souvent d'un millier de personnes, pouvait tomber subitement à la renverse et en proie aux convulsions au seul commandement impérieux d'un prophète. Après avoir terminé son prêche, le prophète criait d'une voix forte et à plusieurs reprises : Miséricorde ! et ordonnait aux assistants de tomber à la renverse sur le sol. Le .plus grand nombre des 'fidèles obéissait irrésistiblement à cet ordre.
Il n'y a pas un trait, pas un détail du tableau précédent qui ne se retrouve dans les témoignages des auteurs contemporains.
Caladon dépose ainsi dans le Théâtre sacré des Cevenues :
« Les inspirés avaient certains saisissements extraordinaires qui les faisaient souvent tomber à terre, et pendant lesquels on les voyait dans des agitations de tête, de poitrine, et quelquefois de tout le corps, qui avaient quelque chose de surprenant... Après qu'ils avaient été quelque peu de temps agités, ils se mettaient à parler, les uns d'une manière interrompue,
en sanglotant, d'autres fort eouraiumeJiL, avec beaucoup de fea et de facilité 4 ... »
Isabeau Charras déclare ce qui suit :
c Lorsque les inspirés prédisaient le jugement de Dieu, et qu'ils disaient certaines choses touchant l'avenir, il arrivait presque toujours qu'ils tombaient d'abord à terre. La tête, les bras, la poitrine et le corps entier souffraient quelquefois de grandes secousses ; une certaine difficulté qu'ils semblaient avoir de respirer ne leur permettait pas de parler avec facilité. Dans le temps de l'inspiration, ils parlaient toujours français, encore qu'ils ne fussent pas capables de le faire dans un autre teaqps. Quand ils recevaient des avertissements de l'Esprit, ils s'exprimaient comme si ce même Esprit divin eût parlé en eux, en disant : Je te dis, ou je te déclare, mon enfant 2 , etc. »
Les femmes et les enfants se montrèrent surtout accessibles à cette épidémie. Selon le marquis deGuîscard, auteur d'un livre peu connusur la guerre desCévenaes, des milliers de femmes s'obstinaient à prophétiser et à chanter des psaumes, quoiqu'on en pendît par centaines.
Mais ce furent les enfants qui les premiers se sentirent saisis de ces attaques spasmodiques, suivies d'une exaltation momentanée des facultés intellectuelles. L'extrême impressionnabiiité du système nerveux à cet âge de la vie nous explique ce fait, qui a paru merveilleux entre tous. On sait que les premières' démonstrations de l'enfance ne sont guère que la reproduction des paroles ou le reflet des idées que leur communiquent ou leur font entendre les personnes qui veillent à leurs besoins ou à leur santé. Les fils et les filles des protestants cévenols n'entendaient, du matin au soir, retentir à