CHAPITRE II
La baronne de Beau s oie il. — Emploi de la baguette divinatoire
pour la découverte des mines.
Le nom de la baronne de Beausoleil et le genre de services qu'elle a rendus à la France sont aujourd'hui à peine connus, si ce n'est de quelques rares érudits. Nos dictionnaires biographiques les passent soussilence ou les mentionnent en quelques lignes. La note qui lui est consacrée dans la plupart de ces ouvrages est conçue uniformément à peu près en ces termes : «Madame » de Beausoleil, astronome et alchimiste du dix-sep- » tième siècle, venue d'Allemagne en France pour y » exercer son art; mise à Vincennes, en 1644, par » l'ordre du cardinal Richelieu; on ignore l'époque de » sa mort. » — Et c'est là tout. Cependant la femme éminente qui a porté ce nom avait tous les titres pour vivre dans les souvenirs et dans la reconnaissance de la postérité. Elle donna, la première, l'éveil sur l'étendue des richesses minéralogiques de la France et montra tout le parti qu'il était possible d'en tirer pour la prospérité de ce pays. Elle prouva que l'exploitation de nos productions souterraines devait être une cause puissante de développement du crédit à l'extérieur, et de la prospérité publique à l'intérieur; elle embrassa d'un coup d'œil vraiment politique l'avenir réservé à "exploitation de cette branche, alors inculte ou ignorée j des revenus du royaume. Elle proclama cette vérité, que la France possède et n'a nul besoin de demander aux autres nations les matières premières qui sont riécessaires à l'industrie des peuples. Elle fut, en
un mot, la révélatrice de nos richesses souterraines.
Comment furent payés les services rendus à la France par cette femme distinguée ? Victime de l'ignorance et du fanatisme de son époque, elle succomba devant de lâches intrigues. Après la perte de ses biens, elle fut jetée, par Tordre de Richelieu, dans la prison de Vincennes, où elle mourut dans un affreux abandon. Après sa mort, son nom fut voué au dédain et à l'oubli. Il y a, dans les annales de la science, une page douloureuse où l'historien inscrit pieusement le nom vénéré de ses martyrs. Heureux celui qui peut ajouter sur cette page de justice un nom arraché à l'indifférence des siècles ! Cet acte historique, nous allons essayer de l'accomplir pour la mémoire d'une femme digne de tous les res~ pects des amis de la science. Il nous suffira, pour cela, de réunir les éléments épars propres à recomposer cette physionomie intéressante et ignorée.
Il est impossible de dire exactement aujourd'hui en quelle année et dans quelle ville naquit la baronne de Beausoleil. Comme elle nous apprend, dans un mémoire imprimé en 1640, qu'elle « s'occupe depuis trente ans de l'art des mines » , on peut en inférer qu'elle était née vers 1590. Elle appartenait à une famille noble de la Touraine ou du Berri, et son nom propre était Martine de Bertereau. Sa destinée fut fixée par son mariage, qui dut s'accomplir vers l'année 1610, avec le baron de Beausoleil.
Jean du Châtelet, baron de Beausoleil et d'Auffembaoh, était un des savants les plus recommandables du xvii e siècle. Noble et originaire du Brabant, au lieu de suivre la carrière des armes, selon l'usage des jeunes gens des grandes familles de ce temps, il s'était voué de bonne heure à l'étude des sciences. La minéralogie
devint l'objet spécial de ses études. Devenu habile dans cette science, le baron de Beausoleil ne tarda pas à être connu comme l'un des premiers ingénieurs de l'Europe. Il avait visité successivement les mines de l'Allemagne, de la Hongrie, de la Bohême, du Tyrol, de la Silésie, de la Moravie, de la Pologne, de la Suède, de l'Italie, de l'Espagne, de l'Ecosse, de l'Angleterre et de la France. Il obtint de divers souverains de l'Europe des commissions importantes. Les empereurs d'Allemagne Rodolphe et Mathias, l'avaient nommé conseiller et commissaire général des trois chambres des mines de la Hongrie. L'archiduc Léopold le créa directeur des mines du Tyrol et du Trentin. Les ducs de Bavière, de Nieubourg et de Clèves lui donnèrent les mêmes titres dans leurs duchés. Enfin un pape lui accorda un semblable brevet dans tout l'État apostolique.
Comment s'opéra la rencontre et l'union de ce savant minéralogiste avec Martine de Bertereau?
Pierre de Beringhen, premier valet de chambre de Henri IV, nommé par le roi contrôleur général des mines de France, avait à exploiter, pour son compte particulier, les mines de la Guyenne, du pays de Labour, et celles du haut et du bas Languedoc, que le roi avait aliénées en sa faveur. Pierre de Beringhen était originaire des Pays-Bas, qui étaient aussi, comme nous l'avons dit, la patrie du baron de Beausoleil. C'est probablement grâce à cette communauté de patrie que Pierre de Beringhen put connaître le baron de Beausoleil, et c'est sur le bruit de sa renommée qu'il fut amené à attirer en France ce savant ingénieur pour lui confier l'exploitation et la direction de ses mines. Le baron de Beausoleil vint en France vers l'année 1600 sur l'invitation du contrôleur général des mines,
et c'est dix ans après que s'accomplit son mariage avec Martine de Bertereau.
À la suite de leurunion, les deux époux entreprirent de* grands voyages, pendant lesquels les heureuses facultés de madame de Beausoleil durent se développer singulièrement, et se diriger avec fruit vers l'objet habituel des études de son mari. Elle parcourut l'Allemagne, l'Italie, la Suède et peut-être l'Espagne. Elle traversa même l'Atlantique et visita le nouveau monde. Profitant des lumières acquises dans ces longs voyages, elle s'initia à toutes les connaissances qui se rattachent à l'art de l'ingénieur des mines. Elle s'appliqua à la géométrie, la mécanique, l'hydraulique, la minéralogie et la chimie. Outre les langues vivantes les plus répandues alors, l'italien, l'allemand, l'anglais, l'espagnol, elle possédait encore le latin, et même l'hébreu, s'il faut en juger par quelques citations hébraïques que l'on trouve dans son livre. C'était, en un mot, une femme d'une vaste instruction et d'une grande intelligence.
Le baron de Beausoleil, pendant son séjour en France, de l'année 1600 à l'année 1640, ne s'était pas seulement consacré au travail de surveillance £t d' exploitation de mines que Pierre de Beringhen lui avait demandé. Les voyages lointains qu'il exécuta depuis avec sa femme l'occupèrent jusqu'à Tannée 1626. Ce ne fut qu'alors, c'est-à-dire à son retour en France, qu'il entreprit sérieusement les travaux d'exploitation pour le compte du contrôleur général des mines du royaume.
Il dut accomplir avec un grand succès la mission qui lui avait été confiée par Pierre de Beringhen, puisque le maréchal d'Effiat(père du marquis de Cinq-Mars, mort sur l'échafaud en 1642 par la vengeance de Richelieu) accorda, le 31 décembre 1626, en sa qualité
de surintendant des mines et minières de France, y faire ouvrir des mines, indiquer les miserais dont il ferait la découverte, et en donner son avisj aiin que Ton statuât sur ce qu'il importait d'entreprendre à.ce sujet dans les intérêts du roi * .
C'est pendant son séjour dans le Languedoc que le baron de Beausoleil publia, à Béziers, une petite dissertation la,tine sous ce titre : Diorismus verœ philosophiez de materia prima lapidis (Explication d$h vraie philosophie concernant la matière première des minéraux). Cet opuscule, qui traite des métamorphoses de la matière en général, n'est qu'un écho des yaines
1. Cette commission, donnée par le maréchal d'Effiat, est une pièce précieuse en ce qu'elle montre positivement l'état dans lequel se trouvaient alors les mines de France : « Notre intention, dit le surintendant général, conforme à l'intention de Sa Majesté, estant de descouvrir, faire valoir et tirer utilité au bien et à l'accroissement de l'Estat et du service de Sa Majesté de toutes les mines et minières de ce royaume, inutiles ou de peu de fmict jusques à présent; et ayant esté duement informez par rapport de l'estude et recherche très-exacte et particulière que vous avez tousiours faicte pour acquérir la cognoissance de la nature de tous métaux et minéraux, et notamment des lieux et matrices qu'ils se tirent en ce royaume ; que par cette estude vous êtes parvenu à cette cognoissance très 7 parfaite f avez découvert tous les lieux où les dites mines sont plus abondantes en ce royaume, et qu'elles sont les meilleures, les plus utiles, et les plus faciles à ouvrir et à descouvrir; et encore que par essay très-certain vous pouvez cognoistre la qualité et le degré de bonté des dits métaux et minéraux ; à ces causes et autres particulières considérations, nous, en vertu du pouvoir à nous donné par Sa Majesté, vous avons commis, ordonné et député, commettons, ordonnons et députons par ces présentes pour vous transporter en tous lieux et provinces de ce royaume esquels vous jugerez et saurez êtres les dites mines et minières de quelque nature qu'elles soient, les ouvrir et faire ouvrir entièrement, etc. » — La mesure adoptée ainsi par l'administration était donc une exploration minéralogique dont les résultats devaient être transmis au surintendant, qui, sur ces éléments, déciderait en dernier ressort du plan à adopter pour l'exploitation* générale de ces mines. Le parlement de Bordeaux enregistra cette commission le 12 juin 1627, et celui de Toulouse, le 8 juillet.
et obscures spéculations de la science de cette époque sur la nature intime et l'origine des corps naturels. On y trouve, avec les fausses idées du temps, d'autres merveilles empruntées aux anciens. On peut y lire, comme dans Virgile, que les abeilles naissent du corps putréfié d'un bœuf, et de plus que la paille, les rats, le miel, la rosée et les anguilles ont une même origine. A part ses connaissances en minéralogie et en métallurgie, le baron de Beajusoleil ne possédait donc pas sur la physique générale et sur la chimie des notions plus saines que celles qui avaient cours à son époque. En effet, il se piquait un peu d'alchimie et beaucoup d'astrologie. Il s'entourait, dans ses excursions, de tout un ridicule attirail d'instruments astrologiques, auxquels il prétendait devoir le succès de ses recherches. C'était là une des folies du siècle, folie regrettable, surtout pour Beausoleil, car elle nuisit beaucoup à son crédit et surtout à l#/ortune qu'il aurait pu faire dans la carrière où il était véritablement supérieur.
La commission accordée par le maréchal d'Effiat au baron de Beausoleil fut enregistrée, en Ï627, par les parlements de Bordeaux et dé Toulouse, et pendant la même année par le parlement de Provence, à la suite de la visite que notre minéralogiste avait faite dans les principales villes du midi de la France. De là il se rendit, accompagné de sa femme, en Bretagne, et il fixa sa résidence à Morlaix.
C'est dans cette dernière ville, où s'étaient installés les deux époux, que leur arriva, en 1627, la très-fàcheuse aventure que nous allons rapporter.
Tandis que le baron était allé reconnaître une mine dans la forêt de Buisson-Rochemares-, .la baronne, de " son côté, s'était transportée à Hennés, pour y sollici-
ter l'enregistrement de leur commission. Profitant de cette double absence, un prévôt provincial du duché de Bretagne, nommé la Touche-Grippé, que la baronne appelle, par dérision, Touche-Grippe-Minon, pratiqua chez eux, à l'improviste, une perquisition, sous ce prétexte commode qu'il ne croyait pas qu'il fût possible de découvrir des mines, et en général les choses cachées sous terre, sans le secours des démons, qui ne les révèlent qu'aux magiciens. C'est sous cette couleur, et sans doute aussi par l'inspiration de sa cupidité personnelle, que la Touche-Grippé entra sournoisement dans la demeure du baron de Beausoleil, assisté seulement d'un substitut du procureur général. Il y fit main basse sur tout ce qui fut trouvé dans leurs coffres : or et argent, bagues, pierreries, échantillons de mines, instruments propres à la découverte et à l'essai des minerais, procès-verbaux, mémoires des lieux où les mines avaient été signalées, rien n'échappa à la rapacité des deux magistrats de Morlaix, qui firent leur charge au domicile des époux absents, absolument comme certains agents inférieurs de la justice espagnole font la leur dans le roman de GilBlas.
Surpris de cette manière, le baron et sa femme eurent encore à se purger de la prévention de magie et de sortilège que faisait peser sur eux l'indigne procédédu prévôt provincial. Leur justification fut aisément accueillie par des magistrats désintéressés; elle fut pleine et entière, sans avoir néanmoins d'autre résultat pour eux qu'un déni de justice. En effet, ils ne furent pas inquiétés, et l'affaire n'eut pas d'autres suites, mais le prévôt et son assistant ne le furent pas non plus et gardèrent imperturbablement tout ce qu'ils avaient pris. Ni le parlement de Bretagne, dont ils étaient
les subordonnés, ni le conseil du roi, dans lequel leurs victimes avaient pourtant çle puissants protecteurs, ne daignèrent seulement s'occuper de cette affaire. En 1640, c'est-à-dire plus de douze ans après, la baronne demandait encore une justice qui ne lui fut jamais rendue.
Cette mésaventure ayant dérangé les affaires des deux époux, ils se décidèrent à reprendre le chemin de l'Allemagne, où l'empereur Ferdinand II réintégrale baron dans sa charge de conseiller et commissaire des mines de Hongrie. Plus tard, ce monarque consentit pourtant à le laisser partir de nouveau ; il lui fit expédier son passe-port « pour aller et venir dans les États de l'empire 1 ».
Mais les Beausoleil n'avaient pas renoncé à la pensée de faire fortune en France, grâce à l'entreprise considé-
1. Ce passe-port, en langue latine, est daté du mois de septembre 1629. Son contenu témoigne des services rendus par cet ingénieur dans les mines de Hongrie, et atteste la reconnaissance du souverain :
« Nous vous faisons savoir et déclarons, dit l'empereur, que, dans le mois de septembre 1629, le porteur du présent, notre très-cher et très-fidèle Jean du Chastelet, baron de Beausoleil, sur sa comparution très-humble devant nous, et son offre d'offices et de services, a été attaché par nous, avec commission spéciale, à notre royaume de Hongrie, constitué commissaire, et délégué avec clémence à l'administration des mines; et afin qu'il pût présider et servir avec plus de fruit et de commodité à ce grand travail, nous l'avons en oufre gratifié et décoré, par une grâce et affection singulière, du titre insigne de conseiller de Notre Majesté. Mais, comme après cette mission menée à fin avec succès, il n'a pas convenu audit baron, dans ces temps de trouble, de s'en charger de nouveau, et qu'il a demandé congé pour ce temps à Notre Sacrée Majesté, afin de visiter d'autres royaumes et pays, requérant en même temps de Notre Sacrée Majesté des lettres de bon témoignage et recommandation, nous n'avons pas voulu nous refuser à cette honnête demande, et nous avons résolu dans notre clémence d'accéder à son vœu, etc. » — Gobetj Anciens minéralogistes, t. I, p. 441-442.
rable qu'ils avaient commencé d'exécuter d'après la commission accordée par le maréchal d'Effiat. Le baron se rendit dans les Pays-Bas, où il sollicita et obtint du prince d'Orange-Nassau un autre passe-port, daté delà Haye. Ce passe-port est conru dans des ternies qui font connaître ses titres et le train avec lequel il voyageait.
« S'en allant, le sieur Jean du Chastelet, baron de Beausoleil, commissaire général des mines de Hongrie, et conseiller de Sa Sacrée Majesté Impériale, avec sa femme, ses enfants, serviteurs, servantes, hardes et bagages, d'icy par le Brabant en France..., et après s'en retourner en Allemagne... »
La suite du baron de Beausoleil se composait, comme il est dit sur le passe-port, qui les désigne sous le nom de serviteurs, de cinquante mineurs ou fondeurs allemands et de dix mineurs hongrois, ce qui marque suffisamment un état de fortune et un train considérables.
Le roi Louis XIII ayant accordé des lettres de surannation, délivrées à Paris le 11 août 1632, pour faire enregistrer aux parlements de Paris, de Rouen, de Dijon et de Pau la commission donnée en 1626 par le maréchal d'Effiat, les travaux de la grande exploitation minéralogique sollicitée par les Beausoleil purent dès lors être commencés.
On débuta par les provinces du Midi et celle de la Bretagne. Ce ne fut pas néanmoins sans quelque résistance de la part des parlements provinciaux. On objectait que la commission donnée par le maréchal d'Effiat, n'ayant pas été présentée aux parlements en temps opportun, se trouvait périmée et sans valeur. Aussi se trouva- t-on obligé d'obtenir des ordonnances du roi adressées aux parlements de Paris, Rouen, Dijon et
Pau, et tous autres justiciers et officiers, pour confirmer et faire continuer cette commission.
« Doutant, dit le roi à ces parlements, que fissiez difficulté de faire registrer la commission émanée de feu notre très-cher cousin le maréchal d'Effiat, intendant des mines et minières de France, et, suivant icelle, souffrir à notre cher et bien-aimé le sieur du Ghastelet, baron de Beausoleil, faire la recherche et découverte des dites mines et minières dans vos ressorts; de l'avis de notre conseil, qui a vu notre commission, arrêts de vérification en nos cours de parlement de Bordeaux, Thoulouse, Provence, Rennes, ayant les certificats de la découverte qu'il a faite de plusieurs des dites mines et minières, et preuve d'icelles, vous mandons, ordonnons, etc. »
Il est ordonné de faire cesser tout empêchement et résistance à la mission de l'ingénieur, et de donner plein et entier effet à la commission accordée par le maréchal d'Effiat.
Cependant les précédents travaux que nos deux minéralogistes avaient exécutés en France ne les avaient pas enrichis, comme on l'a vu. Ils travaillaient en effet dans des conditions qui devaient nécessairement entraîner leur ruine, sans même que des prévôts à la façon de Grippe-Touche-ftfinon y aidassent en rien. Non-seulement ils ne recevaient aucun traitement du roi, mais ils faisaient, sur leurs propres biens, l'avance de tous les frais qu'entraînaient les opérations relatives à la découverte des mines et à l'épreuve des minerais. Ils se transportaient de province en province, ayant à leur charge le salaire des soixante ouvriers mineurs qu'il avaient amenés d'Allemagne. Dans un de ses manifestes, la baronne de Beausoleil se vante d'être venue en France avec son époux dans le seul but d'enrichir le roi de France, et elle ne semble exprimer en cela que le fait le plus vrai.
Engagés dans une vaste entreprise qui ne leur rapportait, pour le moment, qu'un peu de gloire et beaucoup de jalousie, les Beausoleil espéraient trouver la récompense et le fruit de leurs laborieux efforts dans quelque concession de mines importantes à exploiter en France, pu dans quelques droits superbes que la reconnaissance royale leur réserverait sur l'exploitation des mines découvertes par leurs soins; mais ce jour était bien lent à arriver, et ils avaient déjà dépensé trois cent mille livres de leur fortune, c'est-à-dire une somme équivalant aujourd'hui à plus d'un million.
La baronne de Beausoleil avait eu l'initiative de cette valeureuse entreprise, et elle en dirigeait l'exécution. Pendant que son mari travaillait à la recherche des mines, c'est elle qui s'occupait des affaires. En 1632, l'année même du début de l'exploitation, elle dressa un état des services qu'ils avaient rendus au roi depuis leur première entrée en France. Cet imprimé avait pour litre : Véritable déclaration faite au roi et à nos seigneurs de son conseil, des riches et inestimables trésors nouvellement descouver ts dans le royaume. N'ayant pas obtenu tout d'abord les faveurs qu'elle était en droit d'attendre du roi et de son conseil, la baronne fit réimprimer la même brochure sous ce titre : Véritable déclaration de la descouverte des mines et minières de France, par le moyen desquelles Sa Majesté et ses subjects se peuvent passer de tous les pays étrangers; ensemble des propriétez d'aucunes sources et eaux minérales ' descouvertes depuis peu de temps, à Château- Thierry, par dame Martine de Bertereau, baronnede Beausoleil, 4632*. L'ouvrage est dédié : A haultel
1. Cet ouvrage de la baronne de Beausoleil, ainsi que la Restitution de Pluton, dont il sera question plus loin, et ce qui concerne les Ira-
puissant seigneur, messire Anthoine de Ruzé, pair et maréchal de France, marquis d'Effiat, surintendant général des finances et des mines et minières [de France. C'était un hommage bien dû au seul protecteur qui avait accueilli et encouragé leurs travaux.
On trouve indiquées dans cet opuscule cent "cinquante mines comme ayant été découvertes par l'ingénieur et sa femme. Gobet, dans la préface qu'il a mise en tête de leurs œuvres minéralogiques, assure qu'ayant vérifié, longtemps après, quelques-unes de ces indications, ce que personne ne s'était encore donné la [peine de faire avec soin> il les trouva parfaitement exactes. L'abbé de Vallemont, dans sa Physique occulte, enchérit encore sur cette affirmation : « Voilà, dit-il, cent cinquante minières découvertes dans le royaume par les soins de l'Allemand dont j'ai parlé, et qui ajoute qu'il en a encore trouvé quantité d'autres. De ma part, je puis assurer que j'en ai vu plus de cinquante dont il ne fait aucune mention. »
Il est donc impossible de douter que ces deux personnages aient possédé une grande science minéralogique, dont ils firent plusieurs applications utiles à notre pays. La persistance du gouvernement à les employer, malgré l'envie qu'on leur portait et le mauvais jour que leurs ennemis s'efforçaient de jeter sur leurs travaux, est déjà un fait significatif. Mais on trouve une preuve plus positive, un certificat officiel et authentique de leurs talents et de leurs services, dans un nouveau brevet que M. de la Porte de la Meilleraye, successeur
vaux des Beausoleil, ont été réimprimés dans le tome I de l'ouvrage de Godet : les Anciens minéralogistes de France, p. 291-452. C'est ce qui les a sauvés de l'oubli . . Ils sont également mentionnés dans la Métalhrgie d'A. Barba, t. II, in-18.
du maréchal d'Effiat dans la surintendance générale des mines, accorda au baron de Beausoleil le 48 août 1634, et qui fut, comme le précédent, enregistré dans plusieurs parlements du royaume. Cette dernière commission leur accorde même des pouvoirs très-étendus qui ne figuraient pas dans la première ' .
i . On en jugera par l'extrait suivant :
« Comme par lettres du feu sir d'Effiat; conseiller de Sa Majesté en ses conseils d'État et privé, chevalier de ses ordres, surintendant des finances et des dites mines et minières, du dernier jour de décembre 1626, vous avez été commis et député pour faire générale recherche des mines et minières de ce royaume, pays, terres et seigneuries de l'obéissance de Sa Majesté, à quoi vous avez vaqué avec telle affection et diligence, à vos propres coûts et dépens, que vous avez trouvé et découvert nombre de mines d'or ^t d'argent, plomb et autres minéraux et semi-minéraux, et même des pierres précieuses, tant fines que communes, desquelles il peut revenir grande utilité à Sa Majesté et à la chose publique, pour avoir l'ordre du travail desquelles mines vous faites à présent vos diligences ; et d'autant que nous sommes avertis qu'en faisant votre recherche des dites mines vous avez trouvé plusieurs personnes qui les travaillent et les font travailler secrètement, et la plupart à l'heure de nuit, sans aucune permission de Sa Majesté, ni de nous, et de ceux qui ont été en notre dite charge, et de notre dit lieutenant général, et vendent la terre ou pierres des dites mines aux étrangers, qui frustrent la France des profits de la fonte et aflînemenLs d'icelles, nous à ces causes, attendant qu'il ait plu à Sa Majesté nous ordonner de pourvoir à l'ordre du travail des dites mines sur les propositions qui en ont été par vous faites, à plein contians en votre capacité et expérience au fait des dits travaux des mines, affection et fidélité au service de Sa Majesté et du public, vous avons, en conséquence de la commission du dit sieur maréchal d'Effiat, de nouveau commis et député, commettons et députons par ces présentes, pour continuer la recherche et perquisition générale des dites mines et minières métalliques, de quelque matière, qualité et condition qu'elles soient, dont il peut revenir de l'utilité à Sa Majesté, en toute l'étendue* de ce royaume, et faire procès- ver baux, en présence et assistance des officiers des lieux ou autres personnes publiques, de la qualité, nature et valeur des dites mines, en tirer des échantillons pour en faire des essais, pour ce fait et rapporté par devers nous, être ordonné ce que de raison. Si vous mandons et commettons aussi par ces présentes de faire saisir et mettre sous la main de Sa Majesté par le pr**-
Par cette nouvelle commission, le baron de Beausoleil se trouvait élevé au grade d'inspecteur général des mines de France, en attendant qu'à la fin de son grand travail préliminaire d'investigation on le mit à la tête de quelques-unes de ces exploitations.
Certes, si» la considération et la gloire pouvaient indéfiniment suffire au mérite, le baron du Châtelet et la dame de Bertereau auraient trouvé leur plus magnifique récompense dans cette commission du surintendant des mines. Mais une gloire qui leur revenait à cent mille écus de leur avoir, non compris leurs talents et leurs peines, ne pouvait leur apparaître que comme une déception bien amère.
Le succès était loin, en effet, d'arriver aussi facilement et aussi vite que l'avait espéré, dans son enthousiasme, l'ardente inspiratrice de cette œuvre. Dans le travail des mines, les moindres recherches sont une source de dépenses considérables ; des opérations de ce
mier huissier ou sergent pour ce requis et à défaut par Jean Le Mesle, Georges Bouchery, archers des dites mines et minières, qu'à ce faire nous avons commis et commettons, toutes et chacunes les mines et minières de ce royaume, avec les instruments servant au travail d'icelles, et tout ce qui en dépend, que vous trouverez être ou avoir été ouvertes et travaillées sans expresse permission de Sa Majesté ou de nous, nos dits prédécesseurs, ou notre lieutenant général, et sans avoir payé les droits de la couronne ; et faire donner assignations aux dits délinquants et à tous opposants à l'exécution des présentes, devant nous ou notre lieutenant général, ou officiers par lui subrogés, au siège de l'admirauté, mines et minières de France, proche la grande salle du Palais, pour se voir condamner au payement des droits de Sa Majesté et aux peines civiles et criminelles portées par les édits et ordonnances, lois, statuts et règlements des dites mines, etc., etc.
» En témoin de quoi nous avons fait mettre et apposer le scel de la juridiction royale des mines et minières, et signé par notre greffier. À Paris, le dix-huitième jour d'août mille six cent trente-quatre.
Signé » Aubri. »
(Gobet, Anciens minéralogistes, t. I, p. Hl."
genre, commencées sur tant de points à la fois, devenaient nécessairement ruineuses. C'était une entreprise de souverain et non de particulier, à une époque où Fidée des associations financières n'existait encore que dans les limbes de l'avenir. Après dix ans, de ces travaux ruineux, les Beausoleil, qui n'avaient pu arracher du gouvernement la plus légère ratification des promesses qu'ils en avaient reçues, commencèrent donc à voir la fin de leurs ressources. Quelle que fût la fortune de leur maison, elle n'avait pu suffire â une pareille nécessité de dépenses* continuelles, faites sans compensation, aucune. D'après quelques plaintes qui échappent à la baronne, à propos de « la considération qui se mesure en France à la splendeur des équipages » , il est facile de comprendre qu'après ces dix années leur train n'était plus fort brillant.'
Toutefois les espérances des deux époux furent un momejrt sur le point de se réaliser. Les conditions mises par le gouvernement à une concession de mines en leur faveur avaient déjà été arrêtées, en plusieurs articles, au conseil du roi, lorsque le conseiller dont on devait entendre le rapport avant de rédiger l'arrêt se retira subitement, on ne sait sous quel prétexte. Celui qui fut désigné pour le remplacer négligea son travail, ou plutôt oublia entièrement de le faire, favorisant par ce moyen l'indécision systématique du conseil du roi. Sans doute, après avoir compris toute l'importance des mines découvertes par ces habiles explorateurs, on commençait à se repentir de leur en avoir promis la concession. Celle indécision, que les postulants avaient le droit de qualifier d'ingratitude, se prolongea jusqu'à 1640. Ainsi, malgré les commissions royales, malgré la recommandation de l'empereur d'Allemagne, malgré la promesse
du conseil du roi, malgré les services qu'ils rendaient à la France en dévoilant des richesses négligées jusqu'à ce jour, les Beausôleil se trouvaient positivement abandonnés.
Dans cette conjoncture critique, et ayant épuisé tous les moyens de sollicitation, madame de Beausôleil, qui avait échoué auprès du roi et de son conseil, et qui n'avait pas trouvé plus de faveur auprès de la surintendance des mines, songea à s'adresser au véritable roi de France, c'est-à-dire au cardinal de Richelieu.
La Restitution de Pluton à V éminentissime cardinal duc de Richelieu, tel est le titre, conçu dans l'esprit métaphorique et mythologique du temps, de l'ouvrage ou supplique qui futadressé, en 1640, au ministre de France par la baronne de Beausôleil. Un sous-titre, placé au verso de ce mémoire, paraît touchant, car on y voit comme une sorte de pressentiment des malheurs qui les attendaient ; il est ainsi conçu : Avec la réfutation de ceux qui croient que les mines et choses souterr aines me se peuvent trouver sans magie et sans l'aide du démon.
On ne saurait assurer que le cardinal ait pris la peine de lire le mémoire de Martine de Bertereau ; mais il trouva certainement le temps d'en lire l'épître dédicatoire, ou tout au moins ce sonnet, qui vient après et qui en résume les flatteries et les compliments hyperboliques :
Esprit prodigieux, chef-d'œuvre de nature, Élixjr épuré de tous les grands esprits, Puisque vous conduisez notre bonne aventure, Arrêtez un peu l'œil sur ces divins écrits.
Ces écrits sont dressés pour une architecture Dont la sainte beauté vous rendra tout épris ;
*y* HISTOIRE DU MERVEILLEUX.
Le soleil et les deux conduisent la structure, Et vous, vous conduisez cet ouvrage entrepris.
La France et les Français vous demandent les mines; L'or, l'argent et l'azur, Taymant, les calamines, Sont des trésors cachés de par l'esprit de Dieu.
Si vous autorisez ce que Ton vous propose,
Vous verrez, Monseigneur, que, sans métamorphose,
La France deviendra -bientôt un Riche- Lieu. .
Martine de Bertereau.
Nous ne rendrions pas justice à la prose de la baronne si nous nous bornions à dire qu'elle vaut mieux que ses vers, quoique ceux-ci soient plutôt bons que mauvais, suivant le goût de l'époque. La Restitution de Pluton est un livre qui n'intéresse pas seulement par l'érudition et par des connaissances scientifiques peu communes à cette époque; c'est un écrit d'un style grand et fier, rempli de chaleureuses pages et tout animé de cette éloquence virile que donne le sentiment de l'injustice éprouvée et de la dignité méconnue. Le lecteur nous saura gré de mettre sous ses yeux quelques passages de ce livre remarquable, qui pourront seuls donner une idée exacte de l'âme vigoureuse de l'auteur.
La première partie de la dédicace au cardinal de Richelieu mérite d'être citée d'abord, en raison de la noblesse de la forme et du juste sentiment de la nationalité française.
« Monseigneur, dit madame de Beausoleil, on a coutume de nous figurer l'Europe avec la couronne sur la tête, comme étant la reine des autres parties du monde, parce qu'à la véfcté elle contient dans ses bornes un grand nombre de royaumes et de monarchies puissantes en grandeur, en lois, sciences, armes, biens, richesses et hommes, bous ouvriers en toutes sortes d'arts, et dont les monarques excellent autant en religion et en piété
qu'on puissance ceux des autres contrées. Mais si l'on voulait figurer dignement la France, il la faudrait couronner comme la reine des autres parties de l'Europe ; car il faut ad vouer qu'entre les faveurs particulières qu'elle a reçeues du ciel, en ce qu'elle est fertile en blés, vins, fruits et autres choses nécessaires pour l'entretien de la vie humaine, c'est qu'elle est encore douée de nobles qualités en ses hommes, qui surpassent les Alemans en conduites de cavalerie, les Suédois et Danois en commerce, les Hollandois et Flamans en police, les Anglois en politesse et civilité, les Espagnols en douceur et débonnaireté, bref tous les Européens en bonnes mœurs, franchise d'humeur et naïveté ; ce qui les rend non-seulement estimables entre les autres nations, mais la nature, parlant en eux, semble tacitement dire par ces marques qu'ils sont nés pour commander à tout le monde et régenter l'univers. En un seul point, monseigneur, on a dû croire que le royaume étoit devancé par les autres ; c'est à sçavoir en celui-cy, que, manquant de moyens pour faire valoir les vertus dont ses subjects sont doués, il s'est vu contraint de faire la cour, tant à leurs voisins qu'aux plus éloignez, pour tirer d'eux le nerf de la guerre et l'âme du commerce, sçavoir l'or et l'argent qui lui défailloient pour se faire redouter â ceux qui dévoient être ses tributaires. Mais aujourd'huy Dieu vous ouvre les yeux et apprend à Votre Éminence très-auguste, par moy, qui ne suis qu'une femme, de laquelle il a peut-estre plu à la divine bonté se servir aux fins de donner advis des thrésors et richesses enfermés dans des mines et des minières de France, comme il voulut autrefois se servir de Jeanne d'Arqués pour repousser les Anglois hors l'héritage que ses ayeux avaient laissé à Sa Majesté. *
Après cette allusion hardie â la mission de Jeanne d'Arc, la baronne invoque encore l'exemple de Christophe Colomb. Elle rappelle que ce grand homme, repoussé de tous comme un rêveur, s'était d'abord adressé " à la France, qui méconnut son génie et le força de donner en partage à l'Espagne les mines du nouveau monde :
« Car, dit-elle, Christofle Colomb disoit jadis quil y a un nou-
veau monde es Indes occidentales : Qu'on me donne et fournisse un équipage suffisant de vaisseaux pour y arriver, je les dccouvriray infailliblement. Alors on se moquoit de lui, peut-estre parce qu'il n'étoit pas somptueusement habillé, ni son train assez splendide, peut-estre parce qu'il n'avoit pas la moustache assez bien relevée, ni assez d'argent pour en donner à ceux qui ne
font rien que par intérêt Je reviens doneques à Christofle
Colomb pour dire qu'au repentir des François, et au bien et advantage des Espagnols, ennemis de la France, il a descouvert les Indes et les mines d'icelles. Mais nous, nous ne les descouvrirons pas, car nous les avons descouvertes en France ; et de plus nous les ouvrirons, monseigneur, toutes fois et quantes il plaira à Sa Majesté et à Vostre Eminence nous faire jouir de nos articles ; nous les bastirons, nous establirons l'ordre des officiers qui sont nécessaires, et bref, nous les rendrons en estât de valoir et de rendre à Sa Majesté autant et plus que celles des autres princes chrestiens, et ferons un parfaict establissement de tant de riches et précieuses mines dont la France est enceinte ; ne demandant qu'un peu d'ayde pour nous enfanter l'abondance. >
Ces invocations au souvenir de Jeanne d'Arc et de Christophe Colomb, qui peuvent nous paraître empreintes d'un orgueil exagéré, n'étaient que le résultat du profond sentiment que nourrissait madame de Beausoleil des services qu'elle était capable de rendre à sa patrie. Il est évident qu'elle était soutenue dans ses luttes et dans les difficultés de sa carrière par l'intime conviction qu'elle remplissait une mission imposée à sa destinée. Si Jeanne d'Arc avait chassé l'Anglais du sol de la patrie, madame de Beausoleil se croyait appelée à régénérer la France, en lui ouvrant des sources de richesses jusqu'à ce moment inconnues.
Le sentiment d'exaltation qu'elle portait dans l'accomplissement de l'œuvre qu'elle s'était imposée, se retrouve dans les pages suivantes, où madame de Beausoleil se défend de n'être qu'une femme et de tenter une entreprise si difficile.
c Je n'attens autre chose, dit-elle, que de la moquerie de plusieurs de ceux qui liront cet écrit, et peut-estre du blâme, quand ils verront qu'une femme entreprend de donner des advis à un grand roy, le miracle des roys, et à son conseil, le premier et le plus judicieux du monde. Mais si les rieurs et critiques censeurs veulent prendre la peine de feuilleter l'histoire sacrée, ils y liront qu'une jeune Fille estrangère conseilla le prince de Syrie Nahaman de s'en aller vers / le prophète de la Palestine, lequel l'instruiroit des moyens qui seroient propres à guérir sa lèpre. Il la crut et s'en trouva bien. Aussi, si je suis crue à mon rapport, la repentance ne suivra point la créance ; ains on verra par les effects que mon dessein est semblable à celui de la servante du prince de Syrie, à sçavoir de guérir de la pauvreté ce grand et florissant royaume, pauvreté, dis-je, que Ton a accoustumé de nommer par raillerie une espèce de ladrerie. Mais quoy, dira quelque autre, qu'une femme entreprenne de creuser et percer les montagnes, cela est trop hardy et surpasse les forces et l'industrie de ce sexe, et peut-estre qu'il y a plus de jactance et de vanité en telles promesses que d'apparence de vérité ! Je renvoyé cet incrédule et tous ceux qui se muniront de tels et semblables arguments aux histoires profanes, où ils trouveront qu'il y eust autrefois des femmes non-seulement belliqueuses et habiles aux armes, mais encore doctes aux arts et sciences spéculatives, professées tant par les Grecques que par les Romaines. D'ailleurs je ne suis pas venue en France pour y faire mon apprentissage, ou contrainte par la nécessité. Mais estant parvenue à la perfection de mon art, et désirée par le feu roi Henry le Grand, d'heureuse mémoire, et mandée et sollicitée de sa part par le feu sieur Beringhen, nous y sommes arrivez, mon mary et moy, pour y faire voir ce que jamais on n'y a vu, et avons bien voulu obliger les François en cela, et montrer aux estrangers que la France n'est pas dépourvue de mines et minières, non plus que les Indes orientales et occidentales, desquelles le roy d'Espagne tire un grand profit. >
Si la Restitution de Pluton ne contenait que des pages du môme style que les précédentes, on aurait sans doute le droit d'accuser Fauteur de déclamation et d'emphase; mais les faits positifs et connus, énumérés
dans le reste de l'ouvrage, montrent qu'il ne s'agissait point là de promesses ou d'hypothèses, mais d'une expérience accomplie. Un grand nombre de mines avaient été découvertes sur le territoire français; on demandait seulement que le gouvernement voulût bien consentir à exploiter les richesses qu'on lui montrait en perspective.
« Les découvertes sont faites, disait la savante minéralogiste ; à ce dessein, nous avons employé et voyagé neuf années entières, avec un nombre d'ouvriers et mineurs hongrois et alemans, par toutes les montagnes de ce royaume, et ce à nos propres frais et despens. Et après avoir veu et considéré les lieux où sont les meilleures mines, du plus grand rapport et plus faciles à ouvrir, nous en avons apporté les espreuves à Sa Majesté, et à nos seigneurs de son conseil ; de sorte qu'il ne reste plus qu'à commencer les ouvertures et mettre l'ordre requis à telles entreprises. >
Madame de Beausoleil donnait ensuite dans tous ses détails le relevé des mines découvertes en France par elle et son mari. C'est un tableau qui est encore utile à consulter, et sur lequel figurent plusieurs mines aujourd'hui en exploitation ou qui comptent parmi les plus précieuses de notre territoire.
« Voilà, ajoute-t-elle, après avoir terminé cette exposition, voilà, monseigneur, des preuves certaines et irrévocables pour montrer l'ignorance de ceux qui disent qu'il n'y a point de mines en France, et pour faire clairement voir et toucher au doigt à toute la France, à Votre Éminence et à nos seigneurs du conseil de Sa Majesté, la diligence que nous avons faicte pour la descouverte des mines, les peines et labeurs que nous avons soufferts avec plusieurs voieries et pertes de nos biens et attentats sur nos vies et personnes, que nous ferons voir à toute heure que nous en serons requis par bonnes et valables informations, procès-verbaux et procédures faictes par devant les juges royaux des provinces où lesdites voieries et attentats ont été commis contre nous 1 . »
1 . Pour assurer une exploitation régulière et plus fructueuse de ces richesses minérales, madame de Beausoleil propose ici la création d'une
Enfin, madame de Beausoleil insiste pour établir que la nature a doté la France, tout aussi richement que les notions ses voisines, des productions du sol nécessaires aux besoins de son industrie, et que notre pays a le plus grand intérêt à exploiter pour son usage les ressources de son territoire. Les économistes modernes, qui du reste prêchent des convertis, seront bien surpris d'apprendre qu'ils ont été devancés dans cette idée par le bon sens et les lumières d'une femme du xvii e siècle.
En France, nous dit l'auteur de la Restitution de Pluton, se trouve presque de tout ce qu'on va chercher chez les estrangers,
administration nouvelle, composée d'un conseil général d'ingénieurs ayant son siège à Paris, et d'un corps d'autres employés instruits dans le métier des mines et chargés exclusivement de ces travaux dans les différentes provinces. Madame de Beausoleil montre fort bien, en effet, qife c'est par l'absence d'un corps d'ingénieurs instruits dans cette matière que s'est perpétuée l'ignorance générale où l'on se trouvait alors en France sur l'état et l'exploitation des mines.
Afin de remédier à ce défaut d'organisation dans l'administration des mines, madame de Beausoleil propose encore l'établissement d'un corps régulier, chargé, dans le royaume, de la surveillance de l'exploitation des mines. Elle voudrait que l'on composât un conseil formé d'une réunion d'ingénieurs siégeant à Paris, et d'un corps d'agents instruits dans le métier des mines, établi .dans les différentes provinces et chargé de l'exercice de ses fonctions, sous la surveillance du conseil. C'est précisément ce qui a été réalisé, pendant la révolution française, par la création du corps des ingénieurs des mines. Madame de Beausoleil montre que l'état d'imperfection où se trouve en France l'exploitation des gîtes métallifères tient à l'absence de cette institution, qu'elle propose de créer comme le seul remède à l'abandon où se trouve cette branche importante des richesses du royaume : « Ceux qui s'eslonnent, dit-elle, de ce que les mines ont été si longtemps cachées aux François doivent savoir pour raison très-véritable que c'est d'autant qu'il ne s'est trouvé jusque icy aucun qui eust la science et cognoissance de les descouvrir ; ou bien que l'on a eu appréhension de la despense lorsqu'il eust fallu percer des montagnes, et du plus haut et superbe sommet d'icelles en faire des abismes ; ou bien que les ministres de
m HISTOIRE DU MERVEILLEUX.
sauf les espiceries du Levant, les éléphants, les castors du Canada, les plantes aromatiques des parties méridionales, etc., choses dont la France se peut passer aisément, et qui ne sofit aucunement nécessaires à la vie humaine, comme est le bled, le vin, les fruits et les animaux propres et nécessaires à Pcntretien et nourriture de l'homme, que nous avons icy en abondance. Et en outre, les métaux sont en ce pais aussi bien que chez les externes. Que si l'Espagne vante son acier et rAllemaigne son fer, il y a en ce royaume de très- bonnes mines de fer, et des hommes très-capables pour en faire de très-bon acier, et aussi bon que celui du Piedmont ou d'Espagne. Mesmenous avons des mines de fer fort riches en argent, desquelles Sa Majesté peut tirer grande somme de deniers, outre le profit qui vient de son dixième, en obligeant les maistres de forge de Étire faire
l'Estat, aux siècles passés, ont tenu en longueur ceux qui vouloient entreprendre leurs ouvertures, et par cette longueur inconsidérée leur ont fait despendre leurs biens et les ont contraints de se retirer ailleurs, sans que les roys régnans alors aient été deuement et pleinement informez de la perte que ces mépris et négligences apportaient à leurs finances. Car souven tes fois, ô malheur du siècle où nous sommes ! plusieurs regardent plutôt leur intérest particulier et présent que le soulagement du pauvre peuple. Pcut-estre aussi que ceux qui y avoient faict quelque commencement ont esté troublez, vexez et empeschez en leurs ouvrages, pour avoir leur bien, comme Latouche- Grippé, lequel injustement et sans adveu m'a empeschée et traversée en la province de Bretagne. Telles gens sont capables de destourner et faire cesser l'ouverture des mines, voire môme de ruiner tous ceux qui lidellcment veulent servir le roy au soulagement de son peuple. À quoy on pourrait facilement obvier et empescher un tel désordre en établissant une chambre souveraine des mines (comme il a esté faict du règne du roy Henry second en l'an 1557), laquelle en attribuât la jurisdiction souveraine à la cour des Monnoyes à Paris, et y constituât pour officiers ceux qui en seroienl dignes et capables, et qui par effect entrer oient dans les mines et auroient la cognoissance du dedans et du dehors d'icelles, et la praclique des instruments et des instructions de tous ceux qui ont quelque office dans les dites mines; comme il se faict dans toutes les mines de tous les princes chrétiens, y faisant exactement observer et exécuter les ordonnances, arrests vt règlements faits sur l'ordre et police d'iccllcs. Bol ordre que j'espère un jour mettre en lumière pour l'instruction des François et pour le bien de la France! »
Tessay de leur mine avant que de la fondre. Que si l'Angleterre se vante de son plomb et de son estain, il y en a en France de pareil et en plus grande quantité. Si la Hongrie, la Dalmatie et la basse Saxe se vantent de leurs mines d'or et d'argent, la France en contient de très-bonnes ; si l'Italie se vante de ses marbres, la France en a de toutes les couleurs, et de beaux porphyres, jaspe et albastres ; si Venise s'exalte de son crystal, elle n'a en cela rien de plus que la France ; si la haute Hongrie se glorifie de la diversité de ses mines, la France en a de toutes sortes et en abondance, comme aussi de tous minéraux, comme salpêtre, vitriol blanc, vert et bleu ; si la Pologne a ses montagnes de sel, la France a des salines en grande quantité et en divers endroits du royaume, comme aussi grand nombre de fontaines salées. Pour les pierres, elle* a grande quantité de carrières de pierres de taille, pierres à chaux, meules à moulins, meules à aiguiser, et quantité de plàtrières et de gipse, de pierres à feu, d'esmery gris et rouge; elle a, comme j'ai dit cy-dessus, des mines de toutes les pierreries fines, comme améthystes, agates, émeraudes, hyacinthes , rubis, grenats, etc. La France a aussi de la calamine, du bitume, de la poix, de l'huile de pétrole, de la houille aussi bonne que celle de Liège, et des tourbes à brûler, pareillement aussi bonnes que celles de Hollande. Ce qui me faict dire que si l'Europe est un raccourcy du monde, la France est un abrégé de FEurope. »
Voilà par quelles vues vraiment supérieures madame de Beausoleil embrassait, il y a deux siècles, l'état présent et l'avenir industriel de la France. Il nous reste à dire comment furent payés les services qu'ambitionnait de rendre à son pays cette femme intelligente et presque inspirée.
Le caractère un peu altier de la baronne de Beausoleil ne lui avait pas concilié la faveur des personnages puissants ou influents de la cour, dont la protection importait à la réussite de ses projets. D'un autre côté, en usant peut-être avec trop de rigueur des pouvoirs que M. de la Porte de la Meilleraie leur avait donnés, les
Beausoleil s'étaient fait beaucoup d'ennemis. On s'aperçoit aussi, en lisant les écrits de la baronne, que leur capacité et surtout leur désintéressement avaient contrarié beaucoup de prétentions rivales. Des concurrents s'étaient produits pour l'exploitation des mines du royaume, et, aux yeux de ces derniers, le système des Beausoleil, qui consistait à travailler gratuitement pour l'État, paraissait une nouveauté scandaleuse. Une ligne secrète s'organisa pour perdre ces étrangers, qui venaient ainsi gâter en France le métier de minéralogiste encore à ses débuts. L'accusation de magie fut le moyen, d'un effet trop assuré, qui fut choisi pour les précipiter dans l'abîme.
On sema contre les Beausoleil toutes sortes de mauvais bruits, on les accusa même d'actions criminelles. Le soupçon de magie dont ils étaient demeurés entachés, en dépit de tout, depuis l'affaire du prévôt de Morlaix, disposait le public à accueillir de telles attaques. Les préjugés du temps ne secondaient que trop cette fâcheuse disposition des esprits. Les superstitions du moyen âge, encore vivantes au commencement du xvn e siècle, rattachaient au monde souterrain toutes sortes de croyances surnaturelles. Les démons faisant sous terre leurs ténébreuses résidences, tout ce qui venait de ce côté était suspect aux opinions populaires. Une légende ancienne, et que les mineurs de nos jours eux-mêmes sont loin d'avoir unanimement répudiée, faisait admettre l'existence, dans les sombres cavités des mines, de gnomes et de nains hideux, aux allures fantastiques. La baronne de Beausoleil partageait d'ailleurs cette croyance, et elie nous fait connaître assez au long, dans son ouvrage, sa rencontre avec ces êtres surnaturels. Dans les mines de Neusol et de Ghemnitz,
LA BAGUETTE DIVINATOIRE. JOl
en Hongrie, elle avait aperçu, nous dit-elle, à cinq cents toises de profondeur, « de petits nains, de la hauteur de trois ou quatre paulmes, vieux et vêtus comme ceux qui travaillent aux mines, à savoir : d'un vieil robon et d'un tablier de cuir qui lui pend au fort du corps, d'un habit blanc avec un capuchon, une lampe et un bâton à la main, spectres épouvantables à ceux, que l'expérience dans la descente des mines n'a pas encore assurez s>. Aussi le travail des mines soulevait-il immédiatement dans le vulgaire la dangereuse suspicion d'un secret commerce avec les démons et leurs agents maudits. Plus d'une fois, comme il est facile de le deviner d'après leurs écrits, nos deux minéralogistes furent exposés à de grands dangers, et leur vie fut mise en péril par la malveillance et la brutalilé des habitants des campagnes. Les autorités elles-mêmes s'associaient à ces craintes chimériques des populations ignorantes.
Enfin, comme si tout devait conspirer vers une issue fatale et inévitable, les Beausoleil donnaient eux-mêmes une prise visible à la confirmation des soupçons de magie qui ne cessaient de planer sur eux. Les moyens qu'ils employaient pour la recherche des mines étaient empruntés, au moins par l'appareil extérieur, aux sciences occultes. Les verges sympathiques, la boussole minérale, le compas astronomique, tels sont les noms fantastiques des instruments que mettait en œuvre la science des mines auxvi 6 et au xvn e siècle. Hâtons-nous de dire que nos deux explorateurs n'avaient pas inventé ces méthodes; elles existaient dans la science du temps, et composaient l'art pratique des mines. En Europe, aussi bien que dans le nouveau* monde, cette méthode était universellement employée, et madame de
Beausoleil, en la pratiquant, ne faisait qu'importer en France la science métallurgique telle qu'elle existait de son temps.
C'est ici le lieu de faire connaître les moyens dont la baronne faisait usage pour la recherche des métaux, s'il faut s'en rapporter littéralement aux assertions contenues dans son ouvrage.
« Il y a, nous dit- elle, cinq règles méthodiques qu'il faut savoir pour connaître les lieux où croissent les métaux :
» ta première, par l'ouverture de la terre, qui est la moindre ;
» La seconde, par les herbes et plantes qui croissent dessus;
» La troisième, par le goût des eaux qui en sortent ou que Ton trouve dans les euripes de la terre ;
i> La quatrième, par les vapeurs qui s'élèvent autour des montagnes et vallées à l'heure du soleil levant;
» La cinquième et dernière, par le moyen de seize instruments métalliques qui s'appliquent dessus. Or, outre ces cinq règles et seize instruments, il y a encore sept verges métalliques dont la connaissance et pratique est nécessaire, desquelles nos anciens se sont servis pour découvrir, de la superficie de la terre, les métaux qui sont dedans et en leur profondeur, et si les mines sont pauvres ou riches en métal, comme aussi pour découvrir la source des eaux avant que d'ouvrir la terre, si elles sont abondantes... Ces verges sont appelées et nommées dans les mines de Trente et du Tyrol, où la langue italienne est vulgaire et en usage : verga lucente, verga cadente o jocosa, verga saltante o sallente, verga battante o forcilla, verga trépidante o tremente, verga cadente o inferiore, verga obvia osuperiore *. a
On remarquera que ces verges se confondent avec les instruments astrologiques de la baronne, qui les avait empruntés à l'Italie, et dont voici l'énumération telle qu'elle la donne dans le même ouvrage *. Ces in-
1. Restitution de 'Pluton. (Gobet, Anciens minéralogistes, t. I, p. 352.)