CHAPITRE IX
Manière de faire usage de la baguette divinatoire. — Théories et explications de ses mouvements. — Opinions théologiques. — Théorie des cartésiens.
Au xix° siècle la baguette divinatoire occupe médiocrement les esprits, mais, en revanche, les savants qui en font l'objet de leurs études, sont assez heureux pour dissiper le surnaturel que les siècles précédents avaient rattaché à ce phénomène, et pour en donner une explication satisfaisante.
Avant d'aborder les théories que l'on a successivement proposées pour se rendre compte du mouvement de la baguette, et afin d'arriver ainsi historiquement à l'explication rationnelle qui a été trouvée de nos jours, il importe de faire connaître les divers préceptes que les adeptes de la baguette ont établis pour rendre possible l'exercice de ses vertus. Ces préceptes, que nous allons successivement indiquer, se rapportent à la matière de la baguette, à sa préparation, à la manière de la tenir, à la direction de ses mouvements.
Matière de la baguette. — C'était anciennement une grande question à décider de quelle espèce de bois la baguette divinatoire devait être composée. On préférait, en général, le coudrier, et, à son défaut, le saule, l'aune ou le frêne. Quelques érudits tenaient pour l'afiiandier, à cause du bâton de Moïse qui avait fleuri sous la tente. Tous ces bois, légers et d'un tissu trèsperméable, continuèrent d'être recommandés, tant qu'on s'imagina que leur mouvement sur les sources était produit par les vapeurs aqueuses dont ils s'im-
prégnaient. A l'époque où Ton expliquait le mouvement de la baguette par sa sympathie ou attraction pour les divers métaux, pour l'eau et les fossiles minéraux, c'est-à-dire au moyen âge, on exigea pour chaque baguette une matière spéciale, selon la nature de l'objet qu'elle devait faire découvrir. Mais depuis cet avocat de Rouen, Le Royer, auteur du Traité du bâton universel, pour qui tout était baguette divinatoire, même un tronc de chou; après Aymar et les tourneurs du Dauphiné, qui se servaient d'une baguette quelconque, de bois, de métal ou d'autre chose; enfin après Bleton, qui se passait même de toute espèce de baguette, cette question de matière fut tranchée, ou pour mieux dire emportée, et avec elle tous les systèmes théoriques et explicatifs qui s'y rattachaient.
Préparation de la baguette. — Suivant Agricola, les mineurs allemands ne se servaient jamais delà baguette qu'ils ne l'eussent enchantée (virga incantata) par des vers qu'ils récitaient et par quelques cérémonies cabalistiques. Quelquefois la cérémonie affectait une forme religieuse : on récitait une petite oraison dévote pour la bénédiction de la baguette. En outre, la baguette elle-même devait présenter certains caractères exigés, et avoir été coupée, d'un seul coup, à l'heure planétaire de Mercure (virga avellana débet uno ictu incid\ t die Mercuriiy ortu solis). Ceux qui voulaient sept baguettes différentes, à cause des sept métaux et des sept planètes admis au moyen âge, demandaient, de plus, qu'elles fussent coupées toutes sous les divers aspects du ciel. L'abbé de Yallemont, dans sa Physique occulte, nous représente, dans sept figures gravées, les constellations ou conjonctions célestes sous lesquelles il faut couper les sept baguettes» Il invoque à cet égard 1m
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sept préceptes donnés par «. l'Allemand auteur de la Restitution de Plu ton > , c'est-à-dire par le baron de Beausoleil, et aussi par Basile Valentin.
c Comme l'observation du temps où il faut couper la baguette, nous dit l'auteur de la Physique occulte, se peut expliquer et soutenir par quelque endroit, je vais donner ici les sept sortes d'aspect sous lesquels Basile Valentin veut que Ton coupe, autant qu'il est possible, les sept métaux. Chacun y aura autant d'égard qu'il voudra. Ce qu'il y a de vrai, c'est que l'Allemand (le baron de Beausoleil) tenait ferme sur la nécessité d'observer certains aspects pour réussir dans la recherche des métaux. 11 n'y a pas plus de superstition à couper la baguette pour les sources et les minéraux dans les mois de juillet, d'août et septembre, qu'il n'y en a à couper le bois pour bâtir en un temps plutôt qu'un autre. Ce sont des observations faites par les anciens, fondées sur de longues expériences ' . >
Certains minéralogistes prétendaient qu'on devait couper la baguette de préférence dans les mois chauds, quand la sève est le plus abondante, en juillet, août et septembre; c'est ce que nous dit l'abbé de Vallemont dans le passage qui précède. Il fallait encore, suivant quelques autres, qu'elle fût coupée par la main de la personne même qui devait en faire usage.
Dans la préparation de la baguette rentre aussi la forme qu'on lui donnait. La plupart choisissaient une baguette fourchue, ou tout au moins formant crochet à l'une de ses extrémités; d'autres, suivant le procédé des Allemands, prenaient une petite baguette droite, d'un seul jet, sans nœuds, la divisaient en deux, et, creusant un des bouts, taillaient l'autre en pointe, afin de pouvoir l'enchâsser dans le premier ; c'était la ba-
1. La Physique occulte, ou Traité de la baguette divinatoire, t. I, p. 158-159.
guette articulée ou le fuseau magique. Mais les grands tourneurs, surtout ceux des derniers temps, s'accommodèrent d'une simple baguette, sans courbure ni crochet, un peu arquée vers le milieu, ou même toute droite.
Manière de tenir la baguette. — Il y eut à cet égard de grandes diversités selon les temps, les pays, les individus, mais surtout selon les formes des baguettes adoptées. Par exemple, tout le procédé commun à ceux qui se servaient de la baguette fourchue consislait à prendre de chaque main une de ses branches, de telle sorte que le dessus des mains fût tourné vers la terre; mais ceux-ci la tenaient élevée, la pointe en haut, ceux-là, couchée, la pointe en bas, et d'autres, dans une position moyenne, la pointe à l'horizon.
La baguette articulée se portait horizontalement, les deux extrémités pressées entre les index de la main.
La baguette unie, c'est-à-dire semblable aune canne ordinaire, était également tenue dans une position parallèle à l'horizon, les deux bouts entre les mains du tourneur, qui la courbait légèrement. La baguette unie se portait encore horizontalement, mais dans quatre conditions différentes : on la faisait poser par les deux bouts ou sur l'index, entre l'index et le pouce .de chaque main, ou sur les index seulement, les pouces abaissés; par le milieu ou sur la paume de la main • en équilibre, ou sur le dos de la main également en équilibre.
Des tourneurs trouvèrent ou admirent d'autres variantes, que la défiance du public leur imposa. N'oublions pas ceux qui, opérant par une des manières qu'on vient de décrire, se faisaient serrer fortement les poignets ou ramener les mains derrière le dos.
Mouvement de la baguette. — - Les mouvements de la baguette n'étaient guère moins variés que ses formes et que tes manières de la tenir. Elle s'inclinait lorsqu'elle ne posait que sur une main par son milieu; elle tournait sur son axe quand elle était supportée par ses deux bouts sur les index. Si c'était une baguette fourchue, qui pouvait prendre, comme on vient de le voir, trois positions différentes, il y avait aussi trois cas possibles dans ses mouvements : si le tourneur la tenait la pointe en haut, elle s'inclinait vers la terre ; lorsqu'il la tenait vers la terre, elle se redressait en haut, « s'il la tenait horizontalement, elle tournait d'un côté ou de l'autre. ' ' ;j
Après cet exposé de la manière de faire usage de la baguette, nous pouvons aborder les théories qui, ont été successivement proposées pour expliquer ses mouvements.
Lorsque, à la fin du xvn" siècle, l'Église et la philosophie eurent à s'expliquer sur !e irijslère dés mouvements de la baguette, elles ne trouvèrent d'autre exo'édient, pour s'en rendre compte, que de le rapporter à l'action du diable. En -1689, un savant onilotien, te P. Lebrun, l'éminent auteur de I 1 Histoire des pratiqués superstitieuses, fut justement préoccupé des effets de là baguette divinatoire, qui commençait a prendre de l'importance, grâce au nombre considérable de sourciers qui exploitaient l'ignorance et la crédulité - des campagnes; il adressa, sous forme de lettre, une sorte d<* demande ou de consultation philoso[iliii|iiu iMulebranéhe, pour connaître son sentiment sur cette question. .
Malebranche aurait admis peut-être coiume une possibilité de l'ordre naturel, que la baguette tournât tuf
les métaux et sur les sources; mais quand il apprit que, dans le Dauphiné, elle tournait sur les larcins et sur les voleurs, sur les bornes et surtout sur l'absence des bornes, il se refusa à admettre la réalité de semblables phénomènes. Ne pouvant, par le secours de la seule raison, expliquer de tels effets lorsqu'ils étaient dûment attestés, il les attribua à l'intervention du démon.
* Le démon s'est coupé, écrit l'illustre auteur de la Recherche fye la vérité dans sa Réponse au P. Lebrun, il a découvert tous lies artifices ; car il est visible qu'il a agi par degrés, et que, non jtpntent de ce premier usage de la baguette , il est venu jusqu'au .point que vous me mandez. Ainsi, puisque c'est le même auteur 'qui a perfectionné son ouvragé, on ne peut, on ne doit condamner une partie des usages de la baguette sans les condamner tous; car on doit avoir une horreur générale de tout ce qui vient de fdeb&que Dieu a frappé d'un ana thème éternel. >
"Deux savants prêtres, le célèbre abbé de la Trappe, Fràh'i ; ois- Armand-Jean de ïtancé, et l'abbé Pirot, chani.:clii'i il (.'['l'^lisoet de l'université de Paris, raisonnèrent cl conclurent comme Malebranche. Le P. Lebrun ', qui avait vu lés faits sur lesquels prononçaient ces théologienSj ' abonda aussi dans leur sens, mais non sans quelque hésitation : il aurait voulu ne faire porler la condamnation que sur l'emploi de la baguette dans la récjie'rcîta des choses morales, et réserver la question de Sun cuiol'ii pour la recherchedes sources et des métaux. Il est bieil ;i regretter que, jusqu'à la fin du xvit* siècle, qeS hommes d'une si haute intelligence, appelés à sif prononcer dur le phénomène de la baguette, s'en soient surtout occupés au point de vue théologique. ; lls posèrent tout d'abord la question entre Dieu et le diable. Avant pfoîivé, à leur manière, que le ciel
ïlil mt9inïiaitvtii^m.stipen>titieuKes, t. lit, p. 171
ne pouvait être pour rien dans le mouvement de la baguette, ils l'attribuèrent à l'enfer par une conclusion forcée, et ne s'inquiélèrent plus dès lors que de délivrer les personnes pieuses de ce don funeste, qui ne pouvait provenir que d'un pacte implicite avec le démon. Cette préoccupation de l'enfer et du ciel est regrettable chez ces philosophes, car, en les détournant d'un examen approfondi du phénomène, elle nous a fait perdre l'explication naturelle qu'ils en auraient donnée, et l'on sait qu'ils argumentaient puissamment quand ils ne philosophaient pas en l'air. Écoutons Malebranche argumenter contre la réalité des effets mo raux de la baguette.
c 11 est visible que les causes matérielles n'ayant ni intelligence, ni liberté, elles agissent toujours de la même manière, dans les mêmes circonstances des corps ou dans les mêmes dispositions de la matière qui les environne, et que, dans les causes purement matérielles, il n'y a point d'autres circonstances qui déterminent leurs actions que des causes matérielles; cela est certain par Fexpérience et même par la raison que les corps n'ont ni intelligence, ni liberté, et qu'ils ne sont mus que lorsqu'ils sont poussés, et qu'ils ne peuvent être poussés sans être cboqués et pressés par ceux qui les environnent. De là il est évident :
» 1° Que l'intention que le devin a de trouver de l'argent ne peut déterminer le mouvement de la baguette vers l'argent et empêcher son mouvement vers l'eau, si elle y était véritablement déterminée par l'action d'une source ; car cette intention ne change point les circonstances matérielles de la baguette et de l'eau.
» 2° Une chose dérobée demeure toujours la même que devant, et les crimes du voleur ne changeant point le corps, ou le changeant également par des remords de différents crimes (car quelque supposition que Ton fasse, que ces remords troublent l'esprit, changent le corps, il est évident que le remords d'avoir volé une poule ne peut agir dans l'esprit tout d'une autre manière que le remords d'avoir dérobé une canne), il est clair que la baguette ne
m HISTOIRE DU MERVEILLEUX.
peut se tourner vers le larcin ou le voleur de ce qu'on cherche, sans l'action d'une cause intelligente.
» 3° La convention de ceux qui prennent une pierre pour borne de leurs héritages, ou qui cessent par un accord mutuel de lui attribuer cette dénomination, n'en changeant point la nature, il est ridicule d'attribuer l'effet physique du tournoiement de la baguette à la qualité de la pierre i . »
On ne peut ni mieux penser ni mieux dire ; cette argumentation avait confondu d'avance les habiles impostures par lesquelles Aymar vint, trois ans plus tard, affronter le public et les juges de Lyon.
L'abbé de la Trappe et le chancelier Pirol partagèrent ces sentiments de Malebranche; mais ils auraient dû s'arrêter là tous les trois, et, n'ayant pas même essayé d'expliquer le mouvement de la baguette par une cause naturelle ou de découvrir les fourberies qu'elle cachait, ils n'étaient nullement fondés à imputer ce mouvement à l'intervention du diable. LeP. Lebrun était plus logique en voulant séparer les effets moraux de la baguette de ses effets sur les objets matériels : « Quoique vous portiez le même jugement des eaux et des métaux que des bornes d'un champ et des vols, je vous prie, répond-il à Malebranche, d'agréer que je les distingue présentement 9 .
La controverse en était à ce point, lorsque parut Jacques Aymar, qui rétablit la question dans son intégrité, mit la théologie et les théologiens en déroute, et les remplaça par les savants pour l'explication du phénomène. D'ailleurs, le xvn e siècle expirait, et le
1. Réponse de l'auteur de la Recherche de la vérité à la première lettre du P. Lebrun. (Histoire critique des pratiques superstitieuses, t. III, p. U2-1M.)
2. Difficulté proposée à l'auteur de la Recherche de la vérité. {Histoire critique des pratiques superstitieuses, t. III, p. 150.)
diable devenait un argument usé. La théorie religieuse fut dès lors remplacée par une théorie philosophique.
Au commencement du xvin e siècle, le cartésianisme régnait sans partage dans les écoles. On voulait trouver dans Descartes, comme on avait voulu trouver précédemment dans Aristote, l'explication de tout, même de l'impossible. Les deux médecins de Lyon, Garnier et Chauvin, à qui Ton doit le récit de l'affaire de Jacques Aymar, admettant la réalité des impressions du sourcier dauphinois, les expliquèrent, sans embarras, par les agents admis dans la philosophie cartésienne, c'est-à-dire par la matière subtile, les petits corps , les esprits animaux et les tourbillons l . Ainsi les idées des Descartes servirent, chose étonnante ! à défendre des superstitions et des chimères, et l'on vit se réaliser une prédiction bien extraordinaire de Bayle sur le sort réservé à la philosophie nouvelle :
« Qui croirait, avait dit le grand critique, que la philosophie de M. Descartes, qui avait été le fléau des superstitions, doive être le meilleur appui des astrologues et des faiseurs d'enchantements? Néanmoins, il n'est pas hors d'apparence qu'on verra cela tôt ou tard. L'homme n'est pas fait pour se pouvoir passer de ces choses; si on l'en détache par quelque côté, il a cent ressources pour y revenir... Ainsi je ne doute pas que l'on ne se serve un jour de cette philosophie pour prouver non-seulement la vertu des talismans et des anneaux constellés, mais aussi toutes les opérations magiques 2 . »
Bien que le génie de Descartes nous semble fort innocent de cette profanation de sa pensée, il est certain
1 . Lettre de M. Chauvin à madame la marquise de $ei\o%an. (Histoire critique des pratiques superstitieuses, t. III, p. 1-45.)