Histoire d'une jeune Anglaise, p
A l'époque de la Révolution, la reconnaissance que lui inspirait le souvenir des missions scientifiques dont le gouvernement de Louis XVI l'rfVait chargé, porta le docteur Thouvenel à émigrer. Nous le trouvons en Italie, en 4790, en compagnie d'un autre hydroscope nommé Pennet, Dauphinois comme Bleton et presque aussi bien doué. Heureux d'avoir rencontré un second exemplaire du patient qui avait tant souffert pour sa gloire, Thouvenel le promène de ville en ville pour propager son système, et le soumet, comme son précédent compagnon, à toutes sortes d'expériences, auxquelles assistèrent, dans diverses villes de l'Italie, les savants les plus distingués, les Spallanzani, les Àmoretti, lesFortis, etc.
Pennet eut en Italie des fortunes très-diverses. Après avoir étonné Spallanzani dans ses premières expériences, il ne tarda pas à être jugé plus sérieusement par ce grand physiologiste. Ce retour de Spallanzani sur sa première impression lui attira les colères et les foudres des partisans de l'hydroscope. Les détails de cette discussion, qui a perdu aujourd'hui une partie de son intérêt, nous ont été conservés par Fortis, dans une lettre de Spallanzani, imprimée dans son ouvrage sur Y Oryctographie de V Italie 1 . Pennet, avec sa baguette, avait retrouvé trois tas d'écus enfouis dans le jardin de Fortis, à Chiazza, et reconnu une mine de soufre, de l'argent, des casseroles enterrées et un aqueduc souterrain* Mais il avait échoué pour des dépôts de fer et de cuivre que l'on avait enfouis.
C'est à Pavie, devant Spallanzani, et le P. Bartetti, professeur de physique de cette ville, que Pennet avait
4. Mémoires pour servir à l'histoire naturelle et principalement i V oryctographie de l'Italie, par Albert Fortis; 4882, t. I, p. 198 rt suiv.
obtenu cet heureux résultat qui avait bien disposé Spallanzani en sa faveur. Mais peu après, comme nous l'avons dit, ce dernier se prononça nettement contre la réalité des facultés hydroscopiques de Pennet. Fortis, en publiant dans son ouvrage la lettre de Spallanzani qui contient ce jugement, l'accompagna d'une note ainsi conçue :
c On n'aurait jamais prévu que Spallanzani eût pu se refuser à entreprendre ces mêmes nouvelles expériences dont il paraissait désirer de diriger les appareils, et qu'il répondît par une diatribe atroce aux procédés, toujours honnêtes, du docteur Thouvenel. Cette diatribe a fait le plus grand tort, dans l'esprit des hommes probes et sensés, au célèbre professeur de Pavie, et n'a rien prouvé contre le savant français. »
Mais l'échec éclatant éprouvé par le rabdomante Pennet, dans des expériences faites à Padoue, devant une commission de savants, parfaitement disposés à rechercher la vérité, vint justifier pleinement la seconde opinion de Spallanzani* Les épreuves durèrent trois jours. Le premier jour 3 Pennet se promena pendant deux heures dans un jardin qui renfermait des dépôts métalliques* sans pouvoir jamais rien indiquer. On avait enfoui quatre masses métalliques et mille livres de houille : Pennet ne put trouver les métaux et n'indiqua la houille qu'avec beaucoup de peine. On recommença le lendemain, et l'insuccès fut tout aussi complet. Enfin * le troisième jour, on avait entassé trois dépôts métalliques : il ne trouva pas le premier, qui était un amas de plomb, et ne tomba pas exactement sur le second, mais il trouva le troisième.
<r On fit une troisième tentative, nous dit Fortis, malgré l'état de r atmosphère, qui s'opiniâtrait à être orageux, quoique
un peu moins que les jours précédents, dans le jardin du noble Vénitien Battagia, où s'étaient réunis un grand nombre de curieux. On y avait préparé trois dépôts, dont les masses étaient considérables... Pennet manqua absolument le premier, qui était de plomb ; il indiqua le second sur un espace égal à trois diamètres du dépôt lui-même, c'est-à-dire sur une ligne d'environ trois pieds, en disant : Je sens de ce point à cet autre. Il marqua le troisième avec une précision centrale et devenue juste. Le terrain, labouré et ratissé, sur lequel le sourcier devait faire son épreuve, avait huit cent quarante pieds carrés de superficie. Vous jugerez, mon savant ami, si cette réussite peut mériter la qualification d'heureuse ou de malheureuse. >
Le savant ami, c'est-à-dire Spallanzani, décida que l'épreuve de ces trois jours d'expérience était malheureuse pour le rabdomante.
Pennet ne fut pas plus favorisé à Florence. M. Biot rapporte, dans un article du Journal des savants, le trait suivant, dont Thouvenel ne fait aucune mention dans son livre.
« Il y avait à Florence, dit M. Biot, un lieu fermé que Ton préparait pour une expérience décisive. Il contenait quatre-vingt-dix petites divisions, dans cinq desquelles on avait caché des métaux. Après huit jours de beau temps et de sécheresse, circonstances exigées par M. Thouvenel pour la réussite de l'expérience, on décida qu'elle serait faite le lendemain. Pendant la nuit qui précédait ce grand jour, Pennet passa avec une échelle dans l'enclos désigné, sans doute pour s'assurer qu'on ne voulait pas se moquer de lui et qu'il y avait réellement de l'argent caché. Mais, par malheur, il fut observé justement par une des personnes qui l'avaient soupçonné d'imposture. On retira l'échelle, et cette aventure eut une si grande publicité, que Pennet perdit à Florence tout son crédit. M. le médecin Thouvenel ne put nier la fatale histoire, mais il se justifia en disant que le défaut de moralité de Pennet n'avait aucun rapport avec sa faculté physique l . »
1. Mot, Mélanges scient, et littér., 1857, t. 11, p. 88. —M. Biot aurait
Là ne se bornèrent pas, en Italie, les expériences sur les facultés hydroscopiques des sourciers, dont le nombre s'accrut bientôt dans une singulière proportion.
Dans les Mémoires de Fortis, cités plus haut, on trouve parmi les correspondances relatives à ce sujet, une lettre écrite de Pomaro, le 28 septembre 1800, par Charles Amoretli, qui nous fait connaître comme hydroscope un de ses parents, septuagénaire, Amoretti, son neveu Jérôme Amoretti, la dame Gandolf, la famille Belloni, enfin un enfant du peuple nommé Anfossi, âgé de dix ans, que Charles Amoretti prit pour domestique, et qu'il soumit, dans ses voyages, à un grand nombre d'épreuves. Amoretti dit dans cette lettre que l'eau, le charbon et la houille affectent le jeune Vincent Anfossi d'une sensation de chaleur à la plante des pieds, tandis que les pyrites, le sel, lui font éprouver une sensation de froid :
c Je crois à propos d'ajouter, dit Amoretti, que la baguette, entre les mains de Pennet et de ceux qui la soutiennent sur les deux index, tourne en dehors quand ils sont sur l'eau, sur le fer et sur le charbon de terre, substances qui donnent à Anfossi une sensation de chaleur ; elle tourne en dedans quand ils sont sur la pyrite sulfureuse ou te} autre niinéral qui leur donne la sensation froide. A Anfossi même, et à tous ceux qui empoignent la baguette, celle-ci tourne également en dehors sur la sensation froide, si, au lieu de faire entrer la baguette dans le poing, par le petit doigt, en tenant le dos de la main vors la terre, on la fait entrer par le pouce, en tenant le dos de la main vers le ciel, Les physiologistes, les anatomistes, les galvanistes, chercheront la raison de ce phénomène.
bien dû dire où il a pris cette histoire. Pennet, obligé de fouiller tout Jeclos pendant la nuit, aurait donc pu espérer qu'un tel travail, non plus que ses piétinements, nt lieraient, le Jendeniajo, aucune trace révélatrice?
Ajoutons, pour terminer la liste des hydroscopes en Italie, qu'un jeune homme nommé Gampetti, qui habitait sur les bords du lac de Garde, aux confins de l'Italie et du Tyrol, se reconnut la faculté' de découvrir les sources au moyen de la baguette, après avoir vu Pennet s'en servir lorsqu'il passa dans son canton en compagnie de Thouvenel. Le chimiste Ritter emmena Campetti à Munich, en 4806, pour le soumettre à ses observations, et il devint aussi un sujet d'étude pour Schelling et François Baader.
La curiosité et l'intérêt que tous ces hydroscopes excitèrent parmi les savants de l'Italie, le désir qu'éprouvaient les physiologistes et les physiciens de s'assurer de la réalité des phénomènes annoncés par ces individus, et l'on peut même dire les dispositions favorables dans lesquelles se trouvaient les savants italiens pour les accueillir et les étudier, s'expliquent facilement quand on sait qu'à cette même époque les découvertes de Galvani remuaient toute la physiologie. Galvani, par ses immortelles expériences, avait rendu presque probable l'existence, dans les corps vivants, d'un courant électrique se manifestant par des effets physiologiques jusque-là inconnus. Ces circonstances concouraient donc à disposer les esprits à accepter, ou du moins à soumettre sérieusement à l'observation les phénomènes offerts par les hydroscopes. Mais, sur une pareille matière, il était bien difficile alors de se former une opinion rigoureuse. Les savants ne purent réussir à se mettre d'accord sur la valeur des expériences, même pour celles qui réussissaient le mieux. Il y eut des affirmations enthousiastes et des négations obstinées, des retours soudains, des démentis audacieux; et puis, une épaisse mêlée de procès-verbaux, de rapports, d'articles,
de journaux, de panégyriques et de diatribes, enfin tout ce que Ton avait vu en France au sujet de Bleton. L'histoire de la baguette divinatoire au xviii 6 siècle finit au milieu de cette controverse, que nous nous contentons d'indiquer, et que nous ne pourrions décrire qu'en répétant ce que nous avons déjà raconté ailleurs avec tous les détails nécessaires.
Cette lutte a bien fini du reste, puisqu'il en est sorti un bon essai critique, publié sous le titre de Rabdomancie, par Charles Amoretti.
Jusqu'au milieu de notre siècle la baguette divinatoire a compté des partisans et même des praticiens de profession, c'est-à-dire des hommes qui se servaient de la baguette pour chercher des sources.
Au nombre des sourciers de notre siècle, on sera surpris peut-être de trouver un savant en possession aujourd'hui d'un certain crédit; nous voulons parler de M. Gabriel Mortillet, maintenant sous-directeur du musée archéologique de Saint-Germain.
M. Gabriel Mortillet a publié à Chambéry, en 1849, une brochure intitulée Histoire de Vhydroscopie et de la baguette divinatoire 1 , sur la couverture de laquelle on lit l'espèce déprogramme ou d'annonce qui suit, et qui ne laisse pas de doute sur la profession de sourcier à baguette que pratiquait l'auteur.
Indication des sources. — Les travaux hydrauliques ont de tout temps attiré l'attention publique : le pont du Gard, l'aqueduc 4e Carpentras, celui de Roquefavour, le puits de Grenelle, etc., en sont la preuve. Mais ce qui doit surprendre, c'est
l r In-12 de 88 pages.
que les ingénieurs, uniquement occupés de ces grands et brillants travaux publics, ont toujours négligé ceux, beaucoup plus modestes, qui sont nécessaires aux simples particuliers. Pourtant, les progrès de l'industrie et de l'agriculture, les besoins toujours croissants de propreté et du luxe, font sentir plus que jamais l'utilité de l'eau : on ne peut même plus s'en passer. Ces considérations m'ont décidé à m'occuper de lout ce qui regarde les travaux hydrauliques pour les besoins usuels, agricoles et industriels ; je me suis attaché à résoudre le difficile problème de la bonne exécution et du bon marché, solution que je crois avoir trouvée.
J'ai embrassé cette carrière avec d'autant plus de confiance, que, par suite d'une aptitude toute particulière et d'études sérieuses, je suis parvenu à indiquer les courants d'eau souterrains, leur volume et leur profondeur. Je ne citerai à l'appui qu'un passage du Courrier de l'Isère, qui fait mentir le proverbe : Nul n'est prophète dans son pays. — c Nous avons pu constater, dit ce journal, les résultats vraiment surprenants obtenus par M. Gabriel Mortillet, à Meylan, chez M. Maurel, conseiller à la cour d'appel de Grenoble; à Biviers, chez M. Paris; à Montbanes, chez M. Gostc, et dans la charmante propriété des Balmes, chez M. Badin. » Pour ce qui concerne la profondeur, je me contenterai de choisir, entre un grand nombre d'autres, une lettre écrite de Valence (Drôme) par M. de Franconnières, capitaine d'étatmajor : « On a, me dit-il, trouvé l'eau juste à la profondeur que vous avez indiquée, de 21 à 22 mètres (64 pieds). »
La visite d'une propriété particulière coûte 25 francs. Les frais de déplacement sont en sus, à moins qu'il n'y ait dans la localité un certain nombre de demandes.
Le tracé sur un plan des cours d'eau souterrains et les autres travaux hydrauliques se cotent d'après leur importance.
Les personnes qui m'adressent des demandes sont priées d'indiquer bien exactement le lieu où je dois répondre et la commune où se trouve la propriété à visiter.
Écrire à Chambéry, en ayant soin de mettre mon prénom, ou (l'indiquer ma qualité d'ingénieur, pour éviter toute confusion.
Gabriel Mortillet, Ingénieur civil,
LA BAGUETTE DÎVÏNATOIHE. 405
Programme. — Indication des eaux souterraines. — Tracé et plan des cours d'eau souterrains.
Percement et construction des puits. — Recherches par des galeries.
Fontaines. — Service d'eau pour ville.
Puits artésiens. — Sondages de terrain.
Pompes. — Siphons. — Béliers hydrauliques. — Norias. — Roues à godets.
Roues hydrauliques moteur. — Turbines. — Manèges. — Machines à vapeur. — Moulins à vent.
Conduites d'eau. — Construction des bassins et des citernes.
Emménagement de l'eau dans les habitations. — Eaux pour l'ornement des parcs et jardins.
Irrigations. — Dessèchements.
Digues. — Barrages. — Prises d'eau. — Canaux.
Analyse chimique des eaux.
La brochure de M. Gabriel Mortillet est consacrée à une brève histoire des faits et des gestes de la baguette dans les temps modernes.
Après avoir passé en revue les expériences de Fortis, de Thouvenel, etc., dont nous venons de parler, M. Gabriel Mortillet arrive à ce qui le concerne. Il rious apprend comment s'est révélée en lui la faculté hydroscopique, comment les jésuites ont en vain tenté de l'exorciser, et comment le privilège dont il jouit de découvrir des cours d'eau souterrains, tient aune sensibilité exquise et tout à fait spéciale de son système nerveux.
Ces confidences hydroscopiques d'un contemporain sont trop curieuses pour que nous n'en mettions pas le texte sous les yeux du lecteur. Voici donc ce que raconte l'ingénieur de Chambéry :
Je reconnais que la baguette me tourne entre les mains. — .l'arrivé aux faits qui me sont propres.
J'étais encore enfant quand ma mère, qui désirait avoir une fontaine dans sa campagne, fit venir un tourneur de baguette. Je le suivis bien attentivement, je l'observai avec le plus grand soin. Dès qu'il fut parti, je courus couper une baguette semblable à la sienne, et je passai sur les endroits où il avait indiqué des sources. Je m'aperçus avec plaisir que la baguette me tournait entre les mains et même bien plus vivement qu'entre celles du sourcier que je venais de voir.
Les jésuites apprennent que je découvre les sources. — C'était pendant les vacances que j'avais découvert ma faculté. Au moment de retourner à Chambéry chez les jésuites où j'étais au collège, ma mère me recommanda fort de ne pas dire que je faisais tourner la baguette, de peur que, renouvelant trop souvent cette expérience, ma santé ne vînt à en souifrir. Je gardai le plus strict silence; mais les pères, grâce au système d'inquisition qui se pratique dans leurs collèges, eurent bientôt connaissance du fait. Le supérieur, le père Teillier, demanda à ma mère la permission de me faire faire quelques recherches; cette permission lui fut donnée. Je parcourus l'établissement, et j'indiquai un endroit placé sous les cuisines. Des fouilles furent entreprises, et enviviron à trois mètres de profondeur, on découvrit une fort belle source, qui suffît largement à tous les besoins de la maison, malgré son grand accroissement. Plusieurs fois, avec Mgr Martinet, archevêque de Chambéry, on me fit faire des recherches dans les environs de la ville. J'indiquai deux sources aux dames du couvent de Lémenc; c'était dans un calcaire vif. Elles firent entreprendre des travaux et trouvèrent l'eau. Ces dames me chargeaient de bonbons et me faisaient cadeau de jolis objets de piété; aussi je prenais goût à aller chez elles. Quant aux pères jésuites, ils avaient été moins généreux que les bonnes religieuses : la belle source que je leur trouvai me valut une petite image et leur bénédiction.
Le père Boulogne m'exorcise. — Une fois en possession de l'eau, ces braves jésuites eurent un scrupule. Le père Boulogne, ministre ou supérieur des élèves, me fit venir chez lui. J'avais alors douze ans.
« Mon enfant, me dit-il avec un grand sérieux, êtes-vous bien sur qu'il n'y a rien de diabolique dans la faculté dont vous jouissez?
— Je ne crois, mon père, répondis-je : jamais je n'ai fait de pacte avec le diable ni eu envie d'en faire.
— J'en suis persuadé, reprit le jésuite, mais le malin esprit est bien fin. Et puis il faut distinguer : il y a la possession et l'obsession. Si Ton invoque le diable, si Ton fait un pacte avec lui, il s'empare de vous, c'est la possession. Mais parfois il s'asservit des personnes sans qu'elles s'en doutent, il se met à leur disposition : c'est l'obsession. Vous êtes peut-être obsédé ? *
Cette, belle dissertation terminée, il me conduit près de la source et me fait renoncer à ma faculté si elle a quelque chose de diabolique. Je répète avec la meilleure intention du monde la formule que le père me récite, je reçois sa bénédiction avec recueillement, et après un grand signe de croix, je passe sur l'eau. Ma baguette tourna comme auparavant.
« Maintenant, me dit le père Boulogne enchanté de ce résultat, vous pouvez chercher de l'eau en toute sûreté de conscience. »
J'avouerai que ma conscience était peu alarmée; je pouvais, au besoin, opposer à tout scrupule la bienveillance que me montrait Mgr Martinet, excellent homme, qui prenait le plus vif intérêt à suivre mes recherches, et qui, presque toujours, venait me chercher au collège lorsque je devais aller quelque part.
Croyance aux hydroscopes dans le Dauphiné. — Il m'est souvent, trop souvent arrivé de trouver des incrédules. Pendant que la Société de géologie était dans le département de l'Isère, il fut un jour question à table de la baguette ; presque tous les convives étaient incrédules ; on plaisanta beaucoup, et puis tout fut oublié, on ne songea pas même à faire des expériences que j'avais proposées.
Quant à ce qui est du peuple des montagnes du Dauphiné, il croit beaucoup à la baguette. Parfois, dans mes courses géologiques, ayant le sac sur le dos et les marteaux au côté, il m'est arrivé d'être accosté par des paysans qui me priaient de leur chercher de l'eau, ou bien de leur indiquer où était une mine qu'ils espéraient avoir dans leur petit champ. Si je leur répondais que je ne faisais pas tourner la baguette, ils souriaient d'un air incrédule, et me disaient que je ne voulais pas laisser voir mon
secret.
Il est dans ces montagnes des hommes qui passent tout leur temps à chercher des filons avec des baguettes, mais ils ont bien soin de ne pas dire qu'ils s'en servent, parce que les ingénieurs
des mines se moquent d'eux et ne veulent pas les écouter. J'ai pourtant entendu dire à l'un des plus distingués, Alexandre Brongniart, professeur au jardin des Plantes, membre de l'Institut, qu'il y avait du vrai dans ce moyen de trouver les filons, mais, ajoutait-il, c'est entouré de beaucoup de charlatanisme.
Ma manière de tenir la baguette. — Quand je me sers de la baguette, j'emploie la fourchure dont j'ai déjà parlé, et je la tiens comme les autres hydroscopes. Je pourrais tenir cette baguette de plusieurs autres manières; il suffit, pour qu'il y ait action, qu'elle fasse ressort, et qu'elle tende à reprendre sa forme ordinaire. Ainsi je puis la poser sur les mains, de sorte que les index appuient sur le milieu des branches en dehors, et les pouces sur les extrémités en dedans; en écartant les mains, on plie les branches, qui tendent à glisser entre les doigts pour reprendre leur position ordinaire. Sur les sources, ce mouvement se fait naturellement, et la baguette saute devant moi.
Une manière de tenir la baguette qui, bien que moins sensible que les précédentes, peut être commode quand on veut faire des recherches sans être remarqué, c'est de croiser les branches de la baguette, de sorte qu'elles forment un 8. On met le pouce dans l'ouverture du côté de la tête, et l'index dans celle du côté des extrémités. Ces branches cherchent à se détordre, mouvement qui s'effectue quand on arrive sur les sources.
Je me suis aussi servi d'une petite baguette droite, mince, de douze à quinze centimètres de longueur. J'appuie les extrémités contre le pommeau de chaque main, de manière à l'arquer un peu, et je la soutiens en l'appuyant sur la dernière phalange du médium de la main droite, et en posant légèrement dessus les extrémités du pouce et de l'index de la même main. J'imprime à cette petite baguette un mouvement très-libre de rotation du haut en bas ; lorsque j'arrive sur les sources, ce mouvement change, il se fait plus ou moins rapidement de bas en haut, et il reprend sa première direction lorsque je dépasse le Heu sous lequel coule l'eau. Pôiir se servir de cette baguette, il faut que la sensation SOit ddjà assez forte ; mais elle est d'un emploi très-commode, et il est facile d'opérer sans que personne s'en doute. A une certaine distance de la source, il se fait un nouveau mouvement de rotation dé bas en haut ; c'est le point de profondeur.
Semation que j'éprouve. — Habituellement, je ne me éers pas
de la baguette ; la sensation que j'éprouve sur les sources suffît parfaitement pour me les faire découvrir, sans que je sois obligé d'avoir recours à aucun appareil, à aucun traitement.
Lorsque j'approche d'une source , je sens une espèce de saisissement, d'inquiétude, d'agitation fébrile, qu'il est impossible de bien définir. Arrivé dessus, j'éprouve de fortes secousses nerveuses, qui ébranlent tout mon corps, mais surtout les bras. Mes nerfs et mes muscles se contractent et se roidissent.
Cette sensation a quelque similitude avec celle qu'on éprouve quand, l'hiver, on sort d'un lieu bien chaud, comme un théâtre, un bal, et qu'on passe dans une atmosphère froide et humide.
Lorsque j'ai les bras pendants, la secousse est peu forte ou plutôt moins sensible. Mais si j'appuie les mains l'une contre l'autre, si je les pose sur mon corps, et surtout si je croise les bras, alors j'éprouve de vives commotions. On peut facilement les sentir en tenant la main sur mes bras, et on apprécie trèsbien les points où il coule des sources, sans-^jue je sois obligé de les faire remarquer.
Choix des baguettes. — Tous les bois sont bons pour faire les baguettes; on doit dans leur choix préférer ceux qui font le mieux ressort, qui plient sans se casser et surtout qui sont le plus lisses, pour ne pas se faire mal aux mains. Les précautions à prendre en coupant la baguette fourchue la plus usitée sont de ne pas laisser un bout trop lourd, d'avoir deux branches autant que possible égales en grosseur et en longueur ; enfin, de les couper ni trop longues ni trop courtes ; l'expérience seule peut guider sur ce point.
Cependant, comme terme moyen, on peut dire que les branches doivent être un peu moins fortes que le petit doigt, et avoir environ trente-cinq centimètres de long.
Mouvement de la baguette. — Lorsque j'ai la baguette fourchue à la main et que j'approche d'une source, je sens, à une certaine distance, d'abord un petit frémissement dans la baguette ; ce mouvement prend peu à peu de l'intensité, se change en un léger balancement, puis en un mouvement de rotation de haut en bas. Arrivé sur la source, le mouyement s'accélère et change immédiatement de direction, il se fait de bas en haut. En continuant à marcher, il y a un nouveau changement de direction dans le mouvement sitôt que j'ai dépassé la source. La baguette
tourne comme précédemment de haut en bas, et cela jusqu'à une certaine distance où il se fait un tour de bas en haut, et le mouvement cesse tout à fait. La distance du point où le mouvement cesse au milieu du cours de la source passe pour indiquer la profondeur. Cette indication est exacte quand le sourcier n'est séparé de l'eau que par une seule espèce de terrain; mais s'il y a plusieurs couches, il faut la rectifier, et l'on ne peut y parvenir qu'avec une extrême attention et beaucoup d'habitude ; il faut pour cela étudier le phénomène avec le plus grand soin ; j'ai été dix ans avant de pouvoir y parvenir, et il m'arrive encore parfois de me tromper.
Indication de sept sources. — Pour ce qui concerne mes indications, je me contenterai de citer un passage d'un journal publié dans les derniers jours de l'année 1847.
« Cet automne, dit ce journal, M. Gabriel Mortillet se promenait dans le beau parc, du Valentin, près de Valence, avec le propriétaire, le marquis de Siéyes, et ses deux frères, le comte Léo de Siéyes, député de la Drôme, et M, Amédée de Siéyes. Ces messieurs mettaient en doute les sensations hydroscopiques.
— Je tiens à vous convaincre complètement, leur dit M. Mortillet, cela me sera facile. Vous avez dans la partie basse du parc, que jo ne connais pas, de fort belles eaux; vous savez le nombre de vos sources, leur grosseur, et les points d'où elles viennent?
— Certainement.
. — Eh bien, sans voir les sources, je vais vous donner ces renseignements.
» On se rend dans une allée qui, bien que parallèle et peu éloignée des pièces d'eau, en est séparée par un épais rideau d'arbres. M. Mor tillet sent dans cette allée cinq sources. Ce nombre, les points et les grosseurs indiqués se trouvent parfaitement exacts. Il fallut rendre les armes devant un pareil résultat. Quelques personnes restées au château voulurent aussi assister à une expérience. On pria donc M. G. Mortillet de la recommencer au-dessus d'autres pièces d'eau.
— Je ne sais pas si vous réussirez cette fois, dit M. Amédée de Siéyes, de ce côté il n'y a que deux sources très-petites.
— N'importe, répondit M. G. Mortillet, j'espère les trouver... Tenez, il y en a une ici; c'est en effet la plus petite de toutes celles que vous m'avez fait traverser.
» Il disait parfaitement vrai:
— Cherchez l'autre, reprit M. Amédée ; elle est encore d'un volume bien moindre.
» M. G. Mortillet s'arrête tout à coup fort étonné :
— Parbleu! s'écrie- t-il, vous perdez là une fort belle source, ou bien vous avez voulu me tromper; car il y a au-dessous de moi un très-gros volume d'eau.
» Tous les assistants se mirent à rire, on n'avait pas pu induire eu erreur l'hydroscope. »
Précautions à prendre. — Lorsque Ton veut entreprendre des recherches hydroscopiques, on doit éviter de se trouver dans certaines dispositions. Toutes les fois que l'on est préoccupé fortement ou intimidé, la sensibilité est bien moins grande ; après un très-copieux repas ou un accès de passion vive, il arrive ordinairement que la baguette ne tourne pas. Un grand vent ou une très-forte chaleur peuvent aussi nuire au mouvement. Enfin, tout ce qui diminue la sensibilité et ébranle le système nerveux met obstacle au mouvement de la baguette et à toutes les sensations hydroscopiques.
Tout le monde n'est pas hydroscope. — La faculté hydroscopique n'appartient pas à tout le monde ; mais les individus qui en jouissent sont assez nombreux. Bien des personnes l'ont sans s'en douter; il leur faudrait tenter une expérience pour s'assurer qu'ils la possèdent. Tous les hydroscopes sont loin de l'être au même degré. Comme Bleton et Pennet, je puis trouver les sources sans baguette, rien que par l'effet de la sensation ; quelques-uns éprouvent un tournoiement rapide de la baguette, d'autres ne ressentent qu'un léger mouvement. *
Ces différences proviennent de ce que la sensibilité nerveuse varie beaucoup chez l'homme. Chez certains individus, elle est très-forte, chez d'autres, très-faible. Il y a des hydroscopes comme il y a des épileptiques, comme il y a des hystériques. Il n'est pas plus étonnant de voir les uns que les autres; les deux cas offrent une anomalie de la nature. Une comparaison qui pourra très-bien faire comprendre la différence qui existe entre les hommes sous le rapport de l'hydroscopie est celle de la vue,. Placez un objet fort loin, il est quelques personnes qui le distingueront parfaitement, un plus grand nombre ne le verront que plus ou moins vaguement, la foule ayant moins bonne vue ne le verra pas du tout. Cependant il est des instruments qui aideront à le voir et qui permettront même à ceux qui ne le voyaient pas de le distinguer fort bien. «
M. Benoît Latour, mort il y a peu de temps à Orléans, prétendait que la baguette pouvait tourner à chacun. Suivant lui,
il est rare qu'après une heure d'exercice la personne qui a la baguette aux mains ne ressente rien. Si pourtant il en était ainsi, pour lui communiquer la propriété de la baguette, il suffirait qu'un hydroscope lui touchât les deux coudes avec les deux mains en raccompagnant. A partir de ce moment, la personne touchée conserverait la faculté 4 .
Je n'ai point assez expérimenté pour pouvoir me décider sur ce fait, mais je crains bien que le mouvement qu'éprouve la baguette, après un essai longtemps continué, ne provienne, comme les oscillations du pendule, d'une action nerveuse dépendante de l'imagination. L'expérience seule pourra décider.
Théorie de la baguette* — Je termine cette histoire de Vhydroscopie et de la baguette divinatoire par quelques considérations théoriques.
Les sources, en coulant dans le sein de la terre et en frottant contre les terrains dans lesquels elles se trouvent, développent de l'électricité ; c'est cette électricité qui agit sur les hydroscopes. Les nappes d'eau souterraines n*ont point de frottement, les eaux à la surface du sol en ont excessivement peu : aussi elles sont sans action sur les hydroscopes. Dans les tuyaux et les canaux, l'écoulement des eaux est facile et le frottement faible : aussi les eaux encanardées produisent-elles peu d'effet.
Pour ce qui concerne les métaux, la cause est la même. Les corps métalliques, mis en contact avec d'autres corps, forment une espèce de pile galvanique qui dégage de l'électricité : c'est pour cela que les hydroscopes les découvrent.
Cette électricité dégagée est positive ou négative : de là les deux mouvements de la baguette.
Comme nous l'avons déjà dit, cette électricité agit sur le système nerveux des hydroscopes, et ce n'est qu'à cette action nerveuse qu'est due la rotation de la baguette. Aussi, pour que cette rotation ait lieu, il fout tenir l'instrument dans un équilibre trèsinstable, de sorte que la moindre secousse nerveuse puisse le mettre en mouvement. C'est ce qui fait que des sensations trop faibles pour que les hydroscopes en aient conscience sans instru-
1 . M. Turrel, auquel l'agriculture est si redevable, grâce à la persistance qu'il a mise à introduire l'usage des bons fumiers, a publié en févVier 1846, dans son journal le Véritable assureur des récoltes, journal des engrais y un article intéressant sur la baguette; il a développé l'opinion de M. Benoit Latour.
ment se reconnaissent fort bien au moyen de la baguette. La même observation convient à ce qui regarde le pendule.
Ce qui prouve que l'action hydroscopique est due à l'électricité, c'est que la soie isole et empêche les crises d'avoir lieu et la baguette de tourner ; il suffit d'en interposer entre le sol et l'hydroscope. %
Ce sont là les principales bases de la véritable théorie de la baguette. Plus tard, quand un grand nombre de faits seront venus se joindre à ceux que j'ai déjà recueillis, et lorsque j'aurai complété la série d'expériences que j'ai entreprise, je donnerai à cette théorie tout le développement désirable.
Bien plus, j'espère pouvoir arriver, au moyen d'électromètres extrêmement sensibles, à former un instrument de physique qui remplacera avec avantage le corps des hydroscopes. Il prouvera d'une manière certaine l'existence des courants électriques sur les sources, et rendra d'immenses services par les indications qu'il pourra donner. Ces indications seront d'autant meilleures que les indispositions et les influences de l'imagination ne seront plus à redouter. Ne pouvant seul, faute de ressources pécuniaires suffisantes, entreprendre les essais nécessaires, je me suis adressé à M. de La Rive, professeur à Genève; mais ce savant, bien que s'occupant activement de tout ce qui concerne l'électricité, et ayant une belle collection d'appareils à sa disposition, n'a pas pu me prêter son concours.
Conclusion pratique. — Les indications hydroscopiques sont, sans contredit, les meilleures pour trouver les sources ; ce sont même les seules bonnes.* Malheureusement, personne jusqu'à présent n'a pu arriver à les donner toujours^ exactes. Quels que soient le soin et l'attention qu'aient apportés les hydroscopes dans leurs recherchés, tous, sans exception, se sont quelquefois trompés, surtout pour ce qui concerne la profondeur. Mais cet inconvénient n'empêche pas qu'ils n'aient rendu de grands services et qu'ils ne soient appelés à en rendre de plus grands encore. »
Si Ton demande maintenant ce qu'est devenue la faculté hydroscopique de M. Gabriel Mortillet, nous répondons par le passage suivant d'une lettre que cet
honorable savant nous écrivait de Milan, le 14 novembre 4860, à propos de la publication de la première édition du présent ouvrage :
« Doué de la faculté de découvrir les sources, j'ai d'abord et pendant longtemps donné des indications en amateur. Je me suis ensuite décidé à en tirer profit, et à me vouer entièrement aux recherches d'eaux ; enfin, n'ayant pas toujours réussi, vivement peiné d'avoir fait faire inutilement de la dépense à quelques personnes, j'ai entièrement renoncé à donner des indications, même par complaisance. Voilà en résumé quelle a été ma carrière hydroscopique. »
Cette faculté spéciale d'être impressionné par les eaux souterraines dont parle M. Mortillet dans sa brochure, s'était vite évanouie, puisque l'auteur finit par renoncer à la mettre en pratique.
M. Gabriel Mortillet devait être récompensé par la science sérieuse des déceptions de la science de fantaisie. Après des études géologiques qui contribuèrent, dans une certaine mesure, à préparer le projet de percement du mont Cenis par une voie ferrée, M. Mortillet s'adonna aux recherches concernant l'homme primitif. Ses découvertes dans cette nouvelle voie le désignèrent à l'attention du gouvernement français, et dès la création, faite en 4866 par ordre de l'empereur Napoléon III, du musée gallo-romain de Saint-Germain, il fut attaché à cet admirable établissement comme sousdirecteur. Aujourd'hui, M. Gabriel Mortillet, absorbé tout entier par ses études sur l'homme primitif, se souvient sans doute à peine d'avoir été, en Savoie, l'émule de l'abbé Paramelle.